Sa vie
Impressionnisme
Symbolisme
Néo-impressionnisme
Polémique
Chronologie
Expressionnisme
Japonisme
Fauvisme et Cubisme
Le Dr Gachet

L'énigme des "Vrai-Faux" VAN GOGH


Depuis quelques mois, en Europe, en Amérique, au Japon, plusieurs toiles de Van Gogh sont l'objet de contestations. La version de l'Arlésienne du Metropolitan de New York ? Un faux. Les Tournesols vendus à une compagnie d'assurances japonaise pour la coquette somme de 60 millions de dollars ? Un faux. Le Jardin à Auvers qui, récemment mis en vente à Paris, n'a pas trouvé preneur ? Un faux. Ou plutôt, une oeuvre douteuse. Il en va de même pour le Portrait du docteur Gachet exposé au musée d'Orsay. Selon certains experts, sur les 700 oeuvres attribuées à Van Gogh, plus d'une centaine seraient l'oeuvre de peintres obscurs passés maîtres dans l'art de la reproduction plus ou moins inspirée.
Iris
Les enjeux de ce conflit sont colossaux. On comprend que le marché suive l'affaire de près. En 1987, ses Iris étaient adjugés pour la somme de 320 millions de francs ; trois ans plus tard, l'une des deux versions de son Portrait du docteur Gachet trouvait preneur à 470 millions de francs (82,5 millions de dollars), décrochant ainsi le titre de Tableau le plus cher du monde. Plus récemment, en novembre 1998, Christie's à vendu 408 millions de francs un Portrait de l'artiste sans barbe que Van Gogh avait offert à sa mère pour ses 70 ans.
Pour élucider cette énigme, le Laboratoire de Recherche des Musées de France s'est vu confier la tâche d'analyser huit tableaux de Cézanne, huit de Van Gogh, huit de Gachet père et fils et onze copies d'une certaine Blanche Derousse, élève du docteur peintre. Ce travail ne prétend pas apporter toute la lumière sur l'affaire des faux Van Gogh. Il permet de faire le point sur l'authenticité ou non de la collection dont le musée d'Orsay a hérité. La question posée est simple : le docteur Gachet et/ou son fils sont-ils oui ou non les auteurs de faux ? Ou bien ont-ils été les complices de faussaires qui, voyant la cote de Van Gogh s'envoler petit à petit, se seraient mis à l'oeuvre dès le début du siècle ?
Un exemple : en 1872, alors qu'il séjourne à Auvers-sur-Oise, Cézanne réalise une esquisse intitulée Une moderne Olympia, manière de clin d'oeil à l'Olympia de Manet.
Une Moderne Olympia

Enchanté par cette toile, Gachet convainc Cézanne de la lui laisser, le temps pour lui d'en effectuer une copie. Rien de plus naturel. Une exposition organisée au Louvre en 1993, Copier, créer, nous avait montré, ou plutôt rappelé que Ingres, Delacroix, Manet, Moreau et bien d'autres ont respectivement copié Poussin, Titien, le Tintoret, Véronèse. Cette approche ne vise évidemment pas à établir la reproduction fidèle d'une oeuvre : l'exercice relève en fait du défi. On imite un artiste pour se mesurer à lui, chercher à percer les secrets de sa technique. Mais le docteur Gachet n'est ni Ingres ni Delacroix. L'étude radiographique comparée de l'esquisse de Cézanne et de la copie Gachet, étude réalisée par Danièle Giraudy et le Laboratoire de Recherche des Musées de France, met en évidence la technique besogneuse du docteur. Contrairement à Cézanne, qui peint directement sur la toile, Gachet commence par faire un dessin (probablement à partir d'un calque posé sur l'original). Dans les surfaces ainsi délimitées, il pose ensuite les couleurs, un peu comme un enfant remplissant son album de coloriage.
Grâce aux rayons X toujours, on constate que Cézanne ne peint qu'avec des pinceaux, alors que le docteur Gachet prend le couteau à palette, un outil auquel Cézanne a renoncé depuis sa découverte des impressionnistes. L'examen de certains détails de cette Moderne Olympia accentue encore la différence des styles. A preuve, le petit chien en bas à gauche du tableau : chez Gachet, l'animal, si vivant sur l'original, n'est plus qu'une peluche informe. Cette étude ne vise évidemment pas à comparer deux talents. N'est pas Cézanne qui veut ! Mais elle permet de constater que si le docteur Gachet a réalisé des copies, celles-ci sont immédiatement identifiables.
Une deuxième série d'examens a porté sur des copies d'oeuvres de Van Gogh. Après la mort de celui-ci en 1890, et alors que sa renommée allait grandissant, le docteur Gachet eut l'idée de réaliser un catalogue des oeuvres du peintre qu'il avait en sa possession. Il lui aurait suffi de faire appel à un photographe pour mettre en forme ce projet. Curieusement, il demanda à une de ses " élèves", Blanche Derousse, de réaliser des aquarelles de petit format représentant les toiles de Van Gogh. Le travail de la copiste est scrupuleux : pour restituer l'épaisseur de la matière employée par le peintre, elle entreprend de gratter son papier afin d'y créer reliefs et aspérités. Plusieurs de ces travaux seront d'ailleurs présentés, à titre documentaire, dans l'exposition du Grand-Palais.
Ici, c'est l'étude de la couleur qui livre bien des secrets. Paolo Cadorin, un restaurateur du Musée de Bâle, avait déjà constaté, il y a plusieurs années, que certaines teintes des tableaux de Van Gogh paraissaient fannées. En désencadrant les toiles, il constata que les bordures de celles-ci, protégées de la lumière, révélaient des rouges bien plus vifs que ceux figurant en pleine toile. Jean-Paul Rioux, chimiste au Laboratoire des Musées, a remarqué le même phénomène sur les tableaux de Van Gogh, tels Deux Fillettes et le Portrait du docteur Gachet. Dans le premier, les roses figurant dans la composition originale avaient blanchi ou disparu, tandis que les pourpres avaient pris une couleur beige terne. Dans le second tableau, les branches de digitales que tient le docteur Gachet sont bleues. Alors que Van Gogh avait précisé dans une lettre à son frère Théo qu'il les avait peintes en pourpre. Pourquoi et comment ces couleurs ont-elles pu se dégrader.
Pour obtenir une réponse, Jean-Paul Rioux a procédé à l'analyse chimique de certaines parties des tableaux, prélevant notamment des fragments microscopiques de pigments rouges. Il a alors constaté que Van Gogh utilisait entre autres couleurs une laque de géranium contenant de l'éosine. Ce dernier composant, destiné à rehausser les rouges, présente l'inconvénient majeur de se dégrader à la lumière. Au fil des années, cette éosine, lorsqu'elle était apposée en surface, disparut, cédant la place à d'autres couleurs. Il arrive cependant que ce colorant demeure captif des couches de peinture, auquel cas on en retrouve trace dans les analyses. Chez Van Gogh, l'éosine apparaît ainsi comme un véritable marqueur, repérable dans plusieurs des toiles peintes à Auvers-sur-Oise entre mai et juillet 1890.
Il était donc intéressant d'étudier les copies que fit Blanche Derousse de ces tableaux. En premier lieu parce qu'elles ont été commandées par le docteur Gachet après la mort de Vincent. En second lieu, parce que celui-ci, ayant vu Van Gogh peindre, connaissait certainement ses trucs de métier. Gachet a donc en main tous les atouts nécessaires à un bon faussaire. Or il se trouve que sur les aquarelles de Blanche Derousse les rouges sont restés intacts. Et nulle trace d'éosine n'y a été relevée. Nouvelle preuve que, si faux il y a eu, ils peuvent difficilement avoir été l'oeuvre du docteur Gachet. On en arrive à cette constatation étrange, déclare Danièle Giraudy, que les vraies couleurs utilisées par Van Gogh se retrouvent maintenant plutôt dans certaines copies alors que ses propres originaux ne présentent plus l'apparence qu'ils avaient à l'origine.
Les limiers du Laboratoire des Musées de France sont allés plus loin encore. Ils se sont intéressés à la toile proprement dite. Grâce à la radiographie, ils ont pu déterminer que Van Gogh utilisait essentiellement à la fin de sa vie une toile à tissage asymétrique de 12 x 18 fils par centimètre carré. Or le fils Gachet, qui signait sous le pseudonyme de Louis Van Ryssel, employait pour réaliser ses copies (de Cézanne notamment) des supports d'une plus grande densité : environ 20 x 20 fils par centimètre carré. On peut arguer que rien n'empêchait Paul Louis Gachet de se fournir auprès du même marchand que Vincent. Mais pouvait-il le connaître ? Rien n'est moins sûr. Van Gogh se faisait livrer par son frère Théo, qui s'approvisionnait à Paris chez Tasset et Lhôte.
Cet examen des toiles a permis aussi de déterminer que Van Gogh, après avoir achevé un tableau, le laissait sécher à plat sous le lit de sa chambre, formant ainsi un empilement. On a découvert que le revers de certains d'entre eux portait la trace de peintures provenant de la toile placée immédiatement au-dessous. A l'inverse, souligne Danièle Giraudy, on sait que les Gachet travaillaient chez eux, dans le grenier, sur un châssis disposé verticalement, la toile séchant dans cette même position.
Certes, l'ensemble de ces conclusions n'apporte pas la preuve formelle que le docteur Paul Ferdinand Gachet et son fils Paul Louis n'ont pas produit de faux. Mais dans le même temps, tous les indices révélés démentent la thèse des Gachet produisant des copies à tour de bras. Un des tenants de cette opinion, Benoît Landais, affirme cependant que Gachet père est l'auteur d'une eau-forte signée Van Gogh, et qu'il est en mesure de le prouver. Le titre de cette oeuvre : L'Homme à la pipe.
Fils d'un ancien directeur des Musées de France, Benoît Landais nourrit pour Van Gogh une véritable passion. Depuis une dizaine d'années, il compulse documents et archives, étudiant les moindres notices, relisant la correspondance de Van Gogh et de ses proches. Landais est persuadé qu'il existe bien de par le monde une bonne centaine de faux Van Gogh. La version du Portrait du Docteur Gachet qui figure dans les collections du Musée d'Orsay est à ses yeux un faux. Tout comme donc I'Homme à la pipe. Selon lui, cette eau-forte (tirée et vendue à 61 exemplaires par Paul Gachet) a été en fait réalisée par le docteur Gachet lui-même. Celui-ci aurait projeté un de ses portraits photographiques sur un écran et il l'aurait alors décalqué en respectant les contours de son visage au centième de millimètre près, affirme Benoît Landais. Et de promettre qu'il révélera les détails de cette manipulation le 30 janvier, jour de l'inauguration de l'exposition du Grand-Palais...
Les éléments actuellement à notre disposition ne permettent pas d'affirmer que cette preuve soit crédible. Tant il est vrai que les chasseurs de faux commettent eux aussi des bourdes. On a vu récemment un hebdomadaire français publier à grand fracas la "preuve" que le Jardin à Auvers était un faux. Pour mettre en valeur cette information, ce journal publiait une reproduction de la toile avec, à sa droite, deux encadrés photographiques. Ceux-ci étaient destinés à démontrer que, contrairement aux affirmations de certains spécialistes, Van Gogh ne pouvait pas avoir peint cette toile en une journée. A preuve devant l'objectif du photographe du magazine : en posant une série de touches blanches sur un fond vert et ocre n'ayant pas encore séché, on constatait que le blanc s'imprégnait aussitôt de vert et d'ocre. Le deuxième essai prouvait que les touches de blanc demeuraient intactes si l'on respectait le temps de séchage de la couche de vert et d'ocre, soit environ huit heures. Le Jardin à Auvers comportant un grand nombre de ces touches, il aurait donc été impossible à Van Gogh de le peindre en une ou deux journées. Conclusion (rapide) : c'est un faux. L'affirmation fait sourire Danièle Giraudy : Tous les peintres le savent : il suffit de mélanger un siccatif aux couleurs pour que celles-ci puissent être posées presque simultanément. Conclusion (provisoire ?) Le Jardin à Auvers n'est pas un faux.
Van Gogh se serait amusé de cette querelle. Parce que l'art de la copie, il connaissait ! Je t'assure, écrivait-il dans une lettre à Théo, que cela m'intéresse énormément de faire des copies et que, n'ayant pour le moment pas de modèles, cela fera que pourtant je ne perdrai pas de vue la figure. Il ajoutait : Je pose le blanc et le noir de Delacroix ou de Millet devant moi comme motif. Et puis j'improvise là dessus. Tout est là : J'improvise, disait-il.


Cet article de B. GENIES est paru dans le nouvel Observateur du 28 janvier au 3 février 1999.



Retour