CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS
Atelier du 7 décembre 1993, Palais U., s. Fustel de Coulanges, 8 h.30.
"l'action volontaire, l'attention"
LA TELEOPERATION: UN EXEMPLE DE ROBOTIQUE COOPERATIVE
Bernard Espiau
INRIA Rhône-Alpes 46 av.
Félix Viallet 38031 Grenoble cedex
tél: 76.57.47.77; fax:
76.57.47.54
La
téléopération est un domaine de la robotique dans lequel la coopération
homme-machine fait l'objet d'études particulièrement approfondies. Destiné à la
réalisation de tâches complexes, non répétitives et aux enjeux économiques
considérables, un système de téléopération comporte un espace
"maître", dans lequel divers retours d'informations sensorielles
permettent à un (ou des) opérateur(s) humain(s) de commander, piloter ou
surveiller un ensemble de robots, et un espace "esclave", dans lequel
oeuvrent ces derniers. Cet espace est généralement hostile pour l'homme
(environnements nucléaire, sous-marin, chimique...) voire même inaccessible à
celui-ci (exploration spatiale ou planétaire).
Ainsi,
la téléopération représente un ensemble de défis technologiques, techniques et
scientifiques sans égal dans les autres domaines de la robotique. L'interaction
complexe qu'elle exige entre l'homme et la machine pose des problèmes nouveaux
auxquels des techniques telles que la téléprésence ou la réalité virtuelle
peuvent apporter des embryons de solution. Les dimensions psychologiques et
ergonomiques sont également à prendre en compte dans la conception de systèmes
efficaces de téléopération. Enfin, les enjeux socio-économiques de ses
applications actuelles ou potentielles justifient une poursuite des efforts de
recherche et développement qui lui sont consacrés.
Cet
exposé a pour but de donner un aperçu du domaine de la téléopération et de ses
applications sans entrer plus qu'il n'est nécessaire dans des détails
techniques. Après un bref historique du domaine en partant de la notion
d'outil, puis de télémanipulation, un rapide survol des technologies existantes
sera effectué. On abordera ensuite le domaine de la téléopération assistée par
ordinateur et de ses applications. Quelques aspects liés à l'ergonomie et
l'évaluation de performances seront évoqués. L'exposé sera illustré à sa
conclusion par une bande video.
LA REPRESENTATION DE L'ACTION. Modèles neurophysiologiques.
Marc Jeannerod
INSERM (Unité 94 ) 16, av.
du Doyen Lépine 69500 BRON
tel. 78.54.65.78; fax.
72.36.97.60
Le
but de cet exposé sera de développer l'idée que la plupart des actions humaines
dérivent de processus autonomes, internes au sujet; qu'elles sont, en d'autres
termes, fondées sur des représentations qui appartiennent au fonctionnement
cognitif de l'individu. Ces représentations anticipent les interactions entre
le sujet et son milieu. Elles sont à l'origine d'un cycle interactif dans lequel
le sujet puise sa substance, grâce auquel le fonctionnement cognitif se
construit et se renforce.
Cette
position, qui soutient que l'expérience et la connaissance émergent d'actions
qui sont l'expression d'un contenu mental (la thèse "centraliste"), se
confond pour une bonne part avec la ligne de pensée nativiste et se trouve
actuellement représentée par les tenants de la psychologie cognitive. A
l'opposé, la thèse "périphéraliste" soutient que notre comportement
est structuré par le flot continu d'information venu de l'extérieur et que
l'apprentissage résulte d'associations entre stimuli ou entre événements. Elle
trouve son origine dans le classique empiricisme, dont une des versions
modernes est la psychologie behavioriste, et qui a fortement imprégné les
milieux physiologiques.
L'enjeu
du débat entre ces deux positions ne porte en fait pas que sur la façon dont
l'action est produite et contrôlée, mais aussi, et de manière indissociable,
sur la façon dont l'action contribue à la structure du moi cognitif. Telle est
bien la substance d'une vraie théorie de l'intentionalité : il ne s'agit pas
seulement de gérer (philosophiquement ou physiologiquement) la production et le
fonctionnement d'intentions. Il s'agit aussi et surtout de déterminer la place
de ces intentions dans le fonctionnement d'un ensemble constitué par le sujet
et son environnement. L'intention est le point de départ d'un processus qui
contient le but de l'action, et pas seulement les moyens d'y parvenir; qui
implique la prise en compte du résultat de l'action et pas seulement de son
déroulement. C'est en ce sens que la représentation intentionnelle est avant
tout hypothèse sur les effets qui vont découler de l'interaction avec le monde
environnant, hypothèse que les conséquences de l'action pourront soit
confirmer, soit infirmer. Cette information obtenue en retour, aux termes de la
thèse centraliste, "modifie le sujet".
ROBOTIQUE DES MOUVEMENTS ET
COMPORTEMENT HUMAIN
Jean-Paul Laumond
LAAS - CNRS 7, av. du
Colonel Roche 31077 TOULOUSE Cedex
tel: 61.33.63.47; fax:
61.33.64.55; adr. électr.: jpl@laas.fr
Voici
les principales idées que je me propose de développer lors de l'atelier du 7
décembre. Elles s'articulent autour de la notion d'espace et de mouvements.
Dans
un premier temps je décrirai le paradigme de résolution du problème de
planification de mouvements sans collision en robotique. Je mettrai en
évidence comment ce problème, de nature
topologique par essence, ne peut être résolu par une machine qu'à l'aide d'outils s'appuyant sur la métrique de
l'espace. C'est en effet la métrique qui permet à une machine (et au mode
calculatoire de raisonnement qu'elle impose) de déduire la topologie de
l'espace.
Dans
un deuxième temps, à partir d'exemples de comportements humains très simples, je
montrerai comment la donnée d'une information topologique, couplée avec une
méthode locale d'évitement d'obstacles,
peut permettre de résoudre le même problème.
La
confrontation de ces deux approches conduit à la notion de complétude des
procédures de décision, notion centrale dans la conception de machines
autonomes et commandables, mais dont la pertinence me semble discutable dans
une modélisation du comportement humain.
Je
conclurai, en sortant du strict champ de mes compétences, sur des interrogations:
quelle est la nature du codage des représentations spatiales chez l'être
humain? Comment les représentations humaines de l'espace et du mouvement peuvent être utilisées comme mode
d'expression?
INTENTIONALITE ET RATIONALITE DE L'ACTION
Pierre Livet
Pr. Univ. Aix-Marseille & CREA 1, rue Descartes
75005 PARIS.
adr. électr.: livet@poly.polytechnique.fr
Pour repérer une action comme
intentionnelle il faut pouvoir la reconstruire selon un plan, de facon à
interpreter certains comportements comme des corrections de ce plan par rapport
au but. Mais les plans limitent les corrections possibles. Comme en
environnement incertain on ne peut limiter d'avance la gamme des corrections
nécessaires pour atteindre un optimum de rationalité, la notion même d'action
semble échapper à une pleine rationalité. On tentera de dénouer ce paradoxe.
Les rapports verbaux sur la décision: peut-on s'en remettre à ce qu'en dit le
sujet?
Joëlle Proust
CREA - CNRS 1, rue
Descartes 75005 Paris
tél: 46 34 36 23; adr.
électr.: ...!inria!poly!crea!
Des
résultats expérimentaux très divers (de Nisbett-Wilson, l977, à Libet, 1992)
tendent à montrer qu'un sujet n'a pas, ou peu, d'accès direct à ses processus
cognitifs, soit que l'existence du stimulus qui a influencé sa réponse lui reste
cachée, soit qu'il n'ait pas pris conscience de sa propre réponse, soit qu'il
ait méconnu le lien causal entre le premier et la seconde. ll semble que les
raisons d'agir qu'un sujet s'attribue ne correspondent à aucune donnée
introspective, mais relèvent plutôt d'une double évaluation, causale et
normative, qui s'appuie sur les théories et les valeurs implicites véhiculées
dans la culture ou la sous-culture du sujet.
Ces
résultats seront exposés, discutés, et complétés par des données neurologiques
et psychopathologiques. Ils contredisent la conception classique des rapports
entre conscience et action - et ne cadrent pas non plus avec la conception
freudienne de l'inconscient. Ils appellent un travail de clarification
conceptuelle. Qu'appelle-t-on "conscience d'agir?" Dans quelle mesure
l'interprétation par un sujet de ses raisons
d'agir peut-elle et doit-elle prendre en compte les contraintes causales de type psychologique ou
neurophysiologique qui s'exercent sur la planification, la décision et l'exécution?
La conscience est-elle un agent colligeant, actuellement ou virtuellement,
toute l'information disponible, ou une étape de traitement de l'information
qui, pour être "qualitativement" privilégiée, n'a qu'une
représentation nécessairement limitée et incomplète du système cognitif dont
elle fait partie? Est-il conceptuellement légitime de considérer la conscience
du sujet comme une étape dans le traitement de l'information? Voilà l'immense
terrain à défricher, dont le présent exposé se bornera à tenter le relevé.
AU-dela du dualisme : l'unite de
l'action
Birgit
Richter
Dr. Univ. Paris-I -
Chateauneufstr., 7 - 20535 HAMBOURG
Toute théorie de l'action volontaire se voit confrontée au
problème de devoir situer son objet de recherche dans un cadre conceptuel
cohérent qui implique - explicitement
ou non - une prise de position par rapport au problème traditionnel du dualisme
physique-mental. Une action peut être décrite à la fois comme suite
d'événements physiques dans le monde et comme action volontaire et intentionnelle
d'un agent humain, - ce qui semble nécessiter une référence aux états mentaux
de celui-ci.
Quel
est le rapport entre l'acte physique (le mouvement corporel) et les états
mentaux?
Par
opposition aux théories analytiques et physicalistes - qui, toutes, esquivent
d'une manière ou d'une autre le problème du mental - la phénoménologie a
l'avantage de prendre au sérieux l'expérience subjective de l'agent et de
l'intégrer dans une théorie de l'intentionalité.
Mais
une phénoménologie classique (husserlienne) peut-elle, pour autant,
s'affranchir d'un certain dualisme sous-jacent?
Dans
le contexte de cette problématique, je me propose d'examiner ce que pourrait
apporter la phénoménologie de Heidegger à une théorie de l'action volontaire -
ou plutôt d'examiner quelles possibilités pourrait offrir une approche qui
prend en compte la différence
ontologique. C'est, précisément, cette portée ontologique de la
phénoménologie heideggerienne qui me semble permettre de dépasser le problème
du dualisme, c'est-à-dire de saisir le phénomène de l'action dans son unité,
au-delà de la scission conceptuelle en un aspect physique et un aspect mental.