Comprendre le jeu socio-économique actuel

12 juin 2007

 

Comme j'ai coutume de l'expliquer depuis quelques temps aux personnes que j'accompagne dans le cadre de ma profession, le monde économique est effectivement semblable à un immense jeu de société, mais avec une complexité bien plus importante que les jeux auxquels peuvent s'adonner nos enfants...

Il comporte déjà différentes catégories de joueurs, à savoir :

Selon la typologie du joueur, le jeu n’est pas vécu de la même façon, cela va de soi…

Pour les personnes tantôt chercheurs d’emploi, tantôt salarié(e)s, le principe du jeu est le suivant :

Chacun et chacune dispose d'un jeu de cartes en main : certaines sont imposées (ce sont celles qui sont actuellement dénoncées comme pouvant induire des discriminations à l'embauche) ; les autres sont choisies, travaillées, et peuvent a priori toujours évoluer.

Avec ce jeu de cartes entre les mains, chacun de nous cherche une solution emploi durable sur le territoire où il évolue. Le territoire, (la surface géographique qu'on accepte de parcourir pour trouver une solution emploi), constitue la surface de jeu sur laquelle on est prêt à se déplacer.

Nous avons donc un jeu de cartes entre les mains, et une surface de jeu... C'est alors que nous devons faire preuve de stratégie pour analyser dans le paysage socio-économique qui est le nôtre quels métiers ont encore un avenir sur le lieu où nous résidons, et quels sont ceux qui sont menacés de disparition, par le jeu des stratégies de délocalisation choisies par les chefs d'entreprise ou par celui de l'automatisation de postes de travail, la machine remplaçant alors l'humain... Et à ce stade, nous nous rapprochons du jeu d'échecs ou de dames chinoises...

Mais plus compliqué que tout le reste : contrairement à ce que nous pouvons expliquer à nos enfants, dans le jeu que nous, adultes, jouons perpétuellement, les règles peuvent être changeantes. Et elles le sont ! à chaque décret de loi adopté à l'échelle du territoire. (Impact du " jeu " mené par les hommes et femmes politiques de notre pays). Nous devons donc sans cesse nous adapter pour continuer de jouer.

Mais si encore il n'y avait que cela ! Il y a pire : habituellement dans un jeu de société, quand un nouveau joueur souhaite intégrer le jeu en question, on l'accepte... sous condition qu'il respecte les règles du jeu adoptées par tous. Or, dans le jeu socio-économique actuel, les joueurs auxquels je fais ici référence ne sont plus les individus en tant que tels, mais les pays dont ils sont les ressortissants. Et qu'est-ce que les dirigeants des pays de l'Europe de l'Ouest ont dit aux pays de l'Est, candidats à l'entrée dans l'Union Européenne ? "Venez, venez, nous acceptons que vous jouiez avec nous avec vos propres règles du jeu..." On n'a pas fait cas des différences qui allaient engendrer des courants d'air catastrophiques entraînant des secteurs entiers de l'économie française vers d'autres territoires où les conditions du jeu sont actuellement pour attractives pour les dirigeants de certaines entreprises... Les politiques qui dirigent notre pays se révèlent dès lors totalement dépassés par la mondialisation qui règle les conditions du jeu économique global. Et nous autres, Français et Françaises, tout comme tout autre ressortissant d’un pays voisin, cherchons néanmoins à pouvoir continuer de jouer pour parvenir à travailler jusqu'au moment où nous aurons acquis les points nécessaires pour notre départ en retraite… Mais nous n'y sommes pas encore ! Donc, le jeu se poursuit toujours. Et nous devons nous adapter sans cesse.

Quels sont les indicateurs à prendre en compte pour ne pas se retrouver momentanément hors jeu ? Ils touchent aux caractéristiques mêmes du jeu économique que les hommes et femmes politiques ont façonné en partie avec leurs partenaires européens. Et aujourd'hui, il est clair que le jeu est marqué par un inégalité notoire, du fait même que la surface du jeu n'est plus limitée aux seules frontières de notre pays, et que les joueurs des pays voisins ne sont pas contraints de s'acquitter des mêmes pressions que nous pour jouer sur leur territoire. Les sphères politiques dirigeantes espèrent que les règles des différents pays de l'union européenne s'harmoniseront avec le temps. Oui, mais quelles conséquences continuera-t-on d'observer d'ici là sur l'emploi, en Europe de l'Ouest ?

Il y a donc des entreprises françaises qui se laissent séduire par ces espaces nouveaux où le coût de la main d'œuvre locale, à compétences égales, est 4 à 5 fois moins chère que la main d'œuvre sur notre territoire national. Comme l'objectif des acteurs de l'économie de marché est de faire toujours plus d'argent, on comprend aisément qu'ils puissent être attirés par des stratégies de délocalisation, même si dans le même temps, cela met sur la paille nombre de nos concitoyens qui ne souhaitaient quant à eux qu'une chose : pouvoir continuer leur activité professionnelle. Quels pouvoirs les politiques ont-ils aujourd'hui pour lutter contre ces délocalisations ? Ils ont cherché à développer des pôles de compétitivité sur les régions françaises pour attirer et conserver sur place des connaissances techniques et industrielles, et ainsi sauvegarder l'emploi de ce secteur dans ces régions. L'intention est certes bonne. Mais ces efforts n'empêcheront pas aux emplois industriels non qualifiés, donc ne demandant pas de compétences techniques particulières, d'être délocalisés vers l'Est (et je ne parle pas de la Chine ou de l'Inde, j'évoque uniquement les pays de l'Europe de l'Est...), quitte à ce que les industries françaises qui les employaient jusqu'ici continuent à maintenir sur le sol français tous les techniciens et techniciens supérieurs œuvrant dans les bureaux d'études ou les départements Recherche et Développement.

Soyons sérieux ! Toutes les personnes qui résident dans notre pays et qui s'orientent vers l'industrie n'ont pas forcément les capacités pour devenir à chaque fois technicien, technicien supérieur ou ingénieur ! Que vont devenir de tous ces opérateurs sur presse ? Leur proposera-t-on une reconversion vers les métiers d'aide à la personne ? Les dirigeants politiques nous ont leurré en nous faisant croire que cela pourrait constituer une solution pour contrecarrer la fuite des emplois industriels de bas niveau de qualification vers l'étranger... Comment peut-on en effet continuer à maintenir ce discours quand on se penche un tant soit peu sur les flux financiers qui régissent l'économie française aujourd’hui ? Jusqu’à preuve du contraire, seule l’économie de marché génère de la richesse. L’Etat (et ses appareils administratifs), tout comme l’économie sociale et solidaire ne peuvent fonctionner qu’à la condition d’une économie de marché forte, puisqu’ils vivent sous la perfusion de "son alimentation". Or,sauf condition sociale contraire vécue par les retraités actuels en France, rares sont ceux qui peuvent s'allouer les services d'une auxiliaire de vie en la rémunérant totalement et en faisant face aux charges sociales qui incombent à tout employeur ! Donc, et à moins que l'on ne m'en fasse la démonstration opposée (ce que je souhaiterais ardemment pour être le cas échéant rassuré), les emplois d'aide à la personne sont bel et bien supportés par le pôle de l'économie sociale et solidaire (notamment par le réseau des ADMR dans les campagnes), et non par celui de l'économie de marché. Comment va-t-on dès lors honorer tous ces salaires nouveaux ?

Comme on le voit, le jeu économique actuel est soumis à la loi des systèmes : si on touche à un élément, cela peut remettre en cause tout le système…

D’où l’analyse stratégique qu’il est important de développer pour toute personne salariée ou cherchant à le devenir… Ceci pour être en mesure de réagir à temps, sans se laisser abuser par des discours politiques qui se gardent bien de dévoiler toute la complexité du système en question, afin de mieux faire passer leurs idées de rénovation ou de changement. Je ne suis pas contre le changement ! Simplement, quand on l’envisage, c’est une marque d’honnêteté que d’en expliquer tous les aspects, et donc toutes les conséquences qui vont accompagner la modification d’un rapport de force entre un élément du système et le reste de ce même système…

On parle aujourd’hui (juin 07, entre les 2 tours des élections législatives) du choix du nouveau gouvernement de mettre en place une TVA sociale qui viendrait se surajouter à la TVA actuelle exigible pour tout produit ou service vendu à un particulier. Le Premier Ministre, nouvellement nommé, explique ce choix par la nécessité de faire face aux dépenses de santé effectuées par les citoyens de notre pays et ainsi limiter le déficit de la Sécurité Sociale… Le but recherché par cette proposition est également de baisser les charges qui pèsent sur les entreprises, ceci pour éviter à ce que ces dernières se laissent tenter par une option de délocalisation.

Certes, on va peut-être freiner les délocalisations auxquelles certains dirigeants pouvaient le cas échéant penser, mais quel impact ce choix politique va-t-il avoir sur la consommation des ménages ? Consommation que l’on souhaite par ailleurs relancer en permettant à chacun de travailler plus pour gagner plus… Chacun de nous va peut-être travailler plus pour gagner plus. Mais si à l’achat d’un produit vient se surajouter une TVA sociale à la TVA actuelle, il n’est pas dit que l’on puisse consommer plus !…

Expliquer toute la complexité de ce système en montrant comment un changement qui affecte un élément peut avoir des répercussions multiples (et non limitées) sur les autres éléments qui composent le système, voilà ce que j’appelle pratiquer la transparence et manifester une marque d’honnêteté à l’égard des administrés que nous sommes ! ! ! Comme quoi les hommes et les femmes politiques qui sont une autre catégorie de joueurs ont encore bien des choses à apprendre pour devenir vraiment crédibles dans les propositions qu’ils peuvent être amenés à formuler. Rien n’est simple, j’en conviens… Néanmoins, et plutôt que d’exceller en démagogie, ils devraient renforcer leurs qualités de pédagogue, pour devenir plus respectables encore…

 

Brice Masgonty

 

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