28 juillet 1488 Saint-Aubin-du-Cormier

La régente et ses conseillers ont été consternés par la volte-face de Rieux, mais il sont bien décidés à ne pas lâcher prise et à en finir une fois pour toutes avec la Bretagne.

Une deuxième invasion s'organise avec des moyens puissants, minutieusement préparée, des troupes nombreuses dont 5600 mercenaires suisses, excellents guerriers et une redoutable artillerie. Surtout, tirant la leçon des précédents échecs, les Français assurent désormais l'unité du commandement en la personne d'un jeune général de 27 ans Louis de La Trémoille (photo), qui joint à des qualités proprement militaires, la prudence, la circonspection et aussi qualité encore plus rare, la force de caractère.

II saura résister aux injonctions parfois intempestives de la Cour. Refusant de s'avancer inconsidérément dans le centre de la Bretagne, fut-ce pour porter assistance au vicomte de Rohan, qui est resté dans le camp de la trahison et qui se trouve en mauvaise posture. II comprend que, pour assurer ses arrières et priver la Bretagne du secours éventuel de ses alliés, il importe de s'emparer systématiquement des places frontières, qui sont ses clefs, et en premier lieu de Fougères. L'armée française se met en marche le 17 juin 1488. Cependant face à cette nouvelle invasion, le duc François II mobilise ses troupes. II fait appel à l'arrière-ban, aux francs archers, aux bons-corps, auxquels vont se joindre les quelques contingents alliés enfin arrivés : lansquenets allemands ou flamands de Maximilien, archers anglais de Lord Scales, Gascons, Espagnols, Basques d'Alain d'Albret. L'armée bretonne - un peu moins de 12000 hommes -se rassemble à Rennes au début de juillet dans de mauvaises conditions. Le duc, trop affaibli par une décrépitude précoce, est incapable d'en assurer le commandement qui se trouve alors divisé. Alain d'Albret et Louis d'Orléans en particulier, tous deux candidats à la main de la princesse de Bretagne, Anne, héritière du duché, se détestent et ne cherchent qu'à se nuire réciproquement. Les troupes bretonnes murmurent contre la présence des princes français qu'elles ont tendance à considérer comme les membres d'une "cinquième colonne", prêts à trahir à tout instant.

Les conceptions stratégiques des différents chefs divergent profondément. On perd plusieurs jours à discuter. Alors que les jeunes capitaines, et le duc d'Orléans en particulier, sont parti sans d'un engagement général avec les Français pour délivrer Fougères assiégé, le maréchal de Rieux préférerait harceler l'ennemi, craignant de tout perdre en une seule bataille. D'Argentré après avoir rendu compte de cette délibération, ajoute avec sagesse que "le conseil (celui du maréchal de Rieux) était apparemment le plus seur, les autres estoient très jeunes seigneurs excepter le comte de Dunoy, qui avait feu en teste, et si grands qu'ils ne tenoient nulle croyance l'un de l'autre; vouloit chacun en estre creu. Quand au duc il n'avait plus d'entendement pour y prendre discrétion et choisir conseil... celà tint en quelques jours... et de fait le conseil des jeunes résolut pour le pire avis ; il fut conclu qu'on marcheroit, et que si les français faisaient teste, qu'on les combattroit" (Bertrand d'Argentré "Histoire de Bretagne"). On décide donc finalement d'aller faire lever le siège de Fougères.

Le 26 juillet 1488 les Bretons sont cantonnés à Andouillé quand on apprend que cette ville, puissamment fortifiée, et défendue par une forte garnison de 2 à 3000 hommes, avecà sa tête un vaillant capitaine, Jean de Romillé, n'a pu tenir devant les ravages de l'artillerie française et s'est rendue après 8 jours de siège. La stupeur passée, on décide alors, cette fois à l'unanimité, d'aller prendre d'assaut la forteresse de Saint-Aubin-du-Cormier, tenue désormais par les Français. Le jour même les Bretons et leurs alliés se dirigent vers Vieux-Vy-sur-Couësnon où ils campent sur le coteau d'Orange.

On a fait, au siècle dernier, sur l'emplacement de ce camp d'Orange une découverte bien émouvante, celle d'un éperon de chevalier avec une inscription en écriture allemande du XVe siècle : "Vergis mi nitch" (vergiss mich nicht) (Ogée "Dictionnaire de Bretagne"), "Ne m'oublie pas". Cet éperon devait sans doute appartenir à un des auxiliaires allemands de l'armée bretonne."A peine les Bretons sont-ils installés, qu'ils apprennent que les Français, instruits eux-mêmes de leurs projets, s'avançaient de leur côté sur Saint-Aubin" (Le Bouteiller "Note sur l'histoire de la ville et du pays de Fougères").

Maréchal de RieuxLe Maréchal de Rieux (Dom Lobineau, coll. privée)

"Là furent avertiz, que sans nulle faute ils seraient rencontrez par ceulx de l'armée de france"(Alain Bouchard "Grande Cronique de Bretaigne").

Cette nouvelle fut la cause d'un nouveau désordre, des bruits s'étaient une fois de plus répandus que les deux princes français avaient vendu les Bretons au roi de France "et se vouloient les gens de guerre desbander entrant en défiance d'estre trahis, et si l'ennemi eust esté plus loing et qu'ils n'eussent pas eu crainte d'estre chargés ayant le dos tourné, il estoit apparent qu'ils se fussenlt retirez " (La Borderie.T.4).

Pour éviter cette débandade et donner une preuve visible de leur loyauté, le duc d'Orléans et le prince d'Orange acceptèrent de combattre à pied dans le rang des fantassins bretons et allemands,détruisant ainsi tout soupçon, "mais s'excluant de tout commandement". Le 27 était un dimanche. Chacun a le sentiment qu'on se prépare à un engagement décisif avec les Français, la plupart des soldats bretons et leurs chefs se confessent et communient, préparant leur âme avant la bataille qui sera peut être pour eux la dernière.

L'armée bretonne part d'Orange le lundi 28 au matin, se dirigeant vers Saint-Aubin-du-Cormier, jusqu'à Saint-Ouen-des-Alleux par la route de Fougères puis bifurquant au sud par le vieux chemin de Saint-Marc. Elle va s'établir vraisemblablement sur la côte 121 en la commune de Mézières-sur-Couësnon, à 2 km 1 /2 de Saint-Aubin, sur le bord est de la route de Sens-de-Bretagne, face à une vaste lande qui porte encore aujourd'hui le nom de "Lande de la Rencontre", bordée à l'ouest par la forêt de Haute Sève, à l'est par le bois d'Usel, au sud par le ruisseau de l'étang d'Ouée, au nord par les coteaux formant la ligne du Sillon de Bretagne. "C'était", nous fait remarquer La Borderie, "une position admirable et unique pour une grande bataille ". A droite des chênes séculaires de la forêt de Haute Sève, à gauche les taillis du bois d'Usel, devant une vaste plaine légèrement vallonnée et coupée de quelques roches granitiques émergeant du sol. C'est dans ce cadre de verdure, par une chaude soirée de la fin de juillet, au milieu de ce paysage d'un caractère si breton (La Borderie T.4) que devait se dérouler le premier acte d'un drame qui allait aboutir, par une série de complots du destin, à la fin de l'indépendance bretonne. "Les courts ajoncs et la bruyère rose des landes allaient boire à flots le sang breton " (La Borderie T.4).

Cependant les troupes prennent leur formation de combat. A gauche l'avant-garde commandée par le maréchal de Rieux, formée de 400 lances soient 4 compagnies, l'élite de l'armée bretonne, avec en outre les 300 archers anglais du comte de Scales, soldats réputés.

Pour faire croire à l'ennemi que ce secours était plus important, le maréchal de Rieux avait eu l'idée insolite de faire revêtir à 1700 archers bretons des hocquetons (c'est-à-dire des vestes de combat) à croix rouges "et par ce moyen semblait qu'il avait 2000 anglais ". En tout 4400 hommes.

Le corps de bataille ou "la bataille" formé surtout de fantassins et flanqué de cavaliers aux ordres d'Alain d'Albret, le plus hétéroclite, comptait 1000 Basques et Espagnols "prêtés" par Ferdinand le Catholique avec pour capitaine Mosen Gralla, 2500 Gascons que d'Albret avait tiré de ses propres domaines, 800 lansquenets allemands et flamands envoyés par Maximilien, auxquels s'ajoutaient 1000 francs archers bretons dont le commandement avait été finalement confié au prince d'Orange, soit un total d'un peu plus de 5000 hommes.

"Cet ordre ", nous dit d'Argentré, "fut tenu le dimanche vingt-septième de juillet; mais l'ennemy ne vint point à ce jour là. Le lundi vingt-huitième en suivant, l'ordre fut tenu de même, et se plantèrent les Bretons sur le grand chemin de l'ennemy, ayant un petit bois taillis à costé, situé entre Saint-Aubin et le bourg d'Orange " (Bertrand d'Argentré "Histoire de Bretagne").

Après la prise de Fougères, La Trémoille pensait marcher sur Dinan, mais ayant appris que les Bretons se dirigeaient vers Saint-Aubin, il s'était résolu à modifier son propre ordre de marche pour protéger la place, décidé à attaquer les Bretons qu'il savait affaiblis par les divisions entre les différents capitaines.

"L'on nous a escript de plusieurs lieux que les bretons ne peuvent faire assemblée de gens et qu'ilz sont en grant division et très mal prez d'assièger ne de combattre " (Correspondance de Charles VIII avec La Trémoille).

L'armée française prit probablement la direction de Javené puis bifurqua à l'ouest par l'ancien chemin Chasles, par Billé, Vendel jusqu'à Saint-Jean-sur-Couësnon, et, à partir de là, par des chemins de traverse et même à travers champs, ce qui explique le désordre relatif de leurs troupes quand ils arrivèrent à Saint-Aubin : "Fessi de via, proeda onosti, gregatim... diviso agmine, sanctum Albinum petentes" (fatigués de la route, chargés de buton... ils allaient par petits groupes, en troupes éparses, cherchant à gagner Saint-Aubin) (Barthélémy de Loche, historien latin de Louis XII).

A Saint-Aubin les Français sont informés que l'armée bretonne est proche. Bertrand d'Argentré parle d'une escarmouche qui dura bien deux heures entre les "coureurs" (c'est-à-dire les éclaireurs) des deux armées qui s'étaient rencontrés au moment où, de part et d'autre, "ils exploraient les abords d'un petit estang

pour y asseoir leur campement", probablement l'étang de la Roussière, à deux kilomètres au nord-ouest de la Lande de la Rencontre . La Trémoille décide de marcher contre elle immédiatement et fait prendre à ses troupes le chemin de Saint-Marc qui les conduit, à travers le bois d'Usel et de la Chaine, droit au village de Moronval: débouchant sur la lande, ils aperçoivent brusquement à 800 mètres à peine sur leur droite sur le versant d'un coteau, l'armée des Bretons "qui a (déjà) estoit en bataille et en moult bel ordre ".

Les Français ne s'attendaient pas à rencontrer l'ennemi aussi vite. "Or ne pensoient-ils pas que l'armée de Bretagne fustsi près et venoient à la file ", dit d'Argentré, dont le témoignage est d'autant plus précieux qu'il a sans doute connu des survivants de la bataille, et surtout a utilisé une relation contemporaine, aujourd'hui perdue, qui avait été dressée sous les yeux de la duchesse Anne, en octobre 1488. (La Borderie T.4).

Cette affirmation se trouve d'ailleurs confirmée par le nom même qui est resté au théâtre de ce combat et qui s'est maintenu jusqu'à nos jours ; "Lande de la Rencontre", ce qui signifiait en ancien français un engagement inopiné entre deux armées, le mot "bataille" étant utilisé seulement quand ces deux armées offraient et acceptaient réciproquement le combat.

Tous les historiens anciens s'accordent à remarquer par ailleurs que, si les Bretons avaient alors rapidement attaqué, ils auraient remporté la victoire sur une armée qui n'était pas encore en ordre de bataille. Alain Bouchard cite un témoin oculaire, le sire de Montfaucon, qui faisait partie de l'avant-garde de l'armée royale avec une dizaine ou une douzaine d'hommes : "Elui ay ouï dire depuis plusieurs foys, que si les Bretons en ordre qu'ils tenoient eussent marché en avant, ils eussent deffait facilement l'armée du roy, et du moins l'eussent mise en fuite"; ce que confirme la relation latine inspirée par les souvenirs du duc d'Orléans ou par ceux de Dunoy.

Selon Bertrand d'Argentré "le maréchal de Rieux voulait faire marcher; autant en disait le capitaine Montfort (un des auxiliaires anglais); mais les autres ne s'y voulurent pas accorder. Le comte de Dunoy et le duc d'Orléans estaient toujours d'une (même) opinion. Tandis qu'ils le firent long (qu'ils perdaient du temps), l'ennemy eust le loisir de se recueillir, mettre en bataille, et faire advancer l'artillerie ".

L'inaction des Bretons va en effet permettre à La Trémoille de déployer complètement ses troupes. Il place son avant-garde à droite, sous les ordres d'Adrien de l'Hospital, "vieil capitaine françois", confie l'arrière-garde au sire de Baudricourt gouverneur de Bourgogne, et prend lui-même la direction du centre avec pour lieutenant un condottière napolitain au service de la France, Jacobo Galiota, remarquable tacticien.

Il dispose son artillerie au centre, sous les ordres du sire de Brissac et prend le temps de faire creuser un fossé pour la protéger : une artillerie très puissante, très supérieure à ce que les Bretons ont pu aligner de l'autre côté.

Les Français ont également la supériorité du nombre : 15 000 hommes dont des compagnies d'ordonnances royales bien entraînées et disciplinées et 5 à 6000 mercenaires suisses, splendides combattants, "les plus beaux hommes qu'il soit au monde", selon l'expression de Charles VIII, face à une armée bretonne composée pour une forte part de milices populaires, courageuses et prêtes à verser leur sang, mais forcément moins au fait de l'art de la guerre que ces soldats de métier.

Les Français ont surtout l'unité de commandement qui vient encore, en ce moment crucial de faire défaut aux Bretons.

LA BATAILLE