Victor Noir
1848 - 1870



Le corps de Victor noir avait été transporté dans sa maison de Neuilly, 45 rue du marché .
Durant toute la journée du 11 janvier, les amis de Victor Noir allèrent à son logis, donner un dernier adieu à son cadavre.
On avait étendu le corps sur le lit, dans cette petite chambre pleine d'air, de lumière, de gaieté qu'il avait récemment louée.
Le pauvre mort semblait sourire.
Il y avait, au-dessus du cœur, sur la poitrine saine et grasse, un petit trou noir marqué.
Le neveu de ce mort, un enfant, voyant cela, disait : " Comme il saigne ! Ils lui ont donc bien fait du mal ? " .
Dans une autre pièce, un grand atelier, plein de livres, de photographie de dessins, un grand chapeau gris à longs poils qu'il
avait porté jadis, des fleurets, qu'il ne savait point manier, tout ce qui avait été autrefois la vie de Victor Noir.
Rochefort envoya chercher André Gill   pour faire le portrait de Victor Noir.



La chambre mortuaire
Louis Noir, sa fiancée et son épouse


Le 11 janvier 1870, le quotidien la Marseillaise parait encadré de Noir. " La Marseillaise " , c'est l'organe de la plus violente
des oppositions contre le second Empire.
L'homme qui la dirige porte un nom qui évite bien des explications : Henri Rochefort.
Ce matin-là c'est Rochefort lui même qui a pris la plume.
Le texte qu'il publie, là sur toute la largeur de la première page, est véritable appel à l'insurrection.

Le titre d'abord : " Assassinat commis par le prince Pierre Napoléon Bonaparte sur le citoyen Victor Noir ".

J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin !
J'ai osé m'imaginer qu'un duel loyal était possible dans cette famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d'usage.
Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon erreur, et aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir,
assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte.
Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les
républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile.
Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez ?
Henri Rochefort .
A midi, " la Marseillaise " sera saisie. Il est trop tard. on a vendu 145000 exemplaires.

Les Républicains les plus modérés, Jules Ferry, Eugène Pelletan, Jules Favre, Jules Simon et même Gambetta s'étaient tenus à l'écart .

Les funérailles de Victor Noir eurent lieu le 12 janvier, il fait froid , il pleut.
Vainement on avait demandé que l'enterrement se fit au Père-Lachaise, la loi voulait que Victor Noir fût inhumé dans le cimetière de Neuilly.
Ce jour-là, la plupart des ateliers étaient vides.
Des ouvriers , au nombre de près de cinq cents, avaient passé la nuit du 11 au 12 devant la maison mortuaire, craignant que la
police n'enlevât le cadavre.
La police, qui semblait rechercher un conflit, n'avait garde d'en dérober la cause.
La foule était grande, qui se dirigea pendant cette journée vers la demeure de Noir par l'avenue de la Grande Armée et l'Avenue de Neuilly.
Le peuple de Paris tout entier était là, et non seulement le peuple, mais les écoles, des commerçants, des bourgeois, des femmes,
des enfants, tous unis par la même pensée, celle d'une protestation muette, solennelle et formidable.
Paris faisait à cet enfant mort les funérailles d'un souverain.
A 1 heure, la police estimera que 80 000 personnes stationnent tout autour de la maison de Victor Noir.
Si la police donne le chiffre de 80 000, il faut croire au double. au vrai on parlera de 200 000 personnes.
Craignant un soulèvement, le gouvernement avait interdit au cortège de pénétrer dans Paris, et mis en place les troupes de la région :
L'armée était sur pied. On avait fait venir la garnison de Versailles, les cuirassiers de Saint-Germain, les artilleurs de Vincennes .
Des troupes étaient massées au Champ de Mars et au palais de l'Industrie.
Il était près de deux heures; la maison mortuaire pleine d'amis, était entourée d'une foule humaine.
En se penchant à la fenêtre, on apercevait une masse noire et mouvante, une mer véritable de têtes.
La pluie avait cessé; on semblait respirer.
Mais déjà dans cette innombrable foule deux courants s'étaient établis, courants opposés; les uns, ceux qui désiraient la lutte et qui
voulaient entraîner le cercueil à Paris, les autres, qui redoutaient un carnage, et s'étaient décidés à l'enterrer à Neuilly.
Il y eut alors, dans cette maison où le corps de Victor Noir était à peine refroidi, des scènes émouvantes et terribles.
M. Rochefort apparaît, on attend tout de lui.
On l'acclame, on ne remarque pas sa pâleur , son aspect maladif.
Au vrai Rochefort est un homme de plume, pas un homme d'action.
Devant l'obstacle, il hésite, il balbutie, il dit qu'il ne faut pas aller vers Paris, que le danger est trop grand, que c'est impossible.
Aux républicains qui sont là, il offre une image déconcertante, consternante. Il veut parler à la foule, va vers la fenêtre, ne trouve rien à dire.
C'est Delescluze, rédacteur du journal " le Réveil ", qui va lui souffler les paroles qu'il va prononcer :
" Conduisons notre frère au cimetière de Neuilly et descendons sans trouble à Paris " .
La foule déconcertée a peine à le croire. Le corps est à nous!....Il faut le mener au Père-Lachaise en passant par les Tuileries !
Dans la foule, des cris fusent de toutes part .
On entend : A Paris ! A Paris !
Louis Noir, frère de Victor Noir, avec beaucoup de dignité, précise que la famille souhaite que Victor soit enterré a Neuilly .
Il demande à la foule de se soumettre : " Je vous en conjure, évitez de nouveaux malheurs! ne donnez point à la force le droit de sévir " !
Nul n'a le droit, répétait Rochefort, de violer les droits de la famille; c'est sans bruit, pacifiquement, qu'il faut conduire notre mort
au cimetière de Neuilly, et nulle part ailleurs.



Louis Noir, le frère du défunt exhorte la foule au calme devant la maison mortuaire.


Voici le corbillard qui se range devant la maison .
Le cercueil, descendu à bras d'hommes, par le petit escalier fut entouré d'un cordon que tenaient des amis et qui forma un moment
une sorte de barrière contre la foule.
Mais ceux qui voulait arracher le cercueil pour l'emporter à Paris, dételèrent un cheval, le poussèrent à reculons dans la cour,
rompirent le cordon et le cercle, et purent un moment espérer d'arracher cette bière aux mains qui le défendaient .
Ce fut une minute pleine d'angoisses .