HAÏTI : L'ENFANCE MALMENÉE
Orphelinat en perdition
Pierre-André Normandin
Le Soleil
Envoyé spécial
Fonfrède, Haïti
David Dorval cherchait désespérément de l'aide. Fauché, il n'arrivait plus à nourrir les 75 jeunes sous sa responsabilité à l'orphelinat Kad Timoun Nan Sid. Et puis un jour, son cri de désespoir répercuté par les médias des Cayes a trouvé écho chez un volontaire québécois.
Armand Huard s'est présenté en décembre 2005 avec un macaroni au fromage, se rappelle encore M. Dorval. Une véritable bénédiction pour les enfants sous alimentés.
L'orphelinat Kad Timoun Nan Sid -"maison des jeunes du sud" en créole- vivait des heures difficiles depuis plusieurs mois. La demande faite à une ONG américaine pour les approvisionner en nourriture avait été rejetée. "Ce n'était pas un endroit sérieux", dit simplement Jeff McIntosh, responsable régional du Catholic Relief Service qui fournit en nourriture sèche une centaine de centres en Haïti.
Mais les jeunes ne disparaissaient pas pour autant et l'arrivée de M. Huard tombait à point. Quelques jours après son macaroni, c'est avec un immense sac de riz qu'il revenait. Et une proposition.
"Il a demandé à rester dans la maison. Comme c'était pour aider les enfants, je n'ai pas vu de problème", dit David Dorval. Après tout, l'orphelinat est situé dans la commune de Fonfrède, à 45 minutes des Cayes par une route cahoteuse.
Bien vite, le Québécois demande à des jeunes de dormir dans sa chambre. "Les enfants nous ont dit que M. Armand avait demandé la permission au directeur d'avoir un accompagnateur parce qu'il n'était pas habitué à dormir seul", rapporte Roosevelt Jean-Louis, inspecteur de l'Institut du bien-être social et de recherches (IBSER), organe haïtien responsable de la surveillance des orphelinats.
Questionné à ce sujet, M. Dorval a expliqué au Soleil que "pour nous en Haïti, ce n'est rien de dormir avec les enfants".
Comme à son habitude, Armand Huard quitte Haïti avec l'arrivée de l'été en mai 2006. Informé d'allégations d'abus sexuels, l'IBESR envoie un inspecteur en octobre, mais aucun enfant n'a alors dénoncé de mauvais traitement.
Et puis avec le retour de l'hiver, le Québécois revient, accompagné cette fois d'un ami qu'il présente comme un psychologue, Denis Rochefort. David Dorval n'apprécie pas tellement que les deux préfèrent passer leurs journées à la plage plutôt qu'aider, mais au moins ils apportent des fonds qui permettent aux jeunes de manger.
Mais après quelques semaines, le directeur dit avoir senti que les enfants avaient peur des deux Québécois. Il questionne les deux plus âgés qui lui avouent leur malaise. Non seulement leur demanderaient-ils de dormir avec eux, mais ils exigeraient de le faire nus. Puis, les jeunes disent avoir été touchés, masturbés.
Soupçons de M. Dorval
Profitant de l'absence des deux hommes, M. Dorval sonne la cloche et réunit les enfants. Il veut savoir qui aurait aussi "couché" avec les Canadiens. Dix enfants se manifestent, dont un d'à peine dix ans.
Étonnamment, plutôt que de confronter Armand Huard et Denis Rochefort, le directeur de l'orphelinat interdit simplement aux enfants de pénétrer dans leur chambre. Et ils obtempèrent.
Bien vite, les deux hommes se rendent compte du changement d'attitude des jeunes. Furieux, ils confrontent M. Dorval. "Qu'est-ce qui se passe? Nous venons travailler pour les enfants, mais ils ne veulent plus communiquer avec nous", lui auraient-ils dit.
Les deux hommes décident alors de quitter l'orphelinat. C'est seulement à ce moment que David Dorval porte plainte à la justice haïtienne. Devant le refus du substitut du commissaire de poursuivre le duo, le directeur écrit un courriel au gouvernement canadien, déclenchant sans le savoir une longue enquête qui mènerait un an plus tard à l'arrestation des deux hommes à Québec.
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«Je les ai prévenus que cet endroit était un désastre en devenir. Ils auraient dû le fermer», dit aujourd’hui le père Mark Boisvert, directeur du plus important orphelinat du sud du pays, L’Espwa. Ces dernières années, l’Américain était fréquemment venu en aide à son collègue de Kad Timoun Nan Sid qui n’arrivait pas à nourrir ses pensionnaires.
Mais devant ses manques criants de ressources, le ministère des Affaires sociales pouvait difficilement éviter la catastrophe, convient le religieux. Dans tout le département du Sud, qui compte une population de 800 000 personnes, le gouvernement dispose d’à peine six inspecteurs pour visiter toutes les entreprises et organisations ayant pignon sur rue.
C’est seulement à la suite du scandale de Kad Timoun Nan Sid que de nouveaux fonctionnaires ont été récemment embauchés pour s’occuper spécifiquement des orphelinats, selon Brionne Jean Rémuce, responsable du service des organisations sociales au ministère. Ceux-ci doivent toutefois demander l’assistance de l’ONU pour accomplir leur mission, le gouvernement n’ayant pas de véhicule à leur fournir. Un important handicap dans une région où la plupart de ces établissements sont isolés à la campagne.
Depuis un mois, ces nouveaux inspecteurs ont entrepris le recensement des établissements accueillant les orphelins. Pour l’instant, ils en ont dénombré une vingtaine alors que les listes du ministère en comptaient la moitié.
En l’absence d’un véritable contrôle gouvernemental, seule une ONG catholique exerce une certaine surveillance des orphelinats... qu’elle soutient. Les nombreux centres comme Kad Timoun Nan Sid qui se sont vus refuser tout soutien en raison de leurs problèmes de gestion y échappent donc.
Avec des ressources de plus en plus limitées, Catholic Relief Service (CRS) dit devoir choisir avec soin les établissements qu’elle approvisionne en nourriture sèche. «Ces dernières années, plusieurs orphelinats ont poussé. Alors, il faut s’assurer que c’est bien pour aider les enfants et pas pour faire un profit», justifie Jeff McIntosh, directeur du bureau sud de l’ONG américaine.
Ses inspecteurs visitent fréquemment les orphelinats sans prévenir pour voir si la nourriture est bien entreposée et, surtout, si les jeunes en bénéficient. Devant l’absence de contrôle gouvernemental, CRS s’assure également que les jeunes sont bien traités, évaluant les institutions de la qualité des matelas au nombre d’enfants malades.
Une toilette pour 50 occupants
Aujourd’hui, Clausel et Élizabeth visitent le Foyer de la providence, qui accueille
42 enfants. L’un des bons orphelinats des Cayes, disent-ils. Les chambres sont bien entretenues et la nourriture bien entreposée.
Seule la cour laisse quelque peu à désirer. Les latrines extérieures ont été détruites par deux récents ouragans, laissant seulement une toilette pour la cinquantaine d’occupants. «Nous n’avons pas les fonds pour les réparer», explique la directrice, Mikaëlle, «comme le chef du Canada».
Déjà, il faudrait faire des travaux pour drainer la cour qui transforme l’orphelinat en île lorsqu’il fait tempête. Et puis il y a Natasha, qui vient d’avoir 18 ans et qui voudrait quitter l’orphelinat pour étudier la psychologie. En attendant, elle travaille bénévolement à la garderie et étudie le français et l’espagnol dans l’espoir de décrocher une bourse d’un pays étranger.