CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS

Atelier des 7-8 décembre 1995, 8h-20h/14h-18h

Palais Univ., s. Fustel, Strasbourg/ Institut Biomédical des Cordeliers, Paris

"philosophie de l'action et neurosciences"

Brigitte Mc. GUIRE , Archives Husserl., ENS, Paris

l'action selon descartes

La notion d’action, exposée par Descartes dans le traité De l’homme, renvoie à trois sources possibles : l'âme, le corps et les corps extérieurs. La doctrine "réaliste" des philosophes qui lui succèderont confère aux corps une causalité autonome, donnant ainsi à penser l’action de l’âme comme devant être nécessairement relative à la causalité corporelle, et du même ordre que celle-ci. Cependant, ce que Descartes entend par action de l'âme n’autorise en rien une telle acception, une telle interprétation. L’action de l'âme, qui est la volonté, est précisément telle en ce qu’elle échappe aux lois qui régissent les corps; du moins a-t-elle cette possibilité. La causalité de l'âme ne peut alors être pensée qu’a posteriori; car toute action (toute volonté) étant selon lui libre, est donc imprévisible. Le dualisme apparemment “cartésien” est bien plutôt celui des cartésiens qui, nous le verrons, refusent l’existence d’une telle volonté. L’admettre reviendrait à nier un principe de la raison selon lequel "rien n'est sans cause" (Leibniz). C’est donc en vertu de ce principe - dit de "raison suffisante" - et selon celui-ci que sera pensée l’autonomie de l’âme dans ce "dualisme"; une autonomie limitée puisque relative. Des critiques actuelles de ce “dualisme" dit "cartésien” mettent en évidence la difficulté de penser un modèle aussi paradoxal. Ces critiques, cependant, ne pensent-elles pas, elles aussi, la causalité dans l’unique horizon des lois du corps ou des corps ?

Jean-Luc PETIT, Dir. du CASC (EA 1333), Pr. de philosophie, Université des Sciences Humaines de Strasbourg.

La constitution par le mouvement :

Husserl à la lumiere des données neurobiologiques récentes

Chez Husserl, le mouvement de l'organisme orienté par ses tendances vers un but vital dont il tire sa satisfaction est un opérateur essentiel de la constitution. D'abord, la constitution de cet organisme lui-même, comme système intégré de parcours kinesthésiques et hylétiques, exige effort et pratique pour leur articulation et leur maîtrise. Puis, la constitution du sens d'être des choses physiques dans l'espace environnant cet organisme requiert le jeu réglé de ses kinesthèses motivantes et de ses sensations exposantes. Enfin, la constitution d'un monde intersubjectif de vie commune est relative aux capacités d'empathie de cet organisme à l'égard des mouvements des organismes étrangers, humains ou non.

Ce primat du mouvement dans la constitution se confirme quand on passe du point de vue "transcendantal" de la phénoménologie au point de vue "naturaliste" des neurosciences. Comme on pouvait s'y attendre, il a reçu une première confirmation de la part de la biomécanique holistique du schéma corporel postural et des expériences de dissociation artificielle de la position perçue et de la position "réelle" du corps ou des membres par des leurres kinesthésiques, développées dans les écoles russe et américaine des années 70-80. Mais il vient de recevoir une nouvelle confirmation plus inattendue de la part de l'électrophysiologie des enregistrements individuels de l'activité bioélectrique des neurones du cortex cérébral, qui, sans réductionnisme élémentaire, procède actuellement à la mise au jour des bases neuronales de notre compréhension pratique de la signification, aussi bien des mouvements propres que des mouvements d'autrui.

Giacomo Rizzolatti, Pr. de physiologie humaine, Université de Parme

Comment nous reconnaissons les actions motrices :

Données neurophysiologiques et spéculations

Les neurones de la partie inférieure du lobe frontal du singe (aire F5) déchargent lors de mouvements de la main et de la bouche orientés vers un but. Nous avons récemment découvert qu'un ensemble de ces neurones devient actif à la fois lorsque le singe accomplit une action donnée et lorsqu'il observe une action similaire accomplie par l'expérimentateur ("neurones miroir"). Dans la première partie de mon exposé je décrirai les propriétés de ces neurones. Je montrerai que leur réponse n'est pas liée à la préparation motrice ni à la présence de facteurs émotionnels ou motivationnels, mais est en étroite corélation  avec la signification du geste observé. En seconde partie, j'apporterai des preuves (stimulation magnétique, analyse TEP) de l'existence d'un système "miroir" chez l'homme.

Je conclurai avec une double proposition : a) notre compréhension d'une action faite par d'autres individus est fondée sur l'activation de la même population neuronale que nous activons lorsque nous accomplissons cette action; b) étant donné l'homologie anatomique entre l'aire F5 du singe et l'aire de Broca chez l'homme, le langage humain représente fort probablement un développement du système de reconnaissance de l'action déja présent chez les primates non humains.

Bernard. Thierry, CNRS (URA 1295), Laboratoire de Psychophysiologie,Université Louis Pasteur, Strasbourg

Intersubjectivité et culture : ce que suggerent les primates

On rencontre dans les traditions observées chez les macaques et babouins plus d'un caractère commun avec les cultures humaines: innovation, apprentissage social, stéréotypie des comportements acquis, propagation et transmission d'une génération à l'autre. A cela peuvent s'ajouter d'autres similitudes chez le chimpanzé : imitation, enseignement ou usage de signaux symboliques. En revanche, les primates paraissent incapables de lire leurs propres artefacts et de posséder des normes partagées, ils ne montrent aucun signe d'internalisation de leurs propres traditions et l'on ne remarque aucune dérive culturelle dans leurs organisations sociales, ce qui interdit toute historicité véritable. Cela est à rapprocher du fait que l'attribution d'intention soit absente chez la plupart des singes et limitée chez le chimpanzé. Si l'on considère les mécanismes d'accumulation nécessaires à l'évolution culturelle, il est permis de penser que le développement de la faculté d'attribution, l'intersubjectivité qu'elle permet et le savoir commun qui en résulte sont des éléments clés sans lesquels le démarrage du processus culturel ne peut avoir lieu.