LE GRAND OEUVRE 

XII MEDITATIONS SUR LA VOIE ESOTERIQUE DE L'ABSOLU

GRILLOT DE GIVRY

 

MEDITATION IX
 

FIXATION
 

MESSIRE Jehan de Meung, en son Mirouër d'Alquimie a dit: « Nostre science est science corporelle, d'ung et par ung simplement composée ».

Unique, en effet, la modalité suivant laquelle se recherche et se conquiert l'Absolu.

Celui qui s'achemine vers la perfection vraie s'élève au-dessus de la nature ; et celui qui est au-dessus de la nature peut commander à la nature.

C'est ainsi que tu pourras faire des miracles et transmuer les métaux et les gemmes.

As-tu compris ici, mon Disciple, la subtile difficulté de l'Œuvre ?

Tu n'obtiendras la Pierre que lorsque tu seras devenu parfait. Et tu ne seras jamais parfait, si tu recherches la Pierre à cause des richesses qui l'accompagnent. Donc, lorsque tu posséderas la Pierre, tu n'auras, fatalement, par ta perfection même, qu'un souverain mépris pour les avantages matériels qu'elle te prodiguera.

Car tu seras alors dans l'extase ; tu pourras te rendre invisible, évoquer les morts et franchir instantanément les plus grandes distances ; tu vivras d'une vie superéxaltée qui s'alimentera et subsistera d'elle-même, te laissant indemne de tout besoin et de tout désir.

Vois donc le vulgaire se cantonner dans d'étranges sophismes : « Si vous possédiez la Pierre, vous seriez puissamment riches, disent-ils, scommatiques, et vous exulteriez dans la joie et dans l'allégresse ! »

Et d'autres, sans foi en leur âme et sans pureté en leur coeur, ont ouvert les livres des alchimistes. Ils ont manipulé des substances, soufflé en des athanors, calciné des mixtes, sans comprendre qu'il faut avoir fait une longue stase dans l'Oratoire, avant d'oser entrer dans le Laboratoire.

Et devant l'insuccès fatal, enflés de vanité, ils ont déclaré trompeuse et illusoire la parole des maîtres, plutôt que d'avouer qu'ils s'étaient trompés eux-mêmes !

Laisse là les obstrigillations et les scurrilités de ces censeurs ignorants et vains.

Ils raillent les Alchimistes qui sont morts indigents et inops ; mais sache, mon Disciple, que lorsque tu posséderas la Pierre, tu dédaigneras littéralement de faire de l'or physique.

Car tu seras un Saint et tu commanderas aux éléments.

Quelle émotion, lorsque tu parviendras au seuil de l'Infini ; perdu dans la contemplation suprême de l'Absolu, pourras-tu éprouver encore à la vue des richesses temporelles ? Serais-tu parfait si tu étais encore assujetti aux néces-sités vitales, si tu n'avais tué en toi tout désir humain ?

C'est pourquoi Grosparmy affirme que « oncques ne fut mémoire qu'avarieux possédât la Pierre ».

C'est l'évidence même.

La pratique de la Pierre et le désir de l'or sont incommiscibles. Entreprendre le Grand Œuvre pour s'enrichir, ce serait entrer à rebours dans la Voie de l'Absolu.

Tu obéirais alors à un instinct maléfique, et il ne doit plus s'en trouver un seul en toi. Comment pourrais-tu commander à la nature si tu n'avais d'abord commandé à toi-même ?

Ce n'est pas que tu ne puisses, un jour, pour quelque motif supérieur, tenter l'Œuvre dans le
plan physique, et transmuer matériellement les métaux. Plusieurs adeptes, Nicolas Flamel, Jehan Saunier, Zachaire et d'autres, l'ont fait ; et peut-être y seras-tu contraint, bien que désabusé du monde, par des obligations transcendantes.

Mais souviens-toi qu'un autre, et non toi, usera alors des richesses ainsi produites qui jailliront
avec profusion de ton athanor. Et cet être, doué d'une vie ardente et sauvage, brillant
et impétueux comme l'animal des forêts, mais comme lui, cruel et sans âme,
sèmera partout le désordre, l'épouvante et le malheur, 
jusqu'au jour où il succombera sous
les coups invisibles d'un de tes
frères en Sapience, qui aura
reconnu en lui une
incarnation du
Maudit !


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