La Dépression Nerveuse

 

 

I

C'est à quinze ans que çà a commencé… l'ennui s'est installé dans tout ce que j'ai fait, moi qui étais d'habitude bon élève, je redoublais cette année là, à cause entre autres du divorce de mes parents, à cause d'une prof principale qui ne pouvait pas me sentir, cette année-là, l'école m'ennuyait étrangement : Tout ces cours que je revoyais étaient plus que barbants... Le sacro-saint programme et ses notions que l'on doit assimiler sous peine d'être un incapable, çà me gonflait … C'était pas non plus à la maison que j'allais me distraire... fils unique... ma mère toujours parti à droite, à gauche... à faire sa vie… Alors… alors j'avais la télé, et quelle distraction que la télé : La baby-sitter pour ados… celle que tu allumes pour faire du bruit… en espérant trouver quelque chose d'intéressant… et on le dit si bien d'ailleurs: "l'espoir fait vivre"…

C'est sûr, j'aurais dû faire un tas de trucs à cette époque, faire du bénévolat, du foot et puis du foot et peut-être du foot, faire de la musique, peindre : les trucs que font les gens pour s'occuper... mais voilà pourquoi ? Pourquoi s'occuper ? Pourquoi dans ces moments là, on dit des trucs genre "faut se bouger ! ", " aller ! remues-toi ! " ? Çà sert à quoi de bouger ? ...Hein ?... Ah, j'entends déjà la réponse, à ne pas ressasser ces idées noires... à ne pas broyer du noir... Oh ! Miracle, quand on fait une activité, on n'a pas le temps de penser à autre chose. On s'absorbe dans l'activité... Mais donc si j'analyse bien, le malaise n'est pas dissipé... il a été évité... il a seulement été éloigné dans un coin.. un coin où il attend bien au chaud çà se trouve... donc si on arrête de bouger dans tous les sens... si on est plus actif... alors... alors le malaise revient... il a vu de la lumière, il est revenu... coriace le malaise... Mais alors faire des tas de chose pour ne plus penser c'est de la fuite, dites donc... alors çà aussi, c'est fuir... bravo, les infirmiers psys... ils sont bon vos conseils... au fond, vous aussi vous êtes à l'hôpital psychiatrique... avec une jolie blouse blanche... mais dedans quand même... d'accord vous avez les clefs... mais bon, à part çà... à part çà, vous faîtes du sport...

Çà a bien durer plusieurs années après mes quinze ans à traîner comme çà mon ennui, des études dans le technique, et puis dix-huit ans qui arrivait, être majeur, être un adulte... Ah ! être un adulte, avoir son chéquier, sa carte bleue !.. le permis et la voiture... plus dépendre de personne pour aller en boite... quelle évolution !... travailler un peu pour s'acheter des fringues... des Chevignon, des Naf-Naf... et aller au cinéma voir les derniers films d'actions... (décidément il faut vraiment aimer l'action)... et moi qui était affalé dans mon canapé devant la Roue de la Fortune.... sans joie, sans tristesse, tout vide... passionné par rien : ni par les cadeaux, ni par la minijupe de la présentatrice... à dix-huit ans, on rêve, on fait des voyages, on s'investit... on veut changer le monde, le bouffer.... ben, pas moi... rien… vide…. rien ne m'intéressait… j'étais déjà trop vieux.. j'étais hors-jeu comme au foot... le hors sujet commençait à envahir ma vie…

Et puis un jour j'ai lancé mon stylo... Pouf !.. sur le prof de dessin industriel... c'était parti tout seul... en plein dans la tête... il l'avait bien chercher ce con ! ... avec ses normes, ses trois centimètres de marge et ses stylos à encre de précision, çà m'énervait... Il arrêtait pas... là, il se déchaînait dans les engrenages... "Calculez le nombre de dents, le diamètre "... un peu plus il allait jouir sur place... "et si on en rajoutait un troisième "... c'était parti tout seul, fallait l'arrêter... çà allait devenir indécent son truc... un vrai strip-tease… le matin, ce type devait se réveiller avec des engrenages dans la tête... dans son lit, sa femme à côté devait avoir une tête à la norme ISO 9000... çà devait être terrible... il avait du faire le plan de sa chambre aux Rotrings... si jeune et déjà si bête... Non ! c'était pas un vieux... on aurait pu espérer un peu plus de liberté d'esprit, mais c'était déjà trop tard, son monde était tout bien construit... carré... symétrique... sans bavure... artificiellement propre... fallait faire un truc... quelque chose pour casser tout ce plastique... Pan ! dans la tête... Personne n'a compris...

Ce silence que çà a fait... Ils étaient tous tétanisés... çà a du leur fait peur cette violence... " qu’est ce qui a pris à ‘Jéhovah’ ? "… j'aurais sorti un flingue, ils auraient réagi pareille... Puis au bout de quelques secondes éternelles, le prof s'est arrêté de se tenir le nez... il a du prendre conscience que mon crayon était de la série "professionnal " et avait une mine HB, il a hurlé ses poumons... " Çà va pas , non ! ! " qu'il a hurlé... il me regardait avec toute sa haine… j'aurai du lui expliqué, lui dire qu'il y avait autre chose dans la vie, autre chose que les côtés et les angles droits mais bon… je sentais bien que c'était pas le moment... c'était pas en regardant le 20 heures tous les soirs qu'il allait comprendre... c'était pas dans ce petit monde dans lequel il vivait qu'il allait apprécier mon geste… Y'avait un trop grand fossé entre lui et moi... et entre moi et les autres.. Mes camarades ne pensaient qu'à l'examen et au permis de conduire… Ils faisaient des tas de calculs sur ce qu'ils allaient faire de leur vie, la rentabiliser au maximum… moi je m'en foutais depuis trop longtemps…

Au 20 heures ceux qui souffrent, c'est les autres... ceux qu'ont tus ce sont toujours des sauvages… de là-bas… pas de chez nous… Nous on est ceux des pubs... les gentils… ceux qui sont tout propre, tout drôle, et tout... les pauvres du 20 heures, on sait pas où ils vont les chercher... on est passé au même endroit que le reportage, on en a pas vu un seul, de pauvres... par contre, nous aussi pour nous raser on utilise Gillette... nous aussi, on veut une voiture bien confortable... mais dans les attentats c'est les autres qui sautent... Boum !... alors... si je m'étais mis à lui dire que je lui avais jeté un stylo dans la figure parce que le monde n'était pas aussi simple que les engrenages, il aurait pas compris... Il le savait lui que le monde est pourri... Oui, Monsieur... qu'il avait été un rebelle lui... à fumer du chite et tout... comme tout le monde…. malheureusement… lui aussi qu'il en voulait pas de ce monde... mais qui faut bien vivre mon brave Monsieur... que quand on a rien dans l'assiette qu'on fait plus le malin... Ah ben oui !.. Lui aussi, y se demandait ce qu'on faisait là... mais qu'il empêchait pas les autres de travailler... lui... qu'on est tous dans la même galère... mais que c'est pas une raison... Oui !.. Faut laisser tranquille les honnêtes gens... Ils y sont pour rien... alors… alors bon, j'ai rien dis où j'ai dit que mon stylo est tombé... un truc nul... qui me rendait encore plus ridicule... Il m'a dit qu'il fallait que je me calme… lui l'excité des

engrenages me demander de me calmer!… et puis il est pas allé plus loin… c'était trop incompréhensible pour lui…il devait avoir peur au fond de lui… peur de basculer hors de son monde… il m'a fait sortir et il a recommencé son cours… la vie continuait… sans moi… mais la vie doit continuer… c'était ma première rébellion… je veux dire de vrai rébellion… pas celle qu'on voit à la télé… pas comme celle de ces jeunes stars qui gagnent du fric en jouant leur rôle… Non! C'était pas une rébellion prévue par les trucs qu'on balance aux bœufs à la télé… J'étais pas un délinquant du 20 heures… un jeune de banlieue stéréotypée… Pas non plus, le rebelle au grand cœur ou le Rambo qui a des couilles… J’étais pas çà… Moi le timide, le réservé, qui prenait sur lui pour raconter des histoires de Bible, de Dieu et autres bizarreries et tout à coup visé en pleine tête son prof…non, j'étais pas référencé… en tout cas pas encore…

Après, il s'est senti obliger de me faire son speech à la fin du cours… je lui ai dit que je savais pas ce qui m'avait pris, que c'était venu comme çà… Il m'a demandé si j'avais des problèmes en ce moment… Comme je lui disais non, il m'a dit de me faire examiner par un psy, ou par mon médecin… que j'avais peut-être besoin de repos… un truc comme çà… enfin lui il savait pas… mais que bon on était ici pour travailler… que les problèmes, nos problèmes, on les laissait dehors… hein ! …et que bon y dirait rien, mais qu'attention la prochaine fois… surtout que j'avais pas trop à la ramener à la vue de mes résultats… J'ai dû lui dire Merci… et lui promettre de plus le faire… il a été content… çà rentrait dans l'ordre, tout çà… Ce genre de type aime bien maîtriser la situation… je lui ai fait croire… j'avais plutôt intérêt… çà a fait rire mes collègues…. Ah ce Paul ! il est un peu cinglé !

Et puis un jour... c'est allé plus loin... Plouf ! ! ! Marre !... Marre de la grisaille, de ce tunnel... alors Hop ! Une bonne poignée de médicaments dans l'estomac et un petit voyage aux urgences... C'était pas la peine de continuer comme çà... à faire semblant d'y croire... à faire semblant de marcher au même rythme que les autres...à faire semblant de s'intéresser... Tout était nul... et surtout moi.... alors Plouf ! ! !

Je me rappelle bien, j'avais tellement pas le moral ce jour là, que ma mère s'en était rendu compte, c'est pour dire… J'étais là devant la télé vers midi, elle était rentré du boulot pour manger, et je sentais bien que j'étais au plus bas... je faisais même plus mes devoirs… je regardais mes camarades tremblés devant les profs… çà me faisait haussé les épaules… je savais pas quel cours j'allait avoir l'après-midi… alors je regardais le jeu à la télé, mais il était complètement absurde ce jeu : la musique était vulgaire et forte, c'était nasillard avec des gros coup de cuivres dans la musique pour montrer quand il fallait applaudir.. les sourires plastiques du présentateur étaient tels que j'avais honte pour lui... et tous ces candidats qu'ils avaient du prendre dans un C.A.T de trisomiques... c'était la première fois depuis des mois que je n'étais ni triste, ni bouffer par l'ennui... rien… je ressentais rien… j'étais vide, terriblement vide... presque léger… un peu plus et je m'envolais…

Puis la première décharge est venue... violente... en une seconde... c'était une vague de désespoir... çà m'a serré les tripes... les larmes ont gonflées mes yeux... c'était intense... ma gorge était nouée... j'étouffais presque… impossible de faire sortir un son… çà remontait par vague du fond des tripes… je sentais tous mes muscles tendus… je me suis plié en deux… à me tenir le ventre… çà me secouait d'avant en arrière… Puis tout à coup c'est reparti... aussi vite que c'était venu... plus rien… le calme de nouveau… dix secondes après, je me demandais si je n'avais pas rêver... j'étais de nouveau vide, affalé sur le canapé... à trouver le jeu encore plus débile... au loin dans la cuisine, ma mère devait me parler de sa vie et de ses problèmes... des trucs pour camoufler le silence que laissait parfois la télé… y'avait quand même quelque chose de bizarre, je trouvais mon corps étrangement calme... à vrai dire, je le sentais trop... je sentais toute ma chair... son épaisseur... le poids de mes os... je le sentais à l'abandon... endormi... Et puis Paf ! c'est reparti, ma gorge s'est de nouveau nouée... je me suis plié en deux sous la douleur dans le ventre... ma mère parlait à côté de moi... elle s'est arrêtée... elle a dit : " Tu vas bien ! ". J'ai pleuré... çà coulait sans s'arrêter… Je savais pas pourquoi je pleurais… çà glissait tout seul comme un torrent trop longtemps retenu par un barrage…Quelque chose venait de se casser en moi… y'avait aucune colle au monde pour recoller çà… c'était un truc inexplicable, comme un feu qui passe au rouge et tu es obligé de t'arrêter net… c'était une évidence, mon histoire s'arrêtait là, c'était fini, un point c'est tout… Je voyais le pont final au bout de la ligne et pas d'autre phrase derrière… Je n'entendais, pensais, ressentais qu'une chose: S.T.O.P

Après que mes pleurs se soient taris, ma mère m'a plaint un peu, çà arrive les coups au moral, elle aussi devait travailler dur pour y arriver, la vie est pas facile… elle m'a dit çà puis elle est reparti dans ses histoires, ses je ne sais trop quoi, sur un ton moins soutenu quand même, un p'tit peu surprise et inquiète à la fois, mais bon on va pas changer ses habitudes à la moindre peccadille… elle me regardait du coin de l'œil, de temps en temps, dans ces flots de paroles qui n'avaient pas de sens, , elle devait sûrement me trouver un peu bizarre, mais bon, elle se disait que c'était des choses qui arrivaient, un p'tit coup de pompe…

Je suis alors parti dans la salle de bains pour me laver le visage, j'ai refermé le verrou derrière moi, au dedans la douleur était toujours là, au milieu du ventre, à me couper la respiration, elle n'était pas repartie cette fois… Je sentais qu'elle n'allait pas me lâcher, la garce… que c'était parti pour un tour de manège sans limitation de durée… j'avais attraper le pompon pour un tour illimité… alors j'ai ouvert la pharmacie, çà n'allait pas se passer comme çà… fallait que çà cesse, j'ai pris le tube de Lexomyl de ma mère et Paf ! Cul sec ! j'ai croqué les petites pastilles amères... après, après j'ai bu au lavabo pour m'aider à avaler, pour que la boule pâteuse dans ma bouche glisse dans l'estomac. J'ai refermé le tube ; je l'ai remis à sa place. Et je suis allé manger comme si de rien n'était, devant la télé abrutissante, j'allais mieux, j'avais trouvé LA solution…

20 minutes après j'étais tombé de ma chaise... Sur le coup, ma mère croyait que je plaisantais, que j'étais tombé d'un coup pour faire l'idiot... quand elle m'a vu transpirer comme un veau, recroquevillé par terre, elle a beaucoup moins rit... elle a vite paniqué, appelé mon oncle , je l'entendais gémir au loin, au téléphone… moi, j'étais déjà ailleurs, je ne me rappelle de trois fois rien : juste l'image de mon oncle qui s'approche de mon visage...juste la télé éteinte.. juste les néons du couloir de l'hôpital et moi dans un brancard... juste les électrodes sur ma poitrine... et puis c'est tout... l'image d'après, il est midi... le lendemain.

 

II

 

La chambre d'hôpital était grande, assez grande pour rentrer quatre lits et tous les appareils qui font Bip avec... La lumière rentrait, blafarde, doucereuse… c'était l'hiver… l'hiver pluvieux et imbécile qui n'en finit jamais. Dans chaque lit, il y avait là des vieux qui finissaient leur périple, recroquevillés... des fœtus desséchés…avec des tuyaux partout, à gémir doucement… à demander du regard que cette comédie s'arrête un peu… Ils avaient fait leur temps, "place aux jeunes" dans le grand spectacle sans metteur en scène, dans ce grand truc qui mène ici… En te concentrant un peu, en les regardant bien, tu sentais l'énergie qui s'enfuyait de leur corps... leur peau devenait toute blanche, fine et grelottante, presque translucide… leurs yeux étaient vitreux, vides… Dans un dernier effort leur cerveau devait se replier doucement dans le passé... dans cet âge d'or où ils avaient frôlé le bonheur… juste frôlé pour continuer à marcher et à produire comme une brave fourmi… mais quand même çà avait dû être mieux que ce terminus grotesque…

Alors j'étais Alphonse pour la grand-mère à côté de moi... son Alphonse mort quelques années auparavant... qui s'était barré tellement c'est inutile de continuer à se battre… "Alphonse, tu es là , Alphonse "... J'étais là... malheureusement là… pas possible de réussir quelque chose dans la vie… et surtout pas mon suicide… j'étais le retour d'Alphonse… La vieille parlait, me parlait... elle en avait gros sur la patate... elle avait sacrement peur... son instinct devait lui dire que la mort la couvait de son regard... que bientôt cette garce viendrait... comme pour tout le monde... mais c'est quand même désagréable quand c'est nous qui sommes dans le collimateur... comme quand on se fait arrêter par les flics sur la route quand on roulait trop vite… De toute façon, la mort faisait ce qu'elle veut... moi qui avait voulu la rencontrer… elle n'était pas venu au Rendez-vous… "Trop de petits gosses aux tiers-monde à s'occuper"… alors que la grand-mère.. la mort pouvait pas s'empêcher de baver d'envie devant elle, comme les loups devant une brebis... une bonne chère fraîche, toute blanche, toute frêle… Mamie avait donc besoin d'Alphonse pour passer cette période... mais elle était toute seule avec les autres entuyautés... et puis y'avait moi... alors j'étais Alphonse... je lui disait " Je suis là, Emma ".. J'avais lu son nom sur la plaque à la tête de son lit... " Alphonse ramène-moi à la maison " qu'elle me disait... Je lui disait : " Bientôt... Bientôt on rentre "... quand dans un grand courant d'air les infirmières rentraient dans la chambre, j'arrêtais mon manège... Emma se retrouvait seule avec les mains qui la manipulaient, lui faisaient sa toilette pour pas qu'elle sente mauvais tout de suite... elle appelait Alphonse... mais il était parti fumer une cigarette dans le couloir... D'ailleurs, elle lui avait répéter des milliers de fois de pas fumer ces saletés... mais Alphonse n'en faisait toujours qu'à sa tête... "C'était pas une femme qu'allait commander à la maison..." sauf... Sauf qu'un jour il s'est retrouvé sur un lit d'hôpital, à quelques chambres d'ici... l'en n'est pas ressorti, l'Alphonse... Maintenant c'était à Emma de sentir son corps qui pourrissait... comme une malédiction... La mort, elle la sentait rodée depuis qu'Alphonse était parti fumer des cartouches entières loin d'elle, loin de c'te bonne femme qu'était toujours dans ses pattes... alors Emma on l'avait piqué de partout... avec des tas de tubes... pour qu'elle finissent sa vie bien paralyser... mais bien vivante... qu'elle sente bien la douleur jusqu'au bout… Merci la science... les légumes, çà a toujours fait du boulot pour les bien-portants... çà fait des subventions, les déchets à combustion lente... pas besoin d'inventer l'Inquisition pour voir jusqu'où le cœur va tenir... essayer plutôt la chimie libératrice... des légumes sur des lits qu'on alimente par des tuyaux... on dirait des meccanos de gosses... et on vérifie, on est attentionné comme avec le lait sur le feu, on sait jamais çà pourrait partir sans crier gare ses bêtes là... le cœur pourrait dire " Bye,Bye " sans que les courants d'air en blouse blanche sans rende compte.... " ah çà va pas, non ! "... un peu de dignité, quoi... d'abord, on meurt quand le monsieur, il a dit... d'accord !... Faut rentabiliser les lits d'hôpitaux, Bordel ! Emma s'était pas des tuyaux qu'elle voulait... c'était Alphonse... SON Alphonse... pas un autre... SON Alphonse qui la prenait par le cou pour dormir...à sa façon... il n'y avait que lui pour lui tenir le cou comme çà... çà faisait chaud partout... au corps... au cœur... elle pouvait dormir tranquille comme çà... mais Alphonse était mort alors à la place d'Alphonse c'est la fée Lexomyl qui était donnée en perfusion à Emma, cette fée qui calme les vieux et empêche les jeunes de crever... Boum ! dans une des bouteille en l'air, c'était là que le marchand de sable mettait sa dope... Et Emma s'endormait en oubliant Alphonse... jusqu'au lendemain... Moins beau comme prénom Lexomyl qu'Alphonse, mais plus efficace... y' a des raccourci magique des fois...Vive la science, vive le progrès !

Les autres entuyautés ne parlaient pas : c'est un truc d'optimiste que de parler ; ils essayaient de garder leur énergie au maximum, y z'avaient sacrement envie de vivre... qu'est ce qui se passait dans leur tête ? Dans quel monde ils étaient ? Ils ne voyaient plus les infirmières ; çà leur passait au dessus... ils regardaient le mur... jaune crème, le mur... tout le temps, ils regardaient... fixement.... dans les bips des appareils... leur cœur faisait BIP... BIP... BIP... le mien leur répondait... BIP... BIP... BIP... seuls nos cœurs se parlait... BIP... si on avait pu traduire ceux qu'ils se disaient.... BIP...ils nous auraient parler d'amour... d'amour perdu... BIP...d'amour qui s'enfuit... quand on espère plus en l'amour alors on meurt...BIP...SNIF..BIP.. Emma, elle, elle attendait qu'une chose, c'était de rejoindre l'Alphonse... elle savait pas trop où elle allait atterrir... et si Alphonse l'attendrait là où il était... mais elle préférait... y'avait plus qu'Alphonse qui comptait, alors... Alors ils ont vu que j'étais moins dans les vapeurs... ils allaient pouvoir me faire des tas d'examens dont ils s'étaient retenu de faire jusqu'à maintenant... et pan ! un électrocardiogramme... et que faut que vous alliez dans les W-C pour tester vos urines… et me voilà parti, avec mes perfusions partout, à tirer çà sur un truc à roulettes... dans les toilettes à essayer de pisser dans une éprouvette pour leur faire plaisir... à tirer sur la perche parce que même les roulettes rendaient l'âme, comme les vieux…c'est qu'ils étaient rodés avec les suicidaires, voilà qu'on me dit qu'on était quatre à avoir fait des T.S pour la journée et qu'on allait me transférer pour faire de la place pour la fournée prochaine... pas le temps de faire de sentiments... c'est qu'on fait des tableaux avec des camemberts sur Excel et tout… çà fait chouette au bilan de fin d'année, toutes ces statistiques, avec toutes ces couleurs... çà marchait à plein rendement, cet hôpital…on allait donc m'envoyer dans un service de transition psychiatrique... un sas de décompression... un truc pour savoir ce qu'on pouvait bien recycler en moi… voir si des fois je pouvais pas encore servir à quelque chose… D'ailleurs Emma aussi, elle allait dégager... revoir Alphonse... vers 15 heures, Y'a ses Bips qui se sont mis à être bizarre, les courants d'air virevoltaient autour d'elle... c'était pas bon signe... la fille d'Emma était venu la voir rapidement à 13 heures... le patron n'attendant pas, elle était vite reparti... faire fructifier les dollars.... et pendant qu'elle transpirait à vendre des chemisiers fabriqués par des esclaves en Inde, sa mère transpirait à exploser le record du plus petit nombre de Bip par minute... puis ils ont mis des paravents tout autour de son lit... c'est comme çà... çà fait plus intime… ces gens là ont de la dignité, quand même… ils s'y sont mis à quatre autour... ils avaient pas l'air de se marrer... et que les bips se sont mis à être rare... une demi-heure, çà a duré... je les entendais, ils comptaient les secondes... puis Paf ! le massage cardiaque faisait trembler les roues du lit d'Emma...il avait besoin d'être graissé le lit, çà couinait en rythme… 30 secondes d'attente et.... v'lan le lis qui se remettait à couiner... à se demander ce qu'ils faisaient... en rhythme, les gars, en rhythme...z'étaient pas fiers, concentrés, mais bon la pause-café devait être pas loin... alors, ils se sont arrêtés... ils transpiraient comme des veaux… c'était le deuxième mort de la journée... ils étaient crevés... y'en avaient d'autres qu'on pouvait sauver... ils sont partis, ils ont laissé les paravents... c'était plus calme... les légumes autour, regardaient le plafond... peut-être qu'il voyait Emma partir avec la mort... et la mort devait leur dire : " c'est toi le prochain "... à côté Emma ne parlait plus à Alphonse... Peut-être qu'Alphonse l'attendait là-bas… peut-être pas… Ils sont revenus; ils ont pris le lit... Emma est parti un drap sur le corps... ils ont enlevés les paravents... on a mis une autre grand-mère qui était en attente depuis plusieurs heures dans le couloir… Elle parlait elle aussi mais jen'écoutais pas cette fois… j'avais déjà donné… merci… les infirmiers étaient au moins payés pour faire du "social"… pas moi… Les dames de service sont venues nous donner le goûter... un p'tit Brossard et un café... elles m'ont apporté un nouveau porte-perfusion et je suis parti dans les couloirs avec une infirmière... j'ai vu la fille d'Emma assise dans la salle d'attente du service... avec sa blouse bleue de vendeuse de Prisu même pas enlevée... elle regardait le plafond... elle attendait…. et puis on a pris encore d'autres couloirs... et enfin là je suis arrivé dans le service des malades psy avec ses chambres...

 

 

III

 

Dans ce service, c'était royal... des infirmières pour toi tout seul... le calme... plus de BIP.. BIP partout ..ma mère est venue... elle était déjà venue quand j'étais dans le brouillard mais je ne m'en rappelais pas... son patron l'avait libérer après ses heures réglementaires... elle était un peu perdue... elle comprenait rien... elle n'a pas osée me parler de son bureau... du coup on a parlé de rien... à part qu'elle m'amènerait des B.D... elle était triste... plus que moi qui avait fait péter les choses... le ressort était cassé, c'était elle du coup qui avait l'air de se demander ce qu'elle foutait là... elle me transmettait les pensées de la famille "qui pensait bien à moi "... c'est sûr… ce qu'on peut être vide et plat quand la routine est cassée, quand le manège s'arrête de tourner... comme mes copains avec le stylo, elle était... médusée... à pas savoir ce qui arrivait... elle gardait les apparences... mais çà travaillait en elle-même...

C'est quand on a l'impression d'avoir fait tout comme il faut.. tout comme on nous appris et dis de faire... et que çà marche pas... alors qu'on y croyait tellement... que çà fait le plus mal... qu'on veut pas se dire qu'on s'est trompé... on refait vingt mille fois le résumé de sa vie.. pour voir là où çà cloche... et on trouve rien... que des excuses... des trucs que tout le monde fait... et si tout le monde le fait c'est que c'est normal... alors... alors on recommence encore et encore pour voir où on s'est trompée... certains même ne s'examinent même pas et se trouve des excuses stupides... on appelle çà l'intolérance... ce truc de croire que tout ce que l'on nous a appris et répéter est parole d'évangile..

Au fond on ne fait que ce qu'on nous a appris... et rien d'autres... être libre de créer... c'est tellement dur... tellement rare... qu'on n'arrive pas à comprendre... et on cherche toujours sur les mêmes fausses pistes... encore et encore... c'est ce que ma mère faisait dans sa tête... je le voyais bien... elle se disait : " j'ai tout bien fait, j'ai bien élevé mon fils ; je lui est tout donné ce que je pouvais donné ; il n'a manqué de rien "... çà tournait ces trucs dans sa tête...

 

Quand il se passe quelque chose la première chose qu'on fait, c'est de se chercher des excuses... alors elle cherchait.... pour faire taire ce sentiment de culpabilité... et en même temps elle se disait qu'elle faisait un simple cauchemar... que demain elle allait se réveiller... et que je dormirais dans la chambre à côté... pour tous les deux aller tranquillement au boulot... comme tout les jours depuis le divorce...

Pas de pot, çà avait changer... tout était détruit... plus rien ne serait comme avant... c'était encore un choc de la vie... y'en qui passe la vie sans trop de problèmes... sans devoir changer leurs croyances... d'autres tout ce qu'ils croyaient savoir s'écroule... c'était le cas de ma mère... elle cherchait à voir où elle s'était trompé... où elle avait pas fait comme il faut... tout ce qu'on lui avait dit, répété, enfoncé dans le crâne, à coup de triques s'il le fallait, tout çà elle l'avait fait... refait.. insister... à s'acharner toujours et encore... sans rien remettre en cause, bête docile, soumise... et pourtant si attendrissante de fidélité et de dévouement... et d'empressement à exécuter les ordres..

C'est ces gens-là qui tiennent le système... à faire leur boulot de citoyen docile... à obéir, payer leur impôts, et suivre le code de la route... à mourir pour la patrie quand on leur demande... et mourir en silence, sans bruit... le sentiment du devoir accompli... dans l'anonymat des gens biens... ils veulent juste avoir une place.. oh ! pas grand chose.. de quoi manger, un toit et quelques plaisirs le samedi soir... c'est tout... la célébrité, les millions de dollars, les honneurs et les médailles, ils s'en foutent... juste un petit chez soi entouré des leurs... et le temps qui passe... ils sont même prêts à laisser leur place aux jeunes... ils sont même prêts à partager... des années de capitalisme et toujours ce vieux sentiment de partage qui les anime. Les puissants de ce monde l'ont bien compris.. à les presser comme des citrons... à leur pourrir la tête pour qu'ils crachent toujours plus leurs sous... tout ce qu'on peut leur vendre en leur promettant le petit bonheur d'une famille tranquille... du dentifrice au Président de la République... on leur vend tout comme çà.. toujours les mêmes promesses... toujours les mêmes images de paix, de sécurité et de petite vie tranquille... le jour où les gens ne croiront plus à çà, à cet idéal... qu'ils commenceront à voir le côté paillette de tout ce qu'on leur propose.. qu'ils diront : nous aussi on veut le luxe et la volupté... nous aussi nous serons corrompus... à nous aussi le droit de recourir aux mensonges... qu'ils diront tous ensemble aux puissants : " Rendez les sous "... " Plutôt mourir que de continuer comme çà "... ce jour là sera la fin de tout ce caca... ce jour que j'aurais aimé si proche...

Alors ma mère est restée un moment, pour faire son devoir de mère... admirable... et puis la nuit venant... elle est repartie dans le système... le lendemain elle devait aller pointer comme tout le monde... parce qu'on a pas trouvé autre chose... parce qu'il y a pas d'autres solutions... le tunnel... les menottes autour des poignets... et vive 1789 !!!

 

IV

 

Le lendemain, c'était la visite au psychiatre... dans une pièce prévue à cet effet.. un bureau au fond du couloir du service... j'ai frappez à la porte et il m'a dit : " entrez "... alors pouf ! je suis entré, je me suis assis bien en face de lui... j'avais pas le choix, il n'y avait qu'une chaise en sky marron…

c'était une jeune, bien froid, bien triste dans le regard, il y avait une jeune fille à côté de son bureau... elle avait un bloc-notes sur ses genoux... une étudiante en psycho à ce qu'on m'a dit après... Après s'être brièvement présenté, il m'a dit : " Pourquoi avez-vous fait ce geste ? "... puis il m'a regardé... sans rien dire... bien dans les yeux... il attendait une réponse... comme si çà allait sortir comme çà... comme si j'allais lui dire et bien primo parce que çà et secundo parce que si... le silence s'est installé… il ne lâchait pas mes yeux... l'étudiante à côté avait son stylo sur la feuille prête à noter mes propos... alors au bout d'un moment je leur ai dit quelque chose... pour casser ce silence de mort... parce que soit j'allais pleurer, soit j'allais lui casser la tête... j'ai dit : " - J'en avais assez"… Il m'a répondu sans attendre, habitué par la réponse:

"-Assez, oui mais de quoi ? "...

et il a de nouveau capter mes yeux... je ne le regardais plus... cet hypnotiseur de seconde zone... il n'avait pas le droit de fouiller dans mon regard… pas le droit de m'interroger comme çà… si j'avais su ce qui se passait, j'aurais sûrement pas été là en face de lui… j'aurais pas eu besoin de lui… j'avais besoin de compréhension… lui voulait résoudre le problème, simplement un problème…alors j'ai dit :

"- Qu'est ce que vous allez faire de moi ?

- Nous verrons par la suite... Pour l'instant, j'aimerais savoir ce que signifie votre geste...

- Et si je ne savais pas pourquoi..

- Vous devez sûrement avoir une raison...

- Et si elle m'est personnelle cette raison.. si je n'avais pas envie de vous le dire..

- Très bien. Vous n'avez rien à nous dire.

- Pas à proprement parler. Non !

- C'est comme vous voulez. Vous pouvez retourner dans votre chambre. Nous vous

rappellerons pour vous communiquez ce que l'on a décidé... "

Çà été une entrevue éclair... Déjà derrière la porte, un autre suicidaire attendait son tour… il devait sûrement pas avoir le temps de tous nous passer dans la matinée… Quand je me suis levé, il est resté assis avec la jeune fille... il m'a dit : " Fermez la porte en partant "... j'ai fermé sa porte et je suis parti seul dans les couloirs... à regagner ma chambre... avec pour seuls habits la blouse bleue des urgences attachée par le cou, mon slip, et le porte perfusion dont les roues crissaient... c'était çà un psy... une pierre très froide à toujours décider à ta place de ton avenir, et de la signification de ta vie et de tes gestes... une sorte de gourou officiel... agréé par la Sécu et le Ministère de la Santé... lui il savait... pas toi... il comprenait tes gestes... il avait fait des études pour çà...toi tu devais te confesser... ou pas... de toutes façon le silence, il aimait autant çà que les confidences, et à la fin c'est lui qui décidait toujours sans que tu saches vraiment pourquoi... que tu parles ou que tu te taises.. que tu collabores ou tu te rebelles... c'était toujours la même chose... c'était lui qui décidait de ton hospitalisation, des médicaments... et jamais un mot d'explication... jamais voilà pourquoi on vous donne çà, voilà pourquoi on vous fait çà... jamais il allait vous expliquer pourquoi vous souffriez... non !... t'étais un malade... t'étais bête... forcément, c'était trop long à t'expliquer... T'avais le droit de refuser, de rentrer chez toi et de crever en silence ou bien tu restais son jouet, à essayer ses potions magiques en perfusions pendant des semaines et à pas savoir pourquoi on te donnait çà… c'était çà ou rien… c'était soit l'hôpital et le psy, soit la maison et l'angoisse… à toi de 'choisir'….

 

J'étais seul dans ma chambre... tranquille... çà donnait sur une véranda qui faisait tout le long du bâtiment... toute les chambres donnaient dessus... il y avait des fauteuils dans cette allée vitrée... les malades psy venaient s'y installer toute la journée pour papoter... Aux heures des repas, on rassemblait les fauteuils en cercle et avec les tablettes que l'on sortait des chambres, on y mangeait tous ensemble... je suis aller les rejoindre comme çà, parce que j'avais du temps… et du temps à moi… pas à donner à l'école ou aux divertissements réglementaires… On parlait de rien, de notre vie, de nos problèmes… des trucs de pour faire passer les secondes… à oublier dehors… à oublier nos devoirs… j'avais jamais fait çà… 18 ans et j'avais jamais fait autre chose que ce que le système veut qu'on fasse…

On était quatre jeunes dans ce service... quatre à plein temps… les autres se barraient tout de suite après leur T.S chez eux… ils retournaient chez eux, honteux d'avoir rater, honteux d'avoir montrer une quelconque rébellion contre le monde parfait... Sur les quatre, trois mangeaient dans la grande véranda, et une restait dans sa chambre, dans sa petite coquille...

Y avait pas mal de jeunes qui passait dans ce service… une majorité même…il faut dire que quand on est jeune on a rien d'autres à faire que penser... et tous les jeunes ne font pas du sport... alors quand on pense et qu'on voit tous les problèmes devant... Miam, miam y'a bon les médicaments...

Et oui notre grande et belle société fait qu'un nombre de plus en plus impressionnant de jeunes se suicident... mais surtout n'incriminons personne... c'est normal vous dirons les psys... l'adolescence est une période de doute... un passage difficile vers le monde adulte... c'est marrant mais avant y'avait beaucoup moins de suicide de jeunes... peut-être que le passage était moins dur… peut-être qu'on savait comment devenir adulte… ou bien peut-être est-ce parce les psys n'allaient pas partout bavasser leur grande connaissance... personne ne se rendait compte combien c'était dur d'être adolescent... mais Freud, notre bienfaiteur, a tout changé... maintenant on se suicide sec et les statistiques n'arrêtent pas de s'affoler... vous inquiétez pas y'aura du boulot pour tout le monde... à ce rythme, c'est chaque jeune qui fera un stage en hôpital psy... avant de devenir un légume sur patte... un gros bœuf d'adulte qui cherche qu'à consommer dans tous les coins... tous les hôpitaux, on devrait les recycler en hôpital psy, c'est sûr, jamais de problème de lits vides... le salut de notre système de santé... tous psychiatres… et un distributeur de Coca-cola dans chaque pavillon psy… pour faire marcher le bizness… c'est sûr, c'est vachement porteur comme truc…

Y'avait Wilfrid, Samantha et Renée... on mangeait la bouffe sans cholestérol en regardant dehors... la pelouse et les arbres… La nature qui commençait après les grillages de l'hôpital… Y'avait un grand sapin et quand tu le regardais bien, tu y voyais des écureuils... alors on mangeait en essayant de suivre les écureuils du regard... on trouvait çà beau... les écureuils...

Samantha était très atteinte... sa maman était venue, elle lui avait dis : " Rentre à la maison ma chérie, on fera comme si rien ne s'était passée "...et Samantha allait rentrer toute heureuse du pardon qu'on lui donnait... Elle ne nous prenais déjà plus pour ses compagnons de galère, elle était parmi nous mais nous étions déjà son passé, une bande de fous à oublier... sa maman lui avait dis : " Rentre ma chérie "... elle, elle croyais que c'était sincère le " ma chérie "... alors elle rentrait...

Dire que rien ne s'est passé, c'est vouloir encore plus se suicider... c'est pas profiter de la liberté qui vient de te tomber dessus… Tu as fait: Paf… faut aller jusqu'au bout, faut faire pêter tout çà jusqu'au bout… sinon çà sert à rien… même ton suicide sert à rien.. t'es vraiment rien…

Prace que y'en a toujours certains qui peuvent en profiter de ton suicide…... Pour samantha si elle l'avait réussi certains auraient pu jouer... à par exemple la pauvre mère malheureuse qui a perdu sa fille... et que tout le monde l'a plaint... la pauvre mère... elle qui est si courageuse derrière le corbillard de sa fille... mais oui, je délire, je te le dis... N'ai pas peur ! c'est de mon invention... juste un pressentiment... pas une vérité que je dis là... une mère, vouloir le suicide de sa fille... Quelle invention !... N'ai pas peur je te dis, je suis fou... c'est de la paranoïa...mais... mais quand elle est rentrée dans le service, la mère, elle a regardé autour avec dégoût... On voyait qu'elle se disait :" C'est quoi ce lieu de dingues, ma fille la dedans mais quelle pantalonnade grotesque "... puis elle a stoppé ses yeux horrifiés... ses yeux sévères de grand juge... elle s'est abaissée un peu... elle a arrêtée de se tenir bien droite, bien au dessus... et puis elle s'est approchée de sa fille... toute câline... avec des yeux de biches... et des mots suaves qui coulaient de sa bouche... la fille était hypnotisée par tant d'amour... tant d'affection persuasive... çà devait faire longtemps qu'elle attendait cette affection de la part de sa mère... ben là, elle y avait droit... 'la pauvre chéri'... elle a vite pris sa fille et l'a emmenée à l'écart pour parler.. quand la mère est partie... Samantha voulait partir aussi... rentrer chez elle... dans les bras de maman... ici, il faisait tellement froid... La maman avait gagné... Pas de vagues... Pas de scandales... Tout rentrait dans l'ordre... Rien ne s'était passé de grave... juste un petit accident... Samantha ne savait même plus pourquoi elle avait fais une T.S... c'était du passé... un mauvais rêve... elle, elle avait céder à sa mère... pas besoin d'aller à la recherche d'un gourou quand on en a un à la maison.... pas besoin de réfléchir quand certains viennent réfléchir à votre place !

J'y suis resté trois jours dans ce service à voir certains arriver et d'autres partir... un endroit de transit... comme un aérogare... après je suis moi aussi rentrer chez moi... en attendant une place dans une clinique psychiatrique que m'avais trouvé le psy du fond du couloir... fallait attendre quelques semaines... à la maison à rien faire... si ce n'est la bonne vieille télé... c'était çà ou rien...

Alors la vie a repris... de toute façon la vie est une ouvrière infatigable, même quand tu en veux plus elle continue son travail acharné... je me suis mis à vivre au ralenti... à me lever tard le matin... à me coucher à des horaires affolants... à pas pouvoir dormir... à pas savoir ce qui m'arrivait... la vie continuait... et les médicaments que le psy m'avait prescrits pour pas me laisser comme çà quand même… ouais ! ma mère faisait sa petite navette de citoyenne à partir le matin et à rentrer le soir... fatiguée... bouffée par la grande usine ou y'a pas de place pour tout le monde... moi je me lavais peu... de grands bains à lire dedans... et à la télé le monde qui marchait... impassible... avec les nouvelles désastreuses coincées entre deux jeux pour beaufs... la démocratie triomphante... du pain et des jeux... et le reste on s'en fout... on a pas le temps... on sait pas... on peut pas s'intéresser à tout... alors la misère dans le monde on sait pas... on a le droit de se détendre un peu quand même... on a déjà assez de nos problèmes... nous on paye nos impôts, y z'ont qu'à se débrouiller... on veut des jeux... et de l'argent qui coule... qui coule sur nos paumes tendues... qui ruisselle de partout... on en veut encore... on veut bouffer du dollar... une bonne indigestion... mais rien que pour nous pas pour le tiers monde... pas pour les sauvages... pour nous... des loisirs !... du foot !... donnez-nous du sport !... et pour le reste... pour tout le reste... faites comme vous vous voulez... çà fait des années qu'on nous dit que la planète va péter... on est toujours là... hein !... alors... de l'argent... et des loisirs... donnez-nous nos loisirs quotidiens... et çà continue sans arrêt... imperturbablement... tout va bien... je vous le dis : la vie continue...

Çà a continué... jusqu'au jour où la place s'est libérée à la clinique... alors il a fallut y aller... j'avais pas envie... le train-train monotone des jours m'avait fait oublié à moi aussi qu'il y avait autre chose à faire qu'à rester vautrer devant la télé… pas envie de retrouver l'hôpital... et les psys.... mais c'était çà ou rien... alors j'y suis allé... avec ma petite valise... avec mes B.D d'Achille Talon 'parce que y'a de quoi lire dans les bulles'... et Boum... on se présente à mon service... un joli bâtiment militaire... bien carré... des années 20 avec de grandes fenêtres... des hauts plafonds… bien rectangulaire… au moins trois semaines qu'on m'a dit... trois semaines à rester là dedans... dans ce truc gris... je me mettais à regretter les locaux modernes du service d'urgence... et les écureuils dans les arbres… dire que je trouvais çà intolérable... mais finalement les urgences c'était le paradis... on sonne à la porte vitrée... un infirmier arrive... en belle blouse blanche... il ouvre avec un tour de clefs, nous fait entrer et Pof ! referme aussi sec derrière nous...

il a bien fait... déjà un certains nombres d'êtres ratatinés tournaient autour de l'entrée... Ma mère lui dit : " Mais vous fermez ? ". Il répond : " Ah !, ma brave dame on est bien obligé "... les grands corps qui se baladaient dans le couloir devaient être des hommes mais leurs regards étaient particulièrement vides, bien vitreux... Ils avaient l'air de se balader seul... chacun dans son monde... l'infirmier nous a dirigé jusqu'à ma chambre avec mon lit... Ah, le lit! un truc très vieux où l'on voyait bien le trou au milieu fait par les milliers de corps cassés en deux là-dessus... suffisait de mettre mon sac dessus pour qu'il grince…je regardaient les malades... chacun dans son délire à passer dans le couloir... ils lançaient un regard pour voir... il y avait aussi d'autres malades dans la chambre... sur des chaises... ils devaient jouer à la belote pour passer le temps... imperturbable l'infirmier me montrait la petite armoire en ferraille à côté de mon lit... " Vous avez un cadenas ?"... Non, je n'avais pas de cadenas mais il en fallait un 'parce qu'avec tout ces vols'... les malades sur les chaises devaient me sourire.... en tous cas il ne jouaient plus aux cartes.. il regardaient silencieux... y'en a un que l'infirmier chargea de me montrer le reste... parce qu'il n'avait pas le temps... Je voulais pas rester... c'était pas possible... y'avait d'autres créatures qui s'étaient mises dans l'encadrement de la porte... pour voir le nouveau... peut-être qu'ils n'avaient vu personne de l'extérieur depuis un moment... ma mère était abattue... elle regardait autour avec surprise... comme moi... le docteur avait dit que j'allais être bien ici... même avec toute la bonne volonté que ma mère tentait de manifester... même avec tout le respect et l'estime qu'on lui avait appris à avoir envers "les docteurs", elle sentait bien que y'avait un truc qui clochait... que ce soit les couloirs sombres... les créatures de l'espace... les barreaux à toutes les fenêtres... et le malade qui s'était mis à nous parler... pour vanter la maison... trop content de trouver quelque chose à faire... et qui parlait ... parlait qu'on lui réponde ou pas... qu'on lui tourne le dos ou pas... il parlait... des petites habitudes... du repas à 18 h30 précise... et de l'extinction des feux à 19h30... un vrai règlement intérieur ambulant, ce type...j'ai dit à ma mère : " on se barre ! "... elle n'a fait aucune difficulté... aucun reproche... on est parti... on est aller chercher l'infirmier dans son bureau... il travaillait à lire le journal... on lui a dit d'ouvrir la porte... cette porte verrouillée et on est sorti... à l'air libre... loin des barreaux du pavillon... loin des hauts murs de l'hôpital... on s'est pas retournée... on avait peur de croiser le regard d'un malade à la fenêtre derrière les grillages... on a pris la voiture en silence... on s'est rien dit... y'avait rien à dire... j'étais entrer dans un monde loin de la société... où la société foutait jamais son nez de peur de se salir... de peur de voir une image d'elle même pas très propre… c'était pas la pub et les top-models ici… j 'allais en voir de la crasse... de la saleté.... les poubelles du nouveau monde... et au dessus de cette communauté à part y'avais les psys et les infirmiers... à garder le bétail... bien loin des yeux des braves gens... on gardait les rues propres... pour pas leur faire peur aux braves gens .. pour qu'ils aillent faire leurs courses tranquilles... sans mauvaises rencontres... qu'ils aillent profiter des promotions exceptionnelles... et là-bas les barreaux aux fenêtres... derrière les hauts murs, une autre société... une société où l'on crevait en silence... sans déranger ceux du dehors...

 

V

 

De toute façon la dépression, c'est une histoire d'amour, une histoire d'amour manquée certes, en tout cas c'est pas un truc de molécules du cerveau, ce truc froid, avec des termes sortis du dictionnaire médical. La dépression, c'est autre chose qu'une grippe, on la prend pas en sortant dehors, ni en restant dedans d'ailleurs...c'est un truc qui monte petit à petit, tout au fond, une petite voix, qui dis " je souffre ", puis comme on l'écoute pas, en faisant du sport où en mettant la télé très fort alors elle parle de plus en plus fort....jusqu'à hurler....jusqu'à te donner un grand coup dans le dos.. et tu tombes par terre... .et toi t'es K.O...t'es par terre... t'as besoin de reprendre des forces... de souffler... et y'arrive les professionnels... ceux qui ont fait des études pour çà... ils se penchent sur ton cadavre à moitié froid... avec leur blouse blanche... très froids eux aussi... pas d'apitoiement... ils disent : " c'est une dépression ", on va vous donner des médicaments... mais attention, ils vont vous faire somnoler... et pis vous aurez peut-être des tremblements... enfin c'est çà où rien... et toi, t'aurais besoin de souffle de vie, d'un peu de chaleur, mais tu te rends compte qu'il y en a nulle part de la chaleur... personne n'a de la chaleur à donner... tout les gens ont un peu froid... mais pas assez pour être comme toi... pas assez pour être par terre, cassé en deux... pas assez pour que les oiseaux en blouse blanche tournent autour de leurs dépouilles...Y'a pas de chaleur dans le monde... ou alors un p'tit peu dans ces grandes fêtes, une fois par an... quand les lumières arrivent dans les villes... certains ont le cœur qui s'amollit... alors il font un don puis... puis ils oublient cette sensation bizarre qu'ils ont eu dans le coeur et vont se goinfrer... de toutes façons même dans ces moments certains ont le vin mauvais... et alors, le soir de la grande fête tout le monde s'engueule dans un grand feu d'artifice... alors....

Alors toi qui es K.O, t'accepte d'être H.S avec les médicaments ! ! !

Après le retour à la maison, c'est ce qui s'est passé, j'étais défoncé au médicaments, des antidépresseurs et des anxiolytiques... Je suis retourné au Lycée... çà faisait bien... J'arrivais en classe et j'avais sommeil... Boum la tête qui tombe... et comme j'avais des camarades compréhensifs, çà les faisait rire... pas besoin de faire l'armée pour être bœuf... Mort de rire, qu'ils étaient... en fait, faut pas les critiquer, ils savaient pas ce qui m'arrivait... les juifs aussi d'ailleurs, on savait pas ce qui leur arrivait en Allemagne pendant la guerre... maintenant on sait la shoah, et tout.... alors on leur a donné Israël... comme les gens le soir de Noël vont donner à manger aux pauvres avant d'aller se goinfrer au Réveillon, nous on leur a donné Israël aux juifs... et maintenant ils ont qu'à nous laisser consommer tranquilles les juifs…Voilà, mes camarades ils auraient sût... ben ils m'auraient donner toute leur compréhension... vous savez ce truc qui colle au dent et qui perd tout son goût en cinq minutes... ah ! le chewing-gum , oui c'est çà, ils m'auraient donner du chewing-gum... enfin un truc pour que leur conscience les empêche pas d'aller en boite le samedi… un truc pour continuer tout comme avant mais montrer quand même quon a essayé de changer quelque chose…

De toute façon pour le lycée, le proviseur me l'avait dit : " on veut bien vous reprendre l'année prochaine mais c'est tout ". Déjà, il ne m'avait pas viré parce que avec la maladie, j'avais été absent 5 semaines et çà avait été en plein durant la période d'inscription au bac... je n'étais donc pas inscrit… donc je n'avais pas à apparaître dans les taux de réussite au bac... donc je ne faisait pas baisser le taux de son cher établissement au proviseur... donc pour cette année il s'en foutait... mais l'année d'après, il prenait un risque.... imagine que cette fois, je me fasse inscrire au concours, moi, élève de son lycée et que je fasse un stage à l'hôpital en plein au milieu du bac... boum ! le taux de réussite au bac de son lycée qui chute... lui, proviseur du meilleur lycée d'enseignement technique de Lyon… c'était impensable… il ne pouvait supporter cette vision d'horreur... il a quand même regardé mes bulletins avant de prendre sa décision… on sait jamais, c'était peut-être l'occasion de virer un nul et d'augmenter encore le score de son établissement… mais non çà allait… alors il a couru le risque pour une année mais pas plus... grand Seigneur le proviseur... et chacun sa merde...

Mais bon faut pas non plus que je dise n'importe quoi... mes copains de classes ont quand même trouvés bizarre que je manque cinq semaines... ils m'ont questionné... je leur ai dit que j'étais aller à l'hôpital parce que j'avais été malade... et quand ils voulaient des précisions, je leur disaient que c'était très compliqué à expliquer.... mais que bon çà allait mieux... pour la plupart çà leur suffisait pour me juger tire au flanc... ils savait que j'étais un peu fou... à jamais vouloir parler de gonzesses, de boites et tout... alors çà leur suffisait... certains plus fin avaient compris... ils me respectaient... une minorité malheureusement... la majorité des autres... eux se foutaient de mes problèmes tout autant que des malheurs du tiers-monde... chacun sa merde pour eux aussi...

 

Six mois ont passé après ma tentative de suicide, j'avais encore moins le moral qu'avant, c'était quand même pas à cause de l'accueil qui m'étais réservé au lycée ... c'était quand même pas la faute du proviseur et de mes collègues... Non ! Çà venait pas non plus des médicaments et des psys... c'était la faute à ma maladie… enfin, personne ne savait vraiment ce que c'était même les professionnels de la profession… ce que me disait le psy qui me suivait c'est qu'il fallait du temps pour juger… j'en étais au début... j'allais en voir du peuple dans cette noble profession de la santé mentale... j'en allais en avoir des angoisses et des crises, mais il fallait patienter… Patienter… Patienter…

Souffrir en silence… Un vrai petit héros… T'es cassé en deux et on te dit "Wait and see".

 

V

 

Alors je me suis mis à aimer la nuit...

Oh ! çà faisait quand même un moment que j'y étais pas insensible, à veiller devant la télé ou à faire de l'ordinateur... mais bon, là çà a vraiment été de l'amour... l'école m'a été de plus en plus intolérable... le regard des autres qui jugeaient... qui se disaient : " Il est fou ! ! "... dans leur petit quotidien bien propre.. parce que eux le quotidien leur plaisait , ils s'y investissaient à fond, eux... y'avait rien à remettre en cause... en tout cas si il y avait un truc qui clochait, on y réfléchirait plus tard... pour mes collègues, devant c'était une carrière... je dis çà parce que je ne sais pas si c'est encore vrai... si les jeunes sont tous aussi bas, encore maintenant... mais pour eux, y'avait pas de questions à se poser.. devant c'était la carrière, l'argent, la fête... et le mariage pour un peu plus tard... c'était écrit, tracé... le destin bien clair, bien propre.. j'étais en technique... y'avait encore du boulot... on aurai tous du boulot... la question, c'était combien d'argent on allait gagner... CA c'était une question importante...

Je me suis donc mis à marcher la nuit, d'un coup comme çà... ne rien faire m'était devenu intolérable... rester comme çà sans bouger... à attendre la becquée pour se faire nourrir... c'était plus possible....

Çà a commencé un soir tard... ma mère avait mis en marche ses radars pour sentir ce que je faisais dans ma chambre... pour voir si je faisais pas de conneries...En un instant, la haine est montée en moi, j'ai pris mon blouson sur ma chaise, je l'ai mis et je me suis retrouvé dehors... j'allais tout cassé... tout foutre en l'air... il fallait que je sorte... l'air frais me ferait du bien... l'air de l'hiver... mes pieds se sont activés... comme une force mystérieuse qui te pousse... j'ai dévalé des rues...

La nuit s'était installée... paisible... personne nulle part... que les grandes barres d'immeubles éclairées et à chaque fenêtre des ombres qui passaient devant de temps en temps... Les ondes des télés allumées striaient les murs, cette lumière blanchâtre qui vibre, qui dessine des ombres chinoises sans aucun sens... et là, dehors, dans les rues, le silence.... le froid... aucun humain ne s'aventuraient plus... personne ne s'intéressait plus à l'extérieur... c'était comme un domaine devenu vierge... un nouveau monde... oublié… abandonné… un monde.. MON monde…

J'ai marché au hasard, comme çà… mes pas étaient précipités, hargneux… ma fougue me faisait buter dans les trottoirs… me faisait traverser les rues sans regarder… et partout le noir… partout le vide… les voitures abandonnées… grises… et de ci, de là des trous de lumière… des halos venues du ciel… les réverbères électriques et leur bruit de transformateur triste… dans le silence enfin retrouvé… cette légère vibration tranquille et morne…

J'étais perdu… je ne contrôlais plus ma route… pantin qui bougeait tout seul, la mécanique s'emballant… je ne me rappelle que de montées d'escalier… et mon souffle accélérée… que des pavées qui scintillaient sous mes pieds… que de ce mouvement incantatoire… pour exorciser la douleur… pour l'apprivoiser, la dompter… J'étais parti en lutte avec quelque chose de moi-même… le tigre au fond qui essayait de prendre le contrôle… et j'étais secoué comme dans un rodéo… ou sur un manège de troisième zone…

Cette nuit-là allait être la première d'une longue série… Ces nuits mécaniques… ces nuits à éructer contre moi-même… et à laisser couler les larmes… à chaque rue s'enfilant dans une autre…

Avec le temps je prenais certaines habitudes, j'allais du côté de Choulans et de

sa grisaille... c'était là que je pouvais surplomber la ville et ses lumières, et au dessus, les étoiles qui tentaient de percer le ciel jusqu'à nous, d'apporter la lumière jusqu'aux hommes… mais eux se gavant de télé, indifférents, restaient à l'intérieur... alors elles clignotaient tristement, toutes pâles, dans les vapeurs de pollutions… aussi lointaines et aussi ignorées que l'amour ici-bas…

Je montais par ces escaliers escarpées, où mes pas résonnaient... les pas succédant au pas, toujours au même rythme, à la même saccade... Quelquefois, je m'asseyait un peu, pas longtemps, aux bancs des squares, St Just ou bien Trion, ces îlots de nature dans les successions de rues 'civilisées' ou bien je m'arrêtais dans les escaliers de Fourvière sous les néons jaunes aux vrombissement monotone... et puis après quelques minutes, la force me relevait de nouveau… pour partir plus loin... ailleurs… quelque part où peut-être il ferait moins mal... et plus j'avançais dans ces nuit, plus je m'y enfonçait, plus les lumières aux fenêtres s'éteignaient… une à une… comme si les minuteries s'arrêtaient… petite vies bien réglées de ces hommes sans histoire…

Parfois, j'allais longer la Saône jusqu'à La Mulatière, balade à écouter les clapotis monotones de l'eau sur les berges… Je remontais par Sainte Foy la riche et ses maisons individuelles… ses entrées feutrées, sa quiétude catholique…

A la fin de la nuit, les moteurs des voitures se taisaient presque complètement… petit à petit... le mugissement s'étouffait presque...le bétail dormait enfin, pour se préparer au nouveau jour ... le nouveau jour où il faudrait encore tout donner... encore endosser ses éternels problèmes… survivre… La fin était magique, la fin c'était la traversé du voile, de l'initiation tribale… moi aussi je faisais du sport… Sans M. Nike… Juste avec mes pieds… à faire défiler les heures…. Et à réfléchir toujours et encore… à essayer de comprendre pourquoi… pourquoi alors qu'en tant que jeune j'aurais voulu être si conventionnel, j'étais si différent…

Ces nuits-là, j'allais ainsi de cité en cité, de morceaux de bétons en morceaux de bétons... à chercher quelque chose, une issue... et la fatigue qui ne venait jamais... la force qui poussait encore... et encore... toujours plus loin....dans le froid, dans le noir de plus en plus épais… jusqu'au moment ou la douleur se réveillait dans les mollets… C'était alors comme un signal… la bête lâchait sa proie.. comme un répit dans une bataille éternelle… je me dirigeais exténué jusqu'à chez moi, maussade de voir la porte s'approcher et la chaleur de l'appartement me bouffer le visage… maussade de ne pas être mort… de toujours existé…. de toujours traîner ce corps qui faisait sentir tout son poids dans le lit où je m'affalais… jusqu'au lendemain…

D'autres soirs, mes pieds me dirigeaient jusqu'à la maison de Sarah.. Dans ces moments-là, j'allais sous ses fenêtres, ses fenêtres encore éclairées, tout en haut de la barre, au huitième étage... J'attendais, j'attendais de la voir passer... Par les changements de lumière je voyais que çà vivait là-dedans...qu'elle était là… mais je ne montais pas la voir... je n'avais plus de place chez elle... plus ma place.. c'était fini... disons que çà n'avait jamais commencé... c'était un amour unilatéral... elle me l'avait dit, elle avait classer l'affaire..

Devant la fenêtre passait la silhouette de Sarah... et la silhouette d'un autre... cet autre... Cet autre qui avait su lui faire vibrer le cœur... qui avait su l'émouvoir.. et moi qui n'étais qu'un copain... que quelqu'un de sympathique... comme beaucoup... comme tant d'autres qui s'y était cassé les dents… Mon amour l'avait dérangé... les avait dérangé... alors je ne montais plus chez Sarah... non pas qu'elle m'aie viré... Non... mais j'avais trop mal... rien que sa silhouette et celle de l'autre me déchirait le cœur... je les regardais dans le floue... tout là haut... je l'enviais cet autre... et je me disais ce que je m'étais dis il y a quelques mois... que puisque Sarah ne m'aimait pas, il ne me restait plus rien qui me donne envie de vivre... envie de continuer ce manège... là-haut, je voyais ma vie partir avec mes dernières illusions et mes derniers espoirs... çà avait été çà Sarah, mes derniers espoirs... depuis c'était le tunnel... sans plus aucune lumière...

Ce tunnel que je fuyais depuis des années il m'avait enfin rattraper... il m'avait cloué... Plaf ! ! !.. Plus rien ne me séparait de lui maintenant... alors je partais dans la nuit, ivre de douleur, les larmes qui coulaient sans cesse... je faisais le deuil de Sarah... le deuil de ma vie... tout ce qui m'avait fait vivre jusque là s'était écroulé... plus rien... j'avais plus rien pour me faire avancé... à part mes pieds... mes pieds qui traversaient les rues... qui s'enfonçaient de plus en plus dans la nuit... le nuit froide d'un hiver à Lyon...

Le mécanisme n'a pas tenu longtemps... à force de sortir la nuit... les médicaments en plus.... l'école était de trop... Mes compagnons s'étaient habitués à mes absences... ils s'amusaient des motifs que j'inventais... Mes 'fatigues' qui me faisait manquer des semaines entières n'amusaient plus qu'eux d'ailleurs: l'administration, les profs avaient la dent contre moi... ils étaient sérieux, eux... ils avaient un programme, des objectifs, un plan... des trucs qui ne tolèrent pas l'absentéisme... Alors je n'y suis plus allé... plus du tout... je suis resté à la maison, dans ma chambre, les volets fermés... j'en avais marre de dehors... de ce petit monde qui marchait si bien sans moi... je ne voulais plus le voir... puisqu'il n'était pas compréhensif, je le boudais, ce petit monde... et toutes les fourmis qui inlassablement travaillaient, travaillaient, travaillaient... moi çà faisait un moment que j'étais ailleurs... que travailler çà ne signifiait plus rien pour moi... rien... à faire semblant, on se fait du mal... faire croire aux autres qu'on y croit, qu'on s'y intéresse... que le travail, les loisirs, la culture çà nous passionne... c'est vraiment trop dur... alors Paf !... j'y suis plus allé... çà n'a dérangé personne... j'ai plu eu de nouvelles d'eux, eux n'ont plus eu de nouvelles de moi... tout le monde était content... y' z'ont pu préparer leur bac tranquille... de toute façon, seul le proviseur s'inquiétait de moi pour son taux de réussite qui pouvait chuter... le pauvre a eu de la chance, j'étais absent pour l'inscription au bac... alors tout allait bien...

J'ai dormi le jour, vécu la nuit... ma mère prenait peur à me voir changer d'aspect... je me lavais plus beaucoup... j'avais plus envie de paraître.... Au bout de quelques semaines, on a recommencé à penser à la clinique... je souffrais trop... je préférais encore être défoncer dans une clinique que là à faire le tour des quartiers pour essayer de me crever... pour crever la haine que j'avais au fond de moi... alors, avant que je recommence à essayer de me sauter le caisson, on a décidé çà...

Je suis retourné au pavillon des urgences, j'y ai retrouvé les infirmiers et leur sport, la petite valse des lits à roulettes et leur cargaison de décrépitude suivie par la famille toujours bien digne et bien droite.... je me suis fait une place dans la salle d'attente à côté de la petite table basse aux vieux journaux déchirés.... je m'y suis posé en vieux routier… en sentant que le voyage allait être long, très long. J'avais décidé de m'économiser, pour celà j'avais calculé: Pour aller à la machine à café j'avais cinq pas à faire.... à raison de deux francs le café long, j'y allais une fois toutes les deux heures... çà me faisait 8 à 10 cafés par jour suivant mon sommeil...j'économisais mes forces... Je sentaient que les jours n'allaient pas être mes amis… ils allaient prendre leur temps... me remplir de ma dose d'ennui... d'attente…

 

Le Psy était toujours là, le matin à nous faire venir dans son petit bureau gris… comme lui... à nous demander ce qu'on faisait là et ce qu'on avait envie de faire... sauf que la stagiaire avait changé... et puis je savais toujours pas... je tentais bien de participer un peu à ses séances, disant quelques trucs pour casser son silence, sentant que çà allait durer une éternité si je faisais rien... mais bon, il me disait trop rien... qu'il verrait, qu'il allait réfléchir, examiné mon cas.... alors les jours passaient doucement.... ils s'égrainaient à la vitesse des cafés, au bruit des petites roulettes mal huilées… des morts habituels…

 

Roger était venu me voir. Il s'était dit qu'il allait faire une bonne action... Roger était mon ami... je dis mon ami, parce que avec ma timidité, je n'avais jamais su attiré l'attention sur moi... jamais quelqu'un s'était dit : " Lui, c'est quelqu'un à inviter "... j'étais trop loin, trop fuyant... mais bon, certains était arrivé à passer au-dessus de cette muraille... m'avait pris dans leur monde malgré ma fuite... malgré mes yeux qui se détournaient quand on voulait les croiser... malgré mes sourires qui disaient " Ne faites pas attention à moi, je suis sans importance "... Roger avait passer au dessus de tous ces problèmes...

Combien y-a t-il d'humains qui passent au-delà des apparences ?.. Combien vont au delà des lieux communs qu'on leur sert sur un plateau ? Roger était allé au delà, par son éthique, parce qu'il aimait l'avis des autres... et que j'étais un autre... alors c'était mon ami... pour moi qui n'avait personne.

Avec le temps, pourtant Roger avait regretté... Il s'était fatigué de moi... peut-être que mon amitié était un truc lourd à porter... peut-être que je demandais trop d'énergie, trop de discernement, Roger s'était essoufflé... depuis le début de mon délire, depuis quelques mois, Roger était toujours occupé quand je voulais le voir... peut-être que je lui avais demandé une écoute trop intense, plus qu'un humain pouvait donné.. un truc trop dur à supporter pour les gens normaux... alors Roger me fuyait. Mes problèmes, il ne voulait pas les entendre, c'étaient les miens... si il les entendait, c'était pour me conseiller... pas m'écouter... mais il voulait me montrer qu'il ne m'abandonnait pas non plus... pas définitivement... qu'il était un humain simple qui voulait s'adresser à un autre humain simple... un humain comme lui... avec ses problèmes qu'il garde pour lui... chacun chez soi...

On a de la compréhension pour ceux qui souffrent... on écoute... cinq, dix minutes... ou bien une fois ou deux, quelques heures... mais après... après prière d'être comme les autres... de dire que tout va bien quand on te dit : " comment tu vas ? "... et puis voilà... c'est çà la vie... c'est comme çà... çà je ne le comprenais pas...

Roger avait une famille... une femme, des enfants... quand j'allais chez lui, il ne me parlait pas de ses problèmes... il me parlait des problèmes des autres, des problèmes de Sarah... il l'avait pris en charge, elle... Sarah souffrait... et moi je souffrais de Sarah... mais il ne le savait pas... parce qu'au fond, quelque part, moi aussi je ne parlais pas de mes problèmes, des VRAIS problèmes... alors on parlait de Sarah... pas de sa femme, peu de ses enfants... on parlait de Sarah surtout que c'était un sujet sur lequel j'accrochais..

Sarah. reconstruisait sa personnalité avec l'aide de Roger... Peut-être quelque part, Roger était-il content que Sarah aie besoin de lui, il pouvait compter sur ses sourires, il comptait pour elle, lui. Alors j'étais jaloux de Roger... et du fait que Roger ne faisait pas attention à moi, j'étais jaloux de Sarah... au fait, Roger était dirigeant local des Témoins de Jéhovah, et Sarah et moi étions Témoins de Jéhovah aussi... Sarah et moi, on était ses ouailles à Roger... il était notre berger... c'était écrit.

Alors voilà, Roger était venu.... il avait regardé ce monde de l'hôpital... à pas savoir dans quel sac rangé tout çà... il a regardé partout, un peu hébété... il savait pas où est ce qu'il atterrissait... avec des blouses blanches partout... et moi suicidé sur mon petit lit... lui qui n'aimait pas le suicide... parce que le suicide c'est interdit.

Sarah m'avait dit qu'il n'y avait que les lâches pour se suicider... elle ne se suicidait pas, elle... grâce à Roger, qui allait la voir à la moindre alerte... elle avait tellement de problème, il lui fallait bien une protection rapprochée... moi çà faisait un p'tit moment que je débloquais, il fallait bien qu'un jour Roger vienne me voir, il fallait bien qu'un jour il joue son rôle de berger... aujourd'hui c'était le jour...

Roger m'a dit bonjour, il s'est assis, bien en face de moi, comme le psy... c'est dingue comme il lui ressemblait... après la surprise du début... après les premières hésitations, il maîtrisait de nouveau la situation... bien froid, il lui manquait que la blouse... il me demandait si çà allait... je lui est répondu que la prochaine fois, je ne me raterais pas, le flingue était plus radical... çà l'a pas fait rire... on ne rigole pas de la vie, cette vie qui ne nous appartient pas, qui appartient à Dieu seul... je voyais au fond de ses yeux, tout au fond de ses beaux yeux bleus qui faisaient craqués Sarah, comme une répulsion... un truc qui me rejetait... lui, l'homme pur... Pourrait-il me serrer la main sans se salir ?.. fallait qu'il trouve un endroit pour se laver les mains après...

C'est sûr... je n'étais plus son ami... j'étais un autre... pourtant il ne s'est pas départi de son attitude habituelle... juste quelques raideurs dans les gestes... à réciter des phrases d'encouragement stéréotypées... des trucs pour lutter contre le silence... çà, oui, il savait faire… il m'en a déblatéré des trucs… tout les trucs qui sont classés dans la rubrique "encouragement" du livre "Comment raisonner"… rien ne manquait… il récitait bien… enfin... il était aller au casse-pipe... il voulait rentrer chez lui, c'est sûr... retourner chez les humains, les vrais... bien au chaud... au bout de cinq minutes, j'ai arrêté ses souffrances, je lui est dit de partir, que je le remerciais d'être venu.. c'était sympa...

Moi qui cherchait la compréhension, juste la compréhension... j'avais ma dose de conseils, versets bibliques et autres... il pouvait pas s'empêcher d'être un conseilleur... il avait pas rangé au vestiaires ses habits de directeur de conscience.. alors qu'il retourne vers d'autres qui l'aimait dans ce rôle... moi j'avais trop mal... je voulais juste de la compréhension... pouvoir pleurer avec quelqu'un... c'était trop demander à Roger... p't'être même aux humains... toujours à juger tout ce qui bouge, les humains... Roger est parti... sans oublier de lancer une dernière salve d'encouragement... histoire de faire son travail jusqu'au bout... puis il est reparti par les couloirs éclairés aux néons... son coeur devait être léger, il n'avait pas failli à son devoir... il était vraiment un bon garçon... un bon berger...

Je ne voulais plus aller à la clinique... alors le psychiatre se décida à me proposer une clinique quelque part à la campagne... de toutes façon qu'importe... je crevais d'amour alors qu'importait l'endroit ou je pouvais crever... j'attendais la place dans la clinique, essayant de me cacher que quelque part j'attendais aussi la mort... elle allait venir bientôt la place... la mort, par contre, fallait encore attendre un peu… j'allais bien vite faire parti de cette étrange société... au fait, je venais d'avoir 18 ans... tout juste 18 ans de corps... à l'intérieur c'était du vide… ou alors des trucs qu'on aimerait pas voir…

 

 

VI

 

Avant que je parte pour la clinique, Françoise est arrivée au service d'urgence… blanche et silencieuse, allongée bien droite dans son lit, comme tous ceux qui avaient loupés leur T.S… comme tous ceux qui cherchaient un coin underground dans cette mélasse… Elle revenait doucement à elle, les jours passant, les tranquillisants qu'elle avait absorbés se barrant doucement de son sang… Je passais devant les fenêtres de sa chambre et je la voyais au fond de son lit, livide, molle… à refuser de parler aux infirmières… elle voulait plus collaborer… comme beaucoup d'entre nous dans ce service… Elle avait tout fait péter… Elle était venu rejoindre le bas-monde de la galère… celui qui n'arrive pas à rêver sur les images de carton-pâte… qui n'arrive pas à être assez égoïste pour faire comme si de rien n'était…. elle avait pas dix-huit ans… pas l'âge légal pour décider de ses soins…

Elle regardait jamais autour… elle regardait droit devant… Quand je passais, je la trouvais souvent en train de dormir… en train de cuver le mélange qu'elle avait avaler… même pas majeure et déjà de l'autre côté du miroir… déjà à ne plus croire à notre économie triomphante… et à ce meilleur des mondes qui fait tout pour la jeunesse…

Et puis au bout de quelques jours, elle est sortie de sa chambre… timidement… branlante sur ces jambes… J'étais dans la salle d'attente à boire mon troisième jus de chaussette à deux francs… Je regardais passer les brancards avec les vieux dessus… J'étais là à voir les pré-enterrements… à observer comment le personnel soignant s'y prenait pour parler aux légumes… sans jamais se rendre compte qu'un jour çà allait être eux sur les brancards.. sans jamais oser réfléchir qu'un jour eux aussi ils se prendront du "Monsieur, calmez-vous" dans la tronche… en pleine souffrance… alors que çà bouffe à l'intérieur tellement çà fait mal… j'étais en train de me demander comment on pouvait parler de ses petites histoires de culs au dessus d'une mamie qui gémit de douleurs… J'avais l'impression d'être un ethnologue dans un monde inconnu tellement j'avais cru que çà ne pouvait pas exister … tellement je découvrais un truc insoupçonné de ma part…

Elle m'a dit:

"Tu fais quoi ?"

J'ai répondu:

"Je regarde" en montrant du menton le couloir grouillant de blouses avec les roulettes qui grincent mais quand même pas assez fort pour pouvoir cacher les gémissements et les soupirs des "patients"….

Elle a rien dit; elle s'est assise à côté de moi... Je lui est demandée si elle voulait un café… elle a fait oui de la tête… alors je suis allé lui cherché son gobelet blanc réglementaire de 8 centimètre de haut… avec le liquide noirâtre remplissant la moitié… Elle se roulait une cigarette quand je suis revenu… Elle avait 17 ans, était en terminale A et avait fait une T.S au Lexomyl, elle aussi, au moins 2 boites…

On a passé la fin d'après-midi là, à voir le jour diminué doucement dehors… à raconter nos petites histoires sans importance… à regarder le défilé des brancards et des familles affolées qui croyait leurs proches immortels… et à se trouver ici, dans la zone intermédiaire… comme un hall d'aéroport… entre la vie et je ne sais quoi… un je ne sais quoi auxquels les humains qui passaient n'avaient pas l'air si bien préparés que cela…

Elle voulait pas voir sa mère… plusieurs fois elle s'était enfermée dans les toilettes quand on avait vu arriver celle-ci au bout du couloir… Au moins sa mère n'avait pas pu lui faire le coup de l'hypnose comme à l'autre cloche…La bête, privée du coup favori des méchantes sorcières essayait donc de lui passer des lettres par les autres pensionnaires; Françoise les jetait systématiquement dans la poubelle après avoir bien déchirée tout çà en mille morceaux au cas ou la curiosité la prendrait par traître à un autre moment… un moment de relâchement…

Elle aimait tout autant que moi le psy du bout du couloir, avec ses silences et ses regards bien dans les yeux… On arrivait pas à y croire; dehors chez eux, au fond de leur lit, ou devant la télé, nos camarades qui vivaient tranquilles, sans problèmes, sans questions, le Walkman bien rivé sur les oreilles au cas ou dans le silence une petite voix de liberté se ferait entendre et nous là, à pas savoir ce qu'on faisait dans ce service et éventuellement sur terre, à pas comprendre ce qui nous rendait différent, à pas savoir pourquoi on vit….

A chaque demi-heure elle se roulait une clope, avec des petits fils de tabacs qui tombe par terre, moi je compensais par un café sans caféine, histoire de l'accompagner.. On dissertais, on hallucinais sur les épaves qui finissait de chavirer sous oxygène… dans l'indifférence et les bips… dans les néons pâles et l'odeur d'alcool… et nous, toute cette jeunesse gâchée… en tout cas c'était ce que les infirmiers nous lançais comme regard… nous qui avions la vie devant nous… l'espoir, le sport, la vitalité, les voyages… à que oui, voir autre chose que notre petite société… voir comment on faisait pour occuper le temps dans d'autres pays… l'éclate… nous, l'espoir de ce nouveau monde… gâcher l'avenir de l'humanité en voulant pas prendre la relève… pas prendre notre place dans la grande usine… à refuser le ticket d'entrée dans ce grand 'DisneyWorld'…

C'était une intello… un parcours scolaire brillant…à jamais redoubler une classe… à lire des bouquins de psycho et de philo que je ne comprenais pas… et là… Plaf! Sur le bord de la route… comme moi le petit TJ avec sa bible… Plaf! On avançait plus…

Le soir, on veillait jusqu'à très tard dans le service… jusqu'à ce que les blouses ne passent plus dans les couloirs… que les lumières d'appels au dessus des portes arrêtent de s'éclairer… qu'on entendent plus que le souffle régulier des poumons à bestiaux…BIP… on veillait jusqu'au moment où les lumières jaunâtres des néons envahissaient complètement l'espace, vibraient sur les murs marron clair… on sentait alors venir le bon vieux blues… cette satanée angoisse qui me faisait marcher des nuits entières… qui me faisait vomir les tripes… on était deux à l'exorciser, poussé par la même force, … celle de ceux qui refusent… qui refusent pas d'une manière réfléchie, non… plutôt comme un instinct qui empêche de t'endormir… qui te dit que tu n'iras pas te coucher tant que tu n'aura pas résolu l'énigme… mais le problème, c'est que tu ne connaît pas l'énigme… tu ne sais pas ce que tu dois résoudre… tu sais juste que tu va devoir courir après quelque chose… et quand tu auras attraper ce quelque chose.. tu seras libre… mais à ce moment c'était plutôt la fuite de la prison… vers nulle part… tu fuyais mais tu ne savais pas où.. c'était comme un mouvement inutile…. Comme ces mouches qui voient le dehors… mais ne voit pas la vitre… qui se tapent dessus… mais qui recommencent encore… encore et encore… à voir le soleil et la verdure dehors… à sentir l'air pur et le vent léger mais à pas pouvoir se laisser porter par le courant d'air…

Ces soirs-là, on était le problème des infirmiers… eux qui avaient l'impression qu'ils n'avaient pas fini leur travail tant que tout le monde ne dormait pas… Nous ne dormions pas… alors ils venaient nous raisonner… quoi.. il faut bien dormir pour être en forme le lendemain… pour pouvoir guérir plus vite, il faut une bonne nuit de sommeil… On avait pas sommeil… même que plutôt la porte vitrée de l'entrée nous tentait… se barrer sentir l'air vif de la nuit d'hiver sur nos joues… sentir le vrombissement de la ville endormie… partir de ce petit cocon à l'air conditionné… de ce petit élevage à température idéale…

Dès qu'ils avaient le dos tourné, on allait faire le tour des voitures… dans nos blouses bleues…attachées dans le dos.. et juste le slip en dessous… les pantoufles au pied… on se courrait après entre les place de parking… pour se marrer… comme un pied de nez à se machin trop bien réglé pour te guérir…puis dès qu'on avait un peu trop froid, dès qu'on était un peu trop essoufflés, on rentrait discrétos… juste histoire de dire qu'on était aller chercher un café dans le hall d'entrée si on avait à croiser quelqu'un… mais bon y'avait peu de danger, ils devaient tous être encore entrain "d'aider" à survivre un autre légume… à mettre un paravent devant lui pour faire plus intime… le bon vieux droit à la mort dans la dignité…. matérialisé par ce petit paravent aux parois plastiques.. et dans leurs couloirs, deux jeunes qui se chamaillent en attendant le sommeil...

Parfois, nous nous mettions dans l'allée vitrée à regarder l'hôpital s'endormir doucement… La lumière difficile de l'hiver se couchait en douceur derrière les grands sapins, pendant que nous parlions philosophie et littérature… elle m'apprenait les auteurs que je ne connaissais que par les cours puériles et résumés de cette brave Education Nationale… Nous lisions Baudelaire quand les lampadaires des allées de dehors s'allumaient… Tranquillement entre cafés édulcorés et cigarettes roulées, elle me montrait ces poèmes et ses sujets de roman… j'avais fait ramener par ma mère mon carton d'écriture… je lui faisais lire les miens… et dans la nuit avancée quand même les infirmiers commencent à s'assoupir dans leur salle de garde, nous finissions de parcourir nos "œuvres", des feuilles toutes éparpillées par terre dans un rayon de plusieurs mètres, les classant par thème, cherchant des titres, essayant de tirer des idées synthétiques de ces amas, modifiant aux crayons les passages lourds ou incertains, notant aussi de-ci de-là, d'autres idées pour de futures créations, pour former un tout cohérent…

 

VII

 

Puis après quelques jours comme cela, Françoise est partie dans une histoire d'amour…

Enfin je vais trop vite… Non Monsieur, elle ne l'aimait pas cet infirmier des urgences chirurgicales qui venait lui rendre visite… Non, sauf qu'elle m'en parlait tout le temps… avant qu'il arrive… et un fois parti… longtemps après son départ…

Cet infirmier était celui qui l'avait réceptionner pendant son inconscience… il l'avait donc déshabiller pour la consultation… il lui a d'ailleurs dit par la suite… puis pendant ses jours en réanimation… il avait fait parti de l'équipe qui s'était occupée d'elle…

Maintenant, si elle s'enfermait dans sa chambre avec lui, c'était pour pouvoir discuter tranquille… à l'abri du bruit des couloirs et des autres infirmiers… parce que quand elle parlait avec moi n'importe où, elle devait dire des choses futiles que tout le monde pouvait entendre… Ce monsieur avait donc le privilège d'entendre des choses d'une très haute importance… Lesquelles ? Mystère de quatre sous !!

Gérard avait la quarantaine, avait plusieurs enfants, une femme, et venait rendre visite à une des nombreuses patientes qu'il croisait tous les jours… Pourquoi celle-ci en particulier, pourquoi une jeunette de 17 ans ? Pourquoi une mignonnette à la chair si fraîche, au corps si pur, au fesses sans cellulite ?

Françoise me disait: "Il est marié, il ne s'intéresse donc pas à moi, c'est juste qu'il se soucie des gens qu'il soigne, on ne va pas lui reprocher d'avoir de la conscience professionnelle… pour une fois que l'on en trouve un…"

Alors qu'elle détestait, elle aussi, les infirmiers philosophes… Voilà que cet homme, exprimant d'ailleurs les mêmes platitudes sur la vie que ses confrères, n'étaient pas comme eux… Le nombre d'heures de discussions qu'elle m'a affligée sur ce zorro, ce gourou, qui allait s'occuper d'elle, qui gérait ses rapports à sa place, faisant 'bénévolement' l'intermédiaire entre ses parents et elle, qui obtenait des tuyaux sur son cas par ses connaissance dans le service hospitalier, parlementant dans les couloirs avec le psychiatre gris de notre service pour obtenir la liberté de sa protégé par rapport à ses parents…

C'est vrai, de la pure charité, du bénévolat… il s'enfermait tout les deux dans la chambre de Françoise pour parler d'elle… Il venait tout les jours après son service… Il lui avait offert un petit tigre en peluche qu'elle regardait toute la journée amoureusement… mais enfin ce n'était pas de l'amour… et qu'elle parte un Week-end chez lui quand la femme et les enfants de ce mécène étaient partis ailleurs, ce n'était pas louche non plus… Sauf que ce week-end là, elle a connu l'amour physique… Tiens, donc on ne s'en saurait pas douter !!

Bref, Françoise a commencé à me saouler un peu… elle aussi se cachait la vérité comme elle pouvait… elle aussi s'arrêtait dans un petit monde pour se rassurer… elle espérait inconsciemment que l'Amour la sortirait de cette mélasse… il est vrai que c'était peut-être une solution, la plus belle des solutions bancales, la plus excusable malgré la futilité des secondes qui arriveront bien à nous stopper un jour, mais avec ce type qui sous des dehors de charité et de bienfaisance, savourait en secret le moment ou courbé en deux, tous ses muscles tendus, il déchirerait cette chair fraîche, ce territoire encore vierge… avec ce type donc, je croyais et je lui répétait que l'amour n'allait sûrement pas apparaître sous la forme qu'elle espérait… qu'elle allait plutôt découvrir encore comment chacun est sur sa propre longueur d'onde, comment ces passerelles entre les gens sont souvent si fragiles, si artificielles et circonstancielles… Mais bon, disons-le j'étais jaloux… Encore une fois planté en amour, çà commençait à bien faire…

 

 

VIII

 

J'ai de nouveau quitté l'hôpital… j'avais un ticket pour une vrai clinique psychiatrique… une clinique où l'on discute… pas un ghetto à parquer les bœufs… j'allais y faire une psychothérapie de groupe… on allait parler, s'exprimer… le pied… Le psy me l'avait dit : " Il me semble que les filières classiques de traitement des troubles du comportement ne vous conviennent pas…"

Françoise, quant à elle, était sous le charme de son sauveur, on discutait plus trop d'ailleurs depuis que je lui montrais que je n'étais pas dupe de son manège… qu'à mon avis l'intérêt que lui portait l'infirmier n'était pas compris dans le forfait journalier…mais elle ne voulait pas rester seule, Roméo ne venant que trop peu de temps dans la journée pour pouvoir nourrir le sentiment de vide existentiel qui la bouffait à l'intérieur… elle avait peur de se retrouver trop seule à traîner dans les couloirs aux odeurs de désinfectants, à attendre Ulysse, qui d'ailleurs, une fois le plaisir de chair consommé n'était plus aussi empressé, oubliant de plus en plus régulièrement, par "surcroît de travail", de venir voir celle à qui il avait promis de la réintroduire dans 'la vrai vie', toujours à coup de sport, infirmier oblige, mais cette fois-ci de sport en chambre… alors Françoise a demandé au psy si elle pouvait aller aussi, dans cette clinique… qu'elle voulait, elle aussi parler pour se soigner… faire de la psychothérapie… ces parents ont signés leur accord, tout contents qu'elle leur demande quelque chose, qu'elle daigne leur téléphoner depuis deux semaines… tout contents d'avoir un signe de vie de quelqu'un qui avait si bien su s'enfuir à chaque tentative d'approche… Alors nous avons tous les deux dit "au revoir" au pavillon des urgences psychiatriques… jusqu'à la prochaine fois…. Jusqu'au prochain mal-être qui je ne le savais pas encore ne se soignait nulle part… et surtout pas dans les établissement recommandés par 'Le guide du Routard' psychiatrique édité par la Sécurité Sociale…

C'était la clinique du Chabrier, en pleine cambrousse, dans les Monts du Lyonnais… une vieille ferme immense, toute retapée, toute moderne à l'intérieur, avec les anciens greniers transformés en dortoirs… pas un village autour… rien à moins de plusieurs kilomètres… un grand porche qui donne sur une cour immense de graviers… et plein de 'patients' qui déambulent dehors ou dans les pièces remplies de chaises, comme toujours ensemble, rien qu'entre eux… … des tas de causoirs, vérandas, et autres où ils ne faisaient rien d'autres que parler, toujours parler, à pas comprendre ce qu'ils foutaient là, à ce dire qu'ils n'étaient pas plus bêtes que les autres, qu'ils avaientt tout fait comme c'est écrit sur le manuel du parfait petit citoyen… à parler aussi de rien d'autres que de la petite vie de tous les jours, comme on parlerai à ses collègues de travail, à montrer les photos des gosses et des petits enfants, et les recettes de cuisine et à raconter la mort de la dernière tante éloignée… pendant des heures… tout çà pour attendre la becquée du soir et après la nuit pour dormir…

Avec Françoise, nous avions espéré trouver des frères et sœurs de galère qui avaient enfin compris que tout çà c'était du toc, qui allaient parler avec nous de la vraie vie, de philosophie, psycho et autres… que nous allions ensemble réexaminer un peu tout çà : le gens qui se parlent pas, se déchirent, s'ignorent même entre voisin… qu'entre dépressifs au moins, on allait changer un peu ses règles à la manque… que puisque le roi était nu, puisque nous étions K.O par terre, on allait enfin se parler, se regarder, exprimer ce qu'on avait au fond des tripes… toute cette douleur, cette absurdité de la vie… qu'on allait enfin arrêter de se prendre au sérieux, avec la hiérarchie sociale et tout le tralala… mais non, mes amis, nous avions surestimés les capacités des braves bœufs d'êtres humains qui apparemment ne se servent de leur intelligence que pour uniquement additionner et soustraire les dollars… le reste prière de ne pas remettre en cause, de ne pas aborder le sujet sinon tu es un fou, un sectaire…ici aussi… partout...

La règle du 'tout va bien, surtout ne changeons rien' était donc valable ici aussi… seules quelques règles hiérarchiques changeaient… le psychiatre remplaçait le patron et le gouvernement… les infirmiers remplaçait la police… quand à nous, nous étions toujours le bétail nommé cette fois 'patients' plutôt que 'citoyen'… après un bref référencement au secrétariat pour prendre ton numéro de compte bancaire et pour te donner le numéro de ta chambre et de ton lit, on te laisse divaguer la journée dans ce noble établissement, laissant aux autres 'patients' le soin de te montrer comment on meuble le temps, et ou se trouve le distributeur de café.

Le soir, enfin, après avoir été appelé, nous avons assisté à notre séance de thérapie de groupe, autour d'une grande table avec plein de patients tout content d'être là, qui se connaissaient tous, depuis belle lurette…

Ah ouais, c'est sûr, on allait discuté, pendant 30 minutes installés autour de la table, à attendre que le chef arrive… et une fois le maître arrivé, les gentils adeptes qui ne savaient pas comment lui sourire, au chef, comment lui montrer encore plus toutes leurs dents… Ah ouais, un nouveau style de psychiatre, en jeans, tout sourire, un dechavane de la psychiatrie, avec sa cour, chacun essayant de se faire remarquer, de dire la phrase qui retiendrait son attention, et lui, au milieu, à sourire aux bons mots, en regardant celui qui s'est exprimé comme on regarderait un gamin à qui on fait une petite tape sur la joue, et puis à disserter, à discourir sans cesse, à jouer à Joe la science à chaque intervention, à tirer des tas de symboles de chaque événement, s'écoutant parler en regardant le plafond, extatique, pas moins que les autres qui buvaient ses paroles, et çà pendant une heure… Une heure de Jésus Christ au milieu de ses apôtres, de Dalaï-Lama au milieu de ses bonzes, de la psychiatrie qu'ils disent, et ces excités qui tour à tour, se coupant la parole, racontent leurs vies, leurs rêves, pour que le maître dise quelque chose de positif sur eux, une vague bénédiction papale, remplie de termes psychiatriques, de délires freudiens et çà devant tous, histoire qu'il y aillent des témoins pour rapporter çà au monde, au dehors… Pour certains çà faisait quinze ans qu'ils venaient là, quinze ans à payer pour aller mieux, à pas pouvoir se passer de cette secte, à venir même après leur travail, à s'être marié ici avec d'autres 'patients', à avoir pour certains plaqués femmes et enfants, et à venir deux fois par semaine, payés leur petite heure de positivisme, à se sentir existé uniquement dans les yeux du grand chef, et à pas pouvoir voir la vie autrement… Dans les couloirs, on en avait rencontré plusieurs dans la journée, à nous raconter leur vie, qui ne se raccrochait plus qu'au Chabrier, plus qu'aux psychiatres et leur thérapies de groupes… Des années qu'ils venaient faire des stages, qu'ils entraient, ressortaient et revenaient de nouveau, dans un cycle sans fin, et tous çà, loin , paumé dans la campagne, au frais de la sécu, une petite communauté reconnue par la merveilleuse profession de la santé mentale…

Au milieu d'eux, une vieille qui se met à hurler... Ca y est, je me dis, une qui vase mettre en trance... Elle dit: "Non, je ne veux plus vous parler.." Elle les fait rire...Elle a l'air en colère; çà lui a pris soudainement comme çà... Elle regarde tout le monde, les uns après les autres... Elle répète: "Je ne veux plus vous parler..."... Un essaye de lui demander pourquoi mais elle ne réponds pas... Lechef intervient... "Depuis que Francine a un appareil, j'ai l'impression qu'elle nous entends de nouveau... J'ai même l'impression qu'elle entends même beaucoup plus..."

et ils rigolent... qu'est-ce qu'ils rigolent... Je ne vois pas ce qu'il ya de drôle... La mémélance des regards en colère sur tous... Elle est plein délire... "Rendez-moi mon shall" qu'elle dit... Elle veut son shall.. Et ils se bidonnent..."On l'a pas ton shall, tu nous saoule avec..."dit l'une... Elle lance des regards craintifs à tous... Je ne peux pascroiser ce regard de détresse...Sa voix tremble maintenant... "Rendez-moi monshall..."... elle se lève, pleure ou hurle ou les deux à la fois... Le chef dit "Martine retiens là... Calme-là Martine..." Martine l'attrappe, la réconforte... L'autre continue dans son délire... "Je veux mon Shall"...toute triste, Martine la rassise... la mémé regarde le centre de la table... elle marmonne..."Voleurs, vous avez pris mon shall..."... Les larmes coulent sur ses vieilles joues... Elle veux son shall... Les autres sont silencieux... Pendant que la mémé hocquète...

Puis le chef se remet à parler... "Nous en étions où Georges... Ah oui, tu nousracontais ton rêve... Alors tu étais au bord de la plage... et donc..." Georgesreprend... "Oui, j'étais au bord de la plage, je voulais me baigner, alors je me suis enfoncé dans l'eau... Je veux dire, j'ai plongé... Je ne veux pas laisserdes idées à ces dames... l'image de s'enfoncer, je sais bien ce que celàsignifie... mais je ne suis pas frustré de ce côté-là.." Rire de l'assistance..."Une fois dans l'eau, j'ai entendu un son sur la rive... C'était le son d'unhaut-parleur, tu vois René... une sorte d'énorme haut-parleur..."... "Ta conscience, donc..." dis René sans connaitre la suite du rêve..."... "Oui, celà doit-être çà ma conscience, celà faisait un boucan pas possible..."

"Essaye d'écouter ta conscience, elle veut te dire quelque chose, Ecoutes ce que veulent te dire les hauts-parleurs, c'est un signe d'un évolution,d'une prise de conscience...La suite de ton rêve va nous l'indiquer..."

"Oui mais voilà, je ne m'en rappelle plus..." Rire de certains... Le chef ditencore: "Celà n'est pas étonnant que tu ne t'en rappelle plus alors..." De nouveau des rires...

Alors francoise s'est levée en se marrant ironiquement, elle a claqué la porte bien fort, en disant que c'était pas croyable… Mahomet l'a regardé partir sans s'énerver, calme, méditatif, il devait avoir l'habitude… Les autres se sont retournés vers la porte, vers l'endroit ou ils n'avaient senti qu'un courant d'air, absorbés qu'ils étaient à décrypter les messages du bouddha, à méditer sur leurs rêves ou sur leur shall…. Leurs visages étaient devenus désapprobateurs, le front plissé, fermé… Ils se demandaient quel malotru pouvait troubler la symbiose, le nirvana enfantin qui les unissait au Maître… Comment pouvaient-on cassé ses énergies qui s'élevaient toujours plus haut, plus haut ver le point Oméga… Lui, a souri… Lui, il savait… Il a juste dit: "Elle n'est pas prête"… Ils se sont retournés de nouveau vers Lui, retrouvant leur joie, les traits surpris, agréablement étonnés… Evidemment, cela ne pouvait être que çà…. Le Maître avait bien répondu… Elle n'était pas prête… Il fallait la préparer, voilà tout… Dire qu'ils avaient failli être déstabilisé par une débutante, une inexpérimenté, quelqu'un qui n'avait jamais pratiqué… c'était une réaction normale, référencée, en fait, ils avaient, eux atteints un niveau de conscience, par le 'travail' qu'ils faisaient ici, qu'elle n'avait pas atteint… Françoise, pour eux, venait de rencontrer la réalité en face, et c'est la surprise de la réalité qui l'avait fait réagir… La prise de conscience avait été trop vif en Françoise, trop soudain pour ses neurones endormies… Leur petit univers pouvait recommencé à fonctionner… ils étaient dans le vrai, dans le véritable… c'étaient des chercheurs… Ils s'approchaient de la lumière, ils travaillaient ensemble à se changer, se transformer, sous la force, le souffle du Maître, leur vie avait un sens, un but, s'améliorer, se changer pour vivre mieux.

Moi, je regardais mes pieds… J'avais envie de rire, envie de pleurer ou de tout casser… Cette histoire n'en finissait donc pas d'être stupide… Voilà que j'étais tombé dans une secte… Voilà que la sécu m'avait placer officiellement dans cette communauté fermée, moi 'le sectaire', le taré… Pour me soigner on me proposait des genres encore plus grave que moi… voilà ce que l'on me proposait soit les fantômes droguées, soit les allumées du bocal tenant leurs conférences symbiotiques… Soit la prison avec des barreaux, soit la prison mentale… Toujours enfermé d'une façon ou d'une autre… Quand la société se charge de toi, t'attends pas à ce qu'elle cherche à te construire ou à te développer, elle te moule suvant ces normes, le plus économiquement possible, empruntant des raccourcis à la limite du hors-jeu… exu-aussi… Ca commencait juste et je sentais déjà que je tournais en rond… désespéré au bout de 2 mois… Si j'avais su ce qui m'attendait encore…

Le lendemain, c'était la grande conférence, dans l'ancienne grange, avec Guy, le grand chef…Tout les patients assis contre le mur et au milieu d'eux un grand vide, rien… Tout autour de la pièce 80 patients assis à attendre en papotant… Le rendez-vous était à neuf heures et quart…. A neuf heures et demi, toujours rien… parait que c'était normal… des fois, on attendait plus longtemps… Avec françoise on avait trouver une rangée pour s'asseoir avec une curieuse chaise blanche… Tranquilles toute une rangée pour nous… Mais une patiente était venu vers nous pour nous dire: "Vous mettez pas là, c'est la place de Guy"… Alors on s'est mis ailleurs… Alors toutes l'équipe est entrée par une porte près de la rangée, LEUR porte… Guy s'est mis sur la chaise blanche du milieu… l'équipe médicale autour de lui avec des calepins pour noter…tous sérieux… Guy a ouvert la séance de travail en demandant à la cantonnade de quoi on allait parler… Un silence s'est installé… Personne ne parlait… une bonne minute comme çà… et puis deux se sont mises à vouloir à parler en même temps… celle qui parlait le plus fort à continuer… elle nous a fait le coup du délire comme la vieille de la veille… elle a dit qu'on voulait la brîmer mais qu'elle ne se laisserait pas faire… qu'elle n'allait pas brimer l'enfant qui était au fond d'elle… Guy a répondu: "Il faut laisser aller les chevaux de la colère, libéré les flots de l'amertume…" Puis un syndicaliste du fond, enfin quelqu'un qui ressemblait à çà à commencer à prendre la parole avec lui aussi un calepin… Il a demandé des tas de choses… de l'eau chaude dans les douches qui n'arrivait pas pour les derniers… aux séances qui ne duraient pas assez longtemps… à chaque réponse agaçée de Guy, il notait quelque chose sur son calepin… Il jouait son rôle comme à l'extérieur, aussi débile et pénible, à "sauver" ces petits copains… "l'équipe thérapeutique", écoutait, les uns griffonnant, les autres regardant celui qui parlait, muets et inexpréssifs comme des pierres, même pour les questions de WC bouchés (comme eux)…une plombe avec le syndicaliste et avec l'autre folle qui n'arrêtait pas d'intervenir… Guy préférait la folle…les autres attendaient, devaient sûrement trouvés un sens à tout çà, à Guy sur sa chaise blanche, à ses échanges imagées avec la folle, aux revendications du C.G.Tiste, à la ligne des têtes lugubres qui écoutaient sérieusement, nous, Francoise et moi, on se regardait, on avait plus envie de rire, mais plus du tout...

Comme un malheur n'arrive jamais seul, comme il fallait bien touché le fond, à la fin de cette séance de thérapie de groupe ou 100 personnes avaient laissés délirés trois individus, en sortant, en trainant négligement avec Françoise dans la cour, poussant du bout des pieds les petits graviers, je tombais sur mon père et ma mère. Mon père que je n'avais pas vu depuis au moins trois ans, mon père le nouveau méridional, la nouvelle Victime de la vie, de sa femme, de son fils, de son fisc, de ses élèves, de son proviseur, de sa mère, de ses frères et de ses soeurs, ce serait le malheur... mon père venait voir ce qui se passait dans ma vie... ôhhh, pas par lui-même, pas par pur désinteressement comme on le verra plus tard, non, mais quand même.. Il passait sur Lyon, il passait pour aller voir sa vieille mère, c'était le chemin entre chez lui et la Saône et Loire,entre son Midi et un gros paquet de pognons qu'il fallait gérer avant la mort de la vieille... Alors il s'était arrêter, surtout que ma mère depuis le début de mes délires lui avait téléphoné plusieurs fois, voilà 6 mois... Il n'avait pas pu venir avant, il n'avait pas pu venir pour moi, simplement pour moi... Là çà tombait bien, c'était son chemin, comme plusieurs fois par an, il passait par là... C'était la première fois qu'il s'arrêtait d'ailleurs, qu'il se rendait compte qu'il passait à 1 Km de chez son fils, qu'il n'y avait qu'un petit crochet à faire pour le voir, son fils... Il était surpris, très surpris de mon état... Cà je n'en doutais pas: Lui à ne se soucier que de ses malheurs, que de ses problèmes de sous, devait être étonné, d'autres que lui pouvaient souffrir, d'autres que lui avaient des problèmes, et en plus un méchant, un qui était un Persécuteur selon son monde, ce Méchant souffrait, pour lui c'est sûr c'était bien le monde à l'envers, il avait l'air hébété, il ne le feignait pas pour une fois, c'était la surprise, même si il était au courant depuis 6 mois et même bien avant d'ailleurs, mais il devait supposer dans son univers de persécuté que ces informations venant de ma mère, n'était qu'une vaste manoeuvre pour lui demander du fric, ce fric qu'il gagnait à la sueur de son front et que cette mégère et ce bâtard lui prenait pour s'engraisser, lui le travailleur qui nourissait  des bouches sans fond parce qu'une justice bien mal faîtes lui avait demandé de payer la pension alimentaire qu'il devait.

Ce brave et honnête homme qui avait coupé les vivres de cette pension alors que ma mère avec un petit smic nous faisait vivre, lui le pauvre enseignant à 10.000 francs par mois quand le smic était à 5000 francs. Lui l'homme seul dans une maison finie de payer et ma mère nous nourissant tous les deux avec un loyer en plus. La justice était bien mal faite, c'est sûr. Lui qui couchant avec l'avocate du divorce, ce qui aide forcément, nous laissait avec quelques dizaine de milliers de francs et qui se récupérait une maison à plusieurs centaine de milliers contre la promesse, que d'ailleurs ma mère crue naïvement, que tout me reviendrait plus tard. Et ce marchandage qui était aller jusqu'a des meubles chers, comme le piano qu'il garda contre la promesse qu'il le garderait pour moi et qu'il vendit six mois plus tard... Ce pauvre homme donc, qui sûr de l'imposture dont il était victime allait jusqu'à téléphoné à la famille de ma mère pour les convaincre de son bon droit, ce qu'il réussi d'ailleurs en partie, car il reste toujours quelque chose à la calomnie, qu'on le veuille ou non...

En effet, quelle tristesse des derniers jours d'avant notre départ, ma mère et moi, quelle tristesse de voir un homme persuadé d'être un cocu, un mari trompé, cherchant, fouillant toutes les affaires, pour trouver un numéro de téléphone comme preuve de son délire, appelant un par un les numéros  griffonnés rapidement dans l'agenda et tombant sur l'auto-école ou ma mère passait son permis , le répondeur d'un cinéma, ou ses propres collègues de travail quand dans sa précipitation à avoir raison, il ne reconnaissait même pas sa propre écriture ou il ne voyait pas que ce numéro n'était pas anonyme mais que le nom était écrit distinctement et en plus de sa main. Il fallait aussi le voir me prendre à témoin pour identifier l'écriture des morceaux de papier qu'il était aller chercher dans la poubelle et comment quand je lui affrimait reconnaître son écriture, il me regardait interloqué, surpris comme si il se demandait si c'était de ma part de la naïveté ou plus grave encore de la complicité pure avec ma mère.Dans tout çà, il était sûr d'une chose et d'une seule: Ma mère demandait le divorce parce qu'elle le trompait, tout ce qu'elle pouvait dire d'autre n'était que jérémiades et fausses excuses qui cachait cette évidence.

Alors nous étions parti, parti loin de lui et de ces certitudes, de ses petites histoires de quatre sous, avec sa malédiction, surtout moi, moi le collaborateur, elle, l'autre, la femme, c'était normal, mais moi, le fils, l'enfant, je ne pouvais pas, je n'avais pas le droit, je ne pouvais que le croire. Ma mère, elle, feignait, moi je n'avais aucun mobile facile pour le fuir. Elle, allait retrouver ses amants, moi je n'avais pas d'excuse machiavélique. J'étais une victime de la propagande de ma mère, il allait me persuader, me faire revenir dans la voie, la voie de la vérité. Il allait me montrer, me démontrer, m'expliquer... et pendant des heures avant le départ c'est ce qu'il fît. Tantôt avec douceur, tantôt en victime aux bords des larmes, tantôt menacant, vindicatif, sûr de son bon droit, de ces théories délirantes qu'il m'exposait, ma mère ne s'en rendait pas compte, elle était même à des lieux de savoir comment il analysait les choses, comment il prenait le divorce. Une victime, voilà ce qu'il était, une victime malheureuse. Il extorquait ma mère, lui hurlait après, calculait comment récupérer chacun des meubles, chaque sous en se sentant la victime, le jouet d'une conspiration. Il faisait le mal sûr qu'on lui en avait 10 fois plus, et encore me disait-il, il ne se limitait qu'à ce qui pouvait être vraiment prouvé. Par manque de chances, ses uniques preuves furent ces numéros griffonés sur des bouts de papier dans le calepin du téléphone, ces numéros d'Auto-Ecole et de collègues de travail, écrits de sa propre main. Il fallait pourtant le voir rayonner, il fallait le voir triomphé, il fallait aussi le voir s'iiriter devant mes regards incrédules. c'était du grand art, un véritable numéro, personne ne jouait la comédie aussi bien que lui, à vrai dire aux vues du drame qui se jouait devant mes yeux, l'acteur avait fusionné avec son personnage, il était impossible de discuter et de raisonner sur quoi que ce soit.Il s'était persuadé de ce qu'il avançait.

 

Alors on est rentré tous les trois de nouveau dans un bureau de psy, ils voulaient savoir ce que j'avais, que le grand gourou de la médecine explique les tenants et les aboutissants, leur trace un tableau bien lisse, bien simple... Introduction, développement, conclusion... avec un happy end amerloque... c'était çà le but de mes parents.. "Alors, Docteur, est-ce que c'est grave?"... Mon père voulait savoir si celà allait lui couter quelque chose, s'il n'était pas possible de me mettre en maladie grave pour être remboursé à 100%.. où si mieux encore, comme il me fera quelques années plus tard, s'il n'était pas possible de me décréter irresponsable et associal pour qu'au yeux de la loi, il puisse enfin récupérer ses sous... Oh bien sûr, il ne disait pas celà directement mais une simple analyse de ses questions suffisait à comprendre, chose que ma mère ne voulait pas faire, s'acharnant à repousser au maximum la prise de conscience de celà, pour quand celà sera vraiment tout foutu, elle puisse jouer, complètement, totalement à la victime, celle qu'on a plumé, martyriser jusqu'au trogon, jusqu'à la moëlle. Avez-vous déjà vu un malade mental, expliqué à sa mère, ce que voulait son père parce qu'elle ne voyait rien, elle ne voulait rien voir, même si ce père allait de nouveau disparaître pour de nouvelles années en bénissant cet internement tout simplement parce que le psychiatre lui avait assurer que la Sécurité Sociale prenait en charge à 100% mon séjour. Avez-vous déjà vu, ce malade demandé à partir devant le caractère sectaire de l'endroit et d'entendre un "Tu es sûr?" hypocritement surpris de la part de son père et un autre "Tu es sûr" de sa mère qui ne comprennais pas "puisque le monsieur a bien dit qu'on allait bien s'occuper de toi". Comment fais-t-on quand on est coincé entre une personne qui ne veux pas réfléchir et prendre des décisions et une autre qui réfléchit trop bien à ce qu'il peut tirer comme profit financier de la situation ? On explose. Tout bêtement. Oh bien sûr, pas comme celà, pas d'un coup, pas par devant.

 

Je suis parti. Le soir, je suis parti. A l'heure où la nuit enveloppait la grande cour, j'ai escaladé le mur. Je suis parti.

 

Faisons un tour à Carpentras.