Le 4 septembre 97, un conseiller régional catalogué plutôt du coté de la droite extrême, est retrouvé dans la garrigue, entre Carry le rouet et Ensuès, le corps criblé de cinq balles. Le 5 septembre 97, la police conclue à un suicide. Le record de René Lucet était battu. Ce fait divers pittoresque et coloré m’a alors inspiré cette petite nouvelle récréative. Mais attention, comme d’habitude, toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels est fortuite… Tout ce que vous allez lire là est une pure fiction.


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Les chroniques marseillaises de Gaby, le gabian du Garlaban.
Maladroit mais obstiné.
- Mon vier!
Pas de doute, ce pauvre type se tenant la main en couinant était bien de chez nous.
- Con de moi…
J’ai même trouvé qu’il en faisait un peu trop dans le registre vulgaire. Mais mettez-vous à sa place. Se tirer une balle dans la main droite en examinant un revolver chargé, c’est pas de chance. C’est surtout très maladroit.
Le flingue est tombé et a rebondi sous sa bagnole. En plus. L’homme s’est allongé à même la caillasse aiguisée, se déchirant le dos sur les ronces de ce plateau désertique. Il s’est presque coincé le thorax, à tenter de rattraper à l’aide de sa main valide l’arme perdue sous le pot d’échappement. Ma cousine Simone, la mouette de la Redonne, l’aurait sûrement traité de “mains de pati”. Un effort douloureux lui a permis de récupérer l’objet.
- Haaa, con de moi…
“Mains de pati” a juré une fois de plus, constatant amèrement l’état tragique de son costume beige sur mesure de chez Reboul, maculé d’huile de vidange. Il s’est redressé péniblement, sa main droite sanguinolente toujours en l’air. Appuyé à sa voiture, il a longuement scruté l’arme en la tenant de la main gauche. Puis il a fermé les yeux, posé le canon sur sa poitrine, cherché la gâchette et pas trouvé la gâchette. Il a rouvert un oeil, pour tenter un geste plus précis. En positionnant son pouce sous la garde du petit .38 spécial, le canon a malencontreusement glissé. Le coup lui a arraché le haut de l’épaule. Le maladroit a basculé sur le capot encore chaud de sa berline qui s’en est tordu sous le choc.
C’était un vrai droitier, pas de doute. La déflagration aurait du faire s’enfuir tous les volatiles alentour… Pas du tout. Philémon, le pigeon de Notre Dame du Mont m’a rejoint à ce moment là.
- C’est quoi, ce bronx?
- Un bipède, très maladroit mais assez obstiné.
Le bipède, debout une fois de plus, livide, l’épaule droite en charpie, s’est remis à chercher frénétiquement son pistolet égaré dans la garrigue. Aussitôt vu, un stupide réflexe lui a fait envoyer la main droite, il a hurlé de douleur.
- Haaaaa… Mon vier!
“Mains de pati” n’avait pas un vocabulaire très étendu. C’est avec la main gauche qu’il a finalement repris son Smith&Wesson. Il a fait quatre pas pour s’éloigner de sa bagnole. Quatre. Le flingue lui a glissé de la main au cinquième. Forcément: le sang, ça pègue. La troisième déflagration a fait vibrer l’air et courbé la tête à Philémon.
- A force de tirer n’importe comment, il va finir par provoquer un accident, ce pébron!
- Ho, pénible! Il a pas tiré en l’air! Il s’est explosé la cuisse.
L’homme était écroulé, la tête la première dans un buisson de romarin. Sa jambe gauche tremblait. C’était incontrôlé. La balle perdue avait certainement atteint un nerf dans sa cuisse. Philémon est resté philosophe.
- Le tir de précision avec des armes à feu, je connais bien. J’ai un moulon de cousins qui y sont restés, dans des parcours de chasse. Mais la première balle était la bonne, plus rarement la deuxième. J’ai jamais vu une enclume pareille.
- Son affaire s’est mal embarquée, ça arrive.
- Il aurait dû arrêter tout de suite. Ou essayer de se pendre, ça aurait été plus efficace. Il donnerait presque envie d’aller l’aider à se finir.
- Regarde, Philémon, il va peut-être y arriver tout seul.
Le bipède avait réussi à se dégager des ronces et à rouler au milieu du petit chemin en terre battue. Appuyé sur son coude, gémissant et en sueur, il tenait fermement le petit revolver dans sa main valide.
- Les barbituriques! Quand on fait un blocage avec les armes à feu, y’a que les barbituriques!
J’ai fait taire Philémon.
- Regarde, tronche de cake, il va y arriver!
“Mains de pati” avait réussi, en se tordant le poignet, à poser enfin le canon sur la région du coeur. On l’a entendu clairement crier:
- Vous l’aurez voulu, bande d’enc…
La quatrième déflagration a stoppé net le bipède dans son élan revendicatif. La puissance de l’impact l’a cloué au sol. Le flingue a voltigé et s’est perdu sous un vieil amandier calciné. Une fois estompée la réverbération du tir sur les aspérités de calcaire blanc alentour, le silence est revenu. Philémon a attaqué un fou-rire.
- Je le crois pas. Regarde, il s’est encore loupé.
Blanc comme un linge, “mains de pati” était à nouveau assis sur le chemin. Le dos à angle droit, il contemplait le trou béant dans son ventre, incrédule.
- Pour un suicide laborieux…
- Tu l’as dis, Gaby!
Le bruit du moteur a fait fuir Philémon. Je suis resté pour voir comment tout ça allait finir. La grosse BMW noire s’est arrêtée au milieu du chemin. Depuis le début, je me demandais quand les occupants de cette grosse berline de cake allaient enfin intervenir. Garés deux cent mètres plus loin, ils attendaient sans broncher, tranquilles. Deux grands bipèdes en costumes sombres sont sortis de la bagnole. Le premier, adossé à la carrosserie, s’est allumé une gitane. Le second est allé récupérer le petit .38 sous l’amandier, est revenu tranquillement et s’est accroupi en face de “mains de pati”. Leurs regards se sont croisés. Le nouvel arrivant a eu une expression désolée, presque agacée. La même expression que Philémon le pigeon avant de s’envoler. Et l’homme a eu la même réflexion:
- Pauvre tache!
“Mains de pati” assis à l’équerre, suant, a essayé de lui répondre “Mon vier!” mais aucun son n’est sorti. L’homme accroupi lui a rentré le canon dans la bouche et a tiré. Puis il a laissé le revolver à proximité du corps et a grimpé tranquillement sur le fauteuil en cuir de la place du mort. La grosse BMW est repartie rapidement.
Dommage qu’il ait été aussi maladroit. S’il s’était achevé avec sa quatrième balle, “mains de pati” aurait pu entrer au livre Guiness des records, à la rubrique suicide.
La prochaine fois, peut-être.


Philippe Carrese Octobre 97