Banlieues ou les mises au banc de la ville

Sujet sensible

 

Les événements de novembre 2005 en France nous rappellent que la question de l'intégration reste un sujet sensible sur notre territoire : l'intégration des étrangers qui ont choisi la France comme terre d'expression de leurs potentialités, l'intégration des jeunes qui aspirent à s'insérer dans le monde socio-économique actuel…

Une course poursuite, un refuge inopiné dans un transformateur d'EDF, deux morts conséquentes par électrocution et c'est l'étincelle qui mettra le feu aux poudres des banlieues. Trois semaines d'émeutes en région parisienne et une propagation éclair sur toutes les grandes villes de province. La France n'avait pas connu pareille crise depuis les années 80.

Des solutions ont été préconisées, dont celle de décréter l'état d'urgence pour 3 mois, et la proposition d'une entrée en contrat d'apprentissage dès l'âge de 14 ans (pour les enfants ayant connu une déscolarisation précoce ou ceux connaissant de grandes difficultés scolaires).

Aujourd'hui (29 décembre 2005) où la situation s'est apaisée, je vous propose de revenir sur les facteurs explicatifs ayant été cités au cours de cette crise pour en faire une analyse à froid, en vue de mieux anticiper ces événements toujours possibles…

Il a été dit que la typologie des émeutiers en herbe pouvait se décrire comme suit : des jeunes, en rupture scolaire et sociale composaient les noyaux durs, d'autres jeunes, par mimétisme, participaient aux événements. Rares étaient ceux qui avaient plus de 25 ans. Mais les sources d'inquiétudes se focalisaient aussi sur ces tous jeunes (prépubertaires) qui pouvaient se comporter tels des fauves, échappant même à l'influence modératrice de leurs grands frères.

Un responsable policier donnait une piste d'explication : "les chefs de groupe ont entre 18 et 25 ans mais ceux qui vont jeter (des engins incendiaires) sont plutôt les plus jeunes. Ces groupes sont animés par des valeurs claniques : l'honneur tel qu'ils le considèrent, le défi à l'autorité, ne pas être en reste par rapport aux voisins.

Nous avons donc affaire à des jeunes en quête d'expression, et à qui le système a opposé une fin de non recevoir (exclusion du système scolaire, laquelle exclusion coupe court à tous les projets de carrières professionnelles hautes en couleur, puisque ce type de carrière en France n'est possible désormais qu'à la condition de pouvoir présenter des diplômes conséquents !). Et seuls ceux qui disposent des "sésames" pour entrer dans les milieux d'influence peuvent espérer faire bouger les choses pour les améliorer. Mais quand les sésames deviennent inaccessibles parce que le système a rejeté trop tôt des jeunes qui aspiraient malgré tout à les obtenir, ces derniers ne peuvent plus nourrir l'espoir de changer la société. N'ayant alors plus les moyens de se faire entendre par les recours socialement acceptables, ils font le choix de casser pour casser, puisqu'ils n'ont plus la possibilité de suggérer des modifications et de les voir se concrétiser…

La violence est toujours le dernier recours auquel on aboutit, quand tous les autres moyens se sont révélés inefficaces…

Prendre le problème à sa source reviendrait donc à détecter assez vite quels jeunes rencontrent des difficultés sur le plan scolaire pour pouvoir leur proposer un encadrement et une écoute spécifique. L'enjeu serait alors d'éviter à ce que par ses choix de différenciation stérile (l'affichage de comportements indisciplinés chroniques et un désintérêt marqué pour ce qui se passe en classe), un jeune ne se fasse exclure du système scolaire trop tôt. Mais cette solution mériterait une investigation complète, jusqu'à la prise du contact avec le milieu familial du jeune et l'observation de son cadre de vie privé : dispose-t-il d'un espace à lui suffisamment grand et isolé des autres pièces de la maison ou de l'appartement pour permettre un travail en toute concentration ? Où le jeune doit-il faire ses devoirs sur la table de la cuisine au milieu des autres membres de la famille qui peuvent pour le coup le déconcentrer totalement ?

Il est à noter que le gouvernement, à travers le programme de réussite scolaire dont les axes d'action ont été diffusés dès avril 2005, semblait avoir anticipé cette question. Apparemment trop tard pourtant, puisque les événements de novembre 2005 semblent s'être propagés sans qu'à aucun moment un jeune n'ait dit aux autres : "Attendez, ça va changer avec le nouveau programme de réussite scolaire préconisé désormais…"

De la même façon, les jeunes des banlieues ont dénoncé l'exclusion dont ils faisaient l'objet dans le monde socio-professionnel : "les meilleures places sont réservées aux Français de souche, nous, on ne se sent plus Français, puisqu'ils nous traitent différemment !"

Tout comme il est question de double-peines pour certains détenus séjournant dans les prisons françaises (l'exécution de la peine prononcée et, à l'issue, le renvoi dans le pays d'origine), on commence à parler de triple-peines à l'égard des jeunes issus de l'immigration qui cherchent à s'insérer dans le monde professionnel : le patronyme (à consonance étrangère), la couleur de la peau (lorsqu'une photo est exigée), le lieu de résidence (quand l'adresse évoque une banlieue sensible). Ainsi, partout, on observe des ruptures du pacte social français et, conséquemment, un repli communautaire net.

Et le marché de l'emploi étant ce qu'il est en France (délocalisation des entreprises sollicitant de la main d'œuvre non ou peu qualifiée), chômage important (proche de 30 %) dans les banlieues sensibles, la pauvreté s'accroît comme les situations précarisées. Si on ajoute à cela l'augmentation des familles monoparentales, les jeunes livrés à eux mêmes faute d'encadrement de leurs parents qui sont tous deux contraints de travailler pour joindre les deux bouts à la fin du mois, et on a un tableau relativement bien dressé de la situation française.

La France a vécu en novembre les événements qui s'étaient déroulés à Los Angeles en 1990, a confié un Américain interviewé sur le sujet… Il est coutume de dire en effet que ce qui se passe aux Etats-Unis arrive chez nous 10 ans plus tard… Pourtant, dans le dernier numéro du magasine Entreprise & Carrières (n° 790/791), il est fait mention de la charte de la diversité initiée il y a environ un an par Claude Bébéat : cette charte, déjà signée par 250 entreprises françaises a pour objet de lutter contre la discrimination, à l'embauche et au moment des décisions ayant pour but de promouvoir les carrières. L'objectif est de parvenir, à terme, à ce que le personnel des entreprises reflète la multiplicité culturelle qui caractérise désormais la population française. L'idée initiée il y a un an semblait donc venir à point, mais là aussi, tout comme dans le cadre du programme pour la réussite scolaire, on constate que cela arrive un peu tard. Quoiqu'il en soit, ces deux idées, le programme pour la réussite scolaire et la charte de la diversité, méritent notre plus grande attention et des moyens conséquents si l'on ne souhaite pas voir se reproduire dans les banlieues ce qui s'y est passé en novembre 2005.

Le problème des banlieues implique un regard pluridisciplinaire : celui des architectes et urbanistes qui conçoivent et organisent l'espace, celui des psychologues qui étudient les relations que les individus entretiennent avec leur territoire et avec leurs semblables _ psychologie environnementale _. La psychologie clinique, la psychologie sociale et la psychologie du développement peuvent également y trouver leurs champs d'intervention tant le problème est vaste et interpelle plusieurs sources possibles expliquant les dérives constatées. Au delà des questions d'espace et de relations que les individus entretiennent avec ce dernier, il est aussi important de se pencher sur les dynamiques familiales, sur l'impact des nouvelles technologies sur les comportements. Le blog a été cité, le SMS, le téléphone portable également. Tout comme l'influence des games-boys qui tendent à troubler les frontières entre jeu virtuel et réalité. Tous ces aspects méritent un effort de dialogue avec les jeunes et un effort de formation en psychologie auprès de tous ceux qui interviennent auprès des jeunes, comme cela a été suggéré au cours de cette crise.

La balle est donc dans le camp des psy… Mais le jeu ne pourra se faire qu'avec le concours des autres acteurs de la scène socio-politico-économique : les élus, les architectes, les urbanistes, les enseignants, les travailleurs sociaux et les chefs d'entreprises… Le développement durable des territoires en est aussi l'enjeu.

Brice Masgonty, Psychologue consultant

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