Dernière Lettre écrite par Oswald Wirth
le 19 Janvier 1943 tirée de l'ouvrage
L'Imposition des Mains
"... Il ne saurait être question de renoncer au Grand Oeuvre,
absorbé par un Ouroboros et digéré par lui. Nous
sommes infimes par rapport au Tout, mais nous y tenons notre place et
y accomplissons notre fonction. Il y a en chacun de nous un noyau d'activité
qui s'adapte à l'emploi qui lui a été assigné.
Nous devenons ce que nous sommes pour les besoins du rôle que nous
avons à jouer, sans que l'acteur permanent s'identifie avec le
personnage de théâtre qu'il représente transitoirement.
Ce qui nous est difficile, c'est de nous connaître en ce que nous
sommes par nous-mêmes, indépendamment du déguisement
que nous portons sur la scène. Qu'étions-nous dans la vie
inconnue que nous menions avant de nous incarner et que deviendrons-nous
après notre libération du service terrestre ?... Je veux
bien arriver de l'autre côté tout imprégné
du rôle que je viens de jouer. Je puis ne pas vouloir rompre avec
les camarades qui continuent à tenir leur emploi dans la pièce
au dénouement de laquelle je m'intéresse. Il est des liens
d'affection qui ne se rompent pas entre centres de rayonnement psychiques.
Je crois à l'amour, et à son indestructibilité quand
il est immatériel. Si j'aime les humains dont j'ai partagé
les misères en même temps que les aspirations les plus nobles,
je ne puis les abandonner une fois sorti de leurs rangs de lutte terrestre.
J'ai donc espoir de rester en liaison, une fois passé derrière
le rideau, avec ceux dont la tâche n'est pas achevée... Je
me refuse à renier mon patriotisme terrestre. Pas de désertion
devant l'Oeuvre de rédemption humaine. C'est en aimant que nous
pouvons être heureux, et je ne vois de félicité que
dans l'amour qui se donne, et contribue au mieux, particulier et général.
J'ai la conviction profonde que je ne me trompe pas."
Oswald Wirth
C'est étonnant comme des écrits d'un auteur peuvent parfois
nous parler à ce point.
Je me retrouve totalement dans ce texte. Tout comme je peux me retrouver
dans les Arcanes du Tarot des Bohémiens.
"Nous sommes infimes par rapport au Tout..." Il semblerait
que l'humilité soit le premier pas qui nous permet de tendre vers
les autres... et donc vers soi-même...
Si nous jetons un regard autour de nous, nous voyons une infinité
de phénomènes qui nous échappent totalement. Quelque
soit notre culture nous sentons bien que nous sommes impuissants à
connaître, à saisir dans sa totalité ce monde. L'homme
est limité. Limité par sa manière d'aborder les problèmes.
Limité par ses propres chaînes qui le retiennent dans sa
propre geôle. Platon en faisant parler Socrate écrivait que
le corps était la prison de l'âme. Comme si nous portions
en nous les éléments nécessaires à notre envol
vers ce que nous sommes vraiment, en d'autres termes, vers la liberté.
"Nous sommes infimes par rapport au Tout mais nous y tenons notre
place et accomplissons notre fonction." Encore faut-il trouver sa
place ici-bas. Et pour cela, rien de tel qu'un bon adage, le plus connu
de tous : l'adage de Delphes, "Homme, Connais-toi toi-même".
Qu'espères-tu donc, homme ? Penses-tu pouvoir te mentir encore
longtemps à toi-même en fermant les yeux sur ton origine
et sur ta destination ? Crois-tu encore que ton existence est due au hasard,
à ce dieu aveugle qui créerait toute chose par inconscience.
Ne penses-tu pas que l'absurdité même de cette théorie
prouve que pour nier un principe intelligent, il faut en avoir une infime
trace en soi. Nier Dieu c'est en quelque sorte le prouver. Utiliser ses
facultés spirituelles afin de nier le principe intelligent dont
l'homme est issue ne peut pas mener bien loin. Cela contribue à
nier l'essence même de l'homme celle qui fait de lui un être
de lumière, un être porteur d'une étincelle divine,
d'un esprit qui aspire à trouver une harmonie ici-bas afin de trouver
le bonheur. L'harmonie n'est possible qu'en créant une unité
de pensée et d'action en agissant de manière mesurée
en nous laissant guider par la Raison.
Cultiver la Force (Arcane XI) afin de ne pas laisser nos défauts
et nos passions prendre le dessus. Telle est la voie qui permet à
notre âme de s'élever et de se laisser entraîner tel
le Pendu (Arcane XII) dans des courants de pensée supérieurs.
O. Wirth pressent et nous fait ressentir que l'homme ne se limite pas
à sa propre existence.
Comment expliquer les liens invisibles qui sont malgré le temps
et l'espace. Ces deux conceptions d'ailleurs font partie de ces fameuses
limites que l'homme a du mal à dépasser. Le temps et l'espace.
Au-delà de l'existence, se trouve l'essence pourtant. Comment définirions-nous
un monde où tout passe et tout change en quelques centaines d'années
? Au-delà de l'apparence, se trouve l'être. Un homme existe
par son esprit qui est une force qui rayonne en lui et autour de lui.
Cette force est inégale selon les individus, selon ses propres
aspirations, mais nous avons là une indication qui permet de tourner
nos regards dans la bonne direction. Et cette direction est à l'intérieur
de nous. L'homme dispose le pouvoir nécessaire à sa transformation.
Seul il n'est pas grand chose mais s'il prend conscience que des forces
aimantes l'aident à se relever de ses chutes, le guident à
l'accomplissement de sa volonté, alors l'homme n'est plus jamais
seul. On peut qualifier un tel homme de mage ou de sage. En tout cas rien
ne peut plus s'opposer à sa volonté car il veut ce qui est
juste et sait ce qui est vrai. Le sage mesure chaque chose et cela lui
permet d'agir librement par une clairvoyance qu'il obtient par un dur
labeur non pas en fuyant le monde tel l'Ermite (Arcane IX) mais en s'intégrant
au monde.
Sa Tempérance (Arcane XIIII) lui a permis de devenir maître
de lui-même en s'intégrant à un monde matériel
dont il connaît le devenir. Derrière les apparences des forces
bienfaisantes guident l'humanité tel les Etoiles (Arcane XVII)
qui nous envoient leur clarté diffuse à travers un espace
infini.
"Je crois à l'amour, et à son indestructibilité
quand il est immatériel. Si j'aime les humains dont j'ai partagé
les misères en même temps que les aspirations les plus nobles,
je ne puis les abandonner une fois sorti de leurs rangs de lutte terrestre.
J'ai donc espoir de rester en liaison, une fois passé derrière
le rideau, avec ceux dont la tâche n'est pas achevée..."
Le lien entre les hommes qui vivent dans le présent et ceux qui
ont vécu précédemment est plus que réel. La
Tradition initiatique est là. Elle lie chaque être de bonne
volonté entre eux. Tous les hommes et toutes les femmes de désir
qui aspirent à l'accomplissement du Grand Oeuvre.
Ces mots d'Oswald Wirth résonnent en moi et j'ai l'impression d'entendre
un frère s'exprimer afin de me guider vers ma destinée.
Une destinée emplie d'une joie nouvelle où le sentiment
de quête s'est transmuté en un sentiment de certitude afin
de servir, d'aider dans la mesure de mes possibilités à
l'accomplissement du Grand Oeuvre social, afin que l'Amour trouve sa vraie
place ici-bas.
S.A
Retour
|