| Le comte de Maurepras de Turmeny étira un peu ses jambes qu’il aurait souhaitées longues et soupira. Comment occuperait-il tout le temps disponible que lui offrait sa toute nouvelle mise à la retraite ? La retraite, ce mot ne voulait pas dire grand-chose pour lui, il ne s’était jamais tué au travail. Fonctionnaire il avait passé le plus clair de son activité à faire des mots croisés et à débattre de sujets complètement inintéressants, comme par exemple cette triste affaire des poulets en packs. Il avait fallu tout de même un an pour arriver à définir les normes de ces packs. Chacun des douze responsables du service s'était tout d’abord défilé, puis soudainement les idées les plus saugrenues avaient vu le jour, chaque idée étant soumise aux onze autres collègues, on peut même s’étonner que cela n’ait pris qu’une année. Mais son problème actuel n’avait plus rien à voir avec le conditionnement des poulets, il devait trouver une occupation digne de lui. Ce fut en accomplissant une démarche banale qu’il comprit où était désormais son avenir. Ce jour-là il attendait tranquillement dans le bureau de la mairie de sa petite ville pour faire changer sa carte d’identité périmée. Juste devant lui, une petite personne potelée et ordinaire épelait timidement son nom : B A U D O N, Baudon. Le comte se mit à rire intérieurement, comment pouvait-on porter un nom aussi ridicule, Baudon ! Il comprenait que la pauvre femme ne soit guère à l’aise. Tandis que lui, comte de Maurepras de Turmeny n’aurait aucune gêne, dans quelques minutes à décliner son identité. Mais le temps passait et madame Baudon était toujours devant lui, elle répétait pour la troisième fois: - B A U D O N, Marguerite décédée le 15 février 1882. De la secrétaire de mairie, qui se tenait derrière le bureau, on n’apercevait que le haut du crâne surmonté de frisettes rousses ornées d’un petit ruban jaune, elle feuilletait nerveusement un gros registre aux pages jaunies. - B A U D O N, répétait inlassablement madame Baudon. La secrétaire releva enfin un visage rouge de rage : - Enfin madame, vous voyez bien que vous me faites perdre mon temps, je ne sais pas où elle est morte votre ancêtre. Ici, nous sommes à Saint-Martin des bois, le lieu de décès est peut-être Saint-Martin des champs, juste à côté. - Non, non, assurait l’entêtée, c’est bien ici. -Alors allez donc aux archives départementales, eux, ils sont payés pour faire des recherches généalogiques. Madame Baudon se retira enfin fort mécontente. Le comte la suivit un instant du regard, cette petite femme avec un nom si populaire voulait retrouver ses pauvres ancêtres, tiens, tiens, tiens ses ancêtres..... De retour dans sa propriété, appelée pompeusement " le château ", mais qui n’était en fait qu’une grosse maison bourgeoise, le comte s’élança dans le petit escalier qui menait aux combles. Il avait aperçut là, il y avait pas mal d’années, une valise poussiéreuse sur laquelle une grande étiquette écrite de la main de son propre père indiquait " archives familiales. " La valise n’avait évidement pas changé de place, abandonnée de tous elle gisait sous une gouttière, et était maintenant recouverte de détritus variés. Le comte se gratta la tête, elle n’était vraiment pas attirante cette pauvre petite malle, enfin, il avait tout de même hâte de lire les noms glorieux de ses ancêtres. N’écoutant que son courage il fit sauter sans effort la vieille fermeture métallique qui était cassée depuis fort longtemps, souleva le couvercle, et fit un bond en arrière. Une petite souris venait de surgir sur la pile de papiers qui remplissait le fond de la valise. Elle lui jeta un bref regard courroucé et disparu. Du bout de sa chaussure le comte tâta la pile, il n’aurait pas voulu mettre la main sur un de ces sales petits rongeurs, mais non, la petite souris ne devait pas avoir de famille, il ne restait plus que des papiers, certains réduits à l’état de confettis, d’autres à peine grignotés. - J’aurai dû regarder plutôt, j’espère que cette sale bête n’a pas boulotté toute ma famille, maugréa le comte en redescendant avec sa valise sous le bras. Las ! Cette souris était une goulue, ou alors elle avait invité à déjeuner beaucoup de copains dans sa résidence, car de l’arbre généalogique de l’illustre famille il ne restait qu’une seule page à peu prés lisible. Toutes les autres n’existaient plus ou étaient déchiquetées. C’est cet odieux gâchis qui provoqua la soudaine vocation de comte de Maurepras de Turmeny : la GENEALOGIE, celle de sa famille du moins, parce que celle des autres familles ne l’intéressait absolument pas. Il commença par passer de longues nuits, armée d’une loupe, à déchiffrer la fine écriture de son père, si fine qu’elle était à peine distincte sur le papier vieilli. Au bout d’une semaine il ne put que constater qu’il avait perdu son arrière-grand-père, certainement englouti par la maudite petite bestiole grise ; il avait beau tourner et retourner sa loupe, il ne restait nul trace de cet illustre aïeul si ce n’est, à coté du nom de son grand-père, une petite case tracée au crayon ou il crut lire, également écrit au crayon : " Marc " suivi d’un début de date " 187 ", le dernier chiffre du millésime avait disparu lui aussi dans le ventre de la souris. A sa connaissance aucun Marc ne faisait parti de ses ancêtres et son grand-père était fils unique, alors ? Il passa une fin de nuit très agitée, et dès le lendemain matin il courut à la mairie retrouver la secrétaire rousse pour lui demander sans ménagement l’acte de naissance de son arrière-grand-père. La péronnelle répondit en mâchant un chewing-gum, qu’il lui fallait la date exacte de la naissance pour qu’elle tente de retrouver l’acte. - Insensé, s’écria-t-il, je ne connais pas cette date exactement, c’est pourquoi je vous la demande, il s’agit d’Hadrien de Maurepras de Turmeny. La petite rousse secoua la tête, fit une bulle et envoya le comte aux archives départementales. En arrivant dans le grand hall des archives départementales, le comte croisa la petite madame Baudon qui semblait fort soucieuse, "la pauvre pensa-t-il qu’est-ce qu’elle espère donc découvrir d’intéressant dans son ascendance ? " Puis, il avisa, tout au fond du hall, un bureau derrière lequel se tenait un homme au faciès quelque peu rébarbatif et au regard inquisiteur. Il s’avança en souriant : - Comte de Maurepras de Turmeny, dit-il. -Vestiaire obligatoire, dit le cerbère en montrant le couloir d’un doigt autoritaire, vous déposez aussi votre serviette. - Ah bon ? Mais... - C’est le règlement, et dites-vous bien qu’aux archives nationales de paris, c’est encore plus strict, on vous fait enlever votre veste, vider toutes vos poches, les dames laissent leurs sacs à main. Et.. - D’accord, d’accord, dit le comte, je rends grâce au ciel de ne pas avoir à rechercher mon arrière-grand-père nu comme un ver. Et il se dirigea vers les vestiaires. Dépouillé de son manteau et de sa serviette il repartit courageusement vers la salle de lecture. Là innocemment, il demanda à consulter les archives. Une vieille dame, très digne, en chignon gris, avec un soupçon de moustache et un petit air rusé qui lui rappela fâcheusement la petite souris du grenier, lui apprit avec un radieux sourire qu’il devait d’abord s’inscrire et demander sa carte de lecteur. Il s’inscrivit donc, remplit une petite liasse de paperasses inutiles avec une pensée émue pour toutes ces longues années passées au ministère, puis attendit. Il attendit longtemps mais il était heureux, il avait un peu l’impression de faire revivre les siens, son arrière-grand-père, ce valeureux vieillard à la vie irréprochable. Sa carte arriva, vers 10h30 et il s’empressa de demander trois documents qui à coup sûr allaient lui révéler la date exacte de la naissance de son arrière-grand-père et la vérité sur l’identité de Marc. - A quelle table ? Demanda le préposé aux archives. Le comte avisa la table 18 qui semblait vide de toute occupation : - Table 18, dit-il Et il s’assit sur une petite chaise en bois devant la table 18. Un quart d’heure passa Un autre quart d’heure passa. C’est alors qu’un individu d’une quarantaine d’années, vêtu d’un impeccable costume gris, les yeux masqués par d’épaisses lunettes, se planta devant le comte et dit avec arrogance : - C’est ma place, pour la bonne raison que c’est la seule table équipée d’une prise pour mon ordinateur, je suis généalogiste, moi monsieur. -Comment ? Demanda le comte étonné. L’autre prit un air agacé pour répondre : -Cette table est réservée aux généalogistes professionnels. Le comte s’installa donc à la table 23 et attendit. A 11h 15 le préposé déposa devant lui un paquet de documents liés par une grosse ficelle en murmurant : -Si vous changez de table il faut nous prévenir. - J’avais demandé trois documents, risqua le comte. -Trois ? Mais vous ne devez pas demander trois documents, nous n’en donnons qu’un seul à la fois.. Le comte réfréna sa mauvaise humeur naissante, il était là pour retrouver son bisaïeul et découvrir l’identité de ce Marc qui traînait dans son arbre généalogique sans y avoir été invité, et il saurait patienter. Le document gracieusement remis par le préposé ne lui apprit absolument rien. Le comte qui par coquetterie ne portait pas de lunettes, s’était simplement trompé de n° de dossier, et maintenant, devant lui, s’étalait bêtement tous les secrets de la famille Mauramont, petits commerçants de Saint-Martin, dont aucun membres n’avaient probablement jamais eu l’honneur de côtoyer un de Maurepras de Turmeny. La vieille dame tout en chignon lui apprit avec un sourire angélique qu’à partir de 11h30 on ne donnait plus de documents en salle de lecture, pour consulter les documents qu’il convoitait, il devait revenir à partir de 14h. Il y passa la journée, entre la table 23 et la table 32, la 23 ayant été squattée tandis qu’il faisait les cent pas dans le hall pour tromper une attente quelque peu horripilante. En regagnant enfin sa demeure le comte de Maurepras de Turmeny connaissait la date exacte de la naissance de son arrière-grand-père, le 22 février 1830, mais aucun document ne faisait allusion au dénommé Marc. Heureusement, dans le journal local, il apprit que le congrès national des généalogistes se tenait dans la ville de Bourges la semaine suivante. Le comte se frotta les mains, là au moins il ne doutait pas de trouver les renseignements tant désirés. Le congrès de Bourges avait lieu dans le hall des expositions à la sortie de la ville, et le comte s’y rendit sans difficultés. La première personne qu’il vit en arrivant fut madame Baudon, qui une serviette sous le bras un sourire aux lèvres tentait d’approcher un groupe de généalogistes à la mine sérieuse qui palabraient sous un emblème alléchant " Cercle généalogique du Cher. "Décidément cette idiote le poursuivait, il la bouscula un peu pour s’avancer au premier rang des interlocuteurs de ce cercle. Malheureusement, les généalogistes parlaient uniquement entre eux et n’avaient pas l’air du tout intéressé par une quelconque question venue de l’extérieure. Le comte haussa les épaules, après tout cercle généalogique du Cher ou d’ailleurs quelle importance, il voulait seulement savoir quelle démarche il devait effectuer pour retrouver un ancêtre pour le moins ambigu. Il tenta donc sa chance ailleurs, sans grand succès. Certains stands étaient complètement désertés par leurs représentants, en réunion, d’autres totalement submergés par la foule d’adeptes enthousiastes, intéressés ou simplement curieux. Le président d’un des cercles généalogiques, homme bedonnant et fier de l’être, que chacun nommait " monsieur le président " discourait sans trêve sur les dangers qu’Internet représentait pour le bon généalogiste et pour les cercles en général, il ne supportait plus toutes ces réunions où il n’était question que du net. Le centre du hall était envahi par la délégation canadienne, et il regretta qu’aucun de ses ancêtres n’ait suivi La Fayette dans ce pays dont les représentants étaient si drôles par leur accent et si sympathiques par leurs sourires. Le temps passait et le comte décida de se restaurer. Les files d’attentes devant les restaurants du centre d’exposition le laissèrent perplexe, d’autant plus que certains des futurs convives ne cachaient pas leur mécontentement, ils semblaient avoir déjà régler leurs repas ce qui augmentait sans doute leur appétit. Le comte remplaça son déjeuner par une petite promenade dans les jardins alentours. Sur un banc, madame Baudon dévorait un gros sandwich, prés d’elle, d’un petit sac en plastique, dépassaient le goulot d’une bouteille et un deuxième sandwich. Une moue de dégoût déforma un instant le visage du comte " quelle vulgarité " pensa-t-il en ignorant les spasmes de son estomac vide. L’après-midi ne fut guère fructueuse car elle se déroulait exactement comme la matinée. Chacun s’occupait de ses propres questions et en aucun cas ne s’intéressait aux requêtes de ses voisins et tous parlaient, parlaient, parlaient, d’eux dans un inaudible brouhaha. Seul les participants d’un tout petit stand prêtaient l’oreille à toutes demandes, c’était pour mieux vendre le fameux logiciel, dont ils étaient les créateurs et qui d’après eux constituait le meilleur outil de travail pour tout généalogiste amateur ou professionnel. La mairie de Bourges offrait un cocktail dans la soirée à tout participant ou visiteur de ce congrès et le comte, qui n’avait toujours rien mangé, s’empressa d’y courir. La salle des fêtes de la mairie était bondée lorsqu’enfin il y parvint. Le grand escalier qui descendait dans cette salle était lui aussi noir de monde, on s’y étouffait bien plus encore que dans le métro parisien à 18h. De loin on apercevait un grand buffet recouvert de petits fours variés, de verres et de bouteilles mais la masse compacte d’affamés qui se pressaient devant ne laissait guère espérer aux malheureux bloqués dans l’escalier l’espoir de récupérer la moindre miette. Le comte rentra chez lui désabusé, acheta un micro-ordinateur et se brancha sur le net, son dernier recours. Après plusieurs échecs, et quelques nuits d’insomnies il se connecta enfin au groupe de New généalogie qu’il recherchait depuis maintenant une quinzaine de jours. Tremblant il lança son premier message : " Comte Hadrien de Maurepras de Turmeny cherche renseignements sur sa famille, et notamment sur un dénommé Marc né vers 1887 ? Dans le cher. En vous remerciant d’avance. Comte de M de T " Il reçut dés le lendemain 4 réponses : " Salut Adrien, tu veux pas qu’on te dise le nom de ta mère aussi ? Tu te crois où ? Tu pollues. Coco-bel-oeil " " Hadrien, mon petit, je vais t’aider, donnes nous les dates exactes de naissance et de décès de ce Marc, et nous nous ferons tous un plaisir de t’aider. Le directeur " " Bonjour Hadrien, tu trouveras tout ce que tu veux sur mon site, en plus j’y suis en photo avec toute ma famille; http://www.perso /mégalo.com Josy-Anne " |