TIP-TOP interview...Christian Denayer
Un jeune gars, moderne, en pantoufles (il les adore), portant lunettes, non fumeur et disert, un grand sourire sympathique. Plus un gros chat très intéressé par l'interview et essayant d'intercaler quelques miaous...
Patrick SIGAL

T.P. Pourquoi avez-vous choisi la B.D. comme métier?

C.D. Je n'ai pas choisi ce métier, c'est venu tout naturellement, tout d'abord, j'ai travaillé chez GRATON et de là, quand j'ai arrêté de travailler chez lui, j'ai continué, parce que ça me plaît, bien sûr. Je ne voudrais pas faire autre chose; de toute façon, je ne considère pas cela comme un métier, c'est un travail sans l'être et plus encore, je ne considère pas que je travaille, mais je m'amuse. Si les lecteurs s'amusent en même temps que moi, tant mieux.

T.P. Poourquoi avez-vous fait de Patrick Leman un coureur automobile?

C.D. J'ai une véritable passion pour l'aventure et cette passion a été entretenue du fait que je travaillais chez GRATON; il a créé des modèles et j'ai voulu faire la même chose pour moi.

T.P. Est-ce que vous n'avez pas l'intention de faire une histtoire à suivre de Patrick Leman? 

C.D. Moi, je voudrais bien, si l'éditeur y consent, je ne demande pas mieux. Cela me permettrait d'y mettre beaucoup plus de choses, de fignoler, d'entrer beaucoup plus dans les détails, ce qu'une histoire de vingt pages ne permet pas. Attention sans rentrer dans les détails techniques. Car je ne veux pas que Patrick Leman soit un petit frère de Michel Vaillant, en ce sens que GRATON axe ses aventures sur la technique mais non sur l'aventure avec un grand A. C'est-à-dire que la voiture est un prétexte pour l'histoire que Duchâteau aime écrire et moi illustrer.

T.P. N'avez-vous pas l'intention de faire courir Patrick Leman sur Formule 1 ou Formule 2?

C.D. Si, sur d'autres voitures, pour ne pas brûler les étapes, disons qu'il est pilote de rallye, il a déjà brûlé les étapes puisqu'il est déjà pilote. Il a été bombardé pilote or, dans la réalité, cela ne se passe pas comme ça, mais disons qu'il est pilote de rallye et ensuite, il courra sur Formule 1. Il y a un grand problème, c'est que les Formules 1 sont plus difficiles à dessiner, j'en ai déjà fait mais je préfère d'abord roder le personnage sur d'autres dessins.

T.P. Avez-vous déjà pris des photos de courses  automobiles?

C.D. Oui, ici, mais en Amérique, c'est trop loin, ce n'est pas possible. Ici, je fais mon possible pour prendre des photos de circuits automobiles et je me documente dans toutes les revues que je peux trouver. Il faut suivre l'actualité automobile bien que nous ne nous intéressions pas seulement à la technique automobile, disons que les circuits sont plus importants pour nous, à partir du moment que cela donne un cadre où nous pouvons situer une aventure mais nous ne nous étendons pas sur la technique. Nous, c'est vraiment l'aventure que l'on peut situer dans ce contexte; le circuit nous intéresse à partir où il rentre dans le décor et que celui-ci soit correct.

T.P. Patrick Leman vous-fail-il penser à un pilote existant?

C.D. Absolument pas ! Avec Duchâteau, on n'a pas pensé à un pilote particulier, on voulait un pilote très spectaculaire voilà tout.

T.P. Pourquoi avez-vous fait de Yalek un Indien du XXe siècle?

C.D. Il fallait le différencier des autres héros, c'est encore une idée de Duchâteau d'en faire un Indien, on a déjà vu un tas de personnages, et pour le typer, on a choisi un Indien. Il a le type indien avec le bandeau dans les cheveux un peu fous.

T.P. Ce bandeau on ne le lui enlèvera donc jamais?

C.D. Ah! Je ne pense pas car je crois que Yalek se sentirait un peu nu.

T.P. De quels décors vous êtes-vous inspirés pour l'Araignée de Fer?

C.D. Exclusivement et pas politiquement de l'Indonésie, et tous ces pays du Sud-asiatique.

T.P. Pourquoi les liaisons de Yalek se passent-elles toujours lors de révolutions?

C.D. Parce que c'est un élément spectaculaire, puisque à présent, il y a eu trois histoires dont deux qui se sont passées lors d'une révolution mais non la troisième.

T.P. Avez-vous l'intention de faire rencontrer Patrick Leman et Yalek lors d'un réportage?

C.D. Ce n'est pas impossible, ils pourraient bien se rencontrer, pourquoi pas?

T. P. Pourquoi Yalek prend-il parti pour les révolutionnaires?

C.D. Parce qu'il trouve leur cause sympathique, juste et que son rôle est de dire la vérité.

T.P. Dans le fond, c'est une émission pirate.

C.D. Oui, et que le rôle d'une émission pirate est de dire la vérité; elle ne subit aucune censure. Ce que Yalek recherche, c'est la vérité et si les révolutionnaires n'ont pas toujours raison, ils recherchent le bon droit et essaient de voir les deux faces du conflit, et d'en informer le monde et dire "voilà, il se passe telles choses à droite et telles choses à gauche, à vous d'en tirer les conclusions!"

T.P. Pourquoi ne faites-vous pas vos scénarii vous-même?

C.D. Pour moi, c'est trop difficile, je n'ai jamais essayé de faire un scénario tout seul sauf pour Patrick Leman et ce n'était pas tellement convaincant et de toute façon, je préfère laisser cela à quelqu'un dont c'est vraiment le métier, je dessine ce que Duchâteau me donne comme texte.

T.P. Que pensez-vous de Duchâteau?

C.D. Je trouve que c'est un type très bien.

T.P. Ne trouvez-vous pas qu'il se répète dans ses scénarii?

C.D En quel sens?

T.P. Les histoires de Ric Hochet par exemple.

C.D. Le système d'histoires policières est très difficile et inévitablement, on se répète un peu. Pour Yalek, Duchâteau se laisse aller au sens propre de l'aventure. Pour Ric Hochet, ce doit être beaucoup plus précis; il faut découvrir le coupable, etc... De toute façon, il a toujours de très bons rebondissements; ils sont toujours ce que l'on n'attendait pas. Moi, ça me surprend toujours dans le scénario de Ric Hochet parce que chaque fois que j'ai désigné le coupable dans l'histoire, je me suis trompé; ou alors le scénario est classique et la trame se situe plutôt sur la façon dont on a découvert le coupable. 
Moi, je ne pense pas que je pourrais m'en sortir, ou alors je ferais du déjà vu. Il y a toujours quelque chose de déjà vu dans une histoire policière, mais c'est la façon dont on développe le scénario qui peut en faire l'originalité.

T.P. Pocket vous l'avez tiré de quelque part?

C.D. Au départ, on avait pensé à Mickey Rooney, mais il y a un acteur qui lui ressemble terriblement, je ne connais pas son nom.

T.P. Il s'appelle Pocket dans le film HATARI et l'acteur est Red BUTTON.

C.D. C'est ça, il a les mêmes réactions que lui et j'ai revu ce personnage d'ailleurs à la TV et il est le portrait évident de notre dessin. De Mickey Rooney, il a évolué vers Red Button, et maintenant, il est dans sa forme définitive. De toute façon, il a beaucoup plus évolué que Yalek.

T.P. Le petit arc de Yalek, ne trouvez-vous pas cela un tantinet ridicule?

C.D. Disons que dans le scénario de Duchâteau, il y a un petit clin d'oeil. On ne prend pas les révolutions auxquelles assiste Yalek tellement au sérieux et disons qu'il y a encore un côté farfelu avec Pocket, et c'est pour cela que le mini-arc est entré dans le contexte.

T.P. Duchâteau compte-t-il employer d'autres gadgets dans vos futurs scénarii?

C.D. Disons que la trouvaille de l'arc est amusante mais fort peu pratique; quant à son tomahawk, cela est tout à fait possible, c'est vraiment une arme. Pour en revenir à Yalek, Duchâteau avait une idée bien précise, l'Indien à notre époque, qui n'est pas de pure race mais de mère française.

T.P. Comment avez-vous rencontré Duchâteau, par hasard?

C.D. Non, puisque j'ai fait les décors de Ric Hochet et je le connais depuis six ans.

C.D. Et depuis lors tous ses albums, depuis à peu près "Suspense à la Télévision" c'est-à-dire qu'il fait ses personnages et ses histoires et moi qui fais les décors.

T.P. Est-ce que cela ne pose pas de problèmes?

C.D. Non, on a eu le temps de se roder et la machine tourne, sauf au départ où je devais arriver à le suivre.

T.P. Cela ne doit pas être facile au début?

C.D. Oh! non, j'avais un trac épouvantable, j'ai essayé de copier le plus possible le style de Tibet et la succession n'était pas facile car dans "Le Bourreau" j'ai dû reprendre les quatre dernières planches, et croyez-moi, pour copier un dessin, ça va, mais toute une histoire, c'est autrement difficile. Surtout que je n'ai pas osé toucher au texte, vu que ce n'était pas mon histoire.

T.P. Qu'en a-t-il pensé?

C.D. Lui trouvait cela amusant, mais pour celui qui dessine, cela fait une grosse différence.

T.P. Quel est votre rêve en bande dessinée? Aboutir à quoi?

C.D. Aboutir à bien dessiner.

T.P. C'est tout?

C.D. Eh bien oui!

T.P. Avez-vous un nouveau personnage en gestation?

C.D. Un nouveau personnage, non, j'en ai suffisamment comme cela et cela me prend déjà tout mon temps, à moins d'avoir des journées de 48 heures.

T.P. Changer de genre?

C.D. Oui, je voudrais faire un western.

T.P. Un western psychologique?

C.D. Oui, mais je ne sais pas dessiner les chevaux.

T.P. Demandez à quelqu'un de vous aider?

C.D. Oui, éventuellement. Disons que je ferais un western avec des voitures, un sherif moderne comme les Texas Rangers ou bien les Highway Patrols, en moto, parce que là, je sens quelque chose de spectaculaire, je sens des possibilités fantastiques. De casser des voitures, les faire se tordre, etc... C'est quelque chose que j'aimerais assez faire. Je ne dirais pas non à la science-fiction. J'aimerais dessiner un peu de tout graphiquement, cela me permettrait de sortir de l'ordinaire.

T.P. Quel était votre premier perssonnage publié?

C.D. Mon premier personnage était un personnage humoristique ou plutôt trois personnages, Plume, Pouf et Schnouf, un petit chien et deux enfants, en 1966, dans Junior, à peu près à l'époque où j'ai commencé les décors de Tibet. Je n'ai pas continué dans l'humoristique car je n'ai pas eu cette formation. Pendant huit ans, j'ai travaillé chez GRATON et après, les décors de Ric Hochet, et ce n'est pas la même formation, et j'ai eu envie de dessiner des voitures.

T.P. De quels modèles vous inspirez-vous?

C.D. Disons que dans la production courante, et dans la voiture de rêve, on essayait d'extrapoler sans faire des choses extravagantes.

T.P. Comment avez-vous commencé à travailler dans Le Soir?

C.D. On me l'a proposé, en ce temps-là., mon dessin n'était pas encore tout à fait au point et j'étais très heureux de cette proposition et j'ai continué avec Yalek car il avait beaucoup de succès, le personnage est connu maintenant et je continue car je l'aime bien.

T.P. Pourquoi Patrick Leman dans le Spirou et Yalek dans Le Soir ?

C.D. Je crois que Patrick Leman a plus besoin de couleur que Yalek car la couleur apporte quelque chose en plus à l'intrigue, exemple les panneaux de publicité, car elle n'est pas mise gratuitement dans le dessin, et perdrait beaucoup de son impact en noir et blanc.

T.P. Et pour les couvertures des albums de Yalek?

C.D. Les couleurs ont été faites en Italie.

T.P. Surtout celles du deuxième album!, ce sont des couleurs assez inattendues?

C.D. C'est vrai, elles étaient très fidèles aux indications que j'avais données.

T.P. Depuis quand dessinez-vous et quel était votre projet de métier avant celui-ci?

C.D. Je voulais rentrer dans l'enseignement. Eh oui! Je dessine depuis l'âge de 10 ans. Quand j'ai quitté l'Ecole Normale, j'ai failli m'engager à l'armée. Malheureux, quand j'y pense! J'avais pensé faire de la publicité. J'ai pris le téléphone et je me suis trouvé engagé chez Publiart qui est en même temps Tintin. Là, GRATON cherchait un gars pour dessiner des voitures et voilà...

T.P. Pour quel journal préférez-vous travailler?

C.D. J'aime bien les deux. Pour Le Soir car je dois faire des recherches et pour Spirou car là, je vois mes dessins en couleur. J'aime bien travailler pour les deux journaux.

T.P. Vous avez des commandes des autres journaux?

C.D. Pour des autres journaux, on m'a demandé pour le Tilt, un nouveau journal qui va bientôt sortir, où il y aura des B.D. Ce journal sera d'ailleurs gratuit. Autrement, on me demande de faire des dessins mais je n'ai pas le temps. On m'en demande des fous pour de la publicité, mais ce n'est pas mon métier, car je ne suis pas publiciste, chacun son métier, moi de fais de la B.D., ce sont des métiers bien différents, scénariste ou dessinateur.

T.P. Comment s'appellera la prochaine histoire de Patrick Leman?

C.D. Razzia sur la Fulgura, et également une aventure de Yalek, Le Prisonnier du Yakomak.

T.P. Pour faire un album combien de temps cela prend-il?

C.D. Assez longtemps, puisque je fais quatre planches maximum par semaine. L'idéal serait de faire seulement deux planches par semaine.

T.P. Que pensez-vous de la B.D. américaine?

C.D. Je ne la connais pas beaucoup.

T.P. Que pensez-vous du style de Gordon Bess?

C.D. C'est direct, les gags me font penser à un tir de mitraillette; j'aime beaucoup car les gags sont très critiques et ne se répètent pas.

C.D. Moi, ça me fait rire, par exemple la tambouille de la femme du chef avec une chaussette, eh bien c'est drôle.

T.P. Et les Peanuts?

C.D. Non, là j'avoue que je suis tout à fait hermétique à ce genre d'humour.

T.P. Ne trouvez-vous pas que Charlie Brown ne fait pas tellement rire, qu'il incite plutôt à réfléchir?

C.D. Non, pas moi, je n'aime pas réfléchir, ni au cinéma, ni avec la B.D. Je préfère subir un film ou une B.D. et décider après si c'était bon ou mauvais. Je le prends comme un délassement, un point c'est tout.

T.P. Que pensez-vous des premiers Batman ou Superman? 

C.D. Je n'ai jamais été très porté sur ce genre-là franchement je préfère la B.D. européenne et surtout belge et française.

T.P. Que pensez-vous de la B.D. pour adultes?

C.D. Bof...

T.P. Et l'avenir de la B.D. en Europe?

C.D. Elle a un bel avenir, et je crois que l'on se servira de la B.D. pour beaucoup de choses comme on le fait aux U.S.A. car l'esprit européen évoluera comme aux U.S.A.

C.D. par exemple: publicité..., politique et tout ce qui s'ensuit... moyens de vente etc...

T:P. La B.D. underground?

C.D. Je ne la connais pas beaucoup, à part la Hollande où elle est fort prisée.

T.P. Croyez-vous que la bande dessinée pourra demeurer et devenir politique comme au cinéma?

C.D. Si on la laisse dégénérer, oui, devenir violente ou si on la laisse devenir violente, malheureusement, la violence accroche et c'est dommage, il faudrait que les auteurs et les éditeurs contiennent cette violence; personnellement, je ne l'aime pas, une scène violente, j'essaie de la traiter d'une manière drôle de façon à lui enlever cet impact malsain.

T.P. Pensez-vous faire un jour la B.D. humoristique?

C.D. Non, car je n'ai pas cette formation; ma bande dessinée n'est pas drôle, et je n'ai pas cet esprit de mise en page de gags... il faudrait que j'évolue dans ce sens-là, par exemple, Pocket devient de plus en plus humoristique, mais toujours dans le contexte de l'histoire et pas seulement centré sur le gag de Pocket.

C.D. J'aimerais, par exemple, illustrer des livres de science-fiction (Fleuve Noir, publicité gratuite) mais il faut choisir et je n'ai que deux mains; Yalek et Pocket peuvent toucher à toutes les situations, même l'exploration sur la lune.

Voilà, je crois que je me suis assez raconté et je vous remercie de vous être intéressés à mes personnages et vous souhaite bonne réussite pour votre journal.

T.P. Merci beaucoup.

C.D. De rien.


        
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