Cher cousin Oussamha.


Nous en avions déjà longuement discuté lors de notre dernière correspondance : il vaut mieux naître à Dallas fils d’un riche pétrolier texan qu’à Tora Bora fils d’un ouvrier agricole afghan. Pas de bol, tu es né prématuré dans une vallée d’altitude qui est déjà géographiquement un cul de sac, au fin fond d’un pays paumé à peine dessiné sur les cartes. Mon pauvre Oussamha, tu étais là-haut, tranquille, oublié du reste du monde, crevant de faim et de froid dans ta misère moyenâgeuse, loin de toute civilisation. Ton horizon se bornait à quelques chèvres faméliques (bonjour la libido), une cahute en boue séchée, un climat de merde, une fiancée masquée dont tu n’as jamais vu le moindre bout de peau (bonjour la libido) et trois plans de pavot à usage personnel, pour oublier tout ce qui précède. Tu ne t’en es jamais plaint, personne ne t’a jamais donné la moindre référence pour commencer une comparaison avec le reste du monde. Mais voilà, un vague homonyme à toi, un gros cake plein de fric (le fric des Américains, d’ailleurs, c’est assez cocasse) s’est mis en tête de gaver le monde entier avec ses blagues de potache d’un goût douteux. La plaisanterie a fait long feu (Manhattan en fume encore) et ces pauvres américains n’ont rien trouvé de plus futé que de regarder dans les pages jaunes de leur annuaire mondial à la rubrique « musulman borné » pour tenter de retrouver le barbu taquin. Les Américains sont de grands enfants, encore très naïfs. Ils étaient déjà persuadés que leurs systèmes d’écoute étaient infaillibles, certains que le monde entier ne parlait que l’Américain, surtout les terroristes en devenir. Ils ont demandé à leur contact pakistanais, un général généreux, grand démocrate devant l’éternel, de leur prêter son bottin des pays limitrophes, imprimés dans des dialectes au noms imprononçables. Pour faire bonne figure, le copain pakistanais a exhibé une vieille fiche de recensement qu’il a dressé haut en beuglant :
- M’sieur Bush, m’sieur Bush ? Tiendez ! Je vous l’ai retrouvé, votre Benladen !
- Vous êtes certain ? L’orthographe n’est pas exactement le même…
- Haaaa, M’sieur Bush !. S’il fallait en plus faire gaffe à l’orthographe, avec tous ces ploucs de haute montagne…
- Si vous le dites ! Ride on, boys… à l’assault!
- M’sieur Bush, m’sieur Bush ! J’ai gagné des millions ?
- Faut voir…
- Enculé de yankee !
Je ne connais pas la suite de ce dialogue mémorable. En attendant, mon pauvre Oussamha, tu viens de te prendre une bombe de 7 tonnes sur la gueule. Daisy cutter, c’est poétique. Elle n’était sensée qu’effeuiller les marguerites de ton potager, mais nos amis américains se sont un peu loupés sur les doses. Tes chèvres en ont eu une crise d’aérophagie assassine. Ton cabanon à la montagne n’est plus qu’un lointain souvenir sur un calendrier des postes de l’Ouzbékistan et les bourkas de tes cousines leur servent de linceul. Et alors que le farceur Ben Laden se tape des gonzesses et du champagne depuis trois mois dans un palace feutré à Londres, m’sieur Bush n’a pas encore réalisé qu’un cinglé capable de flinguer deux immeubles à coup de Boeing peut aussi aller s’acheter un costume trois pièces cravate et un rasoir électrique.
Cher cousin Oussamha, n’alimente aucune parano. Cette opération militaire n’avait rien de personnel. Les grosses puissances industrielles ont régulièrement besoin d’évacuer les stocks de matériel militaire. La bourse se porte bien, merci. Et tout le monde t’aura oublié dans moins d’un an. Tu pourras remonter quelques murets de pierres sèches et tenter de trouver quelques gros éclats de ces putains de bombes géantes qui ont rasé ta montagne, il parait que la tôle est de très bonne qualité pour se bricoler un toit.
Cher cousin Oussamha, je t’embrasse. Bon courage. Et bonjour à ton beau-frère, le mollah Omar. En espérant que nos amis américains se seront aperçu à temps qu’il y a trois pages pleines de mollah Omar dans le bottin.


Philippe Carrese
novembre 2001