Atelier: "La
notion même de représentation mentale"
(« Pour voir si l'on parviendra
a me débarrasser de mon préjugé philosophique
contre cette notion-fétiche de la
psychologie et des neurosciences cognitives! »)
Strasbourg, Palais Universitaire,
s. Fustel de
Coulanges, 7 nov. 1997, 8h-20h.
Université Louis Pasteur et Université des Sciences Humaines de
Strasbourg
Participants: D. Andler, J. Droulez, J. Dubucs,
M. Eytan, F. Lestienne, P. Jacob, R. Misslin,
J.-L. Petit, M. Siksou, P.-P. Vidal.
Argument:
Une
idée récurrente à travers toute l'histoire de la philosophie moderne, depuis
Descartes et Locke, est qu'il y a un monde extérieur et un monde intérieur et
que dans ce monde intérieur nous nous faisons des représentations des objets du
monde extérieur. Alternativement acclamée comme une des découvertes
libératrices de la Science, et dénoncée comme un préjugé opiniâtre du sens
commun — pour lequel elle paraît presque aller de soi —, cette idée a
dernièrement été remise à l'honneur dans les sciences cognitives et les
neurosciences. Aussitôt émancipées de la domination de l'ancienne réflexologie
béhaviouriste, en effet, ces disciplines se sont exprimées spontanément et sans
le moindre complexe, en termes de représentation mentale, comme si jamais, nulle
part, aucun philosophe n'avait discuté, contesté, sinon ruiné le fondement de
son usage. De sorte que la notion de représentation mentale en est venue à
jouer un rôle tellement central dans ces sciences cognitives qu'il peut sembler
difficile de mettre en doute sa cohérence interne sans suspendre au-dessus de
ces sciences une épée de Damoclès.
Toutefois,
chacun sait que Bergson, Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty, mais déja
auparavant Maine de Biran, et Schopenhauer, c'est-à-dire les principaux
philosophes des écoles française et allemande des XIXe-XXe s. avaient critiqué
jusqu'en son principe même l'emploi d'une telle notion, tant en psychologie
philosophique qu'en psychologie empirique. Sans doute, il est peu plausible
qu'un argument philosophique, quel qu'il soit, soit de nature a discréditer en
bloc tout un ensemble de programmes scientifiques de recherche,
particulièrement lorsqu'ils sont à la fois divers et que certains manifestent
tous les jours leur fécondité. Mais aujourd'hui, la tentation n'en reste pas
moins forte, sauf peut-être dans les milieux philosophiques naturalistes qui
pensent apporter une contribution directe aux recherches empiriques, de tenir
pour évidemment incohérente (ou au mieux circulaire) l'idée même de
représentation mentale. D'autant qu'en dehors de ces milieux philosophiques
certains chercheurs n'hésitent pas à relayer ces doutes au sein même des
sciences cognitives : l'anti-représentationnalisme y est une position
minoritaire, mais durablement prospère.
Dans
une autre tradition (anglo-saxonne), des philosophes qui pratiquent une
discipline nommée "philosophie de l'esprit" (philosophy of mind), se
sont donnés pour tâche d'éclairer cette notion en la ramenant aux termes
fonctionnalistes, qu'ils présument être plus appropriés à une science.
Dernièrement, ils ont avancé une conception de la représentation appuyée sur la
notion d'information. On peut admettre qu'un thermomètre "représente"
la température dans la mesure où il peut mentir en la déformant; ce qu'il ne peut
faire que parce qu'il a pour fonction de l'indiquer; et qu'il peut donc aussi
ne pas indiquer ce qu'il a pour fonction d'indiquer. Par analogie, les
représentations mentales d'un animal (sensations ou concepts) pourront être
conçues comme des états informationnels dotés d'une fonction, que ce soit par
l'apprentissage ou par l'évolution. Comment une même notion peut-elle être à la
fois l'objet de critiques aussi dévastatrices, d'aussi délicates manoeuvres de
réinterprétation, et jouer un rôle quasi définitoire dans une branche du savoir
où elle paraît frappée du sceau de l'évidence? Les philosophes de notre propre
tradition ont-ils donc parlé pour ne rien dire, ou, sinon, les sciences
cognitives et les neurosciences ont-elles fait fausse route? En préalable a
toute réponse, on tentera de ressaisir l'essentiel de cet argument
anti-représentationnaliste des philosophes et on s'efforcera de le reformuler
en des termes intelligibles pour psychologues et neurophysiologistes.
Daniel Andler
La notion
de représentation mentale joue un rôle si central dans les sciences cognitives
qu'il peut sembler difficile de mettre en doute sa cohérence interne sans
suspendre au-dessus de ces sciences une épée de Damocles. Or il est peu
plausible qu'un argument philosophique soit de nature a discréditer en bloc
tout un ensemble de programmes scientifiques de recherche, particulièrement
lorsqu'ils sont à la fois divers et que certains manifestent tous les jours
leur fécondité. Pourtant, la tentation est forte, notamment dans les milieux
philosophiques extérieurs a ces recherches, de tenir pour évidemment
incohérente (ou au mieux circulaire) l'idée même de représentation mentale.
Certains se plaisent a relayer ces doutes au sein meme des sciences cognitives
: l'antireprésentationnisme y est une position minoritaire mais durablement
prospère. Comment une même notion peut-elle en même temps faire l'objet d'aussi
profondes divergences et jouer un rôle quasi définitoire dans une branche du
savoir? Les philosophes qui se sont
donné pour tâche d'éclairer cette notion pratiquent une discipline nommée
philosophie de l'esprit (philosophy of mind). Leurs travaux sont d'un abord
difficile, ils reconnaissent ne pas détenir une solution complète, et leurs
propositions sont loin d'emporter une adhésion immediate. Comment une même
notion peut-elle être a la fois l'objet d'aussi délicates manoeuvres
conceptuelles, et paraître dans un certain contexte scientifique frappée du
sceau de l'évidence? Nous tâcherons d'éclairer ces énigmes en distinguant deux
versions de la notion. Nous montrerons ensuite que le véritable problème réside
dans la nature du lien qui doit exister entre les deux versions, si l'espoir de
créer un cadre explicatif embrassant à la fois l'oeil du crapaud et l'oeil de
l'esprit humain doit se réaliser un jour sous l'égide des sciences cognitives.
Jacques Droulez
L'idée
générale serait de préciser certaines notions que nous avions avancées dans
notre article "Use and limits ...", en particulier sur la coexistence
de 2 modes de contrôle moteur (1: conservatif=correction d'erreur=homéostasie,
2: projectif=capture=changement de point de vue ou de stratégie) en les
illustrant à l'aide de données récentes neurobiologiques: possibilité que ces
différents modes de contrôle correspondent à des reconfigurations de réseaux
neuronaux et se traduisent par des modifications de propriétés intrinsèques des
neurones impliqués. Et, pourquoi pas un forum sur l'histoire secrète de la
représentation: de l'erreur au mensonge en passant par illusions et négligences
?
Jacques Dubucs
"Se représenter quelque chose
comme X"
Je cherche a appliquer à la perception la distinction
goodmanienne entre avoir une représentation (d'une instance) de X et se
représenter quelque chose comme X. Par hypothèse, les catégories qui peuvent
apparaître à la place X partitionnent l'environnement percu en classes
d'équivalence contenant des éléments qui sont indiscernables par référence aux
actions dans lesquelles l'agent est susceptible de s'engager. L'analyse est
générale ("formelle" et "rudimentaire"), donc en principe
applicable aux agents artificiels. Dans ce dernier cadre, je me réfère pour
l'essentiel aux travaux de Sigaud (thèse de robotique, Paris-Sud 1995; thèse de
philosophie en cours). Pour les agents plus familiers, la référence est la
littérature relative aux domaines (ex. perception des sons parlés) dans
laquelle seule l'appartenance catégorielle du stimulus est enregistrée (cf
"Calculer, Percevoir et Classer", in Revue Francaise de Musicologie, N° spécial sur les sciences
cognitives, a paraître).
Michel Eytan
"Représentation
mentale symbolique (logique) et Langage"
Dans la présente communication nous tenterons d'expliquer
comment la DRT (Discourse Representation Theory) de H. Kamp donne une
représentation logique (symbolique) du discours linguistique allant au-dela de
la phrase et rendant compte de l'anaphore. Nous présenterons brièvement une
extension prenant en compte l'anaphore associative et une autre prenant en
compte le pluriel.
Pierre Jacob
Je propose
une conception de la notion de représentation qui s'appuie sur la notion
d'information. Une barre métallique véhicule une information sur la température
environnante parce que sa longueur covarie avec la température environnante.
Mais une barre métallique ne représente pas la température. Par contre, un
thermomètre à mercure represente la température. Quelle est la différence ? La
différence réside en ce qu'un thermomètre peut *mentir* ou *déformer* la
température : il peut dire que la température est de 40°C lorsqu'elle est de
20°C. Un thermomètre peut déformer la température parce qu'il a une fonction :
il a pour fonction d'indiquer la température. Si bien qu'il peut ne pas
indiquer ce qu'il a pour fonction d'indiquer, à savoir la température. Une
conception des représentations qui s'appuie sur la notion d'information a donc
besoin de la notion de fonction. Un artefact tient sa fonction informationnelle
des intentions de l'agent humain qui l'a agencé. Je propose d'explorer l'idée
que les représentations mentales d'un animal sont des états informationnels
possédant une fonction informationnelle. La fonction informationnelle d'un état
informationnel d'un animal peut dériver de deux sources : l'évolution des
espèces par sélection naturelle et l'apprentissage individuel. Enfin, je
propose d'explorer l'idée que chez l'homme il y a deux sortes de
représentations mentales correspondant aux deux sources de fonction
informationnelle : les représentations sensorielles et les représentations
conceptuelles.
Jean-Luc Petit
"La
notion même de représentation mentale"
On peut estimer que Maine de Biran, Schopenhauer, Bergson,
Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty ne sont pas des philosophes absolument
négligeables. Or, tous ont critiqué dans son principe même l'emploi, tant en
philosophie de l'esprit qu'en psychologie empirique, d'une notion comme celle de
représentation mentale, qui paraît aller de soi dans le sens commun. Tandis
que, d'emblée, spontanément et sans le moindre complexe, les sciences
cognitives et les neurosciences se sont exprimées dans ce langage de la
représentation mentale, en faisant comme si jamais, nulle part, aucun
philosophe n'avait discuté, contesté ni déconsidéré le fondement de son usage.
Les philosophes ont-ils donc parlé pour ne rien dire? Les sciences cognitives
et les neurosciences ont-elles fait fausse route? Comme préalable a toute
réponse, on tentera de ressaisir l'essentiel de cet argument
anti-représentationnaliste des philosophes et on s'efforcera de le reformuler
en des termes intelligibles pour psychologues et neurophysiologistes.
Maryse Siksou
"La
notion de fonctions exécutives"
La notion controversée de fonctions exécutives est impliquée
en psychologie dans l'étude de pathologies très diverses (du parkinson a
l'autisme). Nous nous proposons, par l'analyse de l'une des épreuves les plus
utilisées dans ce cadre, de montrer la diversité des processus sous-jacents.
Cette complexité renforce l'intérêt d'une approche dynamique et permet de
substituer, à l'improbable notion d'erreur pathognomonique, la description
d'ajustements successifs qui prennent valeur de stratégie aux différentes
étapes de l'épreuve. Le réexamen qui s'ensuit soulève, en particulier, la
question du rapport des fonctions exécutives avec la théorie de l'esprit.
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