WPC 2=BAJX Z|xTimes New Roman (TT)Arial (TT)Courier New (TT)Symbol (TT)C\  P6QPJ2PQP"d6X@DQ@4a\  P[AP2[?oSYphoenix#XP\  P6QXP# Texte integral D)odat DuriezD)odat Duriez 2lyheading 1heading 1OE# k\  P6Q P#USFR FRUS#XP\  P6QXP#Default Paragraph FoDefault Paragraph Font Body TextBody TextJ@# k\  P6Q P#USFR FRUS#XP\  P6QXP#annotation textannotation textG=#C\  P6QP#USFRFRUS#XP\  P6QXP#2k cBody Text 2Body Text 2 USFRFRUSDefinition TermDefinition Term USFRFRUSDefinition ListDefinition List USFRFRUSH1H1OE#\  P6QP#USFR FRUS#XP\  P6QXP#2   u  H2H2 OE#y\  P6QP#USFR FRUS#XP\  P6QXP#H3H3 OE#^\  P6QP#USFR FRUS#XP\  P6QXP#H4H4 (USFR FRUSH5H5 OE#C\  P6QP#USFR FRUS#XP\  P6QXP#2 1 ?H6H6 OE#6\  P6QP#USFR FRUS#XP\  P6QXP#AdresseAdresse#USFRFRUSBlockquoteBlockquote USFRFRUSPreformattedPreformattedX` hp x (# 8Xw ##d6X@DQ@#USFRFRUS#XP\  P6QXP# 8Xw #X` hp x (#2z-Bottom of Formz-Bottom of FormG=#;2PQP#USFRFRUS#XP\  P6QXP#z-Top of Formz-Top of FormG=#;2PQP#USFRFRUS#XP\  P6QXP#Document MapDocument MapG=#XX2PQXP#USFRFRUS#XP\  P6QXP# 3' 3' 6& 6&      S  Definition Term USFR# k\  P6Q P# PREFACE  S  &Definition Term&#XP\  P6QXP# Pour avoir subi avec lui la r))ducation politique impos)e par le Vietminh aux prisonniers de guerre, jai bien connu Thomas CAPITAINE... et y ai appr)ci) sa r)sistance physique et morale. Il appartient aux rares rescap)s du Camp 113, tristement c)l/bre devais "laffaire BOUDAREL". Dans ce "mouroir", en plus des brimades et des privations communes ! tous les centres dinternement, il )tait soumis aux, fantaisies machiav)liques dun professeur fran'ais qui avait d)sert) pour devenir "Commissaire Politique" ! la solde de lennemi. Thomas Capitaine relate ses deux ann)es de captivit). Il a connu les Camps de repr)sailles, doI certains disparaissaient sans laisser de traces. Il nous a fait partager le bonheur dune premi/re douche apr/s quatre mois de crasse, de poux, dascaris et de dysenterie. Nous vivons sa terrible )vasion, presque r)ussie, lassassinat de son co)quipier, et le d)sespoir du retour au point de d)part. Il explique comment BOUDAREL provoquait la mort "sans toucher" : X` hp x (#M U] e en abreuvant de cours cl) "r))ducation politique" des hommes bless)s, malades, )reint)s, affam)s; en obligeant les moribonds ! se lever pour assister ! ces s)ances, qui contribuaient ! les achever; en exploitant la pratique cl) la "critique et de lautocritique" pour cr)er un d)testable climat de m)fiance, de discorde et de d)lation; en remettant au Vietminh des m)dicaments parachut)s par la Croix Rouge Fran'aise et en les refusant aux malades abandonn)s sans soins; en r)servant aux )vad)s repris un sort qui menait ! une fin quasi certaine ; en )tablissant luim+me la liste cl)s "lib)rables", cest!dire en sattribuant le droit cl) vie et cl) mort; en poussant la cruaut) jusqu! renvoyer au camp cl)s prisonniers d)j! sur le chemin cl) la lib)ration: certains en mourront de d)sespoir ; en d)tenant un record cl) mortalit), avec 1 ! 8 d)c/s par jour sur un effectif denviron 300 pensionnaires" renouvelables. M U] e M U] e Dans un style sobre, d)pouill), )vident de sinc)rit), Thomas Capitaine nous r)v/le aussi le fond cl) la nature humaine avec ses bassesses... et ses prodiges de g)n)rosit). Il nous encourage ! la m)ditation... JeanJacques BEUCLER Ancien Ministre Ancien prisonnier du Vietminh de 1950 ! 1954 Octobre 1991 Body Text# k\  P6Q P#USFR NOTE DE L'EDITEUR LORS DE LA PREMIERE PARUTION EN NOVEMBRE 1991  Body Text #XP\  P6QXP# L'affaire Boudarel vient rappeler aux Fran'ais la v)ritable nature du VietMinh et de ses collaborateurs. La guerre d'Indochine ne fut pas une guerre quelconque. Contre les soldats fran'ais prisonniers, contre leur propres compatriotes, le VietMinh et les Boudarel ont perp)tu) un g)nocide qui n'a d')quivalent au XX/me si/cle que l'entreprise d'an)antissement nazie. Thomas Capitaine, qui fut l'une des victimes, t)moigne des crimes commis au Camp 113. Si le communisme s')croule ! l'Est en r)v)lant son caract/re satanique, n'oublions pas qu'il s)vit encore en de multiples points du globe. Il reste ! lib)rer la Chine, le Vietnam et Cuba. Quant ! la France, fautil rappeler que le gouvernement socialiste ne s'y maintient qu'avec l'appui communiste. Union Nationale Interuniversitaire Centre d')tudes et de diffusion 8, rue de Musset 75016 Paris T)l : 33 1 45 25 34 65 Fax : 33 1 45 25 51 33  Body Text# k\  P6Q P#USFR DECLARATION DE L'AUTEUR  Body Text #XP\  P6QXP# "Je soussign), CAPITAINE Thomas, certifie sur l'honneur la v)racit) du pr)sent r)cit de 64 pages relatant ma captivit) dans les camps du VietMinh de 1952 ! 1954. A Morlaix, le 20 f)vrier 1973" Body Text# k\  P6Q P#USFR PREMIER CONTACT AVEC LES VIETS  Body Text #XP\  P6QXP# "Vous prisonniers ! Si vous rester tranquilles, moi cest peut+tre pas couper les couilles". Ce fut sur ces paroles peu rassurantes pour lavenir quallait poindre, pour le Caporal Lacassagne et son chef de section, laube du 18 octobre 1952. Le dernier point dappui du poste de NghiaLo, si/ge du P.C. du ler Bataillon Tha5, venait de tomber. La veille, nous avions assist), impuissants, ! la prise du "Piton" tenu par la 4/me Compagnie. Un ! un tous les postes du secteur avaient ainsi )t) enlev)s depuis le d)but du mois. Les portes du secteur NordOuest )taient d)sormais ouvertes aux forces arm)es du VietMinh. "Dhiv), maolen !" (1), ordonna cette fois le grad) viet apr/s nous avoir, avec laide de ses hommes, d)sarm)s. Bouscul)s, la ba5onnette dans les reins, nous fEmes conduits vers le point de rassemblement oI nos compagnons darmes nous attendaient depuis pr/s dune heure d)j!. Il y avait l! mon Chef de Bataillon (Cdt Thirion), son adjoint (Cne Bouvier dYvoire), mon Commandant de Compagnie (Cne Boillot), notre toubib (M)decin Lieutenant Andr)), mes camarades sousofficiers, parmi lesquels quelques bless)s, des hommes de troupe fran'ais, marocains et tha5s. Un certain nombre de t+tes connues manquait. Les poignets li)s derri/re le dos, ils )taient assis, group)s, serr)s les uns contre les autres comme sils avaient eu froid, fatigu)s par les longues nuits de veille et la tension nerveuse du combat ! peine termin). Silencieux, le regard fixe, ils semblaient mesurer toute l)tendue de leur d)faite. A quoi pensaientils ? Sans doute, tout comme moi, ! leur famille. La reverraientils un jour ? Nul ne le savait. D)munis de tout, ayant pour seuls v+tements un slip, un. maillot de corps et la tenue de combat quils portaient, sans chaussures (2) cellesci ayant )t) confisqu)es ! titre de pr)caution contre toute )vasion, ils )taient an)antis, et ce fut avec le triste sourire de lhomme vid) de son )nergie quils nous accueillirent. Pour la plupart dentre eux, cet effondrement ne fut que passager, car il convenait en effet de se ressaisir tr/s vite, de faire face ! notre nouvelle situation, afin de tenir ! tout prix. Un ordre bref, ponctu) de coups de crosses, interrompit ma m)ditation : la longue marche des TuBinhs (prisonniers) commen'ait. Cela faisait exactement deux mois et vingtsept jours que javais d)barqu) ! Ha5phong pour entamer mon deuxi/me s)jour en Indochine, apr/s seulement vingtetun mois pass)s en m)tropole, cong) de fin de campagne compris. Body Text# k\  P6Q P#USFR LES CAMPS DE REPRESAILLES  Body Text #XP\  P6QXP# La premi/re )tape nous conduisit dans un hameau ! quelques kilom/tres seulement de NghiaLo. D/s le second jour, je dus, en compagnie du Capitaine Bodlot, refaire le chemin en sens inverse pour aller d)miner les alentours de notre ancien poste. Mais cette op)ration tourna court par le refus cat)gorique de mon chef de sattaquer aux mines, sans r)f)rence au plan que lEtatMajor VietMinh lui avait subtilis). Son attitude courageuse faillit nous causer de gros ennuis, qui meussent interdit d)crire ce r)cit. Toutefois, apr/s bien des )motions, laffaire se tassa et nous pEmes rejoindre nos camarades. Apr/s la confusion des premiers jours, un semblant dorganisation parut se manifester. Les tha5s furent s)par)s des marocains et des europ)ens. De ce dernier groupe nos gardiens d)gag/rent encore cinq prisonniers : lofficier de renseignements du Bataillon (Lt Danel), deux officiers et un caporalchef du G.C.M.A. (3), (Lt Hanns, s/Lt Gire, C/C C ... ) (4). En tant quadjoint de lO.R, je faisais )galement partie de ce groupe. Notre sergent vietnamien interpr/te nous rejoignit le lendemain. A compter de ce jour, notre petit groupe allait conna3tre et subir, durant deux mois pour les officiers, cinq mois pour le caporalchef et moi m+me, le terrible et peu enviable r)gime des camps de repr)sailles. Le sergent interpr/te fut )limin) tr/s rapidement : je reviendrai ult)rieurement sur les circonstances de sa mort. Cette attention toute particuli/re, nous la devions, bien entendu, ! nos homologues du Service de renseignements VietMinh. En deux jours de marche, nous eEmes atteint le village oI nous allions provisoirement s)journer. Notre camp, plus que sommaire, comprenait deux cagnas tha5, sur pilotis, )vacu)es par leurs propri)taires. La plus confortable )tait occup)e, cela va de soi, par lO.R. VietMinh et ses deux adjoints. Lautre )tait r)partie de la fa'on suivante : l)tage seule partie habitable r)serv) ! nos douze gardiens (deux par prisonnier) le rezdechauss)e parc ! buffles d)saffect) ouvert ! tous les vents notre domaine. Nous y couchions ! m+me le sol, non plus avec les poignets li)s dans le dos, mais avec les chevilles enserr)es dans les alv)oles dun carcan collectif ne tol)rant que la position couch)e sur le dos. Dans ce dortoir, mod/le VietMinh, pour criminels de guerre capitalistes, nous passmes, au cours du mois de d)cembre 1952, des nuits terribles. Sans protection mat)rielle daucune sorte contre le vent froid, qui de toutes parts la nuit sy engouffrait ni contre le froid humide se d)gageant du sol pourri, ! jamais impr)gn) de lodeur f)tide du buffle nos organismes affaiblis, priv)s des aliments indispensables pour r)agir lutt/rent d)sesp)r)ment contre lengourdissement avant de trouver un sommeil d)j! h)las agit) par les cauchemars. Face ! ces cagnas, ! une trentaine de m/tres s)levait une cabane carr)e de deux m/tres de c=t), aux murs de k)fen (5) et torchis, ayant pour toute ouverture une porte. C)tait la prison. Nous la baptismes "la chambre noire" pour deux raisons : la premi/re parce que, m+me en plein jour, on ny voyait goutte, la seconde parce que tout prisonnier qui y )tait enferm) toujours seul y ressassait nuit et jour son infortune. Sit=t install)s dans ce village, lofficier V.M. chef de camp ! homme au regard m)chant, imbu de sa fonction, ! la fois chef de service de renseignements et commissaire politique nous donna, en pr)sence de ses adjoints et de nos gardiens r)unis notre premier cours politique. Il sattaqua dabord aux pays capitalistes, dont il critiqua violemment la politique de domination, puis il condamna en termes s)v/res et offensants la mission des militaires fran'ais du Corps Exp)ditionnaire, les traitant de mercenaires ! la solde de lAm)rique. Il nous vanta ensuite les m)rites et les m)thodes des pays communistes et des r)publiques populaires, sans bien sEr oublier le r)gime VietMinh. En fin de discours, il en vint ! lobjet de notre internement. "Apr/s mon expos) de tout ! lheure, ditil, sur la mission d)shonorante des mercenaires du Corps Exp)ditionnaire, vous avez certainement devin) les motifs de votre pr)sence ici. Toutefois, pour que vous sachiez ! quoi vous en tenir, je men vais vous les pr)ciser. Vous +tes accu  ses par la paisible et laborieuse population de NghiaLo et de ses environs que vous avez exploit)s et ran'onn)s jusquau dernier grain de riz dassassinats, de tortures, de viols, de vols et de bien dautres exactions quil ne mest pas n)cessaire de citer. Vous +tes des criminels de guerre dangereux ! En cons)quence, vous serez trait)s et jug)s comme tels. Estimezvous heureux que je ne vous livre pas tout de suite ! la col/re du peuple". Outr) par de telles accusations sans fondement, le Lt Danel intervint en ces termes : "Cest une honte daccuser de la sorte, sans preuve, des prisonniers de guerre, qui en tant que militaires nont fait que leur devoir. Votre fa'on dagir d)note dabord un manque d)ducation, ensuite une ignorance totale des dispositions de la Convention de Gen/ve, relative aux droits des prisonniers de guerre". Cette intervention courageuse de mon chef direct fut stopp)e net par une gifle cinglante de lofficier viet, qui rouge de col/re poursuivit : "Je men fous de la Convention de Gen/ve ! Mais quoi quen pense le criminel de guerre Danel nous ne sommes pas des bourreaux ! Vous serez jug)s l)galement. Vous recevrez m+me lassistance dun avocat en la personne dun officier de larm)e populaire, d)sign) doffice, ! qui il sera laiss) le temps n)cessaire pour )tudier vos dossiers, afin quil soit en mesure de vous d)fendre en toute connaissance de cause. Les interrogatoires commenceront demain. Voici maintenant du papier, un porteplume et de lencre pour r)diger chacun votre autobiographie. Ne mentez pas, soyez pr)cis, car vos d)clarations seront v)rifi)es : nous en avons la possibilit)". Nous nen doutions pas, sachant bien que le VietMinh entretenait dexcellentes relations avec un certain parti politique fran'ais. Son attitude courageuse valut au Lt Danel dinaugurer la chambre noire. B y resta cinq jours. Nous y passmes tous, et m+me plusieurs fois chacun, mais toujours un seul ! la fois. D/s que la prison )tait vide, tous les motifs )taient bons pour y enfermer un autre prisonnier : la parole mal interpr)t)e que lon prend pour une injure, la moindre r)ponse faite sur un ton un peu sec, lappropriation dune plante comestible, dun fruit ou dune baie sauvage dans le seul but dam)liorer notre maigre menu ; m+me le simple fait d)changer quelques mots de politesse avec les rares indig/nes rencontr)s. Pour m+tre appropri), avec lautorisation tacite dun garde, quelques brass)es de paille de riz pour nous confectionner une liti/re, je fus moim+me enferm) dans cette prison douze jours cons)cutifs sur ordre du chef de camp. La liti/re fut enlev)e, et le pauvre bodo5 (soldat en vietnamien) vertement r)primand). Pour le commun des mortels, douze jours de prison cest peu de chose, et il ne peut simaginer ce que, dans notre situation, douze jours (nuits et jours) de solitude dans le noir, avec lestomac ! moiti) vide, peuvent avoir comme r)percussion sur le moral, partant sur le comportement de lindividu. Il faut lavoir v)cu pour le comprendre. Je peux vous le certifier cest d)primant au possible. La vie au camp ne comportait pas demploi du temps fixe. Elle )tait organis)e de fa'on telle quil nous )tait pratiquement impossible d+tre r)unis tous les six ! la fois. Il y en avait toujours au moins un soit en corv)e, soit en prison, soit ! linterrogatoire. M+me la nuit, ou ! lheure du repas unique, le quorum n)tait que tr/s rarement atteint. En guise de nourriture, nous recevions quotidiennement une boule de riz infecte (300 ! 400 gr, dans laquelle les charan'ons concurren'aient, par leur nombre, les grains de riz. Au d)but, le fait m+me de sentir craquer sous nos dents la carapace de ces petits col)opt/res nous donnait des hautlecoeur. Ce d)goEt fut de courte dur)e. La faim, terrible maladie, en eut rapidement raison. Nous parv3nmes m+me, dans une certaine mesure, ! les appr)cier pour linfime quantit) de prot)ines quils apportaient ! notre organisme. Car il fallait se rendre ! l)vidence : nous )tions entr)s "de plein estomac" dans l/re de la ration sans lipide ni viande ni l)gume, rien que du riz... et quel riz ! Le dimanche, on nous offrait une pinc)e de sel, remplac)e dans les m+mes proportions en cas de p)nurie v)ritable ou simul)e par des r)sidus de graines de soja d)shuil)es, v)ritable tourteau, quen France on donne aux animaux. Nous parvenions cependant de temps ! autre, en cachette, ! chaparder, en cours de corv)e, quelques herbes et fruits sauvages, que nous mangions tels quels. Lors des premi/res perceptions, notre ch/re boule de riz )tait imm)diatement et enti/rement engloutie d/s sa r)ception, tant nous )tions affam)s, mais bien vite notre estomac, non encore habitu) aux privations, nous contraignit ! plus de sagesse. Nous en f3mes deux parts : une pour le midi, une pour le soir. Comme boisson, nous devions nous contenter de la tisane de feuilles de goyavier, que nous appelions commun)ment "goyave". Point nest besoin de parler dhygi/ne : elle )tait inexistante compte tenu de notre d)nuement dans ce domaine. Comme accessoire de toilette il nous restait, en tout et pour tout, un peigne. Les conditions dinternement ne permettaient dailleurs aucun am)nagement dans ce sens. Nous devions nous contenter du bain hebdomadaire autoris) dans le ruisseau voisin, douceur que les premi/res rigueurs de lhiver tonkinois nous interdirent d/s la fin novembre. Aussi, nous )tions plut=t sales, hirsutes, car il ny avait ni ciseaux, ni rasoir, ni coiffeur. Nous navions pas quitt) notre tenue de combat depuis notre captur)) elle )tait raide de sueur et de poussi/re. Cette crasse et la sous alimentation nous firent faire connaissance tr/s t=t avec les poux, compagnons fid/les et ennemis traditionnels des prisonniers et intern)s ; proies faciles des moustiques, priv)s des m)dicaments pr)ventifs et curatifs indispensables, les crises de paludisme devinrent plus fr)quentes au fur et ! mesure de notre affaiblissement physique, lui m+me accentu) par la recrudescence des diarrh)es et dysenteries. Les interrogatoires avaient lieu aussi bien les matins que les apr/s midi. Nous y passions tous, soit avec le chef de camp, soit avec lun de ses adjoints, sans ordre de passage pr))tabli. Toutes les fins de semaines, cependant, la s)ance de confrontation collective )tait r)guli/rement observ)e. Jusqu! la fin du mois de novembre, les questions pos)es port/rent essentiellement sur la conduite des op)rations en pays Tha5, limplantation des troupes, lorganisation de notre service de renseignements. Les r)sultats obtenus dans ce domaine, compar)s au temps consacr) aux interrogatoires furent bien minces, chacun de nous se cantonnant dans la limite stricte de ses anciennes attributions, cellesci nayant dailleurs jamais d)pass) le cadre du secteur de NghiaLo, r)gion en totalit) aux mains du VietMinh. En r)alit), le peu de renseignements que nous avions lch)s apr/s concertation, dailleurs n)taient plus dactualit), ils devenaient donc sans importance. D/s les premiers jours du mois de d)cembre, les interrogatoires prirent une tout autre orientation. Cette fois, il sagissait pour nous de sauver notre peau. Linstruction de nos dossiers de "criminels de guerre" entra dans sa phase d)cisive. L)tude du dossier de notre sergent vietnamien interpr/te fut close sous dix jours. Le lendemain, il )tait emmen) pour +tre soidisant jug) par ce fameux et myst)rieux "tribunal du peuple" dont on nous avait tant parl) depuis notre capture. Les paroles de r)confort pr)par)es ! lintention de notre jeune et d)vou) collaborateur durent, par la force des choses et de nos ge=liers, se limiter au simple geste dadieu de la main. Quelques jours plus tard, le chef de camp nous annon'a sa condamnation ! mort et son ex)cution. Cette nouvelle )taitelle vraie ou fausse ? Nous )tions dans limpossibilit) de le v)rifier. Vraie ou fausse, elle provoqua sur nous leffet sans doute escompt) par notre informateur. Elle accrut notre inqui)tude au sujet de notre propre sort. Il en fut ainsi au fur et ! mesure des interrogatoires, qui devenaient de plus en plus serr)s, se prolongeaient ! bon escient dans le but )vident de saper notre volont) de d)fense, de nous avoir ! lusure, afin qu! bout de r)sistance nous avouions notre culpabilit), quoique celleci fut in 1 existante. Cet )tat de tension nerveuse ne prendra fin que le 3 janvier 1953. Les corv)es constituaient lessentiel de nos activit)s physiques. Au d)but, nous les accueill3mes avec une certaine joie pour le d)rivatif quelles procuraient. Il nen fut pas de m+me apr/s un mois et demi dinternement, ! cause des difficult)s de d)placement r)sultant dune part, de l)tat lamentable de nos pieds, qui, en contact permanent avec la pourriture humide du camp, )taient dune extr+me sensibilit), dautre part de la rigueur du, climat et des trop longues distances ! parcourir. Pour le riz, par exemple, la corv)e se faisait de nuit, sous pr)texte de ne pas se faire rep)rer par les avions fran'ais. Les silos )taient ! une vingtaine de kilom/tres du camp. En plus de la fatigue, c)tait une nuit fichue. Nous nous rendions aux silos par des pistes en mauvais )tat, marchant tant=t sur des graviers ou rochers coupants, tant=t sur des diguettes boueuses et glissantes comme en comportent toutes les rizi/res, exercice d)quilibre tr/s p)rilleux, notamment quand on porte autour du cou, sur l)paule ou sur le dos de 20 ! 30 kilos de riz. A toutes ces difficult)s, il convenait den ajouter une autre, non moins d)sagr)able : la travers)e ! laller comme au retour, avec parfois de leau jusquaux )paules, de nombreux ruisseaux, dont la temp)rature, au mois de d)cembre, ne dut jamais exc)der huit degr)s. Il ne faut pas non plus oublier les sangsues, qui sinstallaient partout : entre les orteils, sur toute veine apparente, entre les cuisses, et parfois m+me dans lanus, oI les h)morro5des, lot de tout dysent)rique )taient pour elles un terrain de pr)dilection. En dehors des activit)s d)j! )num)r)es, notre temps s)coulait en conversations interminables. Chacun racontait sa vie, la famille y tenait une grande place. Il en est dailleurs toujours ainsi dans tous les cas disolement, comme il est )galement toujours question de gueuletons ou de bons petits plats dans les discussions entre gens qui ont faim. Et c)tait notre cas. Combien de fois aije d)gust) en pens)e ou en r+ve le bifteckfrites des jours heureux ? Nous essayions doublier le pr)sent par tous les moyens, et tous les artifices )taient bons. Mais quoi que nous fassions, le pr)sent remontait irr)m)diablement ! la surface. Tout nous le rappelait : le camp, la prison, lenvironnement, lisolement, nos ge=liers, leurs accusations, les interrogatoires avec leurs incertitudes sur notre avenir imm)diat, les vexations de toutes sortes, notre affaiblissement physique et moral progressif, la faim, le froid, la crasse les poux, les moustiques, le paludisme, la dysenterie, les plaies aux pieds, le carcan, le manque de nouvelles, les r+ves et les cauchemars, la tension nerveuse: notre vie mis)rable, enfin. Notre d)tresse fut encore accentu)e par l)v)nement ciapr/s, qui nous persuada ! tout jamais des intentions des cadres viets charg)s de notre mise au pas. Dans la matin)e du 25 d)cembre, lun des adjoints du chef de camp nous annon'a que, sur instructions du Pr)sident HoChiMinh (que venaitil faire l!dedans ?), nous allions, pour marquer ce jour de No-l 1952, recevoir, en plus de notre ration de riz, de la viande et des l)gumes. Nous ne nous attendions certes pas ! manger ! notre faim, mais ! lid)e de goEter ! nouveau ! de la viande, nous )tions tout de m+me heureux. Notre joie se transforma bien vite en d)ception et en haine contenue lorsque, vers une heure de lapr/smidi, nous re'Emes chacun, en plus de la boule de riz habituelle, quatre minuscules cubes dos de porc d)pourvus du moindre brin de viande et quelques feuilles cuites de liseron deau. Nos ge=liers, ravis de leur ignoble farce, assistaient ! notre repas. Nous su'mes cependant pendant tr/s longtemps ces d)bris dos, allant m+me jusqu! les broyer afin de ne pas en perdre une miette, tant en cette fin dann)e 1952 nous )tions affam)s et affaiblis. Cette mascarade digne dun autre ge se r)p)ta avec la m+me solennit) hypocrite le ler janvier 1953. Depuis le 24 d)cembre, les interrogatoires navaient pas repris. Cette interruption laissait pr)sager du nouveau quant ! notre avenir. Allionsnous subir le m+me sort que notre interpr/te ? Dans notre cas, il fallait envisager le pire. Cest pourquoi, lorsque le matin du 3,janvier le chef de camp nous r)unit, nous fEmes inquiets durant quelques minutes. "Jai, ditil, une importante nouvelle ! vous communiquer. Le mois dernier, jai re'u une d)l)gation de la population de NghiaLo et de ses environs. Elle ma pr)sent) une motion minformant quelle vous pardonnait les crimes et exactions commis par vous durant loccupation de leurs villages. En R)publique D)mocratique du NordVietnam comme dans toutes les d)mocraties populaires, le peuple est souverain ; cest la raison pour laquelle jai transmis cette motion ! notre v)n)r) Pr)sident. Sa r)ponse vient de me parvenir. Vous b)n)ficiez une fois de plus de sa cl)mence. Vous allez d)sormais suivre le sort des autres prisonniers et +tre dirig)s sur des camps mod/les, construits sp)cialement pour vous : le Camp N 1 pour les officiers, le Camp 113 pour les autres. Vous y serez bien trait)s et soign)s ; de plus, si votre conduite est jug)e satisfaisante, si votre pers)v)rance et votre volont) ! refouler vos id)es actuelles deviennent r)alit), et si, enfin, votre repentir des crimes et atrocit)s que vous avez lchement perp)tr)s est consid)r) comme sinc/re par le chef de camp, vous pourrez )ventuellement faire lobjet dune lib)ration anticip)e. Beaucoup de vos camarades faits prisonniers en Haute R)gion et sur la R.C. 4 en 1950 ont d)j! b)n)fici) de cette mesure de cl)mence". Comme bourrage de crne du genre na5f, on ne pouvait gu/re faire mieux. Ce discours devait, malgr) tout, nous rassurer sur notre avenir imm)diat. Pr)c)d)s du chef de camp, encadr)s par six gardes, les officiers furent mis en route surlechamp. Les adieux furent brefs mais touchants. Il est vrai quau cours des deux mois et demi pass)s ensemble dans ce camp de la d)solation, nous avions, apr/s avoir v)cu c=te!c=te la m+me vie angoissante, appris ! nous appr)cier. Nous formions une )quipe unie, soud)e dans le malheur et la mis/re. Sur les trois officiers, le Lt Danel seul conservait un moral intact malgr) sa faiblesse physique et semblait en mesure de supporter le m+me r)gime de privations encore un mois, et peut+tre m+me plus. Quant aux Lts Hanns et dire, d)prim)s ! lextr+me, sans r)action devant ladversit) depuis bient=t quinze jours, ils paraissaient irr)m)diablement vou)s ! une mort certaine avant davoir atteint le camp N 1, que nous situions aux environs de CaoBang, soit ! plus de 500 km par les pistes. Et puis, les menaiton vraiment vers ce camp ? On ne le sut jamais, car nul ne les revit. Le lendemain, ce fut notre tour. Portant chacun une charge de 30 kilos de riz sur les )paules, nous parv3nmes en vue de YenBay, ville situ)e sur le Fleuve Rouge, ! michemin entre Han6i et la fronti/re de Chine, en cinq jours dune marche harassante, par )tapes successives dune trentaine de kilom/tres par jour. Non encore habitu)s ! marcher sans chaussures sur une aussi longue distance, nous avions la plante des pieds ! vif, us)e et d)chir)e par les graviers des chemins et des pistes. Nous )tions )puis)s. Mais quimportait cette fatigue ! nos vainqueurs ! Nous )tions attendus, et laction psychologique avait, pour le VietMinh, la priorit) sur laction humanitaire. Un meeting )tait pr)vu en notre honneur dans cette ville, oI une foule de plus de mille personnes )tait rassembl)e. Nous fEmes accueillis par des cris hostiles oI per'ait la haine. Bien vite s)par)s de nos gardiens, bouscul)s, malmen)s, nous fEmes hiss)s sur une estrade, oI nous restmes expos)s durant toute une apr/smidi en plein soleil, livr)s aux injures, aux crachats dune foule excit)e. Affam)s, ! bout de force, nous sub3mes cette nouvelle )preuve sans r)agir, sans esquisser le moindre geste de d)fense, r)sign)s, presque inconscients. La fin de la journ)e fut toutefois marqu)e par une bonne action, qui nous rappela quil existait toujours et partout, sous toutes les latitudes, sous tous les r)gimes, des braves gens. Enferm)s pour la nuit dans un local de la gare, nous re'Emes au cr)puscule la visite de deux vieilles femmes. Pleines de d)f)rence, elles pos/rent devant nous deux feuilles de bananier remplies dun riz bien blanc, chaud encore et sentant bon le nuocmam (condiment typiquement vietnamien), nous touch/rent les mains en pronon'ant quelques mots en vietnamien, firent le signe de croix avant de sen aller, sans bruit, comme elles )taient venues. Quel contraste avec lapr/smidi et quel r)confort aussi ! Ce geste de charit) ne se renouvela pas. Le lendemain matin nous quittions notre gare pour nous trouver, en fin de journ)e, apr/s avoir tourn) en rond pendant plus de trois heures, dans un camp dinternement de prisonniers politiques vietnamiens. A mon sens, il ne pouvait sagir que dune simple halte dun jour ou deux avant de reprendre la route du camp 113. H)las ! Nous allions y demeurer un mois. Seuls fran'ais parmi quelque trois cents d)tenus, nous dev3nmes tr/s vite leur souffredouleur. Pour eux il ny avait pas de doute les fran'ais )taient bien les responsables de leurs malheurs : nous navions pas su les d)fendre. Etant en position de force vis!vis de nous, ils nh)sitaient pas ! nous le reprocher et ! nous le faire comprendre, par des proc)d)s parfois mals)ants. Ainsi, par exemple, le d)tenu vietnamien pr)pos) ! la distribution du riz ne manquait jamais de rabioter sur notre maigre part (toujours de 300 ! 400 g) pour son propre compte, ce qui donnait lieu ! dinterminables discussions, et m+me altercations, provoquant lintervention des gardes, qui le plus souvent prenaient fait et cause pour celui qui, malgr) tout, demeurait leur fr/re de race. Si depuis notre arriv)e dans ce camp nous )tions ! labri des courants dair et que nous dormions pour la premi/re fois sur un batflanc, cela ne voulait pas dire que nos nuits )taient calmes. Rel)gu)s ! l)cart. dans un des coins dune cagna de trente d)tenus, nous )tions les seuls ! avoir, comme au camp pr)c)dent, les chevilles enserr)es dans un carcan. Pour quel motif, encore, cette pr)caution ? A mon avis toujours le m+me : le risque d)vasion. Il y avait en effet souvent song), en particulier lorsque, certaines nuits, jentendais tonner, dans la direction du sudest les canons de 105. Nous navions r)ellement jamais )t) aussi pr/s des lignes fran'aises. Le premier poste, HungHoa, devait se trouver ! quelque 60 km, Vietri ! 80 tout au plus. Le Fleuve Rouge, la ligne de chemin de fer y menaient tout droit. Et si je nai rien tent) alors, cest tout simplement parce que je ne me sentais physiquement pas capable de r)ussir. Jen reviens ! nos nuits. Quoique s)par)s des politiques par une cloison de k)fen, nous nous tenions constamment sur nos gardes, craignant un mauvais coup. Aussi, chaque nuit, ce n)tait quapr/s )puisement complet les nerfs ayant lch) que nous trouvions enfin le sommeil. Ce fut donc sans aucun regret que nous quittmes ce deuxi/me camp, vers la mif)vrier. Nous nallmes pas loin. Un autre camp, en tous points comparable, par lhostilit) des pensionnaires ! notre )gard, ! celui que nous venions de quitter, nous accueillit en fin de matin)e. Il sagissait dun camp dinternement r)serv) aux militaires vietnamiens de larm)e de BaoDa5 faits prisonniers. Nous avions cependant cette chance d+tre, en dehors des appels et des corv)es, s)par)s de nos compagnons. Notre baraquedortoir attenante au corps de cagna pompeusement baptis) "infirmerie" nous pla'ait ! une distance respectable des cagnas occup)es par les exmilitaires vietnamiens. De plus, nous trouvmes un alli) dans la place en la personne du "Vieux Docteur", ancien sergent infirmier dun bataillon de tirailleurs tonkinois davant 1944, l! non pas en raison de ses comp)tences, mais plut=t pour endosser les responsabilit)s en cas de mortalit). Il ne fit pas augmenter notre ration de riz ni abolir lutilisation du carcan qui, depuis quelque temps, laissait ses traces circulaires sur nos chevilles gonfl)es par le b)rib)ri, mais il nous procurait en cachette les comprim)s de paludrine et les boules dopium (made in China) susceptibles datt)nuer nos acc/s de paludisme et soulager nos tripes. Ce fut encore grce ! sa complicit) quapr/s quatre mois et demi de d)tention nous pEmes prendre une vraie douche et faire une premi/re lessive de notre tenue de combat, seul effet qui nous restait. A cette occasion, il nous fournit le savon et la cendre de bois n)cessaires. Il r)ussit m+me ! obtenir du chef de camp lautorisation de nous couper les cheveux et de nous raser. Cette m)tamorphose externe et lamiti) de ce vieil homme eurent pour r)sultat, malgr) notre profonde mis/re physiologique, de remonter sensiblement notre moral, pour peu de temps je dois le dire, car vers le 5 mars, nous reprenions la piste pour, cette fois, rejoindre le Camp 113, dont nos ge=liers navaient cess), depuis NghiaLo, de nous vanter les douceurs. Ainsi donc, apr/s avoir )prouv) lhumiliation de la d)faite, endur) les souffrances physiques et morales du r)gime concentrationnaire r)serv)es aux criminels de guerre, subi les sarcasmes de la population, goEt) au r)gime et ! la haine des intern)s politiques, il avait encore fallu nous exposer ! lhostilit) de nos anciens compagnons darmes pour mieux nous avilir, nous =ter toute personnalit). C)tait d)sormais chose faite. Sousaliment)s, affam)s, malades, meurtris dans notre chair et dans notre me, ! bout de r)sistance physique et morale, nous )tions en fin de compte ! point pour subir lultime assaut des th)oriciens du parti, dont la mission )tait de faire de nous des hommes nouveaux, ou, en cas d)chec, des cadavres. Body Text# k\  P6Q P#USFR LE CAMP 113  Body Text #XP\  P6QXP# Ce fut par )tapes journali/res successives de 15 ! 20 kilom/tres, marqu)es par de nombreuses haltes diarrh)iques que nous nous dirigemes vers le Camp 113. Notre organisme affaibli et l)tat lamentable de nos pieds ne nous permettaient, en aucun cas, de faire plus. Nos deux gardes semblaient dailleurs lavoir compris, ils nous laissaient toute latitude pour r)gler la marche ! notre guise. Ils avaient certainement dE recevoir des ordres dans ce sens avant notre d)part, la consigne )tant sans aucun doute de nous livrer en piteux )tat, certes, mais vivants au Chef du Camp 113. Chaque soir, nous mangions et logions chez lhabitant. Notre condition alimentaire s)tait sensiblement am)lior)e, nous devions atteindre les 500 grammes de riz par jour, servis en deux repas, avec quelques l)gumes et parfois m+me de la viande de porc, suppl)ments toujours gracieusement offerts par les paysans qui nous h)bergeaient. Le ler mars 1953, nous touchions enfin au but, litt)ralement crev)s", mais avec n)anmoins une lueur despoir quant ! lam)lioration prochaine de notre condition de vie. Le dernier cours deau assez profond fut franchi "! poil", la tenue de combat enroul)e autour du cou, sur la charge de riz, avec laide pr)cieuse de nos deux bodo5, nos anges gardiens depuis notre d)part de NghiaLo. A force dhabitude, ils nous )taient devenus presque sympathiques. Sur la rive oppos)e se dressait le Camp 113. Le grand appentis abritant les cuisines se tenait aux abords imm)diats de la rivi/re. Le camp proprement dit, dont on apercevait les premi/res cagnas dissimul)es sous la v)g)tation, s )levait ! 200 m/tres de l!. Les premiers pensionnaires rencontr)s, presque aussi mal en point que nous, ne furent gu/re curieux ni loquaces. Etaientils blas)s, ou bien respectaientils tout simplement notre mis/re et notre fatigue ? Les deux suppositions pouvaient +tre admises. D/s notre arriv)e, nous fEmes conduits chez le Chef de camp. Homme sans ge, de taille moyenne, sec, comme la plupart de ses compatriotes, ni sympathique ni franchement antipathique, il nous souhaita la bienvenue en ces termes : "Je suis heureux de vous accueillir au Camp 113. Je sais tout de vous.. Mais quoi que vous ayiez pu faire avant votre capture, vous serez h)berg)s, nourris et soign)s ici dans les m+mes conditions que vos camarades simples combattants selon les principes humanitaires prescrits par notre v)n)r) Pr)sident. Cette mansu)tude ! votre )gard ne devra toutefois pas vous faire oublier votre position de "criminel de guerre". E vous faudra ob)ir sans discuter aux ordres des gardes, du surveillant g)n)ral, de mon adjoint ici pr)sent, fran'ais comme vous, mais qui depuis 1945 a choisi le camp de la paix". Instinctivement, nous suiv3mes le regard du Chef de camp pour tenter de distinguer les traits de celui quil venait de nommer. Assis ! l)cart, dans la p)nombre, demeur) silencieux depuis notre entr)e afin, vraisemblablement, de mieux nous observer, nous ne lavions pas remarqu). Son image )tait trop floue pour nous permettre de le d)finir. Le Chef de camp ne nous en laissa dailleurs pas le temps. "Monsieur BOUDAREL, ditil, est charg), sous ma responsabilit), danimer ce camp, cest!dire dassurer votre r))ducation politique, dorganiser vos loisirs, de vous donner le goEt du travail manuel afin de faire de vous, fils )gar)s dun peuple travailleur, )pris de libert), des hommes nouveaux, des combattants de la paix. Je compte sur votre concours et votre bonne volont). Maintenant, allez rejoindre vos camarades et vous reposer. Jai donn) les ordres n)cessaires pour votre installation". Nous venions dentendre notre Ni/me le'on de morale socialiste. En d)pit du ton persuasif de la derni/re phrase, elle navait, comme les pr)c)dentes, profit) qu! son auteur, entretenant chez lui, comme un besoin, lillusion de sa m)diocre importance. Quant ! son adjoint, il en fut pour ses frais. Blas)s ! tout jamais par de tels propos, nous )tions, mon camarade et moi, rest)s sans r)action. Sa mani/re de proc)der, d)pier dans lombre pour le compte de nos ennemis, le comportement de ses malheureux compatriotes, quil allait, par sa trahison, contribuer ! avilir, me le rendit dembl)e antipathique. Une nouvelle de notre arriv)e s)tait tr/s vite r)pandue. Aussi, d/s mon apparition, je fus imm)diatement assailli de questions. La plupart de mes camarades de combat )taient l!, avides de nouvelles. Ils mavaient dailleurs tous cru mort. Leurs visages maigres, leurs yeux enfonc)s, leur teint bilieux m=t/rent une partie de mes illusions quant ! une am)lioration substantielle de ma condition de vie. Toutefois, leur nombre, leur pr)sence, leur sollicitude me r)confort/rent. Cest la raison pour laquelle, press) de questions, je leur fis, malgr) ma lassitude, le r)cit d)taill) de mes cinq longs mois dinternement )prouvant m+me, au fur et ! mesure que je d)bitais mon long monologue, un impression de soulagement, comme si le simple fait de leur raconter ma r)cente mis/re pouvait la leur faire partager. Mon adaptation au rythme du camp allait durer une dizaine de jours, au cours desquels, b)n)ficiant de la complicit) de mon chef de groupe et de lesprit de solidarit) des hommes valides, je parvins ! )viter la plupart des corv)es. Ce court r)pit me permit de r)cup)rer un tant soit peu de mes forces et de soigner tant bien que mal mes plantes de pieds et chevilles avec laide et grce au d)vouement et ! lesprit inventif et d)brouillard de Kemen, seul et unique infirmier du camp. Ce laps de temps me donna )galement loccasion de faire plus ample connaissance avec les lieux et d)tudier les hommes, leur comportement et leurs r)actions face ! leurs mis)rables conditions dexistence. Le Camp 113 )tait bti sur une sorte de promontoire bois), mais d)broussaill), avec, en son milieu, une clairi/re artificielle am)nag)e en amphith)tre, dans lequel des rondins pos)s directement sur des troncs darbres sectionn)s faisaient office de bancs. Face ! ces bancs, une estrade. D)limitant cet amphi, sur ses c=t)s est et ouest s)levaient deux rang)es de cagnas, comportant chacune deux btsflancs et une all)e centrale, dissimul)es sous la frondaison. Sur chacun des autres c=t)s aboutissait un chemin. Lun descendait en un large virage ! gauche vers les habitations des autorit)s et des gardes, puis, plus loin, vers les cuisines et la rivi/re, lautre menait tout droit, en pente douce, vers la cagna baptis)e "infirmerie". Rien ne d)limitait le camp, ni rideau de bambou ni cl=ture de barbel)s ni mirador, c)tait superflu. Tout autour de nous, c)tait la jungle hostile, avec ses embEches, ses fauves, ses serpents, ses myriades dinsectes de toutes esp/ces. Approximativement, nous situions le camp ! 70 km de la fronti/re de Chine, ! 20 km du grand village de VinhThui (6) plac) au point de jonction de notre cours deau avec la Rivi/re Claire, ! 200 km de TuyenQuang, ! 350 km de Vietri poste fran'ais le plus proche, ! 450 km de Hano5, ! plus de 14000 km de la France ! vol doiseau. Le camp )tait occup) par quelque 320 prisonniers, tous dorigine europ)enne, parmi lesquels 7 officiers attendaient depuis des mois leur transfert au Camp N 1, une trentaine de sousofficiers dont une dizaine dadjudantschefs et dadjudants. Sur ce nombre, 270 environ survivaient dans des conditions pr)caires dalimentation, dhygi/ne et de prophylaxie. A linfirmerie, v)ritable antichambre de la mort, 20 squelettes ! pieds d)l)phant (7) agonisaient sous un essaim de grosses mouches vertes. Malgr) le d)vouement de Kemen et sa m)dication de fortune, ils )taient vaincus par la faim, vid)s par la dysenterie, min)s par le paludisme, lavitaminose, les ascaris, la peau rong)e par les champignons de la dartre annamite, de la bourbouille et du hongkongfoot. Parmi ceux qui navaient plus aucune r)action et qui allaient mourir le soir m+me ou dans la nuit, certains avaient les lobes doreilles et la base des narines entam)s par les rats. C)tait un spectacle affreux. Dans les cagnas, le reste de leffectif atteint des m+mes maladies, ! un degr) moindre peut+tre, mais cependant dune autre non moins mauvaise : "la maladie du btflanc" (mauvaise habitude consistant ! rester allong) en dehors des heures normales de repos), se pr)parait ! remplacer, ! plus ou moins br/ve )ch)ance, ! linfirmerie, leurs camarades qui allaient mourir. En somme, la hantise au camp )tait domin)e par la hantise de la mort. C)tait un v)ritable mouvement continu, ! sens unique, irr)versibles Tous ceux qui )taient admis ! linfirmerie mouraient. Les agonisants attendaient la mort, les )puis)s prenaient la place des agonisants, les sansespoir succ)daient aux )puis)s, les nouveaux arriv)s comblaient les vides entretenant ainsi le cycle. Le taux de mortalit) variait entre 25 et 40 d)c/s par mois, et m+me plus, selon les saisons. La cat)gorie la plus touch)e )tait, sans conteste, celle des jeunes de 18 ! 25 ans, fait qui tendrait ! confirmer que lhomme natteint son point de maturit) qu! 25 ans. Autre constatation : les c)libataires tenaient moins bien le coup que les mari)s. L! encore, je pense quun facteur stimulant intervenait pour maintenir ! un niveau plus )lev) le moral et la volont) de survie de lhomme mari) : sa responsabilit) de chef de famille. Dans un but dorganisation, les pensionnaires )taient r)partis par groupes de 30 ! 40. Le responsable du groupe ou animateur )tait )lu par ses camarades. Son investiture restait toutefois subordonn)e ! lapprobation du Chef de camp, ou plut=t de son adjoint, BOUDAREL, le "th)oricien", qui en sa qualit) dexprofesseur de philosophie au lyc)e de Saigon, )tait plus apte ! jauger les hommes, dautant plus que ceuxci )taient ses compatriotes. Lanimateur avait des responsabilit)s tr/s limit)es. Il veillait au maintien de la propret) des locaux communs, ! lobservation de lhygi/ne collective dans la mesure des moyens (inexistants), proc)dait aux appels sous la tutelle dun garde ou du surveillant g)n)ral, dirigeait lactivit) du. groupe en mati/re d)ducation politique et de loisirs, participait avec ses pairs ! la r)daction des motions, manifestes ou lettres. Du lot des animateurs )mergeait lAdjudant R.... beau parleur, ! la r)plique facile, dot) dune conscience )lastique lui permettant de sadapter ! toutes les situations en profitant de toutes les circonstances pour arriver ! ses fins, m+me sil devait pour cela user de proc)d)s peu recommandables tels que le mouchardage et les fausses accusations. Sa fa'on de louvoyer, daller audevant des d)sirs des autorit)s et de les satisfaire audel! de leurs esp)rances, son goEt tr/s marqu), pour les id)es profess)es dans les cours politiques quil animait par ses initiatives hardies et ses prises de position cat)goriques, toujours bien accueillies par BOUDAREL, lui conf)raient une certaine notori)t). Celleci lui donnait de lascendant sur un petit noyau de prisonniers sans envergure ni personnalit) (sousofficiers pour la plupart), qui pr)f)raient cette solution de facilit) consistant ! abonder dans ses id)es et se placer sous sa protection, pensant de cette mani/re pouvoir sattirer les bonnes grces de leurs ge=liers. Ainsi se pr)sentait ! moi le Camp 113, avant mon int)gration compl/te en son sein. Quoiquil en fut, le sentiment de s)curit) que procurait la masse de mes compagnons dinfortune, la chaleur des amiti)s retrouv)es, la cr)ation de nouvelles, notamment parmi mes compatriotes bretons me lib)r/rent progressivement de langoisse incessante ressentie au cours de mes cinq premiers mois dinternement. Cest pourquoi, malgr) ma fatigue persistante, la faim, les plaies incompl/tement gu)ries, la dysenterie qui me sciait les tripes, les acc/s de palu de plus en plus fr)quents, le b)rib)ri, je retrouvai peu ! peu mon calme. Ma volont) de vivre, un instant )branl)e, reprenait le dessus. "Criminels de guerre, vous +tes ici pour expier vos fautes, vos crimes!", c)tait l)ternel refrain. Le syst/me de r))ducation impos) aux prisonniers )tait ax) tout entier vers ce but. Le vieil homme devait faire place ! un homme nouveau. Les mercenaires sanguinaires du capitalisme international devaient se transformer en v)ritables et agissants combattants de la paix, selon le proc)d) marxiste, le seul valable, qui consistait ! affamer les corps (c)tait chose faite) pour disposer plus facilement des esprits (ce qui fut plus difficile). Notre emploi du temps s)tablissait, en principe, de la mani/re suivante: Les matin)es )taient consacr)es aux corv)es courtes, corv)e de bois, lessive, d)broussaillage, etc. La corv)e de bois avait lieu tous les jours (le bambou brEle vite), la corv)e de riz tous les dix jours environ (distance variable, 15 ! 25 km). L2 corv)e de sel (30 ! 40 km), de loin la plus p)nible, la plus harassante, le plus souvent conduite par BOUDAREL, durait deux, trois et parfois m+me quatre jours. L)quipe qui y participait perdait ! chaque fois deux, trois ou quatre hommes en cours de route ou apr/s le retour au camp, un nombre analogue un ou deux jours plus tard. Les apr/smidi )taient consacr)es ! l)ducation politique par BOUDAREL, aux s)ances dautocritique, auxquelles je ne me suis jamais pli), nayant rien ! me reprocher. Mais il nen )tait pas de m+me de nombreux autres camarades, qui saccusaient dexactions invraisemblables, puis juraient sur leurs grands dieux quils allaient passer le reste de leur captivit) ! samender, ! se repentir dans le but avou) dentrer dans les bonnes grces de leur laveur de cerveau, avec lespoir de faire partie de la prochaine lib)ration anticip)e. Les meetings co3ncidaient avec les bonnes nouvelles du front ou les exploits des stakhanovistes russes. Les soir)es )taient meubl)es soit par des veill)es au cours desquelles alternaient chants et sketchs, soit par des discussions au sein des groupes. Tous ceux qui pouvaient tenir debout participaient aux corv)es et aux activit)s du camp. "Si pas travailler, cest pas manger telle )tait la devise du surveillant g)n)ral. Notre bonne ou mauvaise volont) ! admettre la v)rit) enseign)e conditionnait tout le syst/me. Cest pourquoi, les lendemains des cours ou meetings sans r)sultats satisfaisants, on voyait sallonger la corv)e de bois de 4 ! 5 km, la corv)e de riz de 10 ! 20 km. Pour la m+me raison, la quantit) de riz aux repas diminuait, le cube de viande de buffle disparaissait bient=t du menu sous pr)texte de p)nurie momentan)e. Par contre, lorsque des progr/s )taient constat)s dans notre )ducation, le ph)nom/ne inverse se produisait. Dans ces momentsl! ils )taient rares les autorit)s auraient facilement sacrifi) deux ou trois ch/vres. Bref, comme notre estomac, le syst/me )tait )lastique. Bien que sup)rieure de 200 ! 250 grammes ! celle servie dans les camps de repr)sailles et qui mavait fait perdre 20 kilos en cinq mois, la ration alimentaire quotidienne )tait nettement insuffisante pour maintenir les corps, d)j! vid)s de leur substance, en )tat de r)sister aux fatigues journali/res, aux maladies, ! la rigueur du climat. Cette ration repr)sentait une certaine quantit) de denr)es alimentaires correspondant ! la valeur en piastres "HoChiMinh" dun kilo de riz. Ce qui ne voulait pas dire que chaque prisonnier percevait un kilo de riz par jour. C)tait plus subtil et plus compliqu) que cela. Th)oriquement je dis bien th)oriquement la ration hommejour se d)composait comme suit Riz = 600 g Sel = 5 ! 10 g (perceptions tr/s irr)guli/res, souvent un mois sans) Viande = 10 ! 20 g de viande de buffle L)gumes = pratiquement inexistants, ! part une fois de temps en temps, 1 des liserons deau, des racines de manioc, des feuilles de courges, des herbes comestibles. Le kilo de riz )tant tax) ! 20 piastres, la ration hommejour de riz repr)sentait d)j!, ! elle seule (20 X 600) : 1000 = 12 piastres. L)quivalent en piastres des 400 g restants, soit (20 12) = 8 piastres )tait utilis) pour lachat, ! lintendance ou chez lhabitant, des autres denr)es. Le sel, )l)ment de soutien indispensable ! lorganisme, en particulier dans les pays tropicaux, oI lon transpire tellement, )tait une denr)e tr/s rare. Import) de Chine, ou provenant du delta par voie de contrebande, il )tait hors de prix. En somme, il ne restait m+me plus 8 piastres pour acheter la viande et les l)gumes. M+me en tablant sur 8 piastres, chaque prisonnier ne pouvait, en dehors des vieux buffles pr+ts ! crever, esp)rer journellement et raisonnablement pr)tendre qu! quelques grammes. En admettant que la totalit) du riz absorb) fut assimil)e par lorganisme, ce qui reste ! v)rifier, cette ration de famine fournissait ! chaque prisonnier un maximum de 2.000 calories par jour alors quil lui en aurait fallu 4.000 pour se maintenir en condition en raison de ses activit)s et de la rigueur du climat, qui le cr)aient parmi les travailleurs de force de 2/me cat)gorie. Mieux quun long expos), le tableau comparatif joint en annexe montre dune mani/re saisissante les d)ficits en calories et principes )nerg)tiques de la ration alimentaire servie aux prisonniers de guerre dans les camps du VietMinh par rapport aux besoins normaux dun travailleur de m+me condition. Ainsi, donc, pour r)tablir l)quilibre entre la quantit) de calories re'ues (2.000) et la quantit) de calories d)pens)es (4.000), le prisonnier devait chaque jour puiser dans ses propres r)serves les 2.000 calories manquantes. Durant les premiers mois de la captivit), ce processus de restitution par lorganisme dune quantit) d)nergie "travail" sup)rieure ! la quantit) d)nergie aliment" re'ue se concevait, mais plus apr/s six ou neuf mois de d)tention. En effet, pass) ce d)lai, il ne restait plus un gramme de graisse ! brEler dans les organismes d)charn)s des prisonniers. Cest la raison pour laquelle, pass) ce d)lai, la plupart mouraient. Mais alors, me direzvous, comment les autres ontils fait pour survivre ? L! est l)nigme ! Dautres avant nous ont v)cu dans des conditions non pas analogues, mais comparables : ce sont les d)tenus des camps de concentration nazis. Eh bien, malgr) leffroyable h)catombe, quelquesuns ont surv)cu. Ceux qui avaient la foi, un id)al ou une responsabilit) familiale capables de garder intact leur moral. Je pense quil en a )t) de m+me pour les survivants des camps du VietMinh. Le mois de juin 1953 fut fertile en )v)nements. Vers le 5 du mois, une vingtaine de prisonniers, s)lectionn)s parmi les plus )volu)s politiquement, furent dirig)s vers les lignes fran'aises en vue de leur lib)ration. Comme il y avait peu d)lus, il y eut beaucoup de d)'us, en particulier dans le clan des mouchards et rampants notoires, dont le chef spirituel riait jaune. Parmi les )lus, deux r)int)gr/rent le camp apr/s trois semaines dabsence. Pourquoi ? Tout simplement parce quau dernier moment, juste ! la minute oI ils croyaient le miracle accompli, leur directeur de conscience (le commissaire politique) leur avait signifi) quil leur manquait encore un petit quelque chose, en mati/re de r))ducation, pour +tre digne de b)n)ficier de la cl)mence du pr)sident Ho. En v)rit), tout )tait pr)vu d/s leur d)part du camp, c)tait dans la ligne du syst/me. Quel terrible choc moral pour ces deux pauvres types ! Certains camarades furent ! maintes reprises les victimes de ce jeu cruel. Pour ceux qui restaient, cette lib)ration eut toutefois une cons)quence heureuse. En effet, par linterm)diaire de nos camarades lib)r)s et des autorit)s militaires fran'aises qui les avaient accueillis, nos familles allaient enfin savoir ce que nous )tions devenus, +tre fix)es sur notre sort. Il navait certes pas )t) question de remettre de lettres ! ceux qui )taient partis, une telle pratique )tait strictement interdite et bien trop risqu)e pour le prisonnier qui avait eu la chance de quitter le camp. A propos de nouvelles, je signale que la derni/re lettre adress)e ! ma femme remontait au 14 octobre 1952. Depuis, plus rien, hormis le bref communiqu) habituel des autorit)s militaires "port) disparu, pr)sum) prisonnier !" que le maire de Morlaix avait eu la p)nible mission de transmettre. Depuis ma capture, je songeais souvent ! la terrible angoisse dans laquelle ma famille vivait, sans nouvelles depuis huit mois, ne sachant m+me pas si j)tais encore de ce monde. En ce mois de juin 1953, beaucoup de familles eurent h)las ! d)plorer la mort dun des leurs, et d)j! la tr/s longue liste sallongeait tous les jours. Tous nous redoutions lissue fatale. La recrudescence de la mortalit), en ce d)but de mois, maintenait cet )tat desprit. La chaleur )touffante annonciatrice de la mousson y )tait pour une grande part responsable. On enterrait ! tour de bras un, deux, trois, quatre par jour et parfois plus. L)quipe des croquemorts du Capitaine Thomasi, charg)e de creuser les tombes, ne suffisait plus, on dut la renforcer. Linfirmerie, oI les condamn)s ! mort ne faisaient que passer, )tait pleine dhommes nus, squelettiques, compl/tement d)shydrat)s, qui navaient m+me plus la force ou la volont) ni de manger, ni de se lever pour satisfaire leurs besoins naturels. Leur immobilit) cadav)rique, pouvaiton dire, ne permettait quelquefois pas, ! premi/re vue, de distinguer ceux qui venaient de mourir des moribonds. Il ny avait cependant pas besoin de tter le pouls ou le coeur pour constater la mort. En effet, d/s que lme avait quitt) le corps de celui quallait pourrir en terre du VietNam, les ascaris se montraient, fuyant par lanus ou par la bouche les intestins ou lestomac de celui quils avaient patiemment mais inexorablement aid) ! mourir. Ascaris, excr)ments, mouches, asticots souillaient en permanence les btflancs de cette morgueinfirmerie oI, inlassable, Kemen, aid) depuis peu par deux camarades, faisait tout ce qui )tait en son pouvoir pour soulager les souffrances et maintenir un semblant dhygi/ne. Son d)vouement faisait ladmiration de tous. Comment faisaitil pour ne pas c)der au d)couragement devant linutilit) de ses efforts devant la carence des autorit)s responsables qui ne lchaient leurs comprim)s de paludrine, dopium ou de stovarsol quau comptegouttes ? Certes, lamour de son m)tier y )tait pour quelque chose, mais il y avait aussi et surtout son esprit de solidarit). Ce n)taient certainement pas les m+mes sentiments qui animaient lintellectuel BOUDAREL, "Eminence Rouge" du camp pour se faire le complice agissant de cette entreprise de destruction massive de compatriotes. Le comportement de cet homme )tait incompr)hensible ; son indiff)rence d)passait limagination. Lid)ologie marxiste avait dE lui mettre une pierre ! la place du coeur. Un membre de l)quipe des cuistots ayant )t) lib)r), je fus d/s son d)part appel) ! le remplacer. Je ne mattendais pas du tout ! cette affectation. Elle ne me r)jouissait pas. C)tait un poste ! tr/s grande responsabilit) compte tenu des maigres rations mises ! notre disposition pour la distribution. Si pour le riz la r)partition )tait relativement facile, il nen )tait pas du tout de m+me pour la viande. Diviser 6 kilos de viande en 300 parts )gales n)tait pas, je vous lavoue, chose ais)e. Il ne fallait pourtant l)ser personne, ceEt )t) impardonnable, surtout en cette p)riode de mortalit) jamais )gal)e. Pour la viande, il fallait encore tenir compte de la chaleur. Crue, elle ne se conservait quun jour ; cuite, trois jours au maximum, et encore fallaitil la recouvrir dune bonne couche de graisse pour )viter tout contact avec lair chaud ambiant et les mouches. Jaurais bien volontiers c)d) mon poste ! lAdjudant R.., patron des soumis, qui paraissait jalouser ma place, sil navait tenu qu! moi de prendre cette d)cision. Vers le 30 juin, nous re'Emes la visite dun avion dobservation fran'ais : les lib)r)s avaient bien situ) le camp aux autorit)s militaires fran'aises. Avec notre complicit), il rep)ra le camp d/s le premier passage. Le lendemain, un Dakota de la CroixRouge nous parachutait vivres, m)dicaments et certainement courrier. Nous nen v3mes pas la couleur. La plus grande partie fut r)cup)r)e par larm)e populaire, le reste par le Chef de camp et ses adjoints. Kemen re'ut, en plusieurs fois, quelques bo3tes de lait concentr), quelques comprim)s suppl)mentaires que, la mort dans lme, il ne fut autoris) ! administrer quaux mourants ! ceux qui nen avaient plus besoin parce que, chez eux, le point de nonretour )tait atteint ou d)j! franchi. Quel gchis! La situation sanitaire se d)gradait de jour en jour, et laffaiblissement g)n)ral et progressif des individus ! la fin de juin laissait pr)sager le pire. On voyait des prisonniers, apparemment bien portants la veille ou lavantveille, mourir subitement. Les rats, qui prolif)raient ! une cadence prodigieuse, furent rendus responsables de ces d)c/s subits et rapides. Dans une certaine mesure cette accusation )tait justifi)e, des cas analogues s)tant d)j! pr)sent)s dans dautres camps, oI la spiroch)tose, maladie provoqu)e par une bact)rie transmise par les urines du rat avait fait des ravages. Pour tenter den r)duire les causes et les effets, une chasse aux rats fut imm)diatement organis)e. En quelques jours, une bonne centaine de ces rongeurs passa de vie ! tr)pas. La cadence des d)c/s ne ralentit pas pour autant. Jusqu! cette date, la mort navait touch) que des hommes de troupe et quelques sousofficiers, dont la valeur marchande, pour les Viets, navait que peu dimportance, mais elle pouvait bient=t, sans crier gare, frapper les quelques officiers encore pr)sents au camp, au sort desquels la CroixRouge Internationale sint)ressait. Leur disparition risquait de soulever des probl/mes, notamment ! lheure des r/glements de comptes ! la fin de la guerre, lors de l)change des prisonniers. Il devenait donc urgent de les soustraire au plus vite au danger imm)diat. Les autorit)s agirent sans retard, ! lexception du Capitaine Thomasi, dont les raisons du maintien nous )chappaient. Ils furent d/s les premiers jours de juillet mis en route sur le Camp, N 1. Devant la recrudescence de la mortalit), chacun r)agit selon sa dose de volont) du moment. Un grand nombre de prisonniers sabandonna au d)sespoir, malgr) les efforts des plus valides pour les inciter ! r)agir. Lhygi/ne individuelle et collective se relcha ! un point tel que lemploi de la force devint n)cessaire pour obliger certains camarades ! prendre leur bain quotidien, ! laver et bouillir leur tenue de paysan, seul et unique v+tement, ! )bouillanter leur panier ! riz et k)bat ! goyave, ! bouillir leur eau de boisson, ! nettoyer leur btflanc, ! se rendre aux feuill)es pour faire leur chiasse, et ! manger la totalit) de leur maigre ration de riz. Personnellement, ma conscience et mon moral furent mis ! rude )preuve. Je supputais mes chances de survie : elles )taient minimes. Ex criminel de guerre dangereux, imperm)able aux cours politiques, il )tait illusoire, pour moi, de compter sur la faveur dune lib)ration anticip)e. La guerre durait depuis 8 ans, elle pouvait encore durer autant, peut+tre m+me plus. Nous ne connaissions, de la situation militaire, que les communiqu)s de victoire du VietMinh ; ils ne me convainquaient gu/re. Cest devant tant dincertitudes que germa peu ! peu dans mon esprit lid)e dune )vasion. Les risques )taient )normes, mais en cette p)riode, lune des plus mis)rables que jaie connues, l)vasion me paraissait +tre la seule issue possible. Mieux valait mourir dignement, en tentant limpossible, plut=t que de mourir de maladie, ou tout simplement dinanition dans ce camp de concentration du bout du monde. Le poste fran'ais le plus proche, Vietri, au confluent du Fleuve Rouge et de la Rivi/re Claire )tait ! quelque 350 km. Tenter laventure, ! pied (pieds nus) par les pistes ! travers la jungle, sans carte ni boussole ni guide ni vivres de r)serve eEt )t) de la folie. M+me en empruntant le chemin le plus court, la route coloniale, ce qui )tait impensable, il aurait fallu plus de 15 jours ! un homme valide pour le faire. La descente en barque ou en radeau de la rivi/re restait donc la seule et unique solution. C)tait le d)but de la mousson. Il pleuvait tous les jours. Le niveau du cours deau qui arrosait le camp avait mont) de pr/s de trois m/tres en moins de dix jours. La vitesse du courant )tait de lordre de 10 ! 15 km ! lheure. Malgr) la mise en garde des autorit)s contre les dangers dune telle tentative qui obligatoirement comportait la descente de la Rivi/re Claire, r)put)e pour la tra3trise de son cours, ses r)cifs ! fleur deau, ses rapides et ses tourbillons, il convenait de profiter des circonstances favorables. Tenter seul laventure sur un radeau eEt )t) )galement courir au suicide. Seul, je naurais jamais pu le guider, le maintenir dans le sens du courant. Je devais donc chercher un partenaire sEr et qui voulut bien affronter et partager tous les risques et p)rils que cette folle tentative comportait. Ladjudant Montagne fut ce partenaire. Ancien du Bataillon de Cor)e, nous avions fait la travers)e de Marseille Ha5phong ensemble et sympathis) d/s le d)part. Affect)s tous deux au ler Bataillon Tha5, lui ! la 4/me Compagnie, unit) qui tenait le piton surplombant NghiaLo, moi ! la C.C.B, nous nous )tions revus tr/s souvent avant notre capture. A mon arriv)e au Camp 113, il fut le premier ! maccueillir et ! me r)conforter. Militaire cent pour cent, mari), p/re de famille, il partageait mes sentiments quant ! nos chances de survie ; cest pourquoi il accepta dembl)e ma proposition, et cela dautant plus facilement quil y avait luim+me song). Les pr)paratifs furent vite bcl)s. Radeau et pagaies furent rep)r)s ! deux kilom/tres en aval du camp, au cours dune corv)e de bois. Notre projet, tenu secret jusquau dernier moment, ne fut r)v)l) quau Capitaine Thomasi et ! Kemen, qui nous fournit quelques comprim)s de paludrine et de sel, ainsi quune boule de riz de r)serve, pr)lev)e sur la ration des morts de la journ)e. Le d)part fut fix) au 14 juillet, apr/s lappel du soir. Body Text# k\  P6Q P#USFR MA TENTATIVE DEVASION ET SES CONSEQUENCES  Body Text #XP\  P6QXP# Ġ Nous quittmes le camp vers 23 heures sans +tre inqui)t)s. Une demiheure plus tard, nous voguions d)j! bon train en direction de VinhThuy. La lune masqu)e par de lourds nuages noirs charg)s de pluie diffusait une clart) complice. C)tait le temps id)al. Le camp )tait d)j! loin. Nous )prouvions, lun et lautre, une sensation de soulagement de lavoir enfin quitt), bien que le 14 juillet de cette ann)e terrible 1953 se fEt d)roul) sous de bons auspices. Je dois en effet avouer que pour comm)morer ce jour anniversaire de la libert), les responsables du Camp 113 avaient fait un effort, qui pour les noniniti)s en mati/re dordinaire avait pu para3tre louable. En fait, nous navions r)cup)r) quune infime partie de lexc)dent de boni r)alis) sur les morts, dont les d)c/s n)taient d)clar)s officiellement, en haut lieu, quavec dix ou quinze jours de retard. Toutefois, la ration de riz avait )t) sensiblement augment)e. La part de viande de buffle doubl)e. Le saindoux, d)bloqu) pour loccasion et pr)lev) sur les cochons dont nos ge=liers s)taient goinfr)s, mavait permis de r=tir la viande et m+me darroser le riz avant distribution. Des courges avaient compl)t) le menu. Quel )v)nement ! Depuis trois semaines nous navions pas goEt) aux l)gumes. Pour une fois depuis neuf mois, javais eu limpression davoir mang) ! ma faim. Mon estomac aussi paraissait satisfait. La nuit )tait calme ; seul, le croassement des crapaudsbuffles, de part et dautre des rives, troublait le silence de la jungle. Mais latmosph/re )tait lourde et orageuse. Sur notre petite rivi/re la navigation )tait un jeu denfant, un coup de pagaie de temps ! autre suffisait pour maintenir notre radeau bien au milieu, et dans le sens du courant. Sans montre (8), nous navions quune tr/s vague notion de lheure. Bient=t parvint ! nos oreilles un grondement sourd et continu, l)ger dabord, mais qui alla samplifiant au fur et ! mesure que nous avancions. A nen pas douter, nous approchions tr/s vite de la Rivi/re Claire, car c)tait bien elle qui faisait tout ce vacarme. Gonfl)e par les pluies diluviennes et incessantes des derniers jours, elle )tait vraisemblablement ! son plus haut niveau. A lid)e daffronter avec notre fr+le esquif cet immense torrent, j)prouvai quelques craintes. Lapparition soudaine de la silhouette disloqu)e du pont de VinhThuy confirma nos pr)visions : limp)tueuse Rivi/re Claire se trouvait imm)diatement derri/re. Combien de fois avaisje franchi ce pont branlant, d)pourvu de gardefou, dont le tablier m)tallique effondr) sur plus de la moiti) de sa longueur )tait remplac) par un tablier de bambou, luim+me suspendu par des lianes aux anciens cbles dacier de sout/nement demeur)s intacts ? Dix fois, quinze fois peut+tre ; je dois avouer qu! chaque passage j)tais pris de vertige. Le village de VinhThuy s)levait ! notre gauche. Par trois fois nous tentmes de franchir la barre qui se formait entre la Rivi/re Claire et son petit affluent. Par trois fois nous fEmes refoul)s, et notre radeau en souffrit )norm)ment. Cest pourquoi, sagement, nous nous approchmes de la rive droite pour faire halte dans une petite crique afin de souffler et r)fl)chir sur les dispositions ! prendre. La d)couverte, dans ce petit havre, dune flottille de cinq magnifiques et solides pirogues dun seul tenant facilita nos r)flexions sur la conduite ! tenir. Leur pr)sence pr/s du village, en lieu et place des radeaux traditionnels, indiquait clairement que ce type dembarcation )tait utilis) de pr)f)rence ! tout autre par les indig/nes de lendroit en raison de sa solidit) et de sa maniabilit). De l! ! faire l)change, il ny avait quun pas, vite franchi. Ce fut donc en pirogue que nous repart3mes, mais en longeant, cette fois, au plus pr/s la rive droite. Cette initiative nous permit dentrer sans trop de difficult)s dans la Rivi/re Claire, qui aussit=t nous entra3na ! une vitesse folle vers la libert). Nous eEmes cependant toutes les peines du monde ! atteindre son milieu, oI le courant )tait encore plus rapide, puis ! maintenir notre embarcation dans le sens du courant pour )viter quelle ne chavire. Vers les deux heures du matin, la pluie se mit ! tomber dru, nous for'ant tr/s vite ! )coper pour ne pas trop nous enfoncera Il y avait heureusement ! bord le n)cessaire, deux fonds de bambou creux. En fin de nuit, la visibilit) devint presque nulle ; la pluie redoubla de violence, le vent se mit de la partie. Notre pirogue roulait et tanguait sans cesse. Bient=t, pouss)e par je ne sais quelle force, elle se mit en travers, et ce fut presque aussit=t la catastrophe. Notre embarcation heurta un rocher ! fleur deau. Le temps de crier ! Montagne "direction rive gauche" et nous )tions pr)cipit)s aines, qui nous entra3n/rent vite et loin, toujours plus loin, dans les flots d)cha3n)s, malgr) nos efforts pour pousser vers la gauche. Tr/s vite, je perdis de vue mon camarade. Happ) moim+me par un remous, je disparus brusquement sous leau, entra3n) par une force invisible. A partir de cet instant, tout se passa rapidement. Aveugl), pris de panique, je bus la tasse, incapable de marracher ! lattraction de cette vague de fond. En m+me temps que je sentais mes forces mabandonner mapparurent les images des +tres chers dont j)tais lunique soutien. Tout de suite linstinct de conservation reprit le dessus, et dans un ultime sursaut de volont) et d)nergie je remontai ! la surface. Il me fallut encore plus dun quart dheure defforts pour atteindre la rive. Pour comble de malchance, jatterris dans un buisson d)pineux. A bout de force, je nallai pas plus loin et maccrochai d)sesp)r)ment ! ces branches salvatrices, dont les )pines pourtant senfon'aient dans ma chair. Apr/s un dernier effort et quelques piqEres suppl)mentaires je parvins enfin ! me hisser sur la berge, oI je maffalai dans lherbe humide. Qu)tait devenu mon compagnon ? Moins bon nageur, il avait dE +tre emport) beaucoup plus loin. C)tait donc en aval que je devais le rechercher. Le jour commen'ait ! poindre. Pr)cautionneusement, je descendis le long de la berge, me dissimulant de mon mieux aux regards )ventuels dindiscrets et marr+tant de temps en temps pour )couter. Par intermittence, j)mettais un sifflement bref pour signaler ma pr)sence. Au bout dun quart dheure de marche, je re'us, comme en )cho, le m+me sifflement bref. Ce ne pouvait +tre que Montagne, il ny avait que les fran'ais pour siffler de la sorte. Au d)tour de la piste, nous tombions dans les bras lun de lautre, heureux de nous retrouver sains et saufs apr/s nos malheurs. Que d)motions et de forces d)j! gaspill)es, depuis notre d)part, pour rien ! De plus, dans le naufrage, nous avions tout perdu : boules de riz de r)serve, coupecoupe, comprim)s, chapeau tonkinois, pr)cieux accessoire pour dissimuler nos cheveux et visages. Malgr) tous ces avatars, nous pr3mes la sage pr)caution de nous reposer. Rompus de fatigue, nous nous endorm3mes tr/s vite. A notre r)veil, le soleil avait amorc) sa courbe descendante. Nous avions dE dormir pr/s de six heures. La remise sur pied fut p)nible, nous )tions courbatur)s, mais nous avions )galement faim. Soulager cette faim fut notre premi/re pr)occupation. Marchant le long de la rive, dans le sens du courant, nous allmes ! la recherche de notre pitance. Enfin, nous d)nichmes un petit carr) de manioc. Pendant que je d)terrais les racines, Montagne faisait le guet, car nous n)tions certainement pas tr/s )loign)s dun village ou dune habitation isol)e de paysan ou de p+cheur. Continuant ! longer la rivi/re, nous aper'Emes bient=t le village en question : cinq ou six cagnas group)es, dispos)es ! flanc de coteau ! 500 m/tres ! peine de la rive oI nous nous trouvions. Redoublant de vigilance, nous poursuiv3mes notre marche et d)couvr3mes, dans un renfoncement, trois radeaux dapparence tr/s solide. Vivres et embarcation )tant trouv)s, il ne nous restait plus qu! attendre la tomb)e de la nuit pour repartir. Camoufl)s dans un fourr), doI nous pouvions sans +tre vus surveiller les all)es et venues des indig/nes du coin, nous nous m3mes ! grignoter nos racines de manioc. A linverse de la premi/re nuit, la seconde s)coula sans incident ni accident. La prise de possession de notre nouvelle embarcation fut un jeu denfant. Compte tenu de la vitesse du courant, nous avions dE parcourir pr/s de 70 km, soit quelque 20 de plus que la premi/re nuit, qui fut courte. Apr/s le sommeil r)parateur du matin, nous part3mes comme la veille ! la recherche de notre nourriture. Epis de ma5s encore verts, ananas, citrons sauvages constitu/rent notre menu du jour, et m+me une r)serve pour le lendemain, tant la r)colte avait )t) bonne. Au cr)puscule, nous repart3mes pour la troisi/me nuit. Vers une heure, les ennuis commenc/rent. A deux kilom/tres en aval, sur la rive gauche, quelques points lumineux apparurent. Il sagissait dune dizaine dhommes et de femmes affair)s autour dun sampan. Avionsnous )t) rep)r)s? Etaitce un barrage? Autant de questions restant sans r)ponse. Nous n)tions pas ! la noce. Par mesure de prudence, nous obliqumes vers la rive oppos)e, oI rien danormal ne se r)v)lait ! cet instant. A lendroit oI nous .)tions, la Rivi/re Claire s)talait d)j! sur une largeur de pr/s de cent m/tres ; par ailleurs, la nuit )tait tr/s sombre. Dans ces conditions, comme les torches ne portaient pas ! plus de 50 m/tres, il devait +tre difficile de nous voir. Longeant la berge ! la toucher, le coeur battant, nous franch3mes sans encombre ce point d)licat. Nous avions eu tr/s chaud. Tard dans la nuit, nous fumes stopp)s par deux barrages successifs que nous dEmes contourner, lun par la droite, lautre par la gauche, en montant sur les rives pour les franchir. La pr)sence de ces barrages, qui ralentissaient consid)rablement la vitesse du courant, )tait significative : nous approchions de TuyenQuang, petite ville dont jappr)hendais la travers)e. Navigant toujours au milieu de la rivi/re pour profiter au mieux du courant, nous nous trouvmes ! un certain moment face ! une grosse masse sombre qui nous barrait le chemin. Ce ne fut que lorsquon y accosta que nous nous aper'Emes quil sagissait dun grand 3lot broussailleux, qui en cet endroit s)parait le cours deau en deux tron'ons. Nous optmes pour celui de droite, le plus large. Nous )tions dans TuyenQuang. D)j!, sur la rive droite, on apercevait les profils dhabitations sur un ciel tr/s sombre, annonciateur de pluie. Plus pr/s de nous, le long de la berge, amarr)es les unes aux autres, s)talaient des barques de p+cheurs surmont)es dune cabine rudimentaire dans laquelle, p+lem+le sentassaient famille et animaux domestiques. Nous navancions plus que tr/s lentement, les sens en )veil constant. Brusquement, la pluie se mit ! tomber, diminuant encore la visibilit) mais augmentant, par la m+me occasion, nos chances de ne pas +tre entendus. Mais il )tait malheureusement dit que nous ne devions pas passer inaper'us. Soudain, dans lune des embarcations, un roquet se manifesta, imit) bient=t par dautres. Ah, les maudits cabots ! Ils allaient r)veiller tout le monde. Des voix s)lev/rent. Par pr)caution, nous nous laissmes glisser dans leau pour nous dissimuler ! la vue d)ventuels soup'onneux. Cramponn)s dune main au radeau, nageant de lautre, nous nous efforcions de mettre le plus despace possible entre les barques et nous. Au bout de quelques minutes les chiens sapais/rent, les voix se turent. Par crainte de r)cidive, nous restmes encore quelques instants dans notre position inconfortable dimmerg)s. Mais d)j! laube sannon'ait, il )tait plus que temps de rechercher le couvert protecteur pour la journ)e. Mais oI trouver ce couvert ? Nous )tions en pleine ville, et dans une ville que nous ne connaissions pas: donc, dans une situation critique. Arriv)e ! lextr+me pointe de l3lot d)couvert ! notre arriv)e, nous le contournmes pour remonter dune centaine de m/tres le bras de rivi/re que nous avions auparavant n)glig). Nous avions )t) bien inspir)s : ! cet endroit, la rive )tait plant)e darbres ! feuillage )pais, dont les plus basses branches formaient audessus de leau une voEte protectrice sous laquelle nous nous engagemes. Radeau amarr), nous grimpmes sur la berge haute de 5 ! 6 m/tres. Sur ce talus assez large car c)tait bien un talus, recouvert dune v)g)tation tr/s dense nous d)couvr3mes, face ! nous en contrebas, un immense jardin dagr)ment, avec, pour toile de fond, une belle demeure r)sidentielle, ancienne habitation dadministrateur ou de riche colon. Bien que ce ne fut pas lendroit r+v) pour se camoufler, nous dEmes nous en contenter, car nous )tions en pleine ville. Pour )viter toute surprise, un tour de garde fut instaur). Au cours de la journ)e, nous eEmes loccasion dassister aux all)es et venues des habitants du domaine, qui )taient certainement loin de se douter que le talus de leur jardin servait ce jourl! de refuge ! deux prisonniers )vad)s dun de leurs camps mod/les. Il faisait nuit depuis une heure environ. Dans la ville, comme sur la rivi/re, toute activit) avait cess). Par mesure de prudence, nous avions n)anmoins retard) notre d)part et attendu que toutes les lumi/res se soient )teintes. Nous en )tions ! notre quatri/me nuit de navigation. Une demiheure apr/s avoir quitt) notre talus, TuyenQuang n)tait plus quun mauvais souvenir. Nous filions ! nouveau de toute la force de nos maigres bras vers Vietri, distante encore, dapr/s mes calculs, de 130 ! 150 km. Allionsnous avoir la force dy parvenir ? A certains moments, il marrivait den douter; car au fil des jours notre capacit) de r)sistance samenuisait. A la fatigue physique et nerveuse progressive sajouta, cette nuitl!, une chiasse carabines provoqu)e par le mais, l)gumes et fruits verts consomm)s crus. Elle navait rien de comparable avec la dysenterie chronique habituelle du prisonnier, ! laquelle elle sajoutait. Elle nous tordait litt)ralement les tripes. Associ)e aux brElures destomac r)sultant des m+mes causes, elle nous =tait 50 % de notre )nergie. Pour ma part, en outre, je ressentais, depuis la veille, ! la base de longle du majeur droit, ! chaque battement cardiaque, une douleur lancinante, cons)quence probable de mon contact brutal avec le buisson d)pineux qui mavait accueilli apr/s notre naufrage. A laube, nous fEmes toutefois heureux et satisfaits de la distance parcourue : autant que la veille sinon plus. Dans la journ)e, apr/s un sommeil plus agit) que les jours pr)c)dents par suite de la chaleur accablante et des fourmis rouges, notre repas, en raison de l)tat lamentable de notre appareil digestif et ! d)faut dautre chose, se limita ! quelques pousses de bambou. Avant de d)marrer pour la cinqui/me nuit, je m)tais pos) la question de savoir si nous atteindrions Vietri ! laube. Montagne le croyait fermement, moi pas. Quoiquil en fut, nous ne m)nagemes pas nos efforts. Mais plus nous avancions, plus la rivi/re s)largissait, partant plus la vitesse du courant diminuait, en d)pit des nombreuses trombes deau qui sabattaient sur la r)gion. Si, au cours des premi/res nuits, les pagaies navaient servi pratiquement quau guidage, ce n)tait plus le cas. Il fallait maintenant souquer dur pour maintenir une moyenne convenable, et dans la position ! genoux inconfortable que nous )tions oblig)s de garder, ce n)tait pas facile, croyez moi. De plus, nous )tions lun et lautre tr/s fatigu)s. Plac) devant moi, je sentais, au fil des kilom/tres, que Montagne faiblissait ; ses coups de pagaie )taient plus lents. Il manqua plusieurs fois de tomber ! leau, emport) par son )lan quil ne parvenait plus ! contr=ler. Cependant, ! la proposition que je lui fis de s)tendre un moment sur le radeau pour se reposer, il refusa cat)goriquement. La Rivi/re Claire s)largissait de plus en plus. Nous avions navigu) sans arr+t durant au moins cinq heures ; dans une heure, moins peut+tre il ferait jour. Pour Montagne, Vietri n)tait plus qu! 4 ou 5 km ; pour moi, cette ville )tait encore distante dau moins 25 km. En raison de nos opinions divergentes, une discussion franche pour d)cider de la conduite ! tenir simposait sans retard. Je la provoquai en demandant ! Montagne son avis. Vietri, ditil, est l! devant nous. Nous y serons ! laube. Jen suis persuad). La rivi/re ne ment pas. Voistu comme elle s)largit. Je ne suis pas de ton avis, r)pliquaije, pour les raisons suivantes. Croistu qu! 4 ou 5 km de Vietri les viets laisseraient un cours deau aussi large sans surveillance ? Je ne le crois pas, et comme jusqu! pr)sent nous navons pas )t) inqui)t)s, jen d)duis que ce poste est encore ! quelque 30 km. Tu es trop pessimiste. Pourquoi veuxtu que les viets surveillent cet endroit plus quun autre ? Pour interdire lacc/s de leur zone aux espions, ce nest ! coup sEr pas la rivi/re quils choisiraient. U jungle est plus sEre pour ce genre dactivit). Je ne suis pas pessimiste mais m)fiant, disje. Mon s)jour dans les camps de repr)sailles ma appris ! l+tre. Cest pourquoi je propose une derni/re journ)e de repos. Elle permettrait de v)rifier si mes craintes sont fond)es, et si oui, de lcher la rivi/re pour la jungle pour parcourir les derniers kilom/tres. Jai foi en Dieu, dit Montagne. Depuis notre d)part, il nous a guid)s. Nous avons eu des coups durs : nous nous en sommes toujours sortis. Si nous avons souffert, cest que nous le m)ritions. Aujourdhui, dimanche, il ne nous laissera pas tomber. Nous arriverons ! Vietri suffisamment t=t pour assister ! la messe et le remercier. Montagne, comme toi je suis croyant et veux bien admettre que Dieu nous a aid)s et guid)s. Mais de l! ! penser quil nous abandonnerait parce que, par simple mesure de prudence, nous nassisterions pas ! sa messe daujourdhui, non ! En attendant une journ)e de plus, nous ne ferions preuve que de sagesse, vertu quil a toujours pr=n)e. Tu as peut+tre raison, mais je dois tavouer que je ne me sens plus ni la force, ni la volont) de tenir un jour de plus. Je suis au bout du rouleau, vid), compl/tement vid). Dans ces conditions, continuons, et ! la grce de Dieu. Javais c)d), je naurais pas dE le faire. C)tait bien la preuve que moi aussi je faiblissais. Mon consentement avait redonn) de la vigueur ! mon camarade. Nous foncions comme au meilleur temps de notre forme, en d)pit dun vent contraire. Ce n)tait en effet pas le moment de musarder, nous navions plus le temps de faire beaucoup de kilom/tres avant le lever du jour. Bient=t, nous entrmes dans un )pais brouillard, qui ! mesure que nous avancions blanchissait. C)tait l! le signe annonciateur de laube. Jamais nous n)tions rest)s aussi tard sur la rivi/re. Pressentant que nous narriverions pas ! destination avant le jour, je proposai ! Montagne de nous arr+ter. Faisant amende honorable, il accepta sans r)ticence. Imm)diatement, nous obliqumes vers la rive droite, c=t) Vietri. Au m+me moment surgit de la brume devant nous, ! dix m/tres ! peine, une barque silencieuse, qui ! force de voile et de rames remontait la rivi/re. Aussit=t, de lembarcation, des cris s)lev/rent "Tubinhs ! Tubinhs !" Nous avions )t) rep)r)s et identifi)s, malgr) notre promptitude ! virer de bord d/s lapparition de la barque. Un long son de corne retentit. A ce signal dalarme r)pondit sans retard le tocsin dune )glise ou dune chapelle. En moins de dix minutes, toute la population allait +tre sur pied. Nous avions une chance sur mille de nous en tirer. De toutes les forces qui nous restaient, nous pagaymes vers la rive gauche. G+n)s dans leur manoeuvre par leur voile, nos poursuivants perdirent imm)diatement du terrain et disparurent dans l)pais brouillard hors de notre vue. Arriv)s pr/s de la rive, une nouvelle difficult) se pr)senta. Cette rive )tait haute de pr/s de quatre m/tres. Comment allionsnous faire pour y grimper ? En la longeant, nous trouvmes enfin larbuste sauveur. Sit=t sur la tertre ferme, nous courEmes droit devant nous vers la jungle que nous croyons proche, mais que le brouillard dissimulait toujours ! nos yeux. Notre premier )lan fut vite bris) ; nos jambes ne nous ob)issaient plus, leur maintien, pendant cinq nuits cons)cutives, dans la p)nible et inconfortable position du pagayeur ! genoux leur avait enlev) toute )lasticit). Epuis)s, notre volont) de r)sistance aussi faiblissait. Au bout de deux cents m/tres de course, mon camarade sarr+ta et sassit. A mes encouragements, il r)pondit, dun air las et r)sign) "Je ne suis plus quun poids mort. Vaten ! Seul tu as une chance de ten sortir. Je tai assez cr)) dennuis comme 'a. Tout ce qui arrive est de ma faute". Je le raisonnai et lui annon'ai en m+me temps ma ferme d)cision de ne pas le lcher quoi quil arrivt. Mon accent de sinc)rit), et le rappel du sentiment de solidarit) qui jusqualors nous avait unis lincit/rent ! repartir malgr) son extr+me faiblesse et son d)couragement. Apr/s cinq m/tres de course, nous atteign3mes les premiers fourr)s, et nous nous y enfon'mes, sans souci des racines qui nous )corchaient pieds et chevilles, des branches et des )pines qui nous d)chiraient v+tements et peau. Chaque difficult) de parcours, de p)n)tration plus avant dans la brousse sapait progressivement la r)sistance de mon camarade. Je le voyais ! son visage, je le sentais ! sa respiration. Pr)textant ma propre fatigue, je marr+tai et linvitai ! faire de m+me. B devait, attendre. ce signal, car imm)diatement, sans un mot, il sarr+ta et sallongea. Il )tait ! bout de forces. Je ne valais gu/re mieux. Comme mon camarade, je m)tais )tendu, ressentant tout ! coup une grande lassitude. Fermant les yeux, jessayais doublier notre situation pr)sente. Des )lancements de plus en plus aigus au majeur droit me rappel/rent tr/s vite ! la r)alit). J)tais bon pour un panaris, c)tait certain. Javais pourtant bien assez de soucis et dennuis comme 'a. Le brouillard s)tait dissip), et il faisait maintenant grand jour. Tout autour de nous la for+t s)veillait, la faune sanimait. Je pr+tais loreille ! tous les bruits, apparemment rien de suspect. Nos poursuivants avaientils perdu nos traces ? Nous recherchaientils toujours sur la rivi/re ? Dans ce cas, si notre radeau laiss) ! la d)rive navait pas encore )t) trouv), nous disposions dun r)pit quil sagissait de mettre ! profit. Apr/s quelques secondes de r)flexion, jannon'ai ! Montagne mon intention de pousser une reconnaissance dans les environs. B acquies'a dun grognement. Au terme dune progression lente et p)nible ! travers une v)g)tation quasiinextricable, je d)bouchai dans ce que je crus +tre une clairi/re. Am/re d)ception 1 C)tait une rizi/re. La jungle )tait en face, ! plus de cinq cents m/tres. Ainsi, notre couvert n)tait en d)finitive quun simple petit bois entour) de rizi/res. Tromp)s par la brume, nous avions bien cru que nous entrions dembl)e dans la brousse. Hormis quelques aboiements lointains, je ne d)celai rien de suspect dans le secteur. Jaurais pu, ! la minute pr)sente, traverser ce no mans land sans +tre vu. Pendant une fraction de seconde cette id)e meffleura. Bien quil meEt donn) son consentement, je ne pouvais ni navais le droit dabandonner ainsi mon camarade. Le faire eEt )t) une lchet). Honteux de moi, je revins sur mes pas, aussi rapidement que lenvironnement me le permettait, pour faire part ! Montagne de ma d)convenue et de la n)cessit) de rejoindre au plus vite la vraie jungle. Linstinct de conservation aidant, il me suivit sans rechigner. A mesure que nous progressions, je constatai que les aboiements sintensifiaient, se rapprochaient. Arriv)s ! lendroit oI j)tais il y avait dix minutes ! peine, nous stoppmes. Us chiens )taient ! une cinquantaine de m/tres sur notre droite. Un groupe dhommes arm)s de fusils vraisemblablement des miliciens suivait ! peu de distance. Sur notre gauche, au loin, m+me spectacle. Nous )tions cern)s, et les chiens, cette fois, nous avaient sentis. Dinstinct, nous rebroussmes chemin. Mais il )tait d)j! trop tard : nous nallmes pas loin. De toutes parts, des hommes surgirent. En un instant nous fEmes saisis et emmen)s sans m)nagement, les poignets li)s derri/re le dos et les chevilles entrav)es. Nous marchions comme des automates, lesprit vide, an)antis, r)sign)s ! tout. De temps ! autre, un "maolen" rauque, appuy) dun coup de crosse nous rappelait quil fallait marcher plus vite. Pr)c)d)s dune multitude de mioches ! deminus, nous p)n)trmes dans le village, oI une foule excit)e nous attendait. Imm)diatement, deux hommes sen d)tach/rent lair mena'ant. Lun deux me saisit par les cheveux et mobligea, avec laide de son compagnon, ! magenouiller, leva un coupecoupe et fit le geste de me trancher la gorge. Dans le m+me temps, mon camarade )tait pris ! partie par des femmes. Elles lui crachaient au visage, le giflaient. Us miliciens riaient et laissaient faire. A moins dun miracle, je sentais que nous vivions les derniers instants de notre existence. Un ordre bref, clam) en vietnamien, mit brusquement fin ! cette hyst)rie collective. Etaitce le miracle, ou simplement un r)pit avant la mise ! mort d)finitive ? Les deux hommes me lch/rent, la foule se fendit, recula. Je me relevai lentement. Face ! moi, suivi de, deux bodo5, savan'ait un homme jeune, 35 ans maximum. V+tu dune tenue de toile kaki clair, coiff) dun casque colonial en feuilles de latanier, il distribuait ! droite et ! gauche des paroles s/ches et dures, qui eurent pour effet de calmer les esprits ; il ordonna aux miliciens d=ter nos liens puis sadressa ! nous en ces termes "Messieurs, je d)plore ce qui est arriv) et vous demande de pardonner aux tuv) (miliciens) leur rudesse et ! la population leur acc/s de mauvaise humeur. Je vous assure que 'a ne se renouvellera pas. A partir de cet instant, vous +tes sous ma protection. Soyez sans crainte. Vous +tes dans un )tat lamentable et certainement tr/s fatigu)s. Avant toute chose, il vous faut vous laver, vous restaurer et vous reposer. Suivezmoi". Il avait parl) dans un fran'ais impeccable, sans accent. Depuis ma capture, aucun cadre viet ne mavait parl) de la sorte. Son attitude simple, d)f)rente m+me, exempte de toute fiert), son calme, le ton ! la fois ferme et doux de sa voix nous inspir/rent confiance. Ce fut soulag)s et sans appr)hension que, flanqu)s de ses deux bod6i, nous le suiv3mes en direction dune maison en dur, genre "penty breton", oI il nous invita ! entrer. A lint)rieur, deux autres soldats : lun entretenait du feu autour de lin)vitable th)i/re maintenue constamment pr+te en cas de visite inopin)e, lautre nettoyait son pistoletmitrailleur. La maison )tait tr/s sommairement am)nag)e. A droite, prenant tout le pignon, un btflanc oI pouvaient facilement dormir c=te!c=te dix personnes, ! gauche, ende'! de la chemin)e, une table et deux bancs. Face ! la porte dentr)e, une autre porte donnant acc/s ! la salle de douche. Ses ordres donn)s, notre h=te disparut en nous donnant rendezvous pour midi. Ses hommes nous prirent alors en charge. Apr/s un grand bol de th) chaud, accompagn) de galettes de riz, nous fEmes invit)s ! prendre une douche avec du vrai savon et en m+me temps ! laver notre tenue. Pour ma part, je navais plus eu loccasion, depuis le mois de mars, dutiliser du savon pour ma toilette : c)tait lors de mon s)jour dans le troisi/me camp de repr)sailles, grce ! la d)licate attention du vieil infirmier. Pour Montagne, cet agr)able souvenir remontait au 16 octobre 52, veille de sa capture. La douche prise, un des soldats badigeonna nos plaies avec de leau permanganat)e et banda celles qui lui apparaissaient les plus infect)es. Enfin, dans lattente du repas de midi, les soldats, apr/s nous avoir pr+t) ! chacun un pantalon, nous firent signe de nous )tendre sur le batflanc pour dormir. Bien quelle nous surprit un peu, lattention dont nous )tions lobjet nous r)conforta, et ce fut rass)n)s mais rompus de fatigue, les nerfs bris)s par les r)centes )motions que nous nous endorm3mes. "Allons, debout ! A table !". Notre h=te )tait ! nouveau devant nous, souriant. Sur la table, il y avait un grand panier de riz fumant, un canard entier d)coup) en morceaux, agr)ment) de courges et poivrons cuits, un bocal de nuocmam, une cruche de th) froid. Les bodo5 avaient disparu. Nous nous installmes face ! ce curieux homme, au regard franc et sympathique, si diff)rent de ses pairs. Pour nous mettre ! laise, il nous servit, tr/s largement, je dois le pr)ciser. Malgr) notre faim, nous nous effor'mes de manger lentement, pour rester dignes. Le premier, il rompit le silence pour demander nos noms et grades et des renseignements sur nos familles. Satisfait de nos r)ponses, il poursuivit Repos)s, lav)s, vous avez meilleurs mine. Mais que vous +tes maigres Depuis combien de jours navezvous pas mang) ? Me tournant vers Montagne, je pris la parole avec son consentement. Depuis bient=t cinq jours, cest!dire depuis que nous avons quitt) le Camp 113, nous ne mangeons que des crudit)s glan)es '! et l!, au hasard de nos haltes. Mais au risque de vous choquer, je dois vous dire que depuis le 18 octobre 1952, date de notre capture, nous navons plus mang) ! notre faim. Cest dailleurs la raison principale de notre )vasion. Mon interlocuteur observa un moment de silence. Ma r)ponse, bien quil sy fut peut+tre attendu, lembarrassait. Je comprends mal, ditil. la ration allou)e aux prisonniers de guerre est pourtant bien la m+me que celle des soldats de larm)e populaire. Cest dailleurs une d)cision du Pr)sident HoChiMinh. Th)oriquement, cest peut+tre vrai, r)pondisje. Mais pratiquement, non ! Notre )tat squelettique, qui a touch) votre sensibilit), en constitue la preuve. Recevezvous quelquefois des )chos de la vie dans les camps de prisonniers ? De temps ! autre, oui, notamment les activit)s du Camp N 1. Les textes de lettres et manifestes sign)s par les officiers fran'ais refl/tent bien, ! mon avis, leurs sentiments de reconnaissance ! l)gard de notre Pr)sident et du peuple vietnamien tout entier. En cons)quence, je pense quils ne sont pas malheureux. Je ne sais pas ce qui se passe au Camp N 1, disje, mais si je men tiens aux principes d)galit) des droits, qui, dapr/s les cours politiques dispens)s chaque jour au camp sont la base de votre mouvement de lib)ration nationale, je ne pense pas que les officiers b)n)ficient dun r)gime meilleur. Seuls peuvent jouer en leur faveur leur faible effectif permettant une meilleure organisation, et la pr)sence de m)decins comp)tents, ce qui est )videmment tr/s pr)cieux. Votre raisonnement est logique, ditil, mais alors, questce qui ne va pas au Camp 113 ? En r)ponse ! cette question, jentrepris de lui faire le r)cit d)taill) de notre vie de tous les jours, avec son cort/ge de mis/re et de morts. Quand jen oubliais, Montagne compl)tait. Lanc) ! fond dans mon r)cit, jen oubliais de manger, ce qui n)chappa pas ! notre interlocuteur, qui gentiment me rappela ! lordre pour faire honneur ! son menu. Mais tout a une fin ! En m+me temps que mon r)cit, le repas, aussi, sacheva. Nous offrant tabac et papier, notre h=te nous donna son opinion. Eh bien, ditil, aussi paradoxal que cela puisse vous para3tre, je vous crois. Cest pourquoi jai d)cid) dintervenir en votre faveur en vue de votre lib)ration. Apr/s que vous vous serez bien repos)s, cest!dire apr/s demain, vous prendrez la route en direction de Vietri. Je donnerai ! lun des soldats qui vous accompagneront un rapport d)taill) vous concernant, quil remettra au Commandement de Zone. Je dois maintenant vous quitter. Laissez la table telle quelle, mes soldats desserviront. Reposezvous. Vous naurez pas trop de deux jours pour vous retaper. Satisfait, mais n)anmoins d)rout) par la tournure des )v)nements, je lui posai avant son d)part cette question: Vous savez maintenant tout de nous. Mais vous, monsieur, qui +tesvous donc pour vous int)resser ainsi au sort de deux fran'ais prisonniers, consid)r)s et trait)s, par la majorit) de vos semblables, comme des criminels de guerre ? Car, bien que nos arguments vous aient convaincu, nous navons pas moins enfreint le r/glement du camp Je suis colonel, r)ponditil, et jai approximativement votre ge. Dans larm)e populaire de lib)ration, la plupart des officiers sup)rieurs sont jeunes. Cette particularit) nemp+che toutefois pas quelquesuns dentre eux de raisonner, de faire la part des choses, dessayer de comprendre, d+tre humain. Vous aije ! mon tour convaincus ? Sa sinc)rit) ne pouvait plus +tre mise en doute. Nous lui r)pond3mes oui" sans h)siter, mais en lui sp)cifiant toutefois les raisons qui nous contraignaient ! tant de m)fiance. Nous tendant la main, il nous quitta en nous donnant rendezvous pour le lendemain. D/s son d)part, les soldats rappliqu/rent. Apr/s une sieste qui dura toute lapr/smidi, la fin de la journ)e se passe tranquillement. Le repas du soir, presquaussi copieux que celui de midi, fut pris en compagnie des bodo5, qui nous firent ensuite lhonneur de tirer quelques bouff)es de leur pipe ! eau. Vu les circonstances, c)tait en quelque sorte le calumet de la paix. Pour la nuit, nous couchmes ! lune des extr)mit)s du batflanc, les soldats ! lautre, chacun deux cependant assurant la garde ! tour de r=le. Malgr) le panaris qui me chatouillait d)sagr)ablement de plus en plus, je mendormis tr/s vite. Le jour suivant, nous v)cEmes une journ)e ! peu pr/s identique, au cours de laquelle le jeune colonel nous annon'a notre mise en route en direction de Vietri ! partir du lendemain huit heures. Comme pr)vu, le lendemain, ! lheure prescrite, nous )tions ..Pr+ts. Apr/s s+tre enquis de notre )tat de sant) et avoir remis, avec ses recommandations, ! lun des soldats d)sign)s pour nous escorter lenveloppe contenant le rapport nous concernant, le jeune colonel viet nous souhaita bonne chance en nous serrant une derni/re fois la main. Et ce fut imm)diatement le d)part. Pr/s de la rivi/re toute proche, un passeur nous attendait pour nous transporter sur la rive droite, c=t) Vietri. Sur cette rive, la route vers ce poste longe la rivi/re sur pr/s de 5 kms. Repos)s, remis en confiance, nous marchions bon train. Montagne paraissait avoir retrouv) son second souffle. Notre surveillance )tait toute symbolique. Quelques carcasses rouill)es dautomitrailleuses et de halftracks nous rappel/rent le passage des troupes fran'aises sur cette route mal entretenue. Mais point de plaques indicatrices susceptibles de nous renseigner sur la distance qui nous s)parait encore de Vietri, et les quelques bornes kilom)triques encore en place ne portaient plus depuis longtemps aucune inscription. Apr/s une dizaine de kilom/tres de marche sur la route, nous pr3mes sur la droite un chemin de terre. Ce fut aussi le moment choisi par le ciel pour nous arroser copieusement. Du m+me coup, notre allure diminua, car les chemins de terre par temps de pluie sont tr/s glissants, surtout pour des pieds nus, et c)tait malheureusement notre cas. Vers midi, nous f3mes halte dans une cabane aux murs de torchis oI nous fEmes accueillis par un vieux tonkinois dune soixantaine dann)es. Ancien bep (cuisinier) dans une famille fran'aise dHano5 avant loccupation japonaise, il parlait notre langue dune mani/re assez convenable pour quelquun qui navait jamais mis les pieds dans une )cole. Il devint notre interpr/te. Au cours du repas quil nous pr)para, il nous apprit que c)tait chez lui que nous allions attendre la d)cision du Commandant de Zone. Imm)diatement apr/s le repas, le boddi porteur du rapport nous concernant sen fut en brandissant fi/rement son enveloppe. Engageant la conversation avec le ma3tre de maison, nous essaymes de conna3tre notre position exacte. Mais le vieux )tait malin ! Il savait )luder les questions, et quand parfois il y r)pondait, c)tait toujours dune fa'on )vasive. En revanche, en ce qui concernait limplantation des troupes V.M. dans la r)gion, dont il nous parla sans que nous leussions pressenti, notre interlocuteur )tait intarissable. A lentendre, il y avait des soldats partout. Pourtant, hormis nos deux gardes, nous nen avions pas vu un seul depuis le matin. Jen d)duisis quil exag)rait dans un but louable, certainement, qui ne pouvait +tre que celui d)carter de nous toute id)e de fuite tant que nous resterions sous son toit. Parlant le fran'ais, il risquait en effet d+tre inqui)t) dans une telle )ventualit). Malgr) ma douleur au doigt, je passai une nuit relativement calme. Au cours de la journ)e qui suivit, lattente, avec ses incertitudes, me pesa. Montagne )tait )galement tr/s nerveux. De plus, mon inflammation phlegmoneuse au m)dius droit me donnait des inqui)tudes et me faisait terriblement souffrir. Aussi il est superflu de pr)ciser que je passai une tr/s mauvaise deuxi/me nuit, au cours de laquelle ma pens)e, sans cesse vagabonde, passait sans transition dimages irr)elles de joie que provoquerait une lib)ration ! celles cruelles de d)sespoir qui r)sulteraient dun )chec. Au petit matin, ny tenant plus, je d)cidai dinciser mon panaris. Dans ce but, je demandai ! notre h=te de bien vouloir bouillir de leau et daffEter son canif. Quoique r)ticent, Montagne accepta de faire le chirurgien. En moins dune demiheure tout )tait pr+t pour lop)ration. Montagne avait flamb) son bistouri. La t+te tourn)e ! 45 degr)s pour ne pas voir, la main pos)e sur la table, le bodo5 tenant ferme mon poignet, jattendis. Dix secondes s)coul/rent, interminables, sans que rien ne se passt. Au dernier moment, Montagne, victime de son appr)hension et de ses nerfs, avait renonc). Ni le bodo5, ni lancien bep ne consentirent ! le rempIacer. Alors, faisant appel ! toute ma volont), je d)cidai moim+me dinciser. Sagissant du majeur droit, il me fallait op)rer de la main gauche, ce qui, pour le droitier que j)tais, ne facilita pas les choses. Maladroit de cette main, je dus proc)der lentement pour ne pas inciser trop profond)ment ou tout simplement taper ! c=t). Rassemblant mon courage, je posai, avec mille pr)cautions, lextr)mit) de la lame sur labc/s, exer'ai une l)g/re pression sur cette partie de peau tendue ! lextr+me, qui c)da imm)diatement. Sang et pus m)lang)s gicl/rent sur la table. Je plongeai aussit=t mon doigt dans leau bouillie ti/de plac)e ! mes c=t)s et ly laissai tremper. C)tait fini Avaisje eu mal ? Non. Mais javais eu tr/s chaud. La sueur perlait ! mon front. Comme moi, toute lassistance semblait soulag)e. Pour nous remettre de nos )motions, le vieux cuisinier offrit ! chacun une rasade de choum (alcool de riz), dont quelques gouttes servirent )galement de d)sinfectant. Le bodo5 se chargea du pansement, sacrifiant, pour ce faire, son paquet de pansement individuel vraisemblablement r)cup)r) sur un soldat fran'ais mort ou fait prisonnier ou encore dans les d)p=ts du Service de Sant) tomb)s aux mains du VietMinh. Cet interm/de nous avait fait oublier pour un temps notre p)nible situation dattente. Nos deux compagnons, comprenant notre inqui)tude grandissante, faisaient de leur mieux pour nous rassurer. "Plus cest long, plus cest bon ", r)p)tait le vieil homme en souriant. Par son interm)diaire, le bodo5, enhardi par quatre jours pass)s en notre compagnie, donna aussi son opinion. Tr/s justement, dailleurs, il fit savoir que le "Grand Chef" nhabitait pas ! c=t) et quil avait certainement dautres pr)occupations et soucis que de se pencher imm)diatement sur le cas de deux prisonniers. Nous le concevions ais)ment, mais il y avait tout de m+me de quoi +tre inquiet. Vers les neuf heures, le second bodo5, suivi de deux autres soldats pistoletmitrailleur au poing, firent irruption dans la cabane. A son air d)sol), nous compr3mes tout de suite que la d)marche du jeune colonel au grand coeur avait )chou). Nous )tions an)antis. Bien que nous eussions eu quelques doutes quant ! sa r)ussite, il nous faut bien avouer, pour +tre francs, que nous y avions plac) tous nos espoirs. Nos deux nouveaux venus nous prirent imm)diatement en charge. Leur air important donnait ! penser quils avaient re'u des consignes tr/s strictes nous concernant. Lun deux, probablement un petit grad), baragouinait quelques mots de fran'ais. Vous, ditil, cest retourner Camp 113. Nous, vous conduire. Si vous )vader, nous ordre vous tuer, compris ? En route, maolen! Dans le m+me temps, son camarade nous jeta sur les )paules les boudins de riz quils avaient apport). A peine sil nous fut permis de dire adieu ! ceux qui, ces derniers jours, nous avaient t)moign) leur sympathie, et ce fut le d)part. D/s les premiers kilom/tres, malgr) les exhortations de nos deux gardes, nous adoptmes la force dinertie, tactique bien connue de tous les prisonniers, r)duisant progressivement notre allure en all)guant la fatigue, et nous ne mentions pas, nous arr+tant plus souvent que n)cessaire pour satisfaire nos besoins naturels. En franchissant un talus, Montagne glissa et tomba, s)corchant l)g/rement la plante du pied gauche. Il ne lavait pas fait intentionnellement. Ce fut, n)anmoins, une occasion darr+t, au cours duquel nous d)cidmes, dun commun accord, en cas de pr)sentation dune situation favorable, de tenter de fausser compagnie ! nos gardes, soit simultan)ment, soit individuellement selon loccasion, et le plus t=t possible. Il convenait en effet de profiter de notre proximit) du secteur fran'ais de Vietri pour tenter lultime chance. Montagne bo3tait 1)g/rement. Pour ne pas le fatiguer, je calquai mon allure sur la sienne. Cette mani/re de faire d)plut ! nos anges gardiens, qui nous intim/rent lordre de marcher plus vite. Lan'ant un coup doeil complice ! mon compagnon, jacc)l)rai, avec la ferme intention de creuser un )cart important entre nous. Au bout dun kilom/tre, javais pris une quinzaine de m/tres sur Montagne. Me sachant plus alerte, les bodo5 mencadraient, relchant ainsi quelque peu la surveillance de mon camarade. Nous marchions de cette fa'on depuis environ un bon quart dheure lorsque soudain une rafale de P.M., tir)e par le grad) plac) ! ma gauche, me fit tressaillir et retourner juste assez vite pour voir Montagne sabattre dans .lherbe bordant la route. Lchant ma charge de riz, je courus vers lui, sourd aux cris et gestes mena'ants des gardes, qui ne parvinrent ! me stopper qu! quelques pas seulement de mon infortun) compagnon. Il gisait dans lherbe, la face contre terre, un bras repli) sous le corps, la veste cunao rouge de sang, sans mouvement. Craintif, malgr) lair dur quil se donnait, son tueur sen approcha, lexamina attentivement, lui tta le pouls, puis le retournas.. en mannon'ant cyniquement : "Camarade tiet (mort)... lui d)sob)ir, jeter sac de riz et courir vite pour filer brousse". Furieux, je le traitai de lche, dassassin. Cette attitude contre nature pour un prisonnier me valut imm)diatement une vol)e de coups de pied et de crosse que jencaissai sans broncher. Au fil des minutes, alert)s par les coups de feu, des indig/nes accoururent de toutes parts. Un groupe de miliciens, sorti on ne sut doI, fit disperser tout ce monde. Son chef, dans lequel je devinai un officier, sassura que mon compagnon )tait bien mort. Il interrogea ensuite longuement mes gardiens, prit connaissance des ordres )crits quils d)tenaient, puis se tourna vers moi pour me dire en excellent fran'ais : Votre camarade est bien mort. E na que ce quil m)rite. Je vous avertis que vous subirez le m+me sort si lenvie vous prend de limiter. Vous allez reprendre la route imm)diatement pour le Camp 113, mais sous la conduite, cette fois, de deux miliciens, qui, je vous lassure, savent se faire ob)ir. Appelant mes nouveaux anges gardiens, il leur donna ses ordres. Lun deux )tait approximativement de ma taille (1,72 m), lautre beaucoup plus petit. Ce qui ne les emp+chait pas davoir un point commun : une t+te de brute. A linverse des militaires de larm)e r)guli/re, auxquels nous avions eu affaire jusqu! pr)sent, ceuxci paraissaient plus g)s. Leur armement )tait )galement diff)rent : au lieu du P.M., ils portaient le fusil, dun type inconnu pour moi mais probablement de fabrication chinoise. Tourn) vers le cadavre de mon camarade et ami, je songeais ! lune des paroles quil avait prononc)es sur la rivi/re peu de temps avant notre capture : "Dieu ne nous abandonnera pas". En quelque sorte Dieu ne lavait pas abandonn) : il lavait tout simplement rappel) ! lui. A cette )vocation, je me mis ! r)citer une pri/re avant de lui adresser un dernier adieu. Depuis combien de temps )tionsnous arr+t)s 9 Je nen avais aucune id)e. Le soleil )tait au z)nith. D/s le d)part, pour me mettre dans lambiance, en plus de mon boudin de riz (15 kilos environ), jh)ritai de celui de mon malheureux compagnon. C)tait donc avec une charge de 30 kilos sur les )paules, poids qui chaque jour ne diminua que de trois rations, que jallais refaire, toujours pieds nus, les 300 ! 350 km qui me s)paraient encore du Camp 113. Apr/s ce dernier choc brutal, je craignais de ne jamais y parvenir, tant je me sentais physiquement et moralement las. Pourtant, cette premi/re et tragique journ)e du retour vers le camp sacheva sans autre incident, hormis quelques coups de pied au cul de temps ! autre. Il en fut ainsi pendant encore sept autres jours, cest!dire jusqu! ce que la faim, la soif, la fatigue, les plaies aux pieds et chevilles, la chiasse, la fi/vre, lhostilit) permanente et la brutalit) de mes gardes vinssent ! bout de ma capacit) de r)sistance. L)tape quotidienne, longue denviron 30 km, )tait parcourue en deux demi)tapes de trois heures de marche chacune, s)par)es par le repas de midi, seul temps de pause accord) en dehors des arr+ts dysent)riques. La boule de riz sans sel tenait facilement dans le creux de la main (200 g par repas approximativement) et rien dautre. Comme boisson, un quart de th) ou de goyave ou rien du tout, selon lhumeur des gardes. Ration de liquide nettement insuffisante pour un sujet d)j! d)shydrat), en )tat de transpiration permanente, quil fallait compenser, sous peine dinanition ! br/ve )ch)ance, par leau impalud)e des ruisseaux. Si dans la journ)e j)tais pratiquement libre de mes mouvements dans un rayon de deux m/tres, il nen )tait pas de m+me les nuits, au cours desquelles je couchais toujours dans la position allong)e sur le dos, chevilles et poignets attach)s aux lames de plancher disjointes des cagnas paysanne qui nous accueillaient. Position pour le moins inconfortable pour se gratter et qui ne facilitait pas non plus les choses lorsque subitement dans la nuit la courante vous prenait et que votre gardien, soit par flemme, soit par m)chancet), tardait ! vous d)livrer de vos liens pour vous accompagner dans la nature. Le 9/me jour, apr/s une nuit extr+mement agit)e ! la suite de trois sorties peu espac)es aux feuill)es, je fus pris ! mon r)veil de maux destomac intol)rables suivis de vomissements. Malgr) mes efforts pour y parvenir, je ne pouvais prendre la position susceptible, en la circonstance, de me soulager. Mes liens )taient trop serr)s. Lestomac pratiquement vide, je ne rendais quun m)lange )coeurant de bile et liquide de stase, qui ! chaque rejet coulait le long de ma veste. Les contractions stomacales )taient telles que javais limpression d)touffer. Javais des sueurs froides. Ce triste spectacle provoqua lhila