LE RUBAN VOLE





(p 116 – liv. II – l. 3221 : « J’ai procédé » à l. 3265 « jamais… ».)

Texte étudié :

  Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses: cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses, étaient à ma portée; ce ruban seul me tenta, je le volai; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir: l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban: je la charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots: Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.

J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer: elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon: enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter! Eh! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi!

Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés: il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon coeur de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.


Explication de texte

Plan

I – Circonstances atténuantes

II – Rousseau se rachète

C’est à Turin, chez Mme de Vercellis qui vient de décéder, que se déroule la scène. Rousseau va alors voler un ruban et accuser à tort quelqu’un d’autre. Ce récit a été raconté par Rousseau de manière à se décharger, de se délivrer des remords qui l’accablent.

Résumé des passages non étudiés : dans un 1er temps, Rousseau expose les circonstances du vol et le vol. Puis vient l’interrogatoire. Ensuite la connfrontation où il l’accuse à tort. On retrouve une scène de procès avec juge et public qui ressemble au « peigne cassé ». La modération de cette fille fait que rousseau est troublée. Finalemement cela aboutit à la sentence qui est le renvoi des 2 accusés. Les conséquences imaginées par Rousseau sur Marion sont dramatiques : difficulté à retrouver un métier de domestique, prostitution… En l’ayant déshonorée, il a pu l’entrainer dans la déchéance. Il insiste alors sur ses conséquences en évoquant sa souffrance morale. Il n’a pu faire l’aveu à un ami, il prend alors le lecteur comme juge-suprême. C’est une des raisons qui l’a incitée à écrire Les Confessions.

I – Circonstances atténuantes

1) L’amitié

Il se trouve comme première circonstance : l’amitié. Il explique le fonctionnement en montrant qu’il y a un décalage entre la réalité et ce qu’il obtient.

2) La honte

Il utilise à plusieurs reprises le verbe craindre, pour plus que. Il y a un rythme ternaire avec une gradation. On a (l. 3528) un chiasme : « l’invincible honte » se croise avec « La honte seule ».

3) Peur du regard d’autrui

Les conditions de l’entourage ont des effets sur lui : « intimider » (l. 3247). Il devient encore plus victime lorsqu’ils sont tous contre lui. J.-Jacques Rousseau aurait aimé que M. de la Raque soit son père, il aurait alors été tout autrement.

4) L’âge

(l. 3248-53). C’est l’avis de l’adulte qui est exposé (utilisation du présent)

II – Rousseau se rachète

1) Remords

C’est plus fort qu’un regret puisqu’il se sent coupable. Le fait qu’il ait été marqué toute sa vie par ce petit crime montre au lecteur qu’il ne peut pas être mauvais et qu’il se rachète par sa conduite «40 ans de droiture et d’honneur » montre que le reste de sa vie est admirable.

2) Souffrance

On retrouve l’obsession de Rousseau dans lequel il y a un complot contre-lui. Tout cet acharnement fait qu’il se présente comme victime et qu’il en a souffert.

3) Rôle cathartique (purificateur ) de l’écriture.

Le ton est cassant, bref, sans appel. Il achève comme dans le préambule. Cela met fin à l’épisode, au livre dans un premier temps. « voilà ce que j’avais à dire sur cet article » met une rupture nette. Les deux dernières phrases sont à un temps différent. L a première phrase est au passé et montre que l’événement est clos. La seconde au futur signifie qu’il ne veut désormais plus en parler. Il veut donc se purifier de cet acte.

Conclusion

Il y a deux parties distinctes de l’épisode. L’une au cours de laquelle il se remémore les faits, l’autre où il analyse son point de vue adulte en tachant de se comprendre lorsqu’il était enfant. Il nous montre ce qu’il éprouve en pensant à cet épisode du passé et essayer d’expliquer pourquoi cet acte s’est produit, tout ceci afin de se déculpabiliser. Il y a une double démarche puisqu’il s’accuse avec insistance dans le récit des faits et se décharger dans un second temps. Ceci lui permet de rester sincère.


Retourner à la page principale !


Merci Céline qui m'a envoyé cette fiche...