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L'Expressionnisme


Le mouvement Expressionniste

VAN GOGH : un précurseur de l'Expressionnisme


Le mouvement Expressionniste

Depuis la fin du XIXème siècle des termes, qui à l'origine, proviennent des arts plastiques, pénètrent curieusement l'ensemble des domaines de la création et s'imposent pour désigner des tendances, des courants, des mouvements intellectuels, et même l'esprit d'une époque. Prééminence de la peinture ? L'invention de la photographie ayant contribué à sa libération des conventions, elle a certes anticipé les transformations fondamentales qui se sont produites dans les rapports de l'art avec le réel. Mais il existe sans doute une autre raison à cette pénétration de concepts picturaux dans la vie artistique : c'est que le surgissement de quelque chose de nouveau est rarement limité à un art spécifique. Ce nouveau est lié de façon plus vaste à un temps, à la vie d'une société, à des phénomènes de civilisation . Du romantisme au surréalisme, il englobe la somme des formes d'expression artistiques.
Reste à savoir ce qu'il faut mettre dans ce mot d'expressionnisme, et d'abord d'où il tire son existence. Dans de très nombreux livres, il est indiqué qu'il serait entré en Allemagne par l'intermédiaire de Wilhem Worringer, l'auteur d'abstraction et empathie, qui pour la première fois l'aurait employé en 1911. d'autres accordent au contraire cette paternité à Paul Cassirer qui, en 1910, aurait déclaré devant un tableau de Pechstein, à la question qu'on lui avait posé de savoir si on avait toujours affaire à de l'impressionnisme, qu'il s'agissait plutôt d'expressionnisme. De cette boutade, le terme aurait fait fortune dans les milieux artistiques avant de se répandre dans les chroniques de revues.
Soucieux d'exactitude, des chercheurs se sont efforcés de remonter plus haut dans l'étymologie. Armin Arnold a signalé , par exemple, qu'en juillet 1850 un journal anglais, le Tait's Edinburgh Magazine, évoque dans un article une école expressionniste de peinture moderne, et qu'en 1880 Charles Rowley consacrait à Manchester une conférence aux peintres contemporains au sein desquels il distingue une aile expressionniste, désignant par là ceux dont l'intention était d'exprimer leurs émotions et leurs passions. Aux Etats Unis, toujours selon Armin Arnold, un groupe d'écrivains qui se nomment eux-mêmes des expressionnistes apparaît en 1878 dans un roman de Charles de Kay, The Bohemian.
La première difficulté que l'on rencontre lorsque l'on veut établir une histoire de l'expressionnisme, c'est qu'il ne s'agit ni d'un groupe d'artistes, ni d'une école. Au contraire de l'impressionnisme, du fauvisme, du cubisme, qui sont des mouvements bien définis, dont on peut dire en toute sûreté à quelle date ils sont nés, comment ils se sont développés et quelle a été leur fin, l'expressionnisme est une tendance, et non seulement les grands artistes expressionnistes n'ont jamais été groupés, mais ils ont au contraire été des isolés. Il est habituel de dire que l'expressionnisme constitue en Europe un grand courant nordique et germanique. C'est vrai, mais parmi les précurseurs de l'expressionnisme se trouvent au moins deux latins : Goya et Daumier. Néanmoins ce sont Grünewald, Cranach, Dürer qui annoncent l'expressionnisme allemand, comme Bruegel le Vieux et Jérôme Bosch préfigurent Ensor et l'expressionnisme flamand.
L'expressionnisme renoue d'abord avec le baroque, et à travers lui, avec le gothique. L'expressionnisme ne consiste pas en une simple reproduction du modèle peint par l'artiste. Le but de ce dernier n'est certainement pas d'atteindre la perfection picturale de son oeuvre. Il aspire plutôt à exprimer ses sentiments face à la réalité. L'expressionnisme est souvent représentatif de l'époque à laquelle vit l'artiste. A l'inverse des impressionnistes, le peintre n'hésite pas à représenter les drames de la vie, et à exprimer sa douleur dans son oeuvre. Contrairement aux impressionnistes, les expressionnistes sont proches du peuple, et surtout du prolétariat. Ceux ci sont à la liaison entre le monde moderne et le passé. Ils vivent à une époque ou les mentalités seront amenées à changer. Le peuple commence à exister. Lié étroitement aux drames de la vie, à une époque qui pressent les grands massacres de 1914-1918, les subit, et tente vainement de les dominer, l'expressionnisme est aussi une révolte d'hommes jeunes contre une société qui pense encore que tout restera statique. La plupart d'entre eux s'ils ne meurent pas en martyrs, vivront en maudits.
On pourrait dire encore que l'expressionnisme est le cri de ces hommes solitaires. La technique leur fait peur. L'administration leur fait peur. La foule leur fait peur. L'amour leur fait peur. Le fameux petit tableau de Münch intitulé Le CriLe cri pourrait servir d'emblème à l'expressionnisme. C'est un démentiel cri de peur. Un cri que la foule indifférente n'entendit pas. Ce qui augmente encore le destin tragique des expressionnistes, c'est l'indifférence dont on a fait preuve à leur égard. La France, pour ne parler que d'elle, connaît à peine et depuis peu les grands artistes de ce mouvement. D'ailleurs Nietzsche a écrit ces phrases terribles qui résument la condition de ces créateurs qui ont tant aimé les hommes et ont été si mal payés en retour : "Parce que tu est tendre et juste, tu dis : "ils sont innocents de leur petite existence." Mais leur âme étroite pense : "Toute grande existence est coupable" C'est pourquoi aucun autre mouvement n'a été si souvent comparé ou assimilé à la folie.
On peut distinguer trois périodes dans l'histoire de l'expressionnisme moderne : la première, située entre 1885 et 1900, est celle des précurseurs directs de l'expressionnisme. Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Ensor, Munch, Hodler forment en effet, à leur insu, une réaction collective expressionniste contre l'impressionnisme et contre l'objectivisme de Cézanne et de Seurat. Une seconde vague naîtra vers 1905, avec les peintres allemands de "Die Brucke", avec Rouault, le Picasso de l'époque bleue et nègre et, dans une certaine mesure, les peintres fauves français. La troisième étape sera celle de l'expressionnisme allemand et viennois entre 1910 et 1930 et de Chagall, de Soutine et de Modigliani à Paris.
Un certain développement parallèle de Van Gogh, Munch, Toulouse-Lautrec et Ensor doit d'abord être souligné. Van Gogh, né en 1853, est le plus âgé. Mais Ensor n'a que sept ans de moins, Munch dix et Toulouse-Lautrec onze. En fait la révélation tardive de ces quatre artistes au public aura lieu presque en même temps. Ensor connaîtra le premier succès lors de l'exposition que lui organisera La plume en 1899, Van Gogh aura sa rétrospective chez Bernheim deux ans plus tard. Toulouse-Lautrec la sienne aux indépendants à Paris et à la libre esthétique à Bruxelles en 1902. Munch fera scandale à l'exposition de la Sécession de Berlin la même année. Tout les quatre étaient déjà nimbés de l'auréole de peintre maudit. Tout les quatre avaient été influencés par ce style 1900 du symbole, du décor et de l'expression, que l'on appellera en Grande-Bretagne le Modern style, en France l'art nouveau et en Allemagne le Jugendstil. Ce style 1900 marque d'ailleurs une large époque qui va de 1885 à 1925.
Dans les sources de l'expressionnisme on trouve en effet curieusement les symbolistes. Mais tout comme Van Gogh sera déifié par la génération expressionniste autant, et peut-être plus par son attitude devant la vie que pour sa peinture, on aimera Redon (symboliste) parce qu'il voulait prendre sur lui toute la douleur du monde. Arnold Böcklin (symboliste) exerça lui aussi une forte influence. Ce suisse alémanique continuait une tradition diabolique ouverte par son compatriote Fussli qui, d'abord pasteur, passa la majeure parti de sa vie en Angleterre. Son Cauchemar de 1782 le rendit célèbre. Cette tradition suisse inquiétante se retrouve dans l'un des pères directs de l'expressionnisme, Ferdinand Hodler, qui voulu également se faire pasteur, et dont les personnages aux musculatures tendues par l'effort renouent à travers Puvis de Chavannes jusqu'au préraphaélisme.On pourrait encore trouver à l'expressionnisme allemand des antécédents dans la peinture romantique germanique. Gaspard David Friedrich, aux étranges paysages fantastiques, n'a-t-il pas écrit : "Ce qui est l'essentiel, ce n'est pas l'objet en soi, mais le rapport avec son âme. N'importe quel aspect de la nature, pourvu qu'il soit profondément senti, peut devenir un objet d'art. Ecoute avec attention tes voix intérieures. Tu dois tenir pour sacrée toute émotion pure de ton âme : car à l'heure de l'inspiration elle s'incarne sous une forme plastique."
Ce romantisme se retrouve dans l'image du reître armé de pied en cap qui apparaît dans les tableaux de Hans von Marées, et dans les visions du péché, du meurtre et de la guerre de Franz Stuck. Ceci nous conduira à la grande sorcellerie nazie et aux holocaustes qui en découleront , mais aussi à l'attitude de Kokoschka qui, pacifiste en 1914, s'engage dans l'armée, croyant que son sacrifice peut contribuer à la Rédemption du monde.
Nous avons vu autour de l'expressionnisme rôder la folie. Mais aussi la sainteté et l'héroïsme. Et derrière le saint, il y a le diable, et à côté du diable la sorcière. Le diable qui donne une couleur soufrée à la peinture de Rembrandt, se retrouve chez Goya. Mais il affectionne particulièrement la Flandre, la Scandinavie et l'Allemagne, ces terres élues de l'expressionnisme. A ce propos, rappelons que la génération de 1880 aimait particulièrement les sabbats et les messes noires. Elle se reconnaissait dans Huysmans et dans Félicien Rops. Aux antipodes se situait le catholique frondeur et combien expressionniste Léon Bloy qu'illustrait Henri de Groux dont le christ aux outrages était refusé à la nationale en 1890. En 1881, un jeune artiste débutait en Belgique sous le patronage de Félicien Rops. Il se nommait James Ensor.
Pour mieux se rendre compte de l'évolution d'une pensée expressionniste, tant dans les arts que dans la littérature, et l'on pourrait même dire d'une morale expressionniste, il suffit de comparer quelques dates. En 1879, année qui suit la naissance de Rilke, Hodler peint sa Convalescente et Strindberg publie sa chambre rouge. En 1883, alors que meurent Manet et Rossetti, Ensor peint son premier tableau de masques. En 1884, alors que Puvis de Chavanne peint la Sorbonne, Munch peint sa fille assise sur un lit. 1885 est la date des joueurs de cartes de Cézanne, mais aussi du Portrait de l'artiste au verre de vin de Böcklin, du tisserand de Van Gogh et de la séduction de Toorop. 1888 voit éclore deux chef-d'œuvre : L'entrée du Christ à Bruxelles d'Ensor et Mademoiselle Julie de Strinberg. Et l'année suivante seulement, Gauguin peint son Christ jaune en Bretagne. En 1890, alors que Munch brosse l'une de ses plus dramatiques compositions : jalousie, Van Gogh se suicide à Auvers-sur-Oise et Gauguin immortalise la belle Angèle. En 1893, année qui suit le scandale et par là même le succès de Munch à Berlin, celui ci peint le cri, et à Paris le jeune Rouault commence à se trouver avec son Samson tournant la meule. En 1895, Toulouse-Lautrec décore la baraque de la Goulue à la Foire du Trône et l'année suivante Jarry fait jouer Ubu-roi au théâtre de l'oeuvre.
Munch sera aussi important pour les pays nordiques et germaniques que Cézanne en France. En redonnant à l'Allemagne le goût du gothique et de Grünewald, il suscitera en effet une authentique peinture germanique. Quant à Van Gogh qui porte ses sentiments au paroxysme, ses cris, ses aveux, ses tourments seront un modèle pour la génération de 1905. Gauguin aussi qui a donné à son Christ jaune les traits de son ami Schuffenecker. Lorsqu'il parle de suicide, de ses "souffrances physiques et morales", lorsqu'il dit : "Je ne suis rien qu'un raté", lorsqu'il se plaint de sa solitude : "Pas un coeur où verser mes souffrances", Gauguin est le frère de Munch. Il influencera beaucoup les expressionnistes tout comme les fauves, en renouant avec les archaïsmes, et leur donnera le goût du bois gravé. Ces fou de couleurs aimeront en effet beaucoup le noir et le blanc, redonnant aux arts graphiques un grand rôle. En 1897, la seconde vague expressionniste commence à apparaître. En effet, Matisse, avec La Desserte, pose les bases du fauvisme, et Rouault peint une série de paysages fantastiques. Le Douanier Rousseau montre sa Bohémienne endormie. A l'autre bout du monde, comme déjà coupé des vivants, Gauguin peint D'où venons nous? Que sommes nous? Où allons nous? En 1899, Nolde entre à Paris à l'académie Julian et Picasso, l'année suivante, il fait son premier séjour dans la capitale française. En 1901, Matisse et Marquet s'expriment par tons purs au salon des indépendants. En 1904, Kirchner s'enthousiasme pour des sculptures océaniennes et nègres, découvertes au musée ethnographique de Dresde. Enfin en 1905, c'est à la fois le scandale du fauvisme au Salon d'automne et la fondation de Die Brücke.
En 1906, deux ans après Kirchner, Matisse s'intéresse lui aussi à l'art nègre et Nolde commence son oeuvre grotesque et mystique. L'année suivante, Picasso peint ses Demoiselles d'Avignon et Kokoschka est proclamé à vingt ans "Génie et novateur, mais aussi Antéchrist et dévastateur". En 1908, Chagall arrive à Paris et l'expressionnisme pénètre aux Etats Unis par l'intermédiaire de Max Weber, également d'origine russe. On assistera dans les années suivantes, et cela constituera un important apport au mouvement expressionniste, à un réveil des slaves et des juifs. Dans l'école de Paris, ce sont surtout Soutine, Pascin et Chagall qui apporteront l'esprit de l'expressionnisme, auquel un seul français, Rouault, semblait sensible. C'est la troisième vague qui commence et qui verra l'expressionnisme se concrétiser en école à la fois en Allemagne, en Flandre, et suscitera au Mexique un art spécifique. En 1912, sept ans après Die Brücke, Der Blaue Reiter prendra sa succession, mais ira dans une autre direction, plus proche de celle des fauves, et qui aboutira à l'art abstrait.
La grandeur de l'expressionnisme vient justement de ce que, tout comme le surréalisme, il ne s'agit pas seulement d'un mouvement pictural. Les architectes utopistes allemands, après 1919, ont été expressionnistes au même titre que le cinéma, la musique de Mahler, les romans de Kafka et le théâtre de Brecht. L'expressionnisme, c'est une tendance perpétuelle dans l'histoire de l'art, nous l'avons vu, et que l'on peut faire aller de la Vénus de Lespugne à l'expressionnisme abstrait de Jakson Pollock, mais c'est aussi une extraordinaire période artistique, dont on peut fixer les dates: 1885-1933, et qui s'étendit de la Scandinavie à l'Autriche, en passant par les Flandres, l'Allemagne et le Mexique (Mère paysanne, 1924 de David Alfaro Siqueiros et Vendeur de fleurs page, 1943 de Diego Rivera).




VAN GOGH : un précurseur de l'Expressionnisme

Vincent Van Gogh a écrit un jour : "Toute réalité est pour moi un symbole". Ainsi cet artiste, considéré comme le père de l'expressionnisme, ne voulait-il voir dans les réalités dont il faisait choix, que l'expression ou le symbole de sa sensibilité personnelle. Déclaration fracassante qui marque l'avènement de l'art du XXéme siècle !
Van Gogh se situe dans la première période de l'histoire de l'expressionnisme, qui va de 1885 à 1900. Il fait donc partie des précurseurs du mouvement, au même titre que Munch, Ensor, Gauguin, Toulouse-Lautrec et Hodler. Il influencera surtout la seconde vague qui naît vers 1905, avec les peintres allemands de Die Brücke, avec Rouault, le Picasso de l'époque bleue et nègre et , dans une certaine mesure les peintres fauves français.
Lorsque l'on regarde l'oeuvre de Van Gogh, on peut deviner à travers ses tableaux ses états d'esprits, ainsi que son évolution. Tout d'abord, il est intéressant de se pencher sur les peintures réalisées dans le nord vers 1885. Durant cette période, Vincent a pour sujet favori les paysans et les ouvriers. Ses tableaux montrent la difficulté du labeur effectué par ceux-ci. Par exemple, dans Les mangeurs de pommes de terreLes mangeurs de pommes de terre, les mains des paysans sont noueuses, décharnées, déformées. La laideur de leur visage est fortement accentuée. Il représentera aussi des Femmes de mineurs portant des sacs de charbons, une Femme bêchant... Ses peintures sont le reflet d'un certain réalisme social.
A travers ses peintures, Van Gogh exprime aussi son expérience, sa solidarité, et son appartenance au peuple. Il écrira à son frère : "Quand je dis que je suis un peintre des paysans, c'est bien ainsi en réalité, et tu verra mieux par la suite que je me sens dans mon milieu. C' est pas pour des prunes que j'ai tant de soirs médité près du feu chez les mineurs, et les tourbiers, et les tisserands [...] je me suis intimement mêlé à la vie des paysans à force de la voir continuellement à toutes les heures du jour que je ne me sens réellement pas attiré par d'autres idées." Vincent exprime la condition humaine. Dans ces tableaux, on peut voir qu'il y a une certaine étude des traits des personnages. Tous ces derniers ont un visage buriné. On peut aussi noter les couleurs sombres utilisées. Ces toiles montrant la réalité sociale, sont déjà une démarcation par rapport à l'impressionnisme, qui lui tend plutôt à montrer les amusements et le joyeux côté de la vie.
L'étude des autoportraits de Van Gogh est très enrichissante. En effet, ceux-ci lui permettent de faire un bilan sur lui même et sur son état d'esprit. La manière de se représenter va évoluer suivant les périodes que l'artiste traverse.

Autoportraits

Vincent dira à propos de son autoportrait qu'il peint en 1888 à Paris à sa soeur Wilhelme: "Puisque j'en suis tellement à te parler de moi, je vais essayer de voir si je ne pourrais pas te mettre mon propre portrait par écrit. Je pose d'abord en fit que, selon moi, un portrait de soi peut fournir matière à plusieurs portraits de conceptions très différentes. [...] Un visage gris-rose et des yeux verts, des cheveux de couleur de cendre, un front ridé et, autour de la bouche, raide et comme en bois, une barbe très rouge, un peu en pagaye, et triste ; mais les lèvres sont pleines ; un sarrau bleu de toile grossière, et une palette avec du jaune citron, du vermillon, du vert Véronèse, du bleu de cobalt, enfin toutes les couleurs sur la palette, excepté l'orangé de la barbe, toutes des couleurs pures. La tête est sur un fond de mur blanc gris. Tu me dira que cela ressemble un peu à la tête de la Mort dans le livre de Van Eden, par exemple ou à quelque chose d'approchant. Soit, mais enfin la figure est ainsi, et il n'est pas facile de se peindre soit même, en tout cas, c'est autre chose qu'une photographie. [...] On cherche une ressemblance plus profonde que celle du photographe. Pour l'instant je suis tout différent, seuls les yeux verts sont restés les mêmes." Cette lettre de Van Gogh à sa soeur est très représentative de la conception de Vincent par rapport à ses autoportraits, et surtout de l'importance de la couleur dans les représentations de lui même. Soulignons aussi l'importance qu'il accorde à son regard. En effet, l'intensité de celui-ci est une manière d'exprimer son existence. Celui-ci a dit que le portrait où Gauguin le figurait peignant des tournesols était bien son portrait, mais devenu fou, c'est parce que son ami lui avait donné un visage fermé aux yeux vides. Ne plus voir, n'est ce pas ne plus être ? Par exemple son Autoportrait à l'oreille coupéeAutoportrait à l'oreille coupée, est l'image d'un homme au lendemains d'un accident, l'image d'un survivant qui revient d'un autre monde avec l'oeil plus vert que jamais. Par contre à Saint Rémy, le Portrait de l'Artiste avec sa palette montre le peintre, en fonction, mais, comme il l'écrit, l'oeil "vague davantage qu'auparavant". Les deux autres autoportraits peints durant cette période montreront un homme maltraité, présent comme un soldat au lendemain d'une nuit de bataille. Peut-être sans le vouloir délibérément, a-t-il constitué une galerie de portraits qui racontent son aventure. Enfin en se peignant lui même il s'engage plus dans son art. Son image, c'est sa vérité. Il lui importe que cette image entre dans ses recherches picturales.
A Saint Rémy, Van Gogh exprimera dans ses tableaux ses sentiments. Sa manière de peindre la nature est très spécifique. Les oliviers, peints en 1889, sont représentés avec des troncs noueux, les branches sont agitées. Il est fort possible que ces mouvements soient en rapport direct avec la vie agitée de Vincent. Il se dégage de ce tableau une ambiance tragique. Dans Les roses blanches, peintes en 1890, les fleurs sont dessinées avec des formes étranges. Il s'agit probablement de l'expression de l'angoisse de Van Gogh.
Nuit étoiléeLa Nuit étoilée, peinte en 1889, par ses courbes est un tableau qui a certainement influencé les expressionnistes. Le ciel est ici animé, il déroule de gigantesques tentacules au dessus d'un village paisible, endormi. L'activité du ciel est renforcée par l'utilisation d'une couleur vive qui est le jaune, en opposition avec les couleurs sombres qui prédominent dans le village. Dans ce tableau, grâce à des procédés basés sur les courbes et les couleurs, Van Gogh montre sa vision apocalyptique du monde. Sur le plan de l'expressionnisme, il s'agit d'un tableau remarquable.
A travers ses toiles, Van Gogh exprime aussi sa solitude. Pour voir cet état d'esprit, il suffit de se référer à sa représentation d'un couloir de l'hospice saint Paul, ainsi qu'à une Vue sur la campagne de la fenêtre de Vincent . Il règne dans ces deux dessins, une absence de vie, un désert . Dans les couloirs de cet hospice (Vestibule de l'hospice Saint-Paul,1889 et Couloir de l'hospice Saint-Paul, 1889), un personnage est représenté, mais son image est quasiment confondue avec les murs.
Couloir de l'hospice St. PaulVestibule de l'hospice St. Paul
L'époque de Saint Rémy est très importante, en effet, on peut voir que les tableaux peints durant cette période sont des témoignages de l'esprit de Van Gogh . Celui ci dira : "Mes tableaux sont presque un cri d'angoisse". Il exprime à travers ceux ci, sa peur, sa solitude ainsi que sa vision du monde. On peut voir que Van Gogh commence à avoir un certain désespoir . Celui ci est exprimé en Mai 1890 dans la toile Au seuil de l'éternité.
Enfin, les tableaux qu'il peindra juste avant sa mort à Auvers-sur-Oise, sont tout à fait représentatifs de sa solitude et de son désespoir. Par exemple, il peindra la Mairie d'Auvers le 14 juillet, parée de drapeaux multicolores. Mais, à la place d'être un lieu de fête, celle ci est déserte. On pourrait le mettre en opposition avec le 14 juillet à Paris, où la foule est présente, et où tous les espoirs sont permis. De plus, les arbres entourant cette mairie sont minces, les feuillages sont comme déchiquetés. Ce tableau est la preuve que juste avant de se suicider, Van Gogh était angoissé, celui ci avait perdu tout espoir, il était arrivé à la fin de ses projets. Son sentiment d'abandon est encore plus fortement exprimé dans Les sous bois qu'il a peints en juin 1890. Les personnages sont ici des ombres, ils ont l'air à jamais perdus dans ce labyrinthe végétal. Et l'on s'enfonce avec eux dans cette étrange forêt, dans cette forêt d'où l'on ne revient pas.
Tout au long de son oeuvre, Vincent aura une tendance plus ou moins expressionniste. Celle ci sera à son paroxysme lors des deux dernières années de sa vie. Mais il faut tout de même souligner que la période durant laquelle Van Gogh peignait dans le Borinage, a été très fructifiante sur le plan de la démarcation par rapport à l'impressionnisme, ainsi qu'au niveau des thèmes choisis . Lorsque l'on regarde ses tableaux, surtout ceux de 1889-1890, on comprend parfaitement que certains expressionnistes se soient inspirés de son oeuvre .
Au début de 1890, six toiles de Vincent figurèrent à l'exposition du groupe des XX à Bruxelles dont James Ensor, alors âgé de trente ans, était l'un des fondateurs ; sans doute celui ci les vit-il et ressentit-il, comme tout les jeunes peintres de l'époque, un choc. S'il a connu, dans le détail, les moments les plus pathétiques de l'existence du hollandais, les a-t-il rapprochés de sa propre condition ? Il est pauvre, incompris jusque dans sa famille, méprisé ou tenu pour fou, ses toiles suscitent l'injure ou le sarcasme. Si l'on ne trouve guère le nom de Vincent dans ses propos, sinon par des banalités de ce genre : "Van Gogh, très chinois, ondulé comme une vieille potiche d'Orient et grand admirateur de crépons vivaces", les correspondances sont pourtant impressionnantes. Est-ce lui ou le Hollandais qui a écrit parlant des peintres en butte à l'incompréhension ou à l'infortune : "Pauvres méprisés, voués à la glèbe, accablés sous les sifflets et les rires méchants, vous ne pouviez croire à la bonté des hommes... Parfois vous en mourrez en crachant aux étoiles"? Comme le maître d'Auvers, Ensor eut sa période sombre, respectueuse de la vision oculaire, fidèle à l'esprit de son temps et ne se distinguant de ses contemporains que par une sensibilité plus aiguë et une perception plus lucide de l'intériorité des êtres et des choses. Comme lui également, il refusa d'entrer dans les perspectives de l'impressionnisme et il aborda la recherche de l'expression par le lyrisme de l'insolite et de l'étrange. Par-delà la figuration immédiatement reconnaissable, tous deux s'engagent à la même époque dans une exaltation visionnaire où la couleur cesse d'être le banal revêtement de la forme ; la tension expressive et la fantasmagorie de L'Entrée du Christ à Bruxelles, peinte par Ensor en 1888, ne sont pas très éloignées des toiles de Vincent exposées à Bruxelles en 1890, quelques mois après sa mort, et l'année suivante, en 1891. A l'ébranlement physique des semaines dramatiques d'Auvers, sensible dans les figures et les portraits, aux tournoiements, aux sinuosités, aux vertiges de la forme qui sont autant de procédés de style que bizarreries de l'oeil, le maître d'Ostende ajoute la truculence baroque et le fantastique. C'est encore lui, et non Vincent, qui écrit ces lignes : "Touchée par les splendeurs ma vision s'affine, je purifie mes couleurs, elles sont entières et personnelles." Ensor comme Van Gogh, a éprouvé cette angoisse de l'homme seul devant le réel qu'il n'a pu conjurer qu'en appelant à lui des figures obsessionnelles, des masques surtout. Chez Vincent le masque est le reflet de son propre visage torturé, blessé, d'où ses nombreux autoportraits, et le squelette apparaît comme une sorte de défi.
La transfiguration qu'infligea Van Gogh aux hommes et aux choses par son lyrisme visionnaire eut au moins autant d'importance dans le cheminement des courants secrets, des forces obscures d'ou naquirent les grands mouvements du XXéme siècle, que l'expressivité de sa couleur; aussi classera-t-on sous la bannière expressionniste tous ceux qui subirent son ascendant ou se heurtèrent, dans leurs recherches parfois complexes, à sa violence, à son flamboiement solaire, à sa passion. Mais pour beaucoup d'expressionnistes, en Allemagne et dans l'Europe du Nord, Van Gogh fut, à leurs débuts, un inconnu ; leurs premiers biographies ne le citent pas, alors que l'on trouve sous leur plume des noms dont la présence nous paraît surprenante aujourd'hui aux origines de ce mouvement. Il est évident qu'Ensor mis à part, le norvégien Munch, qui séjourna à Paris de 1889 à 1892, et le suisse Ferdinand Hodler sont directement tributaires de Van Gogh; il apparaît également que les expressionnistes allemands, ceux notamment de la Brücke (le pont) créée en 1905 à Dresde, lui doivent beaucoup, mais de quelle manière ? Au premier chef une commune admiration pour son oeuvre semble lier les uns et les autres, si même ils connaissent mal sa vie dramatique et ses résonances dans ses tableaux ; mais si le fauves français ne voit, dans l'outrance du langage coloré qu'un moyen d'atteindre rapidement et efficacement l'expression, la vision du peintre expressionniste est hantée par le sentiment de la mort, affectée par le dégoût profond de l'existence. Ainsi toute une génération d'artistes nordiques va-t-elle découvrir le Van Gogh que toute la précédente avait ignoré au profit de sa période naturaliste ; le visionnaire prend toute son importance et les circonstances de son existence sont mieux connues.
Les peintre de la Brücke découvrent Van Gogh à la galerie Arnold de Dresde en 1905. Entre-temps les tableaux de Vincent avaient été présentés à la Sécession de Munich (1901), à celle de Berlin (1903) et à l'association artistique, à Munich également, en 1904. Munch, Ensor, Hodler sont déjà allés loin dans l'expression de leur tourment créateur, de leurs impulsions tragiques ; et des préoccupations nouvelles touchant plus au comportement de l'artiste par rapport à soit et au monde qui l'entoure qu'à sa démarche esthétique - ou qui la conditionne - se sont imposées. On n'a pas attendu la cage aux fauves pour se rendre compte que la peinture est désormais un engagement total, mais l'optimisme des jeunes artistes français n'est pas partagé par leurs camarades expressionnistes ; quand on passe le Rhin ou le Quiévrain le monde n'apparaît pas aussi éclatant, aussi débordant d'intensité solaire, flamboyant comme l'été provençal. Le Van Gogh des Allemands, des Norvégiens, des Hollandais, des Belges, c'est l'homme seul, traqué, lié étroitement aux drames de sa vie "maudite", c'est le révolté que ses échecs dans tous les domaines, les sarcasmes, les injures ont vidé de sa révolte et condamné au désespoir. Comme Vincent, les expressionnistes nordiques ou germaniques sont solidaires des humbles et des malheureux, du prolétariat exploité par le capitalisme. A la fois libérés et angoissés par la "mort de dieu" annoncée par Nietzsche, ils tendent de toutes leurs forces vers un avenir meilleur tout en conservant la nostalgie du passé. Comme lui également, et au contraire des fauves français, ils considèrent l'art comme un sacerdoce, voire comme une métaphysique, et ils donnent à leurs tableaux une valeur morale. Ils seront eux aussi pour la plupart des "maudits".
Tous ces sentiments sont contenus dans Le Cri, peint en 1895, marquée comme toute sa production par la fatalité et par la peur. Les mêmes obsessions, qui se rencontrent d'ailleurs avec celle de la folie et de la mort, se retrouvent presque chez tous les expressionnistes ; là encore, là surtout, Vincent porte son ombre tragique. Faut-il ajouter que si Van Gogh, à trente sept ans, arrêta son oeuvre par son suicide, Munch et Ensor, au même âge, avaient pratiquement terminé la leur, ayant dit l'essentiel.



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