CENTRE D'ANALYSE DES SAVOIRS CONTEMPORAINS
Atelier
du 8 décembre 1994, Palais Universitaire, salle Tauler, 2, rue Gœthe, 8 h 15. -
20h.
"Neurosciences et philosophie : les niveaux d'intégration de
l'action"
Alain BERTHOZ, dir. du
Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l'Action, (UMR C9950) CNRS,
Collège de France.
Les bases neurales de
l'anticipation motrice :
Vers une
théorie dynamique des relations perception-action.
Bernard BIOULAC, chef de service en
Exploration Fonctionnelle du Système Nerveux, Laboratoire de Neurophysiologie,
(UA 1200) CNRS, Université de Bordeaux II.
Mouvement : périphéralisme et
centralisme.
Mott et Sherrington, en 1895, rapportent que des chats, unilatéralement
déafférentés, ne sont plus capables d'exécuter des mouvements du côté privé
d'afférences. De là, naissait une pensée expérimentale "périphéraliste" qui insistait sur le rôle déterminant
des afférences somesthésiques dans la genèse du mouvement. Cette attitude,
découlant d'une conception pavlovienne, attribuait en définitive "une part
belle" aux boucles de rétrocontrôle
périphérique et donc, déja, au phénomène de réentrance décrit par Edelman (1987, 1992). A cette attitude, s'est
régulièrement opposé une conception centraliste
du processus exécutoire. Ce concept trouve, en large part, sa substance dans la
détection et l'analyse de véritables "programmes moteurs
indépendants", enregistrables tant dans des groupes neuronaux chez des
invertébrés, tels les arthropodes, qu'au niveau d'assemblées motoneuronales de
la mœlle épinière ou du tronc central des vertébrés.
Nous avons tenté d'étudier les contributions
respectives des centres et de la périphérie, en analysant l'activité des
neurones du cortex moteur (aire 4) chez le singe entraîné à effectuer une tâche
précise avant et après déafférentation du membre opérant. Les animaux sans
afférences ignorent vraissemblablement davantage la position que l'existence de
ce membre. En effet, ils sont toujours
aptes à le mouvoir - contrairement à ce que disaient Mott et Sherington, ou
plus récemment Lushei (1967) - lors de la présentation du signal qui annonce la
récompense. Cependant, dans un premier temps, l'animal exécute le mouvement de
façon aléatoire, puis, en quelques semaines, retrouve un score proche de la normale. L'analyse de
l'activité des neurones du cortex moteur (aire 4) révèle que le message
bioélectrique anticipatoire au mouvement est toujours enregistrable (80 à 100
millisecondes avant le début du mouvement : DM). Toutefois, l'organisation
interne de ces "patrons de décharge" est substantiellement modifiée.
Les anomalies de cette signalisation, ou code central, s'amendent dans le temps. Ces patrons de décharge paraissent
exprimer sur les plans qualitatif et quantitatif "le même contenu
informationnel" que ceux des neurones de l'animal normal. L'explication de
cette récupération bioélectrique et sa subséquence clinique renvoie à la mise
en place de bouclages internes ou réentrances par rétrocontrôles ou décharges
corollaires (internal feedbacks,
feedforwards, ou efferent copies, Evarts,
1971). Ces mécanismes, inférant des processus de plasticité, "compensent" le manque de signaux induit par
la déafférentation. Ils recréent une sorte de bouclage central en
"court-circuitant" la périphérie. L'opinion de chercheurs comme Taub
et Bermann (1968, 1980) est encore plus osée, ils vont jusqu'à affirmer que des
singes "naïfs" sont capables d'apprendre après déafférentation!
A côté de ces mécanismes putatifs de réorganisation centrale, il y a une
autre explication possible à cette réhabilitation fonctionnelle. Celle-ci
s'appuie sur l'intervention du cortex
pariétal associatif (CPA). Ce dernier est impliqué tant dans l'édification
du schéma corporel que dans la commande volitionnelle. L'aire 5 du CPA
est, en effet, constituée par deux populations neuronales distinctes : une,
dite "somesthésique", dont l'activité se modifie un peu comme dans le
cortex sensitif primaire (S1) après le DM, une autre, dite "précoce",
dont l'activité survient de façon très anticipatoire au DM (jusqu'à 350 à 380
millisecondes avant le DM). Il est naturel d'attribuer à la première une
fonction de support au schéma corporel, à la seconde, une fonction de commande "haut située" (upstream) par
rapport au cortex moteur. Là encore, nous avons voulu analyser les effets de la
suppression des afférences périphériques. Les neurones "tardifs" de
l'aire 5 du CPA ne sont plus observables après la déafférentation. Nous avions
déja fait un tel constat pour les neurones du cortex sensitif primaire (S1).
Dès lors, on peut estimer que les assemblées neuronales dévolues à recevoir les
entrées sensitives (S1) et à les intégrer dans le schéma corporel (CPA) sont
"en situation dormante". Par contre, les neurones
"précoces" du CPA modifient toujours
leur activité clairement avant le DM. Il s'agit là d'une activation purement centrale apte à agir sur le
cortex moteur par voie transcorticale; mieux, même, à atténuer les manques
"sémantiques" quantitatif et qualitatif induits sur ce dernier par la
déafférentation. Cet ensemble est appelé par Mountcastle (1975) "appareil
neuronal de commande pour la manipulation de l'espace extrapersonnel".
"Commande" est à prendre au sens de Kupfermann et Weiss (1978),
c'est-à-dire un processus central "à cheval" entre les entrées, la
motivation et le désir, la volition, et les sorties, avec les aires corticales
motrices et prémotrices. C'est pour cela qu'il est pertinent de mettre en
exergue, ici, certaines caractéristiques fonctionnelles exprimées par 20%
des neurones précoces de l'aire 5. Ceux-ci ne se contentent pas d'émettre un
message très anticipatoire au DM, ils voient leur activité reliée de façon
significative autant au DM, qu'au signal.
Ces neurones particuliers sont "capables d'utiliser le signal pour obtenir
la récompense". Ils lient
motivation et prise de décision (volition).
Ces données, ajoutées, bien sûr, à celles de la littérature, indiquent à
la fois la capacité d'activation purement
centrale que possède le système nerveux (programmation, motivation,
commande, réhabilitation) et la nécessité que ces mécanismes centraux "de
haut niveau" soient afférentés en permanence avec la périphérie,
c'est-à-dire avec le monde extérieur. Périphéralisme ou centralisme : il s'agit
d'un faux débat. (Brain Res., 1979,
1982, 1983, 1985; Exp. Brain Res., 1983;
Behavioral Brain Res., 1989; J. of Neurophysiol., 1991.)
Christiane CHAUVIRÉ, Université des Sciences
Humaines de Nantes, UFR de Philosophie.
L'esprit, la science et la
philosophie. Sur un
usage pervers de la logique de l'Abbildung.
Le projet de "naturalisation" de la philosophie est au cœur de
la philosophy of mind anglo-saxonne
contemporaine qui, on le sait, s'appuie sur les sciences cognitives. Il s'agit
de rendre homogènes science et philosophie, comme l'avait souhaité Quine, et
notamment de faire de la philosophie de l'esprit une science de la nature
imprégnée de psychologie cognitive et de neurosciences, où seules figureront
des explications de type causal. Ce projet de naturalisation va à l'encontre de
la conception qu'avait Wittgenstein de la nature et des tâches de la
philosophie. Aussi les productions actuelles de la philosophy of mind ne sont-elles guère compatibles avec l'esprit
qui anime les remarques critiques de Wittgenstein sur le mental ou plutôt sur
nos représentations, courantes ou philosophiques, du mental et de ses rapports
au cérébral. On peut le montrer de bien des façons, mais j'essaierai ici de le
montrer sur deux exemples précis que Wittgenstein prend lui-même : la
conception freudienne du rêve et la thèse du parallélisme psycho-physique
(soutenue à son époque en philosophie de l'esprit, mais démodée aujourd'hui).
Thomas jontza, Psychiatrie, Psychothérapie, Höpital Broussais,
Paris.
attachement et intentions
degenérées: Une compréhension
pluridimensionnelle dela dépression.
Kraemer (1993) développe dans ses travaux une théorie de l'attachement à
partir d'études de la séparation et de la privation chez les jeunes primates.
Il intègre dans sa théorie les niveaux comportementaux, neurobiologiques et
neuroanatomiques, en démontrant des facteurs de vulnérabilité qu'on retrouve,
d'autre part, dans les études épidémiologiques de la dépression, par Brown. -
Dans les années 8O, Kuhl présente, dans le cadre d'un modèle
neurophysiologique, son hypothèse de la dégénérescence des intentions, en tant
que moment commun des différentes formes de la dépression. Son approche, qui
contient les aspects cognitifs, motivationnels et affectifs, relève de la
théorie de l'information.
Pierre MONTEBELLO, Université des Sciences Humaines de Toulouse,
UFR de Philosophie.
Maine de Biran et la dualité.
Le premier biranisme se constitue entièrement sous la double influence
de l'Idéologie et de la "physique expérimentale de l'âme" de Bonnet.
La découverte de lois d'expression de la
pensée place au centre de la théorie le mouvement volontaire et le signe
conventionnel, qui saisissent en effet
l'invisible pensée. Le théâtre de la pensée s'ouvre un bref moment à une
problématique de la lisibilité et de la visibilité, qui définira les conditions
de représentabilité de la pensée ou les manières de la "fixer" et de
la "surprendre".
C'est cette voie que Biran quitte irrévocablement avec le Mémoire sur la décomposition de la pensée.
Biran ne croit plus que la pensée puisse s'expliquer, se traduire, se déposer
hors d'elle-même. Biran invente un concept sans équivalent dans la tradition
philosophique pour rompre avec le monisme scientifique et le dualisme cartésien
: le concept de dualité. La relation duelle constitutive de toute pensée (le
rapport de la "force hyperorganique" au corps propre) vient préciser
d'une manière exemplaire le sens du débat sur les limites respectives de la
physiologie (Stahl, Bonnet, Cabanis, Bichat, Gall, etc.) et de la psychologie.
L'ego comme force et corps, ou le
"même comme distinct", tel sera l'étonnant cheval de bataille du
biranisme. Nous nous proposons d'en examiner les effets dissolvants sur toute
théorie qui souhaite spiritualiser le corps ou matérialiser la pensée.
Miora MUGUR-SCHÄCHTER, dir. du Laboratoire de
Mécanique Quantique et Structures de l'Information, Université de Reims.
Mécanique quantique et libre
arbitre.
Le problème du libre arbitre émerge, on le sait, de la confrontation de
(a) un postulat de strict déterminisme ontique posé comme équivalent à une prévisibilité "en principe complète",
avec (b) l'indéniable expérience subjective de débats intérieurs (parfois
intenses, complexes, très longs) concernant un choix entre plusieurs
comportements qui, tous, apparaîssent comme possibles; choix qui, une fois
faits et lors de subséquents bilans rétroactifs, semblent souvent et avec
évidence avoir considérablement "influencé" le cours des événements
où il s'est inséré. D'autre part, la compatibilité entre la mécanique quantique
et un postulat de strict déterminisme ontique, soulève des controverses qui
durent depuis 70 ans. Certains, parmi ceux qui soutiennent l'in-compatibilité, se fondent sur cette
présomption pour affirmer que la mécanique quantique, en interdisant un
postulat de déterminisme, ipso facto
établit scientifiquement la possibilité du libre arbitre. J'essaierai
d'indiquer les grandes lignes d'une vue relativisante issue directement de
l'étude de la mécanique quantique et qui conduit à une conclusion différente :
elle distingue radicalement entre détermination ontique et prédictibilité
(comme dans la théorie du "chaos") et, tout en niant la signifiance même de la notion d'une
prévisibilité en principe "complète", n'élimine ni la possibilité d'un postulat de strict déterminisme ontique, ni celle du libre arbitre, permettant au
contraire de percevoir clairement en quel
sens il y a compatibilité.
Jean-Luc PETIT, dir. du
Centre d'Analyse des Savoirs Contemporains, équipe d'accueil de doctorants du
MESR (EA 1333), Université des Sciences Humaines de Strasbourg.
La théorie husserlienne de la
constitution, programme de science cognitive?
On dit souvent que la phénoménologie est opposée à la science; mais, une
lecture attentive (et sympathique) des œuvres posthumes et des manuscrits
inédits de Husserl montre que la phénoménologie ne veut pas remplacer le monde
de la science par un monde de la conscience, ou du vécu, mais fonder le monde de notre expérience -
qui inclut, entre autres, celui de la science - sur ce qui nous en est
immédiatement donné : le phénomène, et sur le pouvoir de l'être que nous sommes
de donner sens à ce phénomène. Comment, dans les étroites limites qui sont les
nôtres au sein de la vaste nature, pouvons-nous donc par notre perception et
notre action "constituer"
(c-à-d. peupler d'objets valant pour nous comme tels) un monde : monde
physique, monde social, monde de la culture, qui, en un sens fait partie, en un
autre sens ne fait pas partie de la nature, voire la contient?
Les sciences cognitives ont repris (consciemment ou non) la
conceptualité de la théorie classique des représentations mentales, en lui
imposant une nouvelle interprétation computationnelle, et en ont fait un
programme de recherche empirique qui a obtenu le succès que l'on sait. Mais un
calcul sur des représentations mentales demeure une grossière caricature du
phénomène de l'intentionnalité de
notre perception et de notre action. La théorie husserlienne de la constitution
nous suggère un programme de rechange, dont il vaut la peine de chercher à
l'instrumenter dans les termes de la recherche en cours. Ce que Husserl a bien
vu, et avec lui les meilleurs de l'école phénoménologique, ce qu'on se refuse à
croire que la neurophysiologie actuelle ne puisse pas aider à mieux comprendre,
c'est la relation constituante entre notre intentionnalité pratique et le monde.
Relation faite d'une transition continue "d'intentions",
qui ne sont pas des états mentaux dans une tête, mais des orientations actives
de notre être vers quelque chose qui est autant - sinon plus - "en dehors
de nous" qu'"en nous". Relation qui prend naissance dans la
pulsion du désir et l'affection sensorielle, qui investit les parcours
kinesthésiques de notre corps (c-à-d. le sentiment de la position et de
l'effort de nos membres, tel qu'intérieurement éprouvé dans l'acte même), et se
prolonge continûment, à travers les mouvements orientés du corps, au-delà des
limites de celui-ci, jusqu'à atteindre ses objets-cibles, qu'elle pose et
maintient comme identiques et permanents dans un environnement qui n'est pas
seulement physique, mais vital, social et culturel. Cette relation ne saurait
manquer d'intéresser le neurophysiologiste, dès lors qu'émancipé du
behaviourisme, il revient à la question des bases biologiques de l'expérience
consciente du monde objectif. Car, en effet, milieu familier de la vie pratique
quotidienne, territoire de la conquête technologique, ou champ ouvert à
l'explication scientifique, il s'agit toujours du même monde objectif que la phénoménologie ne prétend que fonder en son
sens "d'être pour nous", ce
qu'elle fait sans s'en départir, en montrant qu'il se laisse méthodiquement
redéployer à partir du pôle d'expérience subjective que nous y sommes
nous-mêmes.
Bernard THIERRY, Laboratoire
de Psychophysiologie, (URA 1295) CNRS, Université Louis Pasteur, Strasbourg.
Représentations et organisation
sociale chez les primates.
Une organisation sociale est un phénomène émergent qui résulte des
interactions qui surviennent entre individus. L'existence chez ces individus de
facultés permettant de percevoir ou d'abstraire tout ou partie de leurs propres
formes sociodémographiques a des conséquences morphogénétiques. Toute
connaissance concernant les relations et les réseaux sociaux, en particulier,
est susceptible de modeler en retour l'organisation sociale elle-même. En
outre, comme les formes sociodémographiques qui sont reconnues dépendent de
celui qui les observe, nous ne pouvons assimiler ipso facto ce que l'observateur humain perçoit de l'organisation
sociale à des caractères essentiels sur lesquels s'exercerait la sélection
naturelle.