Poitiers, 12 juillet 2009

Exode 32:7-14

Chers frères et soeurs,

ces quelques versets se situent à l'intérieur d'un récit très connu, au moins de nom, le Veau d'Or.

Situons donc un peu le contexte du récit.
Moïse est parti depuis longtemps, 40 jours - durée symbolique, mais longue pour le peuple. Il est avec Dieu sur la montagne du Sinaï, où il reçoit les commandements et les premières tables de la loi.
Le peuple s'impatiente. Moïse a dû périr depuis le temps sur la montagne. On ne voit plus Dieu. Le peuple demande à Aaron de lui faire voir Dieu, de lui figurer Dieu. Et Aaron fait comme tous les peuples de l'époque, il figure son Dieu par une statue. Ce n'est pas une figure anthropomorphique, ce n'est pas une représentation d'homme ou de femme, c'est un jeune taureau. Cette figure du taureau comme symbolisation divine est fréquente au Proche Orient. Rien d'extraordinaire.
Et le peuple n'adore pas un autre Dieu : c'est le Dieu qui t'a fait sortir d'Egypte. Le Dieu ou les dieux, singulier ou pluriel, il est difficile de le dire à coup sûr. Un des noms de Dieu est un pluriel.
Et le peuple fait la fête. Bruyamment, chansons et musique, sans doute aussi avec d'autres boissons que de l'eau.

Dans un premier dialogue avec Moïse, les versets que je viens de lire, Dieu l'informe et Moïse plaide la cause du peuple, puis Moïse redescend, détruit les tables, fait boire au peuple ce qui reste de la statue, discute fermement avec son frère, pratique une forme de décimation, et puis il y a un autre dialogue avec Dieu où Moïse défend encore le peuple.
Une autre version de ce récit se trouve en Deutéronome 21 avec quelques nuances.

Quelque soit l'historicité de ce récit, il ne faut pas oublier qu'au moment où il a été mis en forme, le peuple était alors sans doute divisé, avec au Nord un culte de Dieu sous la forme d'un taureau, le veau d'or de Jéroboam, et que ceux qui ont rapporté l'épisode de l'Exode avait aussi beaucoup à dire à leur contemporains.
Nous essayerons nous aussi de voir ce que cet épisode et ce dialogue, ont à nous dire aujourd'hui.

Je commencerai par quelques remarques sur ce dialogue : deux tirades.
D'abord, les verbes de mouvement. Par exemple l'expression sortir du pays d'Egypte, est en fait une traduction parfois unique de deux verbes différents : monter et sortir. Au premier verset, Dieu dit à Moïse qu'il a fait monter le peuple hors d'Egypte. C'est le même verbe qui est attribué au peuple devant le veau d'or. Par contre quand l'acteur est Dieu, ici selon Moïse ou dans Exode 20 au début du décalogue, Dieu fait sortir le peuple d'Egypte. Je ne sais pas quel sens donner à cette différence, mais elle existe.
On trouve même l'opposé d'un des verbe, quand Dieu demande à Moïse de descendre. Oui bien, depuis une montagne on ne peut que descendre. Mais tout de même entendre : Descends, car le peuple que tu as fait monter...
A Dieu qui dit à Moïse : "Va", Moïse répond par "Reviens de l'ardeur de ta colère".
C'est un peu comme s'il disait à Dieu : Attention, ta colère t'emporte loin, ailleurs. Reviens, reviens vers ton peuple.

Encore une demande de Dieu à Moïse qui peut paraître curieuse : Laisse-moi ! C'est à dire en fait : laisse-moi tranquille, je suis las. Ce peuple me fatigue.
Quand il dit : je le consumerai, cela veut dire : j'arrête tout, je vais recommencer. Je veux passer à autre chose. Episode terminé, on passe à autre chose.
Et cette idée, qui ne convient pas à Moïse : je ferai de toi une grande nation.

Voyons un peu l'argumentation de Moïse. Pour commencer : Dieu dit à Moïse : ton peuple, que tu as fait monter. Et Moïse répond à Dieu : ton peuple, que tu as fait sortir et plus loin : repens-toi du mal pour ton peuple. A Dieu excédé qui ne reconnaît plus son peuple comme son peuple, Moïse lui rappelle qu'il est bien son peuple, et qu'est c'est bien lui Dieu qui l'a fait sortir, par une grande puissance et par une main forte. Ce peuple là, celui qui a fait le veau d'or, c'est bien ce même peuple pour lequel Dieu a envoyé Moïse vers le Pharaon, c'est bien ce peuple, qui est issu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob. C'est bien le peuple de Dieu, le peuple de la promesse. Promesse pour laquelle Dieu s'était engagé devant Abraham.

Quelle retournement de situation cela serait pour les Egyptiens, si le peuple qui s'est échappé ne réchappait pas du désert. Un peuple traverse le désert : pas un rescapé. Pour l'époque : le Dieu de ce peuple est soit un Dieu impuissant, soit un dieu ignoble, qui détruit son propre peuple. Car c'est bien ce que verraient les Egyptiens, et les autres : un dieu qui a semé le mal sur son peuple.

Mais l'argument le plus fort de Moïse reste le rappel de la promesse, de laquelle Dieu ne peut pas se dédire. Dieu a passé une alliance avec ce peuple. Elle l'engage. C'est ce que Moïse lui rappelle. Et c'est dans ce dialogue l'argument décisif.

Moïse rappelle ici à Dieu qui il est, ce qu'il est, ce qu'il est vraiment et en profondeur, celui qui s'engage et qui tient parole, dont la Parole compte, parole sur laquelle on peut s'appuyer. Il le lui rappelle, ou peut-être même, il le lui révèle.

On retrouve dans l'ensemble du récit deux autres plaidoiries.
Celle de Aaron, un peu minable. Il trouve des excuses au peuple. Au nom de ces excuses, il faut passer sur l'incident. Mais Moïse ne l'entend pas de cette oreille. Pas d'excuse.
L'autre est la deuxième plaidoirie de Moïse dans la suite du récit. Il use alors d'un tout autre système. Il demande à être sanctionné à la place du peuple (Enlève-moi de ton livre), puis il demande pardon pour les actions du peuple. Il intercède. Cette dernière plaidoirie est aussi une plaidoirie efficace.

Revenons un peu encore sur nos versets du premier dialogue. Pourquoi un veau ? J'en ai déjà parlé. C'était une représentation courante de la divinité en Canaan que le veau ou le taureau, le taureau comme symbole de victoire, de force. On le représente terrassant les bêtes féroces. La statue de notre passage n'est pas en or, mais en métal fondu. Mais ce mot va plus loin. Il dérive d'une racine qui signifie : mêler, mélanger. Faire cette statue, c'était déjà se mêler, se mélanger aux populations païennes locales, même si on disait que ce Dieu, c'était bien celui qui nous avait fait monter d'Egypte. Mais Dieu est un Dieu jaloux, qui ne se mêle pas aux autres dieux, ni à leurs coutumes.

Si ce texte a parlé à ceux qui l'ont écrit et écouté au cours des temps, qu'est-ce qu'il peut bien nous dire aujourd'hui ?

Je vais retenir deux questionnements : Quelle est l'image de Dieu que nous nous faisons, et que se font ceux qui nous entourent ? Quelle est notre attitude face à nos manquements, nos fautes, nos péchés ?

D'abord l'image de Dieu.
Dieu est-il cette figure de Dieu colère, un peu à l'image d'un Zeus déclencheur de la foudre divine ? Ne serait-ce pas cette image là qui est soit crainte, soit refusée, niée ?
Mais est-ce bien à cette image que fait penser la tirade de Dieu. Certes, il n'est pas content de l'attitude du peuple. Certes il menace le peuple. Mais, sa colère va s'enflammer. Elle ne s'est pas encore enflammé. Dieu ne s'est pas laissé submergé par cette colère, serait-elle une sainte colère.
Et pourquoi donc Dieu parle-t-il de ses sentiments à Moïse, de ses états d'âme ? Il avait sans aucun doute la possibilité d'agir sans en toucher mot à Moïse. Mais il lui en parle. Comme il l'avait fait à Abraham avant Sodome. Et la première réponse de Moïse ne ressemble pas à la réponse qu'avait fait Abraham dans sa pathétique prière d'intercession.
Moïse par sa réplique nous montre qu'il a une toute autre image de Dieu. Il nous le montre à nous, et il le montre aussi à Dieu.
Il rappelle à Dieu, que c'est lui qui a fait sortir le peuple. Qu'il est ce Dieu libérateur. Par une grande puissance et une main forte.

Ensuite Moïse veut jouer sur l'image du Dieu d'Israël pour le Egyptiens. Dieu n'est pas un Dieu qui puisse se comparer aux autres dieux, comme le faisait tout conquérant des temps antiques, pour qui le dieu du vainqueur est le plus fort. Que serait un dieu qui ferait sortir son peuple pour le laisser mourir ? Non, Dieu ne peut pas entrer dans cette image-là.

Et voilà le dernier argument de Moïse, qui montre quelle image de Dieu il a et qu'il veut rappeler à Dieu lui-même : c'est le Dieu de la promesse, c'est le Dieu qui s'engage. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, le Dieu de Moïse, celui de Samuel, de David, d'Elie, de Daniel. Ce Dieu là est le Dieu de la promesse et de la fidélité.
Ce Dieu libérateur est le Dieu de la promesse. Ce Dieu de la promesse est le Dieu libérateur.

Deuxième questionnement : nos manquements et notre attitude en face d'eux.

Une première attitude consiste à s'accommoder de notre vie et de nos travers. Ainsi on se construit une vie, et on se construit des raisonnements, des raisons, des principes, des absolus et des relatifs, des idoles, bref on se fait son propre veau d'or. Comme on l'a construit soi-même, il correspond à ce qu'on est, et on peut alors faire la fête sans craindre un retour de bâton de la part de système auto-justificatif. Quelques fois, il y a un truc qui ne passe pas bien, qui coince. On appelle ça la conscience. Mais on peut la contourner, l'amadouer, la faire rentrer dans le cadre de notre petit système éthique personnel, de ce veau d'or personnel ou collectif qui nous permet de continuer jusqu'à la prochaine crise de conscience.

Mais, si nous réalisons que notre attitude, nos manquements, sont encore plus que cela, alors il y a un autre système de défense, qui est un peu plus sophistiqué : les excuses.
Bien sûr, cela n'est pas normal, ce n'est pas bien. Mais d'une certaine manière, nous ne sommes pas entièrement à l'origine de cela. Notre nature, les circonstances, la situation, les contingences... On essaye de se justifier.
Cela peut même être encore plus subtil. Aaron, qui n'est pas pour rien dans cette affaire, présente des excuses pour le peuple, parce que, vu comment est le peuple, il n'a pas pu faire autrement, lui Aaron. Comme le peuple est coupable, pécheur, par nature, il n'avait d'autres choses à faire que de le suivre. Ce faisant, il justifie sa propre action, comme si lui n'avait pas commis ce qu'il avait commis. Ce sont des excuses à double détente, qui dédouane ainsi Aaron, s'il a véritablement la faiblesse d'y croire lui-même.

Il y a l'attitude de Moïse dans sa deuxième plaidoirie : il reconnaît la faute du peuple, il demande le pardon pour cette faute, et même il appelle une sanction, mais sur lui-même.
Si la faute appelle une sanction, qu'elle n'atteigne pas l'autre, qu'il soit épargné, et qu'elle m'atteigne moi. Voilà l'attitude de Moïse, qui pourtant rappelait à Dieu que ce peuple n'était pas le peuple de Moïse, mais bien le peuple de Dieu.
Mais il demande aussi le pardon. Or s'il y a pardon, où est la place de la sanction ? Si Dieu pardonne, pourquoi une sanction ? Le pardon est-il conditionné à une sanction ?

Cette question me ramène à la première attitude de Moïse, dans sa première réponse : Dieu est le Dieu de la promesse.
La demande de pardon n'a de sens que parce que Dieu est le Dieu de la promesse, de la libération. Cette libération est la seule façon de sortir du cercle vicieux où on retrouve fautes, excuses, culpabilité, sanction, sans possibilité d'y échapper. Elle n'est possible et efficace que parce que Dieu est tel qu'il est.

C'est parce qu'il est le Dieu de la promesse, de la libération, de la fidélité, qu'il est possible de sortir de nos spirales descendantes, effondrantes, de nos trous noirs. Il est le rayon de lumière qui seul en sort.
Tout au long de l'histoire du salut, de l'histoire du peuple élu, il a laissé des signes de cette nature véritable.
Et il a laissé en fin de compte ce signe définitif de la résurrection pour démontrer que cette libération du péché est effective, réelle, qu'elle est manifestation de la promesse et porteuse d'espérance pour maintenant, pour demain et pour toujours.

Amen.

(Philippe Cousson)

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