|
RECHERCHE DE LA Nième DIMENSION CHAPITRE VII LE MONDE DE LA QUALITÉ Ce que nous avons dit jusqu'à présent condamne la recherche d'une quatrième dimension dans la Forme. Les dimensions supérieures à la troisième sont invisibles, inaudibles et non perceptibles par nos sens. Autrement dit la Nième dimension n'est pas du domaine sensible mais appartient à un monde indéfinissable, placé hors du contrôle physique et cérébral. Normalement le problème non formel d'une dimension supérieure ne peut être résolu que par la mort, c'est-à-dire au moment où passant dans un monde informe nous sommes sans forme nous-mêmes, du moins sans forme â trois dimensions. Mais nous avons vu aussi que ce problème n'est pas absolument inaccessible aux hommes de la troisième dimension parce que la quatrième les investit de toutes parts et les pénètre. Leur cerveau et leurs sens, dans ce cas, les empêchent seuls de l'apercevoir. C'est donc, en somme, leur conscience à trois dimensions qui fait obstacle à leur conception de la quatrième et la solution consiste uniquement à se faire, même avant la mort, une conscience à quatre dimensions. Ceci est-il réalisable humainement ? Oui, chez certains êtres d'élite, en qui s'est réfugiée l'aristocratie des sensations. Nous avons maintes fois souligné la valeur de la réaction émotionnelle, élément principal de la supériorité de l'homme sur les animaux. Il nous appartiendra bientôt d'en déduire les conséquences principales mais, dès maintenant, constatons que la puissance d'émotion échappe à la notion de quantité. L'étage de la qualité La quantité est la base du monde à trois dimensions, du monde des sens, du monde de la forme, du monde de la raison. Sans la quantité il n'y a plus de mathématiques, car, celles-ci ne sont qu'une logique des quantités. Toute la civilisation mécanique, tout le progrès industriel humain sont quantitatifs et uniquement fonction d'une certaine valeur de chiffres. C'est d'ailleurs pourquoi la majorité des hommes sont sous le pouvoir de la grande idole quantitative que l'on appelle l'Argent. Beaucoup de penseurs ont entrevu le divorce entre la quantité et la qualité, qui va croissant au cours des millénaires. Un seul, semble-t-il, à la fin du siècle dernier, a posé en principe que la quantité et la qualité n'étaient pas . seulement séparées par une différence de manières, mais, ce qui est beaucoup plus grave, par une différence de plan. Pawlowski, en effet, bien avant Ouspensky, et avec une prescience admirable,
a situé la quatrième dimension sur le plan intérieur.
Non seulement il a découvert cette vérité mais il
l'a fait valoir par des considérations d'une rare pertinence : Avoir conscience de ses dimensions quantitatives suppose déjà une dimension qualitative Cette fois la question est bien posée et le problème est rigoureusement à sa place. Comme nous n'avons cessé de l'affirmer depuis le début de cet ouvrage, la quatrième dimension n'est pas mesurable. Elle ne se rapporte en rien à la longueur, à la largeur ni à la hauteur. Elle se dirige en profondeur, c'est-à-dire dans l'intimité de la conscience. Même jugement chez Krishnamurti, en dépit de quelques différences verbales. D'après lui, les choses existent réellement autour de nous et ne sont pas une illusion. Ce qui est illusion, c'est leur juxtaposition, leur assemblage, tels que les « réalisent » nos sens. (Quantité au lieu de qualité.) La quatrième dimension n'est peut-être que la faculté de voir sous l'angle véritable. Là est la mathématique Divine, la vraie Science, la seule Religion. Trouver SA quatrième dimension, c'est tout le problème. Or celui-ci n'est pas du dehors mais DU DEDANS. Ayons d'abord une vue correcte de nous-mêmes, et dissipons d'abord en nous-mêmes l'illusion. Aussitôt l'illusion extérieure tombera et nous verrons l'Univers sous son aspect véritable. La quatrième dimension de Krishnamurti, comme celle de Pawlowski, d'Ouspensky, de d'Hooghes, comme la nôtre aussi, est une dimension à nous et non une dimension de Temps et d'Espace extérieure à nous. Les admirables travaux de Fabre l'entomologiste, nous ont fait toucher
du doigt la soi-disant intelligence de l'insecte. Quand de l'incroyable
enchaînement d'actes de la femelle pondeuse on retire un maillon
(en l'espèce les neufs objet même de sa ponte), la bestiole,
en dépit de vérifications réitérées,
n'a aucune conscience de l'intervention de l'homme dans le processus de
sa reproduction. En vertu de l'instinct seul et en l'absence d'intelligence
associatrice, elle continue d'ajouter les derniers maillons de sa chaîne
On a souvent comparé le petit d'homme au petit de l'animal et souligné l'infériorité physique de l'un par rapport à l'autre. En effet, dès le premier jour de leur naissance, le petit veau se tient debout, le poussin marche et le caneton court vers l'eau. L'enfant, lui, est incapable de tout cela dans les trois dimensions physiques de l'existence. Il doit tout apprendre au fur et à mesure de sa croissance, mais il est à même de tout relier par sa conscience à trois dimensions. Combien le libre-arbitre a-t-il de dimensions ? Si la conscience de l'homme évolue à quatre dimensions, elle passe de l'analyse à la synthèse et, dès lors, devient capable de scruter l'Univers intérieurement. De le comprendre aussi sous les espèces du continu et de l'immobile, ou, du moins, dans la proportion de ses nouvelles dimensions. C'est une grande idée que celle de subordonner le libre arbitre humain à une quatrième dimension de la conscience. Il est certain que la conscience des animaux est fragmentaire et que leur libre-arbitre est presque inexistant. Evoluant dans une création à trois dimensions avec une conscience de la deuxième, ils ne sauraient être tenus responsables de leurs actes ni de leurs intentions. Notre libre-arbitre humain est évidemment limité tant que nous n'avons qu'une conscience de la troisième. N'est-ce pas la raison pour laquelle, chez beaucoup d'hommes, le sens de la responsabilité morale est absent ? Dès qu'on élargit sa conscience à quatre dimensions, le sens de cette responsabilité s'accroit dans une proportion équivalente, car il y a commune mesure entre la vertu et la quatrième dimension. Il y a aussi commune mesure entre le vice et la deuxième dimension, vice et vertu s'affrontant dans la troisième au cours d'un débat continuel. Cette division des dimensions de la conscience n'est ni une spéculation ni un rêve. L'expérimentation de l'hypnose a permis de constater le dédoublement de la personne en deux étages de dimensions. On a même pu vérifier que, dans la transe profonde, l'inintelligence envahissait la conscience tri-dimensionnelle alors que l'intelligence supra-normale se concentrait dans le double, c'est-à-dire dans 1a conscience à quatre dimensions. L'unique table des valeurs Nous ignorons si d'Hooghes de la Gauguerie a eu connais. sance des travaux
de ses prédécesseurs ou s'il a tiré de son propre
fonds les conclusions ultimes de son livre (2). La Nième dimension serait donc, avant tout, la dimension de qualité, la quantité présidant aux destinées de la troisième. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, qu'il y ait, la plupart du temps, une cloison étanche entre qualité et quantité. L'intelligence de nos mathématiciens est exclusivement quantitative et il faut que certains d'entre eux soient allés fort loin pour soupçonner, dans les mathématiques transcendantes, le rôle de la qualité. Hermite, Riemann, Kronecker et plusieurs autres ne furent pas sans entrevoir l'importance d'une dimension qui dépassait les mathématiques raisonnables. Henri Poincaré n'alla point jusque là, mais la hardiesse de ses concepts le mena jusqu'à douter de la valeur quantitative au point de ne la considérer que comme un moyen commode et opportun. Les plus savants devaient, dans l'exploration du monde à multiples dimensions, être aisément distancés par les plus vertueux et les plus artistes, car le calcul est dans la direction exactement opposée à l'Art et à la Vertu. Il n'y aurait pas de solution de continuité entre l'esprit et la matière Avant d'examiner l'Art comme une porte de sortie sur la quatrième dimension, il est utile de faire le point en ce qui concerne nos possibilités tri-dimensionnelles. Nous avons antérieurement indiqué que l'Homme était profondément ignorant de la plus grande partie des phénomènes de la troisième dimension, c'est-à-dire de la dimension pour laquelle ses sens sont organisés, dans laquelle il vit, et où sa conscience à trois dimensions devrait se sentir à l'aise. La Science n'a, en principe, d'autre objet que de comprendre et d'expliquer l'univers de la troisième dimension. Or, bien loin de pouvoir expliquer tout ce qui leur échappe de cette dimension, les savants se trompent constamment dans leur appréciation des faits que leurs sens étreignent. Comment, dès lors, auraient-ils des antennes suffisantes pour explorer la Nième dimension ? Nos sens ne perçoivent qu'une gamme limitée des choses même matérielles. Sinon, pourquoi ce qu'on appelle la réalité objective serait-elle limitée à notre champ restreint de compréhension ? Nous essayons de prolonger nos sens défectueux par des « agrandisseurs » artificiels, tels que télescopes, microscopes, amplificateurs, détecteurs, cellules électriques, mais nous n'en demeurons pas moins des incompréhensifs au regard de la totalité de l'Univers matériel. Les animaux eux-mêmes nous sont supérieurs, de ce point de vue. Le flair des chiens enregistre des effluves qui nous échappent. L'abeille et le pigeon s'orientent en vertu d'une radiogoniométrie que nos appareils les plus modernes n'égalent pas. Dès lors, il apparaît comme évident que le champ des phénomènes objectifs est infiniment plus étendu que celui qui est à la portée de notre intelligence et il est permis de supposer que le passage du visible à l'invisible, de l'audible à l'inaudible, du palpable à l'impalpable, de la troisième dimension à la quatrième, du naturel au surnaturel, du phénoménal au nouménal se fait insensiblement. Autrement dit, il n'y aurait pas de solution de continuité entre l'esprit et la matière, l'un n'étant qu'un aspect de l'autre et le tout se réduisant à une interprétation. C'est une des raisons qui ont poussé Pawlowski à dire que la quatrième dimension « est le sens de l'invisible en présence du visible » ou encore que la quatrième dimension « est purement qualitative et ne s'exprime qu'au contact des trois dimensions quantitatives de notre monde relatif ». L'émotion esthétique ouvre la porte de la Nième Le procédé humain le plus aisé pour s'introduire dans la Nième dimension consiste donc à se faire un tremplin de certaines choses apparentes pour bondir en direction de l'Invu et de l'Inouï. C'est là, sans aucun doute, la plus valable définition de l'Art, par quoi l'Homme cherche à se transposer lui-même et à mouvoir sa conscience dans un rythme supérieur. La Science n'est venue que sur le tard, comme un levier brutal mais d'apparence commode pour la découverte du monde tri-dimensionnel. L'Art, lui, exista dès les premiers temps, quand le premier berger sculpta le bois de sa houlette ou pétrit la glaise à ses pieds. Tout naturellement l'Homme se haussa vers le Ciel, à mesure que son angle facial lui relevait la tête. L'âme quadri-dimensionnelle qu'il portait dans un corps à trois dimensions le propulsait en haut sans qu'il le sût. Du jour où notre ancêtre fut troublé par une heure ou par un lieu de la Préhistoire, l'émotion esthétique apparut. Or une pareille émotion, informulable en mots et en phrases, appartient indéniablement, quelle que soit l'objectivité qui la provoque, au monde subjectif. L'émotion esthétique a le besoin de se traduire et sa première fonction est, en général, de s'exprimer. L'expression de cette émotion intérieure, survenue au contact des choses extérieures, c'est précisément l'Art tout court. La première tentative de l'Art consiste à reproduire les formes. Le premier progrès de l'Art consiste à les idéaliser. Puis l'Art, concentré dans l'esprit, ne demande plus à la forme que de lui suggérer des vocables, que ce soit dans la lumière ou dans le son. Un Mallarmé a cherché les « correspondances » au-delà de la forme, d'où son graphisme rebutant et obscur. Les quatrains de Nostradamus, si bizarre que paraisse à première vue ce rapprochement, sont à la poursuite des événements au-delà des mots et l'obscurité des prophètes résulte nécessairement de leur accès à la dimension Nième. Le cubisme, tant raillé et si ingénûment exploité, ne représentait qu'un effort de synthèse, c'est-à-dire une réaction contre l'art analytique, perdu dans la forme et le détail. Par d'autres procédés, tel était aussi le but profond d'un Vélasquez, d'un Goya et, surtout, d'un Greco qui visaient à travers l'Homme visible, l'Homme invisible. C'est ce minimum de moyens, comme le fait remarquer si judicieusement Vanderpyl (3), qui poussa le peintre moderne Picasso « à n'employer que matières inartistiques », continuant en cela une longue lignée d'artistes dont les Assyriens « synthétisants » sont peut-être le plus vieux chaînon connu. Le théâtre radiophonique, dit théâtre pour aveugles, raffine encore sur la nudité matérielle du théâtre de Shakespeare. Surtout quand il est dépourvu de son « bruitage » élémentaire, il laisse à chacun la possibilité de concentrer son attention selon son rythme. De même le cinéma muet offrait à chacun, selon sa cadence propre, la possibilité de condenser son intérieure audition. Par contre, le cinéma parlant, en couleurs et en relief, ne laissera à l'Homme aucune possibilité d'expression personnelle. Les « philistins » croyant l'enrichir l'auront définitivement appauvri. L'individu, au milieu des formes primaires de la civilisation et des artifices de la vie sensible, désapprend, peu à peu, son art intime et les moyens de le formuler. Or l'Homme n'est là où il est que pour se formuler, c'est-à-dire se réaliser dans un spirituel individualisme, avant de s'impersonnaliser par l'élimination de l'égoïsme dans l'Amour universel. L'art, état supérieur de la conscience humaine N'est-ce point toujours Pawlowski qui a dit : Nous souscrivons pleinement à la première partie de cette assertion. La science, en effet, est non pas anti-artistique mais anartistique. Il n'y a aucune commune mesure entre la science et l'art. L'une s'acharne à scruter le matériel, autrement dit l'état grossier de l'univers ; l'autre s'évertue à sonder le spirituel, ou, tout au moins, les états subtils de la matière. Ce n'est pas que le savant, en temps qu'individu, soit incapable d'émotion esthétique, mais science et musique, par exemple, sont pour lui deux compartiments à part. Dans celui-ci il place le sentiment et dans celui-là sa logique. Mais il est des couloirs de la musique qui seront toujours fermés au savant pur. L'opposition est plus grande encore entre science et poésie, cette dernière étant prise non comme une acrobatie verbale mais en guise de « tapis volant ». Or la science n'admet pas les « tapis volants » sauf sous l'aspect de l'avion, cette invention barbare des hommes, qui croient imiter l'oiseau quand ils parodient le créateur. Mais nous abandonnons Pawlowski quand il place le monde des qualités au-dessus de nous-mêmes, car c'est bien en nous qu'il est. Ceux qui nous ont suivi dans nos précédents ouvrages (4) ont appris à connaître la merveilleuse étendue de l'Homme Total ou Réel. Passer de la Science à l'Art n'est donc pas sortir de l'Homme mais pénétrer dans une autre partie de l'Homme que l'homme ne connaît pas. C'est là justement cette Nième dimension où état supérieur de la conscience humaine, qui permet la compréhension du monde qualitaire après celle du monde de la quantité. Toutefois la loi organique à laquelle nous sommes pliés nous ferme habituellement à la compréhension des lois éthérées et ce n'est qu'au moyen d'un apprentissage que nous sommes en mesure de les explorer. L'après-mort, en temps que Nième dimension, nous délivre
de la carapace cellulaire et débarrasse notre Haute-Mémoire
de la tutelle du cerveau. Mais cette Haute Mémoire est encombrée
des résidus mentaux de nos vies dans la troisième dimension
et leur élimination dépend de notre conscience supérieure.
Si cette dernière est insuffisamment évoluée, la
mémoire du mental l'emporte et, par réincarnation physique,
nous retombons dans la troisième dimension. Si, au contraire, notre
évolution spirituelle nous permet l'accès d'une dimension
plus haute, nous sommes ouverts à la compréhension d'un
nouvel étage de qualité. L'Art se confond pour nous avec
le spirituel, le Divin avec l'esthétique et, par dégagements
successifs, nous nous élevons de dimensions en dimensions. Nous venons de faire allusion à l'émotion musicale et, dans « L'Après-Mort », nous avons parlé de la musique inaudible des râgas indous. Au-delà des sons que notre oreille peut enregistrer et même au-delà des infra et des ultra-sons dont la science elle-même ne conteste plus l'existence, il est encore certaines vibrations dont les unes sont capables de dissocier la matière elle-même et les autres de créer le ciel des bienheureux. Nos sens actuels ne nous permettent de saisir qu'une faible part des gammes sonore, visuelle, tactile, odorante, etc... Nous ne disposons, pour tout dire, que de quelques touches de l'Instrument Intégral. Et pourtant nous nous arrogeons, à l'aide de cordes isolées, le droit de juger l'ensemble orchestral. Nous prétendons réaliser un tout au moyen de notre minuscule univers musical. Ainsi nous obtenons une impression superficielle « d'achevé » dans notre musique occidentale alors que la musique orientale laisse une impression d'inachevé. De fait, les prolongements inaudibles de celle-ci dépassent de loin les nôtres. La musique inouïe reste à faire en Occident. Pawlowski, considéré dans son temps comme un humoriste parce que, à l'instar des poètes, il bondissait dans l'irréel positiviste, a tenté une réhabilitation de l'humour entrevu par lui comme la seule possibilité d'offrir la Vérité à un monde ignorant. N'est-ce point de ce procédé qu'usa Rabelais dans son immortel périple lorsqu'il dissimula sous l'écorce scatologique l'amande de son savoir ? Usant du même procédé, nous avions naguère,
dans une imitation d'Andersen (5), transposé du
plan visuel dans le plan phonique, proposé à l'audition
du public une musique dépourvue de sons. Cette musique est sans
portée en ce sens qu'elle dépasse la portée du vulgaire,
sans mesure parce qu'elle est incommensurable. Elles est toute entière
faite de silences, de poses, de points d'orgue et de soupirs. Selon la
formule du conteur scandinave sa nature est d'échapper aux imbéciles
et de plonger dans l'extase les êtres intelligents. C'est pourquoi
la musique de Dario finit par supprimer jusqu'aux notes. Ceci uniquement parce que l'auditeur est de la troisième dimension. S'il planait dans la quatrième, il aurait la faculté de contempler la forêt sans détruire les arbres et la ville sans ôter les maisons. On admettra que puisque la musique, audible ou non, est un chemin direct vers la Nième dimension alors que nous sommes encore dans la troisième, ce moyen d'expression inorganique ne meurt pas avec nos corps. Il est, dans l'après-mort, plus vivant que jamais, plus expressif, plus concentré, plus chargé de significations élevées et pourtant l'Homme n'a plus alors d'oreille pour le recueillir. Mais si la part audible, donc grossière, de la musique n'existe plus pour lui, la part inaudible, donc divine, frappe son oreille spirituelle et transporte véritablement son être dans le voisinage des dieux. L'inexprimable Il nous est arrivé, à nous aussi, de prôner l'imaginaire et même de le proposer comme l'unique Réalité. Ce faisant, nous n'entendions parler que de l'imagination intuitive, c'est-à-dire de la faculté de création par l'esprit. Le seul fait de l'imaginer donne la vie à une chose. Dès lors, cette chose existe et ne demande qu'à s'affirmer. Ce processus n'a rien de commun avec l'imagination ordinaire basée sur l'évocation d'images sensorielles et qui s'éloigne de l'intuition. Le véritable imaginaire n'est pas le produit d'une telle imagination, car celle-ci ne peut fonctionner sans images de la troisième. Or le royaume de l'imaginaire est précisément celui qui déborde nos trois dimensions. C'est dans ce sens que l'art est un travail d'imagination parce qu'il se propose d'abord une évocation des images. Puis il modèle celles-ci, les épure, les transpose, pour approcher du Réel. Dès que ce Réel apparaît, même sous une apparence fugitive, la troisième dimension s'atténue et la Beauté de la Nième Dimension apparaît. Quand un artiste est parvenu au sommet de son art, il ne trouve plus de notes ni d'instruments pour le traduire. Après avoir épuisé toute la gamme des ressources d'homme, il entre dans le domaine informulé. Et là, hors du commun, de l'exprimé, il s'enfonce dans l'inconnaissable et brûle ses ailes humaines au Lumineux Foyer. C'est à ce moment que Schumann devient fou, que Mozart s'éteint, que la Duse se consume, que Raphaël agonise et que Galois périt à l'aube du jour. La grande parole d'Ouspensky prend alors son caractère véritable. L'impossibilité d'exprimer la véritable essence des choses « est le signe de la vérité, le signe de la réalité. Ce qui peut être exprimé ne peut être vrai. » Et ceci ne vaut pas que pour l'art formel mais aussi pour l'art de vivre.
C'est là, qu'on le veuille ou non, la glorification du symbolisme occulte dont ont usé toutes les philosophies et toutes les religions. L'art formel doit nécessairement aboutir dans son ascension à un art sans forme, mais l'Homme ne peut accéder à cette Nième dimension artistique que par sa troisième dimension. Toutes les étapes, y compris les plus frustes, lui sont rigoureusement indispensables parce que dans l'apprentissage de la Vie, le but compte moins que le chemin parcouru. Celui-ci est seul générateur, créateur, enseignant, fertile. Le chemin est lui-même sa récompense car le But ne s'atteint jamais. « Lorsque, dit Pawlowski, l'esprit s'élève jusqu'à
la quatrième dimension dans l'oeuvre d'art, il se trouve tout préparé
pour l'éternelle et consciente immobilité et la mort n'est
pour lui qu'une simple évasion. Mais lorsque cette évasion
se produit avant toute création, l'impression de néant,
infiniment pénible, subsiste seule. C'est la grande faiblesse des
philosophies orientales. » Le génie, prince de la qualité Il existe parmi la foule des hommes tri-dimensionnels quelques consciences humaines qui, çà et là, se révèlent à quatre dimensions. Tantôt cette extension est congénitale, c'est-à-dire qu'elle se manifeste d'emblée, presque dès la naissance, comme chez Mozart, exécutant à trois ans et compositeur à six. Tantôt, elle semble acquise, au fur et à mesure de la vie, mais se révèle presque toujours sous la forme d'éclairs éblouissants. Ce cheminement direct et foudroyant de l'intuition, portée à son paroxysme, a reçu le nom de génie dans le monde civilisé. Le dictionnaire a défini le génie comme « le plus haut degré auquel puissent arriver les facultés humaines » . Pour qu'une telle définition soit exacte, il siérait d'ajouter : dans la troisième dimension. Exception dans ce monde-ci, le génie n'est plus une exception dans l'autre. Il y devient, au contraire, monnaie courante, dès que l'état de la Nième dimension est pleinement acquis. Alors, parmi les êtres de la quatrième dimension, par exemple, surgissent isolément des génies qui, eux, confinent à la cinquième dimension. Le génie de la cinquième dimension est au génie de la quatrième ce que le génie ordinaire est à l'homme commun. Et dans la Nième dimension, de coefficient en coefficient, la conscience géniale s'élève et domine des horizons illimités. Mais revenons modestement à nos présents génies
terrestres. L'étymologie les donne comme des engendreurs. En fait,
il naît de leur accouplement avec l'Idée une Iongue et féconde
postérité. Mais la plus grande sottise qu'on ait dite est celle qui considère
le génie comme une longue patience, entendant par là sans
doute qu'une médiocrité obstinée peut faire jaillir
l'intuition. Or, jamais l'intuition n'est le fruit d'une conscience médiocre.
C'est une foudre impatiente que l'esprit porte dans ses flancs. Toute soudure humaine comporte cet éclair, mais celui de la matière organique prépare des abaissements nouveaux tandis que celui de l'esprit engendre des ascensions nouvelles. Par contre, anomalie de la troisième dimension, le génie, comme toutes les anomalies, est en porte-à-faux. Si l'organisme physique qui le contient n'est pas d'une construction parfaite, le génie corrode son enveloppe. On dit que « la lame use le fourreau » . D'où la fréquente précocité des morts physiques d'hommes de génie, impatients, au surplus, de baigner tout entiers dans la Nième dimension. C'est dans ce cas, mais dans ce cas seulement, que leur attitude devient « une longue patience » puisqu'ils doivent persister et vivre avec un fardeau monstrueux. Toutefois des hommes géniaux ont gagné l'extrême vieillesse, comme Michel-Ange et Le Titien. Mais le génie n'a pas attendu pour les visiter que leur étincelle vitale fût éteinte. Au contraire, il en a surgi en plein feu endocrinien. Les coups de tonnerre géniaux sont aussi limités dans l'Homme que dans la Nature. Ce sont des paroxysmes, des culminations. Et l'on n'ignore pas que toute culmination est suivie d'une dépression d'autant plus aiguë que la pression a été plus forte. Cime et abîme telle est la loi des grands hommes Zoroastre, Moïse, Pythagore, Eschyle, Socrate, Platon, Phidias, Archimède, Saint Paul, Mahomet, Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Shakespeare, Pascal, Mozart, Newton, etc... Plus que tous autres ils sont dans la situation allégorique de
Parsifal, c'est-à-dire placés entre l'ascension et la chute,
parfois divinisés mais parfois rongés au foie comme Prométhée
voleur du Feu. Carrel, après bien d'autres, a noté la position fausse
du génie : Il a fallu d'ailleurs Autre Chose pour allumer cette flamme de l'intelligence et leur inspirer ces idéals. Seule la superconscience (fusion, même précaire, même incomplète avec le Divin) leur permet d'exprimer, dans le monde du raisonnement, une part de l'Illogique. Ils sont des trous d'homme dans le mur de l'intelligence concrète et des vasistas dans le plafond du ciel. La notion d'immortalité La notion d'immortalité est liée à notre attitude
en face du monde mobile et contradictoire. Mais l'Homme est bien excusable d'avoir commis cette erreur car sa constitution temporelle l'adapte à un univers illusoire où il fait son apprentissage en étant sans cesse trompé. Dans un monde immobile et continu, doué d'une conscience continue et immobile, nous voyons un monde discontinu et mobile parce que notre conscience mentale est elle-même mobile et dépourvue de continuité. C'est en vertu de cette constante et flagrante opposition que la Vie nous apparaît changeante et contradictoire. La mobilité du monde et la contradiction des faits n'est apparente que parce que notre conscience est à trois dimensions. Aussitôt que nous réalisons notre Unité en passant à quatre dimensions, c'est-à-dire en élargissant notre conscience, les contradictions illusoires du monde disparaissent et, pour nous, le monde rentre dans l'immobilité. Toutes nos souffrances, nos déceptions, nos chagrins, nos mécomptes, nos erreurs viennent de ce que notre conscience tri-dimensionnelle nous fait apparaître comme séparé ce qui est uni, comme fragmentaire ce qui est un tout, comme inconciliable ce qui s'harmonise ensemble. En un mot notre état de compréhension à trois dimensions nous fait apparaître l'Univers en « pièces détachées » au lieu de nous le montrer comme un organisme bien assemblé. De même les événements, les hommes, les choses nous semblent divisés, dans un monde contradictoire, où tout semble errer au hasard. Telle est l'impression d'un tout jeune enfant qui voit les rouages, et les vis d'une montre sur l'établi de l'horloger avant que celui-ci ne les rassemble. Pour la conscience enfantine le tout constitue de l'incohérence, mais pour la conscience professionnelle le tout constitue une unité. Si indigent que soit l'exemple ci-dessus, il aide à comprendre partiellement l'infirmité de notre connaissance quand elle est basée sur le concept illusoire et sur l'indigence de nos sens. L'action appartient au monde de la quantité En réalité la différence est bien plus grande qu'on ne peut le supposer entre le faux univers mobile et le véritable univers immobile. L'une des principales découvertes de la philosophie orientale a été de démêler la nocivité de l'action. Non que l'action soit condamnable en soi puisqu'elle nous permet le contact avec notre monde d'épreuve, mais parce que l'excès de l'action va directement contre son but. L'effrayante maladie de l'Occident est celle de l'hyperactivité, de l'acte pour les résultats de l'acte. L'Occidental n'agit que pour obtenir un produit matériel. Et comment l'acte matériel aboutirait-il à des résultats en dehors de la matière puisqu'il vise presque uniquement à des fins de la troisième dimension? La sagesse orientale l'a, depuis longtemps, compris. L'action, dit-elle, est licite si l'on se désintéresse de ses conséquences. Celui qui planterait un arbre puis quitterait le pays sans s'occuper des suites de son geste, serait l'homme d'une telle action. Mais l'erreur de la sagesse d'Orient a été de cristalliser cette indifférence et de ne pas admettre que tout dépend uniquement du but. L'activité qui tend au bien universel est le meilleur emploi que la troisième dimension puisse faire d'elle-même. Agir par esprit de sacrifice et sans la moindre trace d'égoïsme, c'est entrer déjà dans la Nième dimension. En nous dégageant de la suggestion des sens la mort nous restitue notre compréhension véritable. A ce moment, pour un esprit droit et religieux, l'activité et la contradiction du monde disparaissent et l'univers reprend sa calme immobilité. Toutes les consciences sont admises, après la mort, à effectuer
ce rétablissement d'une dimension dans l'autre, mais beaucoup n'ont
pas acquis la souplesse suffisante et retournent au monde du mouvement.
L'infini est en dehors de la quantité La mort, dit Pawlowski, n'est pour le corps que la fin d'une oscillation
physique que l'on appelle la vie ; elle « n'est pour l'esprit
que la fin d'une hésitation morale que l'on nomme la pensée.
La mort n'est, en un mot, que la fin d'une contradiction, utile provisoirement
pour la recherche de la vérité, mais qui devient sans objet
lorsque cette vérité est atteinte. » La mort à trois dimensions est une naissance à quatre dimensions L'Homme ne comprendra jamais assez tout ce qu'il doit abandonner de sa condition présente pour réaliser sa condition supérieure et tout ce qu'il devra abandonner de sa condition supérieure pour réaliser celle du dessus. Car, pratiquement, il n'y a pas de fin dans cette ascension spirituelle continue et l'Homme découvrira peu à peu les merveilles de la véritable Vie, comme le voyageur en montagne découvre, l'un après l'autre, les reliefs de plus grands pays. « Il est une loi, dit Raoul Montandon, qui veut que pour dépasser les limites d'une dimension de l'espace il soit indispensable d'abandonner une partie de sa propre substance ; parce que changer de milieu, c'est changer de pression, de densité. En fait c'est abandonner ses atomes plus lourds. Et ceci nécessite chaque fois un nouveau dépouillement, une « nouvelle mort » aussi réelle, aussi certaine pour celui qui la subit que la mort terrestre. » Mais ces morts sont de plus en plus aisées, à mesure que notre conscience acquiert de nouvelles dimensions. La mort à trois dimensions est une naissance à quatre dimensions. La mort à quatre dimensions est une naissance à cinq dimensions et ainsi de suite sans qu'il. y ait jamais de terme à cette montée dans la Nième dimension. Mais ce qu'il importe de savoir c'est que, dès maintenant, c'est-à-dire alors que nous sommes limités par trois dimensions physiques, nous pouvons pénétrer vivants au-delà de la quatrième et justifier ainsi le prophétisme à rebours de Pawlowski. « On comprit du même coup la lâcheté des
hommes d'autrefois, qui ajournaient la vie supérieure après
leur mort, au lieu de comprendre qu'ils ne pouvaient l'atteindre qu'aux
moments les plus intenses de leur vie, par volonté et non par miracle,
à tout moment par la qualité, et non à l'avancement
dans le temps. C'est donc moins de résurrection que de perpétuation qu'il s'agit, de renouvellement que d'agrandissement et cette perpétuation et cet agrandisssement ne peuvent s'effectuer que dans notre étendue conscientielle. Notre esprit, dans l'Esprit Total, prépare tout, élabore tout, détermine tout, sans jamais trouver, et pour cause, ses limites absolues. La mort physique n'est qu'un détail insignifiant, une ligne imaginaire de la Vraie Vie. Nous sommes mortels dans la quantité, immortels dans la Qualité. (1) A rapprocher de « l'unité des opposés
» d'Ouspensky. |