|
|
 |
| Linitié
du mois... |
|

Les initiés, c'est vous. Vous voulez parler d'un
aspect des bd d'Andreas ou bien exprimer un point de vue
original sur la lecture de la bande dessinée. Cet
espace sera bientôt le vôtre, envoyez nous votre
texte !
|
|
|
Vol au dessus d'un nid de hiboux
S'introduire
à la compréhension " des Rork "...
par
Stéphane Hanczyk
|
| |
Pourquoi
? Une seule question qui inlassablement revient aux bords
des lèvres, comme aux bords des pages. Si Andreas a dessiné,
scénarisé et mis en page ces planches où l'on
y voit deux hiboux dialoguer (entre eux ?), ce ne peut être
anodin. Il a forcement choisi cette articulation à dessein.
Mais pourquoi ? La question se fait redondante et préjudiciable,
car au fond, le besoin d'élucider l'oeuvre d'Andreas nous
écarte de l'appréciation plus globale de l'ouvrage.
Ainsi, cherchant à insinuer du sens, un moindre sens jusqu'alors
dans les moindres détails, en vertu d'un obscur adage : "
rien chez Andreas n'est laissé au hasard ", ce serait
peut-être faire violence à l'intention de l'auteur
et de son personnage lui-même. Rork
n'est pas nécessairement plénitude de sens.
|
| Un,
deux, trois?... Hiboux !! |
| |
D'abord
et d'ailleurs, n'est-ce pas là qu'histoire de hiboux ?
Notons que la chouette (ou le hibou ?) fait partie des "
anciens du monde ", pleins de sagesse et d'expériences,
dans le conte apocryphe gallois du même nom. Elle serait donc
à ranger parmi les animaux primordiaux, tout comme Astor
nous apprend que le nom de Rork est un " mot curieux d'une
langue oubliée " qui signifie " signe ou pensée
dans le sens idée, création " (Rork 5, p24).
D'ordinaire associée à la nuit, à la mort et
aux ténèbres, la chouette est chez Andreas mise en
place avec l'ambigu•té d'un double signe : une
première fois sur les murs d'un tunnel indien (Rork 5, p36),
puis sur le pare-brise d'une voiture (Rork 7, p44), car " ce
n'est qu'à la vue de ce signe que le brouillard a enfin commencé
à se lever ". Et curieusement " on dirait deux
oiseaux " (Rork 7, p 44). Il existe par ailleurs dans certains
rites initiatiques, justement amérindiens, un " homme-hibou
" qui montre le chemin de la Terre du Soleil couchant, royaume
des morts.
Il est aussi un héros créateur et bienfaiteur, appelé
" le menteur ", qui ne peut être tué qu'en
étant effleuré par une plume de hibou. Or ce sont
bien des plumes d'oiseaux qui tombent du manteau qui recouvre un
être ayant l'apparence de Rork (Rork 7, p39). Ce sont déjà
aussi des plumes d'oiseaux que l'on aperçoit (Rork 6, p31)
lorsque Rork découvre que la " présence "
rêve. " Ooh tais-toi! " sommes-nous tentez de nous
dire, puisque après tout, " tout ce que nous faisons
ici n'est que mysticisme de bazar " (Rork 7, p45).
Mais enfin que racontent-ils, ces hiboux ? Des histoires...histoire
de passer le temps, mais ne l'oublions le temps " ici "
ne compte pas : " une année ? Chez ces...
gens ? ". Alors " pourquoi pas maintenant? ",
parce que " pour l'instant, il ne se souvient pas encore "...
(Rork 3, p11 et 56). Est-ce-à-dire que nous ne sommes pas
encore prêt à comprendre ? Histoire à deviner...
mais " il se souviendra bient™t. " Patience ! " Laisse-lui
[laissons nous] du temps ! " (Rork 4, p11 et 56). A moins que
nous ne donnions notre " langue au chat! " (Rork 5, p56)...
Quel intérêt aurions-nous à
attendre ? Et surtout comment le passer ce temps ?...
Se raconter des histoires...les lire ! ... " Quelle
façon stupide de passer le temps ! " (Rork 5, p56)...
" Qu'est-ce qu'on fait alors? On attend. ".
De toute façon " c'est tout ce qu'il y à faire
pour nous! " (Rork 6, p 56).Bien s˛r " il serait temps
qu'il se passe quelque chose! " (Rork 7, p 3). Mais tout est
déjà en train de changer ou plutôt de revenir
! Alors " Regarde autour de toi ! " (Rork 7, p 3). D'ailleurs
qu'aurions-nous pu faire d'autre ? Attendre... attendre qui ?
Attendre quoi ? Et pire, que pouvait-on faire de mieux que
regarder le temps qui passe et passer le temps à regarder
jusqu'à ce qu'enfin il soit de retour ?! Et qu'importe
s'il en a mis du temps : " Le temps c'est tout ce
que nous avons " (Rork 7, p 55). Mais cette fois-ci, il n'est
plus question de se taire : " au contraire qu'il
parle ", parce que " c'était long... ", parce
qu'il " faut nous raconter...! ",.. parce qu'on "
voudrais savoir!... " (Rork 7, p 55).
Et si l'on nous demande " qui voudrait se réveiller?
", c'est qu'alors " tout n'est pas perdu ", puisqu'il
reste encore des livres, puisqu'il nous reste encore nos livres.
Et " regardez ça ", ou regardez-les, car si on
les regarde encore et encore, à la fin " c'est tout
ce qui reste " (Rork 7, p56). Oui peut-être, c'est bien
tout ce qu'il nous reste : des signes ! ...
|
| Frêre
hibou où es-tu ? |
| |
En
définitive n'est-ce là que chouette histoire de hiboux
!! Histoire d'animaux de nuit; comme si Rork était une lumière
dans la nuit de notre questionnement sur son histoire; comme si
Rork était un faire-sens, un faire-voir qui opère
dans la nuit de notre incompréhension. Pauvre lecteur que
nous sommes parfois face aux zones d'ombre laissées par ce
grand hibou d'Andreas, afin que l'on prenne le temps d'éclairer
et d'éclaircir par soi-même cette histoire. Faudrait-il
au lecteur des yeux de chat (comme Juacho -Rork 4-) à défaut
de lui donner sa langue au bout du cinquième tome !! Tant
il est vrai que la " curiosité te [nous] mange. ".
Sachons lire dans les signes, eux qui nous invitent à la
prudence (Rork 4, p22, et Rork 7, p 28).
Pourtant, si comme Low Valley on était déjà
capable d'apercevoir " la vraie nature des choses " (Rork
4, p54), on saurait déjà ce que Rork est, et celui
qu'il finit par découvrir lui-même lorsqu'il accepte
de prendre une décision, " au risque de [se] tromper,
au risque de tomber juste " (Rork 6, p48). On finit cependant
parfois par perdre l'essentiel de nos nerfs à jouer avec
le feu de l'impatience ! " Es-tu s˛r qu'il n'y a plus aucun
risque? " (Rork 5, p11). Il ne faut sans doute pas se réjouir
trop t™t, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Des risques, il y en a puisque Andreas pourrait bien être
une machinerie à faire déployer l'imaginaire [le n™tre]
en tout sens. " Quelle idée aussi... qu'une machine
veuille comprendre un être vivant " (Rork 6, p53). Nous
sommes peut-être à ce titre, tout comme Andreas lui-même,
ce vaisseau " -si c'en est un- " (Rork 6, p30) qui ne
cesse pas d'observer Rork dans sa recherche d'identité. Et
dire que Rork lui-même " déteste être manipulé!
Surtout par une machine " (Rork 6, p46).
|
| Hibou
y-es-tu ? |
| |
Parce
qu'au fond, c'est dans l'adversité, dans la résistance
aux machinations de Dahmaloch, que Dahmaloch lui-même puise
force et énergie. Que Rork cesse de lui résister et
cet être maléfique se détruit. Rork en apprend
le nom par Low Valley (Rork 4, p48). On en distingue la représentation
symbolique dans le tunnel indien (Rork 5, p36), mais son existence
appara”ssait déjà dans Rork 3, p 16 et 39, où
il tente d'emmener avec lui, miss Mc Kee.
Quoiqu'il en soit Dahmaloch -l'essence du mal- ne pouvait pas survenir
plus t™t, puisque Rork commencait à peine à faire
l'expérience de la dualité au travers de la rivalité
qui se joue entre deux forces : " danger " et
" espoir "
(Rork 3, p19). Cette deuxième force, Rork la retrouve à
la fin de Rork 6 en c™toyant son double (Rork 6, p55) puisqu'à
présent il se " rappelle de tout " (Rork 6, p49).
Cette thématique de la dualité se retrouve diversement
exploitée dans chaque tome : c'est d'abord celle
des deux oiseaux de nuit qui ne cessent de revenir durant les cinq
derniers épisodes, celle aussi de Yosta et de Levec (Rork
3), celle encore de Manga et de son frêre jumeau (Rork 5,
p38), celle aussi bien s˛r de Capricorne et de Mordor Gott (Rork
5, p48).
On pourrait proposer de lire cette dualité comme l'énigme
du sens de l'existence de l'homme qui ne semble être fait
ni pour " le chaos ", qui est son danger, ni pour "
la perfection ", qui en serait l'espoir, parce que " sa
raison d'être est le chemin qui mènent de l'un à
l'autre ". (Rork 7, p53).
|
| Hibou(t)
à bout |
| |
Rork
serait ainsi intention signifiante. Dès le troisième
tome, Rork revient d'un monde que régissent les gardiens
du temps, " les menteurs de vree " (Rork 5, p18), la loi
de l'univers. Dès lors, Rork en tant que rêveur qui
rêve doit " toujours être prêt à rêver
" (Rork 7, p55), puisque depuis que ceux-ci l'ont renvoyé
d'où il venait (Rork 3, p15), ce retour l'a laissé
en morceaux, et il doit se reconstruire, " fragment par fragments
" (Rork 3, p29). C'est-à-dire que, depuis le premier
tome, dès qu'il prend une décision, " mille petits
éléments se mettent en place " dans son esprit.
Comme " le plus difficile " était " de trouver
les premiers segments " (Fragments et Passages), toute la suite
de ses aventures ne seront qu'apprentissage (Le Cimetière
des cathédrales), risque (Lumière d'étoile),
expérience (Capricorne), équilibre (Descente), évolution
(Retour) ainsi que Rork se le dit à lui-même (Rork
6, p48). Autrement dit la seule figure claire, qui fasse sens dans
toutes les pages. Le reste n'est que nuit et brouillard, zones d'ombres
et crépuscule.
Au mieux pour ceux dont le regard s'est usé
sur les planches à y contempler les moindres parcelles de
lumières, on discerne en Rork des fragments... d'espace.
Rork est une présence qui anime la cohérence et la
cohésion du flots d'images que nous traversons : "
la " présence " est un fragment du cosmos! Sa chaleur
était le rayonnement d'un soleil " (Rork 6, p46). Rork
est un soleil éclairant, une boule de lumière incandescente
qui br˛le les feuilles sur son passage. Il reste celui par qui l'histoire
peut faire sens, à moins que Capricorne ne prenne la relève
de cette fonction signifiante (?).
Jeu de masques où celui-ci est; tant™t le moyen pour son
porteur d'abandonner sa propre identité pour s'intégrer
dans une réalité nouvelle, radicalement autre (il
en est ainsi des divers univers que parcourt Rork); tant™t le porteur
du masque incarne pour l'autre l'identité que lui confère
son déguisement : le fant™me de Rork (Rork 2) et
son double (Rork 6 et 7).
Ainsi, Rork est tant™t identifié à lui-même,
tant™t il s'identifie à ce ou à celui qu'il dissimule
et représente. La symbolique du masque hante le septième
tome. A commencer par ce docteur Pequadet dont on apprend qu'il"
n'est pas ce qu'il prétend être ". Lorsqu'on cherche
son " vrai visage ", c'est celui de Pharass qui appara”t
(Rork 7, p12 et 37). Curieusement encore, ce sont deux indiens (
Blue face -qui est de la même couleur que le double de Rork
!- et " le gardien des lumières ", pour ne pas
dire le gardien de notre capacité à y voir clair dans
cette histoire), qui nous apprennent que Rork et Capricorne cherchent
" celui-qui-cache-son-visage " (Rork 7, p25). C'est au
" phare " d'ailleurs qu'une partie majeure de l'histoire
de Rork s'éclaire, puisque il est le porteur de la symbolique
du chiffre cinq : " attendez! attendez!... Si les
cinq taches désignent la présence de ces cinq hommes
dans ma bibliothèque, Le cube... " (Rork 7, p47). Et
c'est Tanémanar " le ma”tre des rêves " (Rork
2, p43) qui en fin de compte nous livre sur son tombeau tout ce
qu'il nous reste à la fin : des signes ( Rork 7,
p24), parce que, désormais, il laisse des traces (Rork 7,
p17).
|
| |
|