RACOLAGE ACTIF
La fille est étendue sur son fauteuil Ikéa branlant. Ses jambes
sont écartées, simplement censurées dune culotte
aussi sexy que les slips kangourous de mon oncle Zè. Un oeil rivé
sur Star Académy, lautre sur les déclarations télévisuelles
rassurantes de notre minestrone de lintérieur, elle froisse dune
main légère la photo dun jeune cake qui la sans doute
emmené chez Makdo la veille au soir en la persuadant de la qualité
irréprochable du caoutchouc cuisiné dans des gamelles normées
européennes, seul gage efficient de sécurité alimentaire.
Elle se la joue allumeuse, se dit quelle a bien fait dinvestir dans
des dessous aussi tartignoles puisquà priori (un à priori
de grand communicant) ce genre de tenue doit faire tomber à ses pieds
tous les beaux géniteurs mâles en âge de procréer.
La légende précise Telle que vous êtes, le publicitaire
na pas osé ajouter une vraie cagole.
La même, mais en rouge, toujours en soutif et calbard, se demande pourquoi
elle a viré cette brêle de Kevin avant quil ne finisse de
lui monter son armoire de chez Fly. Un amant qui sent le pâté et
qui bouffe du fromage à lail au petit déjeuner, cest
pas terrible, mais sil est bricoleur, cest quand même un gage
de qualité de vie. Dautant que ce pauvre Kevin était le
fils du publicitaire qui a imaginé la campagne. Qui veut la fin
Elle en a pris les moyens. Telle que vous êtes vraiment, ils
ont effacé vraiment emmerdée avec votre robe sans placard
pour la ranger.
Le pauvre type est emboucané avec sa gerbe de chrysanthèmes et
de roses tricolores. Il sest mis tout propre, costume sombre, tronche
de rigueur. Deux braves gars emmasqués lui filent un coup de main pour
pas quil se brûle sur le réchaud à gaz installé
au milieu du carrefour, une déco surannée pour égayer un
peu la tombe de ce pauvre mastre récupéré au hasard dun
champ de bataille du siècle dernier. Après son geste symbolique
(important, le geste symbolique) il gamberge, un oeil braqué vers lobélisque,
lautre vers le cabaret du Lido, plus proche. Il se dit quavec son
manque de chance, lannée prochaine, sur les soixante-huit survivants
du conflit commémoré, il nen restera que deux ou trois encore
sous perfusion et quil sera obligé de trouver autre chose pour
faire vibrer la fibre patriotique de ses électeurs. Pas de bol, une caméra
trouve le gros plan. Vite, un peu de compassion partagée, cest
excellent pour les sondages.
Sarkin et Rafaro font les pitres. Ils sourient aux photographes, se tutoient,
se passent la main dans le dos. Ils montrent leur franche détermination
à régler dun coup de torchon sécuritaire tous les
problèmes existentiels de cette France tellement basse quils ont
faillit ne pas la voir. Ça, cest lâge. Quand on devient
vieux, on y voit de moins en moins clair. Pour y voir aussi mal, cest
quils sont très très vieux. Les deux pathétiques
bouffons plastronnent quand même. Ils racolent large. Leur survie politique
est à ce prix.
Elle a pas dix huit ans. Elle bromège toutes les nuits sur les trottoirs
du 8eme arrondissement. Elle écarte les jambes pour nourrir son gamin
de neuf mois, ses vieux parents restés plantés à Tirana
et les passeurs qui ont hypothéqué son fragile corps de femme
albanaise pour les vingt ans à venir.
Et maintenant, petit jeu pour conclure: qui va aller en taule pour racolage?
Le publicitaire, le top model, les politiques, le président ou la gamine
qui se gèle de trouille sur son trottoir?
Philippe Carrese, pour Metro. Novembre 2002