Réaction de Gaël Roblin à un article de Courant Alternatif concernant la lutte armée en Bretagne

 

13 juin 2000 (reçu à la BP de l'OCL le 6 juillet)

J'ai lu l'article de Courant Alternatif n°100 de juin dernier sur la Bretagne. Je souhaiterais réagir. Si c'est possible, je vous demande de bien vouloir publier ma contribution dans la rubrique Point de vue.

Je connais depuis longtemps les positions de l'OCL sur les luttes de libération nationale (LLN). Elles ont le mérite de trancher par leur antidogmatisme. Toutefois je souhaite porter un certain nombre de faits à la connaissance des lecteurs de C.A.

Je partage tout à fait votre analyse sur le rassemblement de Rennes (une semaine après l'attentat de Quevert N.d.c.), ceux qui y ont appelé doivent s'en mordre les doigts tant il était clair que c'était l'affirmation bretonne qui était en ligne de mire, et à vrai dire son expression la plus antagonique : la gauche indépendantiste (Emgann).

Les participants de la CJ de Bégard affirment qu'Emgann ne pratique qu'un anticapitalisme qualifié de timide. Soit, il est vrai que les militants de l'OCL sont connus depuis longtemps pour toujours exiger plus de radicalité de classe dans les luttes où ils sont présents. C'est tout à leur honneur, mais je trouve particulièrement contradictoire que les mêmes personnes critiquent la surenchère radicaliste de certains indépendantistes.

L'OCL a donc depuis longtemps une position de soutien critique aux luttes de libération nationale. Elle entend soutenir dans le cadre de ces luttes les tendances les plus anticapitalistes. Comment expliquer alors le décalage flagrant entre la pratique et la théorie de l'OCL ? Les militants de l'OCL ont depuis des années un regard de sociologues condescendants sur les luttes de libération nationale, particulièrement sur la question nationale bretonne. Ils (ELLES) considèrent en gros que la conscience nationale bretonne n'est pas assez développée pour être digne d'intérêt. Ainsi il y a quelques années des militants de l' OCL Bretagne ont animé avec d'autres le collectif Fulor ; ils y discouraient sur les concepts de nation et de lutte de libération, et schématiquement je le concède, défilaient le lendemain en rang d'oignons derrière des banderoles type "Français-Immigrés Solidarité", et acceptaient ainsi la francisation de la vie politique to,ut en essayant de faire vivre un bloc radical libertaire se positionnant (souvent à juste titre) en contre de la gauche de la gauche. 

Dans sa brochure "Être révolutionnaire en 1994", l' OCL affirme vouloir privilégier les pratiques identitaires (dans le cadre des LLN) impliquant le fait de les acquérir plutôt que d'en être héritiers (en outre l'apprentissage de la langue). Depuis c'est bien simple, je n'ai jamais vu de tract bilingue de l' OCL (même lors de la marche pour l'indépendance). Plus près de nous, faire accepter aux militantEs de1'OCL une banderole bilingue "français-breton" où les deux langues seraient à égalité, a été impossible lors de la manif anti-marée noire du 15/02/2000 à Naoned, notre langue a eu droit à un sous-titre.

Au-delà de ces faits, je m'attendais à plus de finesse dans l'analyse de la CJ de Bégard (publiée dans le CA n°100). Ce qui m'a conduit là où je suis, c'est bien sûr mon engagement en tant qu'indépendantiste comme pour les autres prisonniers politiques bretons, mais également mon attachement à la lutte des classes, Cela apparaît clairement dans les titres de journaux comme le Figaro ou Valeurs Actuelles ("les amis de Gaël Le Rouge") connus pour être de fidèles suppôts du pouvoir bourgeois, Sur le front antirépressif, je le sais, les militantEs de l’OCL sont souvent au premier rang, Je crois même savoir qu' ils-elles participent au comité de soutien de Nantes (ainsi qu'à Guingamp) qui s'est monté après mon arrestation. Mais alors pourquoi ne pas avoir parlé des incarcérations et des interpellations ayant eu lieu depuis 98 en Bretagne dans CA ? Depuis septembre 99, prés de 60 personnes ont été arrêtées, je n'ai pas lu une seule ligne dans CA à ce sujet. De plus l'auteur ou les auteurs de l'article auquel je me réfère, parle ou évoque une seule manif de soutien aux prisonniers politiques ayant rassemblé 300 personnes en décembre à Lorient. Depuis une autre manif le 11 mars a rassemblé entre 600 et 800 personnes à Rennes. Entre temps il y a eu plusieurs rassemblements à Karaez, Fougères, Lorient, Guingamp, Nantes... Des diffusions de tracts massives, des réunions publiques, des collages d'affiches, des repas, des happenings (Rennes, Guingamp. ..) à l'appel de la Coordination Anti-répressive de Bretagne, structure large ouverte à tous où se côtoient militants indépendantistes, libertaires, marxistes léninistes, syndicalistes, amis et familles des prisonniers. Il me semble avoir croisé dans cette structure et ses initiatives des militants de l'OCL.

Certes j'en suis conscient les chiffres évoqués pour ces actions ne sont pas assez importants pour parler de soutien massif aux prisonniers ni de rapport de force avec l'état mais les passer sous silence dans une revue révolutionnaire, c'est faire de la... désinformation par omission. Ces chiffres comparés à d'autres dans C.A. me paraissent honorables et sous-entendent quand - même clairement que malgré la répression et la criminalisation, un certain nombre de personnes en Bretagne soutiennent les prisonniers politiques.

Le drame de Quévert a mis en évidence les faiblesses idéologiques d'Emgann, il lui appartient de faire son autocritique. Quand à l'O.C.L. et à d'autres, il leur appartient de définitivement choisir entre le fait d'être spectateur critique ou acteur de la lutte de libération nationale en Bretagne.

Pour ma part je trouve normal d'appliquer ce que d'autres ont fait avant moi dans d'autres pays, en tant que communiste à savoir : avoir des responsabilités au sein du mouvement de libération nationale du peuple breton. Il n'y a pas d'autre voie pour les communistes, ...les vrais.

Rien ne me détournera de la voie indépendantiste, les traîtres se rendent, pas les communistes.

 

Gaël Roblin, prisonnier politique breton PS : Bon, je vous assaisonne un peu beaucoup, en tout cas merci pour le canard et tout le reste (j' apprécie beaucoup tout le reste). Amicalement.

 

 

Réponse: Ce courrier reçu avec un mois de retard n'a pu être publié dans le numéro d'été de CA. Ce courrier ne répond pas à notre avis à l’article paru dans Courant Alternatif de juin à propos de la lutte armée en Bretagne, des rapports de pouvoir entre mouvement social et groupes armés, de la question de l'adéquation entre les modes de luttes et le projet de société. Néanmoins il soulève des débats sur l'intervention politique et la situation en Bretagne, débats qui sont malheureusement difficiles à instaurer en Bretagne comme ailleurs." Un article de fond paraîtra dans Courant Alternatif le mois prochain.

 

OCL : organisation communiste libertaire

CA : Courant Alternatif

 

 

Courant Alternatif n°102 - Août 2000