CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS
CONTEMPORAINS
Strasbourg,
Université Louis Pasteur, Institut LeBel, s. des Conseils, 8h-20h
Atelier 4 avril 1996 / 5
avril Conférences
Paris, Institut
Biomédical des Cordeliers,15 r. de l'Ecole de Médecine,14h-18h
"philosophie de l'action
et neurosciences"
Bernard Bioulac,
professeur à l'Université de Bordeaux II, directeur du Laboratoire de Neurophysiologie UMR
CNRS 5543.
Aspects fonctionnels des territoires néocorticaux primaires et
associatifs à compétence motrice dans le controle du mouvement
Depuis les travaux
princeps de Evarts (1961-1967), chez le singe opérant, une approche qualifiable
de "dure" s'est faite en matière de codage des informations à
compétence exécutoire au niveau des aires motrices (aires 4, 6 et aire motrice
supplémentaire). L'essentiel était d'établir un lien entre le message précessif
au début du mouvement et des paramètres statiques et cinétiques comme :
position du membre, durée et amplitude du déplacement, vitesse, accélération et
décélération du mouvement. Plus récemment d'autres auteurs (Mountcastle, 1978;
Georgopoulos, 1992; Goldman-Rakic, 1993) ont porté leur intérêt sur les
structures néocorticales plus jeunes dans la phylogénèse : le cortex
pariétal associatif (aires 5 et 7) et le cortex préfrontal (aires 9, 10, 11,
12). L'analyse neuronale, à ce niveau, requiert des paradigmes expérimentaux
qui impliquent processus de commande et motivation, attention sélective et
mémoire de travail. L'étude différentielle du fonctionnement de ces cortex primaires
et associatifs, ou plus exactement de certains de leurs graphes neuronaux,
éclaire sur la complexification de tâches opérées par les cellules nerveuses
situées "en amont" des neurones localisés dans les aires motrices
"de sortie".
Pierre Montebello, professeur
de Philosophie, Université de Toulouse Le Mirail.
une individuation de la connaissance
psycho-physique
C'est un fait pour
Biran comme pour Simondon que le dualisme ne rend pas compte du rapport
psycho-physique. L'expérience aperceptive où s'unissent conscience et corps
propre ne se laisse pas si facilement couper en deux par l'objectivation et
l'analyse. Comment envisager alors le dialogue entre science et conscience?
Nous voudrions examiner ici l'idée (partagée par Biran et Simondon) d'une individuation
de la connaissance. La carence du schéma hylémorphique (et par suite du
dualisme substantialiste) réside principalement dans son inaptitude à rendre
compte d'une individuation en cours, d'une ontogenèse active. Dans un tel cadre
la dérivation des facultés
intellectuelles à partir de la dualité qu'on appellera faute de mieux
"esprit-corps" est incompréhensible. Ces facultés sont toujours déjà
formées (innéisme, logicisme, auto-donation originaire) et ne supposent aucune
action volontaire du sujet, aucune individuation active. Biran et Simondon
proposent une autre voie d'analyse qui a le mérite de ne pas trancher l'homme
en deux et de renouveler l'approche du problème psycho-physique en n'excluant
ni la sphère aperceptive ni l'explication scientifique.
Marc Neuberg,
docteur en Philosophie de l'Université de Louvain-la-Neuve.
en quel sens les explications d'action sont-elles causales ?
D'après la théorie
causale de l'action, expliquer un acte par une raison d'agir, c'est l'expliquer
par sa cause, cette cause ayant la particularité de justifier rationnellement
son effet. Cette théorie peut à première vue se prévaloir d'un accord avec le
discours commun de l'action, dans la mesure où ce dernier comporte
indéniablement une charge causale, les raisons d'agir y étant comprises comme
"ce qui fait agir" la personne. On entend montrer que cet accord est
factice. L'élément causal du discours commun de l'action ne l'est pour ainsi
dire que par métaphore : l'énoncé disant qu'un acte a été "causé"
par telle raison d'agir se place au même niveau métaphorique que celui disant
que telle raison d'agir a "incliné" ou "fait pencher"
l'agent vers tel choix. C'est à ce sens métaphorique de la causalité
intentionnelle que se réfère l'attribution de l'action et l'imputation de la
responsabilité. La théorie causale, en interprétant l'explication de l'action
sur le modèle de l'explication des événements naturels, pratique en fait une
surrationalisation du discours commun aux conséquences hautement paradoxales.
Jean Petitot, professeur
à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, CREA UMR CNRS C0017.
Perception par esquisses et théorie des singularités
Husserl a analysé en
détail dans sa théorie de la perception par esquisses la façon dont l'identité
noématique d'un objet perçu est corrélative du flux temporel réglé de
l'infinité de ses esquisses (de ses aspects). De très nombreux problèmes
phénoménologiques sont associés à cette corrélation. L'incomplétude des
esquisses implique une inadéquation d'essence de la donation perceptive. Le
fait que leur flux temporel soit réglé implique un horizon de co-donation
d'esquisses et une possibilité d'anticipations perceptives, anticipations qui
engendrent la transcendance externe de l'objet perçu. Husserl trouve ainsi dans
la structure de la perception par esquisses l'origine de l'intentionnalité
comme fondation des transcendances objectives dans l'immanence des actes y
donnant accès. Nous nous proposons de mathématiser (et donc de justifier et de
naturaliser) la part de la description éidétique husserlienne qui concerne le
problème essentiel des contours apparents. Pour ce faire nous utiliserons les
outils géométriques de la théorie des singularités et de ce que l'on appelle
les graphes d'aspects.
Jean-Michel Roy, professeur de Philosophie, Université de Bordeaux
III
Neurophénoménologie et
phénoménologie spontanée des neurobiologistes
Le vieux problème du
rapport entre les sciences mentalistes et ce que l'on appelle désormais les
neurosciences se trouve aujourd'hui dominé par le point de vue de la
naturalisation. Le projet d'une naturalisation des sciences mentalistes est
pour l'essentiel de faire apparaître que celles-ci sont des sciences 1°) du
même type épistémologique et 2°) du même domaine ontologique que les
neurosciences, tout en demeurant distinctes d'elles et en possédant une
légitimité propre. Une telle naturalisation peut prendre différentes formes;
les plus connues sont le réductionnisme et le fonctionnalisme, dont il existe
également de nombreuses espèces. Dans ce cadre général s'est récemment
développé un courant de recherche qui a pour particularité de tenter de
développer une naturalisation du mentalisme phénoménologique de type
husserlien. Or la spécificité d'un tel mentalisme consiste en ce que non
seulement il n'est pas naturaliste - auquel cas il serait par définition
inutile d'en entreprendre la naturalisation - mais qu'il est en outre
anti-naturaliste, et ce au double sens épistémologique et ontologique évoqué
plus haut. C'est sur la légitimité et la possibilité de cette forme spécifique
de l'entreprise naturalisatrice - dont je suis moi-même sympathisant - que je souhaite m'interroger, en m'appuyant
sur différents travaux qui ont été proposés dans ce sens (Pachoud, Petitot, Petit,
Varela,...) et en concentrant mon attention sur la question de la théorie de
l'action. Je me propose d'examiner en particulier les résistances spécifiques
qu'oppose le caractère fondamentalement antinaturalisateur du mentalisme
husserlien à son détournement naturaliste, et dont l'importance ne me paraît
pas encore suffisamment appréciée.
Jean Schneider,
chercheur au CNRS, Observatoire de
Paris.
projet d'une psychologie quantique
Dans la mesure où le
corps est aussi un objet matériel défini comme objet d'étude par les méthodes
de la science physique, le problème des rapports corps-esprit est plus
fondamentalement celui des rapports matière-esprit. La physique a introduit
avec la mécanique quantique l'idée que les "propriétés" d'un objet
(fût-ce une synapse) ne sont pas des attributs "en soi", ce qui a
conduit dès les années 30 à suggérer qu'elles sont une création de "la
conscience de l'observateur". Etant donné qu'il y a modification du
système par l'acte, réputé subjectif, de mesure, on est bien dans le contexte
de l'action. Cette suggestion a été la source d'un intense débat, aujourd'hui
plus vif que jamais. Comme il y a là l'amorce d'un intéressant lien possible
entre matière et esprit, je me propose, sans me prononcer sur la justesse de ce
point de vue, d'en tirer les conséquences. Après avoir brièvement exposé le
problème posé par l'observation quantique, je proposerai une formulation
de" l'acte de mesure quantique en termes d'actes de langage (au sens
généralisé "d'actes de symboles"). Comme une réflexion sur le symbole
ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la temporalité, je mentionnerai au
passage comment on peut en donner une formalisation et les conséquences que
celle-ci induit dans le présent débat. A partir de là, rien n'interdit une
généralisation des symboles, en particulier dans le domaine de l'affect, pour
proposer une hypothèse répondant à la question : "comment une
représentation peut-elle changer l'état du corps ?"
Bibliographie : The Now, Relativity Theory and Quantum Mechanics, in Now, Time and
Quantum Mechanics, éds M. Bitbol, E. Ruhnau, Eds Frontières, Gif sur
Yvette; La non-stratification, in La
Réforme de l'Entendement, éd. R. Lew, Eds Lysimaque.
Jean-Louis Vieillard Baron, professeur
de Philosophie, Université de Poitiers, dir du CRDHM, URA-CNRS 1081
Corps-qualité
et corps-quantité selon Bergson
La conception
bergsonienne du corps est le préalable nécessaire à la démonstration, sur le
cas précis de la mémoire, de la réalité de l'esprit. On ne peut comprendre les
états mixtes que nous vivons, qui sont, à chaque fois, une synthèse neuve
d'esprit et de matière, qu'en partant de la différence de nature entre
l'esprit, tendance à la spéculation pure, et passé intégral et impuissant, et
le corps, tendance à l'automatisme immédiat, transmetteur de mouvement. Or
l'action consciente de l'homme est précisément le lieu où se rencontrent ces
deux tendances divergentes. C'est l'action consciente qui définit l'attention à
la vie, attention que perdrait aussi bien une mémoire enfouie dans le passé,
qu'un corps réduit au présent sensori-moteur. On appellera corps-quantité le
corps dont la mémoire se réduit à la somme des apprentissages de mouvements;
c'est le corps réduit au présent sensori-moteur. Mais le corps-qualité est le
corps propre imprégné de passé, le corps dans lequel la mémoire; la perception
ne peut pas s'expliquer comme le résultat d'un état cérébral, pas plus que la
mémoire elle-même. L'argumentation de Bergson pour montrer la réalité de
l'esprit comme différente du cerveau est à double niveau. Au niveau empirique,
il s'agit d'un argument négatif, à savoir que les données expérimentales ne
permettent pas d'expliquer la mémoire personnelle et vraie, y compris dans
l'action et la perception. L'argument positif est, quant à lui, métaphysique;
on peut dégager des données expérimentales la nécessité de faire intervenir le
passé en tant que réalité spirituelle pour comprendre la conscience humaine,
dont la finalité biologique est d'être orientée vers l'action.
Daniel Widlöcher,
professeur à l'Université Pierre et Marie Curie, médecin du Groupe Hospitalier
Pitié Salpêtrière
Représentation
de l'action dans les états schizophréniques
L'étude de la
représentation des actions complexes soulève des difficultés méthodologiques.
Celles-ci peuvent, certes, être contournées par une simple extrapolation à
partir de l'étude des gestes moteurs simples. A propos de la notion de copie
d'efférence, on discutera le bien-fondé de cette extrapolation. La référence à
la pathologie peut permettre de progresser par une approche directe d'anomalies
touchant la représentation de ces actions complexes. Les données recueillies
auprès de certains sujets présentant des troubles schizophréniques permettent
d'illustrer cette démarche. Après avoir rapporté les arguments en faveur d'un
trouble de la planification de l'action dans les états schizophréniques, on
montrera certaines données qui laissent à penser qu'un déficit dans
l'exploitation des informations sur l'action en cours joue un rôle dans ces
difficultés de planification. Si cette hypothèse se vérifie, il conviendrait
toutefois de se demander quelles sont les origines de ce déficit.
Tiennent-elles à une difficulté à exploiter les données provenant d'indicateurs
externes ou d'indicateurs internes ? Quel rôle accorder au traitement du
contexte ? Quels effets sur l'attribution des intentions pour les actions
d'autrui ? Autant de questions pour lesquelles certaines données
expérimentales nous apportent quelque lumière.