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LES SYSTEMES RESONNANTS :
Bases neurales de cognition sociale ?
2ème Partie
JEAN-LUC PETIT *
Résumé :
Cet article, en deux parties, l’une critique, l’autre positive, a pour objet de porter à l’expression explicite une prétention récente des neurosciences cognitives, qui est de fonder une neuroscience de la cognition sociale. Cette prétention est examinée en ses origines qui remontent à la psychologie proto-phénoménologique de l’Einfühlung (début du siècle dernier [12]). Elle est aussi évaluée en ses limites, qui sont celles d’un programme récurrent en psychologie : la naturalisation mentale du social. Le critère de cette évaluation est fourni dans les deux cas par une phénoménologie entendue dans le sens strict (non édulcoré en « neuro-quelque chose ») : une théorie descriptive des structures essentielles (configurations de sens) des vécus du sujet agissant. Cette phénoménologie est à l’origine (trop oubliée) d’une théorie de la structure a priori des actes sociaux, dont certains développements de la théorie des speech acts semblent retrouver l’inspiration. Jusqu’à présent, aucune discipline particulière n’a été capable avec ses ressources propres de relier les tendances empathiques de l’individu issues des sources internes de la motivation aux contraintes formelles de la structure objective de l’interaction sociale. La mise en continuité des travaux actuels avec leurs précurseurs dans la tradition phénoménologique pourra contribuer, par l’apport d’intuitions fécondes et d’orientations épistémologiques claires, à l’avènement d’une science plus intégrative.
Mots-clés : cognition sociale, systèmes résonnants, Einfühlung, actes sociaux.
Summary : Resonant systems in the
brain : neural bases of social cognition ?
This article falls into two parts, the first
critical, the second constructive. The aim is to formulate, explicitly, a
recent claim advanced in the cognitive neurosciences, namely, that of being
able to found a neuroscience of social cognition. This claim is examined with
regard to its origins, which go back the pre-phenomenological psychology of Einfühlung
(beginning of the last century [12]). We will also take account of its
limitations, which are those of any mental naturalisation within the brain of
the sphere of the social. In both cases, the criterion for this critical
examination is provided by a phenomenology understood in the strict (non
adulterated in “neuro-something”) sense of a descriptive theory of the
essential structures (sense configurations) of lived experience. It is too
often forgotten that this phenomenology laid the foundations for a theory of
the apriori structure of social acts, from which certain developments in the
theory of speech acts have drawn their inspiration. Up till now, no
particular discipline has, in and of itself, been able to link the empathic
tendencies of the individual, stemming from internal sources of motivation,
with the formal constraints of any objective structure of social interaction.
This attempt to establish a relation between present research and that of
predecessors in the phenomenological tradition may contribute to the advent of
an integrated science, by furnishing the latter with fruitful insights and a
clear epistemological orientation.
Key-words : social cognition,
resonant systems, Einfühlung, soocial acts.
1. LA STRUCTURE APRIORI DES ACTES
SOCIAUX
Toute tentative de
dérivation évolutionniste du plusieurs (société) à partir de l’un (espritcerveau) achoppe sur l’essence de l’acte social, qui est
de comporter une diversité de rôles distribués sur une pluralité d’agents, chacun étant assigné à la place qui lui revient au sein d’un espace
relationnel. Si le but visé par les chercheurs qui travaillent sur les
systèmes résonnants est de fonder le
lien social sur des architectures
fonctionnelles du cerveau, et de naturaliser ainsi les sciences sociales
par les neurosciences, ils ont intérêt à veiller à ne pas s’engager dans une
impasse. Or, la connexion mentale agent – observateur que l’hypothèse des systèmes
résonnants est censée capturer est inessentielle à notre expérience sociale
ordinaire, ne serait-ce que parce qu’elle n’en est même pas typique. Et, quand
à savoir si elle y a quelque contribution, il est douteux que les protocoles
d’expérimentation en cours soient aptes à déterminer laquelle.
Qui, en effet,
osera dire représentatif des actes sociaux le fait que vous pouvez vous planter
devant quelqu’un et vous absorber dans sa contemplation jusqu’à mimer
involontairement ses gestes, comme dans l’hypnose ? On pensera plus volontiers
à un acte comme celui-ci : chaque matin vous allez chercher votre baguette chez
le boulanger du coin ; vous déposez
un euro sur le comptoir ; vous rentrez tranquillement chez vous avec le pain ; opérations libres en un sens, non libres en un
autre sens : si vous remettez la pièce dans votre poche, vous pouvez vous
attendre à des protestations légitimes du boulanger. Sans doute, un pareil
exemple est-il trop lié à un contexte de conventions arbitraires : un code monétaire,
juridique, culturel, pour servir à la recherche de corrélats ?
Mais, alors, puisqu’il nous faut un moyen terme
entre du mental non social et du social hautement culturalisé, pourquoi ne pas
revenir à la typologie de Adolf Reinach ? Reinach avait tenté sur la base d’actes triviaux comme la promesse, de dégager « la structure a
priori des actes sociaux », une structure sémantique rarement explicite, mais
constamment présupposée en chaque système de droit positif :
« Wird
dieses Versprechen vollzogen, so tritt mit ihm etwas Neues ein in die Welt. Es
erwächst ein Anspruch auf der einen, eine Verbindlichkeit auf
der anderen Seite. Denn im Versprechen als Versprechen gründet
unser Zusammenhang; nicht darin, dass es von Subjekten vollzogen wird, welche
auf zwei Beinen aufrecht gehen und Menschen genannt werden.[13]
»
Mais, qu’est-ce qu’il y a de typique de la socialité dans une promesse ? Le fait qu’en promettant de donner à quelqu’un une chose en votre possession, vous créez par ce seul acte une entité nouvelle dans le monde (le monde de la vie commune, qui ne se réduit pas au monde physique, mais n’en est pas moins objectif pour cela). Cette entité est un lien qui n’a jamais existé auparavant et cessera d’exister aussitôt qu’une certaine condition aura été satisfaite, un lien entre vous et celui qui se trouve être pendant le même laps de temps votre partenaire. Rien, toutefois, là-dedans de vague, d’affectif ni de mental.
On a affaire à quelque chose de si parfaitement déterminé en son essence (imperturbable comme le créancier : « I stay to my bond ! ») que chacun peut en avoir une intuition évidente et qu’on peut s’appuyer sur cette évidence pour l’analyse éidétique. Or, ce qu’on dégage comme structure de sens de cet acte de promesse est rien moins que trivial, si trivial que soit cet acte. Loin d’une résonnance comportementale simple, symétrique et instantanée, on met au jour la différenciation finement détaillée, le déséquilibre subtilement compensé d’un agrément, dont la validité s’étend au-delà du face-à-face actuel de ses partenaires. Un agrément aux termes duquel l’un s’impose l’obligation de donner, l’autre acquiert le droit de demander, l’objet en question. Notez bien que l’accomplissement actuel, hic et nunc, de cet acte n’est qu’une partie d’un tout, dont l’autre partie est renvoyée à un temps futur, lui-même parfaitement déterminé en son essence. C’est ici qu’on touche du doigt ce qui est vraiment essentiel aux actes sociaux : leur caractère de devoir à une essence leur structure, ou, comme on peut dire aussi, d’être régis par une règle que nul n’est censé ignorer (même si personne, en fait, n’en connaît la formule explicite et complète).
Que le tout de la vie
sociale revienne à une formation
stratifiée et enchevêtrée d’actes de ce type est une éventualité à sérieusement prendre
en considération. Ou bien les
neurosciences seront capables de
rendre compte de l’existence d’une telle structure éidétique dans l’interaction
comportementale ; ou bien il faudra renoncer à élever la cognition sociale
au rang d’objet des neurosciences.
2. NATURALISER
L’OBLIGATION ELLE-MEME : LE
DEFI
«
If promises be natural and intelligible, there must be
some act of the mind attending these words, I promise; and on this act of the
mind must the obligation depend. But we have prov’d already, that there is no
such act of the mind, and consequently that promises impose no natural
obligation [5] (III. V., p. 516, 523). »
L’empirisme de Hume était peut-être grossier ; cela ne l’empêchait pas d’avoir du génie : il a bien vu l’obstacle à une
naturalisation cognitive du social. Objectivement (sinon consciemment)
coordonnée avec la psychophysiologie, qui nourrissait aussi à ses débuts des
ambitions fondatrices à l’égard des sciences humaines [19], l’invention de l’Einfühlung aura fait partie d’une stratégie plus générale de la psychologie
naissante pour apporter une solution au problème de Hume. Lipps a cru pouvoir
psychologiser l’obligation en trois ou quatre étapes, qui constituaient, pour
lui, du même coup les étapes d’une genèse naturaliste du lien social [11] (p.
237-241) :
(1) Point de départ, l’Einfühlung : tout objet de contemplation porte en soi la tendance à être pleinement
vécu ; en particulier un agent (A) ne peut pas être contemplé sans que cela
éveille chez l’observateur (O) une tendance à revivre chaque comportement
intérieur (inneres
Verhalten) perçu de A en un comportement propre (eigenes Verhalten) correspondant de O.
(2) Entre les comportements
spontanés de O et ceux qui sont
simplement revécus comme reflet au
miroir de A de comportements de O, il y a une différence sensible pour O.
(3) De cette Einfühlung simple, on passe à une Einfühlung
réflexive : O s’aperçoit que A a tendance à revivre son comportement ; cela éveille en O
la tendance à revivre le comportement correspondant. Mais ce comportement est
le retour vers O de celui qu’avait motivé en lui l’Einfühlung originelle du comportement de A (1).
(4) L’obligation est le
reflet deux fois réfléchi en miroir (wie aus einem
Spiegel) sur le comportement de
l’observateur de son Einfühlung du comportement d’autrui, modifiée par (2) le sens
de l’objectivité (der Gefühlscharacter der Objektivität)
: il sent que ce n’est pas de
lui.
Avec cet entrelacs de tendances et contre-tendances, Lipps a cru accéder aux fondements du
droit naturel, alors qu’à aucun moment il n’avait quitté la clôture de la
conscience individuelle, celle de l’observateur, non de l’agent observé.
Reinach lui répond ([13] p.
730-735) que l’objectivité de l’obligation ne doit rien au sentiment
d’étrangeté d’un comportement étranger qu’on a tendance à revivre. Car, cette
tendance se réalise entièrement dans l’esprit d’un seul. Il souligne aussi le fait que, voulant sans doute se garder
d’introduire un élément conventionnel et non naturel, Lipps est passé à côté de
l’acte social fondateur d’obligation : la déclaration d’intention. Cet
acte spécifique, fondé dans le vouloir, mais irréductible à ce vouloir, est
celui qui, en vertu de sa fonction essentielle de publication, doit effectivement empiéter sur le phénomène extérieur. Le lien qu’il
crée entre l’énonciateur et le destinataire de cette déclaration ne dépend pas
de leurs comportements ni de leurs vécus.
Ce qui relance la question
de savoir s’il n’y a pas une naturalisation possible de cette communication.
Pour y répondre, le scénario
ci-dessus revient sur le tapis en
neurosciences avec les neurones miroir, corrélats de l’empathie et origines
évolutionnistes de la communication ([14] p. 191). Mais, comment
franchir le fossé entre la récognition d’actions et d’intentions (que sous-tend
l’activation de ces neurones) et l’émission de messages dans une intention de
communication ?
Suivons
le neurophysiologiste, pour un nouveau parcours d’un paysage familier !
D’abord, nous retrouvons nos
vieilles connaissances, l’agent A et l’observateur O : O observe A.
Pendant le laps de temps de cette observation, des neurones miroir dans le
cerveau de O sont activés de la même façon que si O accomplissait
l’action observée ; suivant l’intérêt de cette action, cette activité
corticale peut vaincre l’inhibition cérébro-spinale, qui, de ce fait, laissera passer une prémisse de mouvement mimétique ; A reconnaît aussitôt ce
mouvement comme porteur d’une intention, ce qui active ses neurones miroir, qui
modifient son comportement ; O reconnaît alors l’effet de sa réaction
involontaire sur A ; ce qui amène O à
tenter de contrôler son comportement de façon à émettre le signal ayant sur le comportement de A l’effet voulu.
Rizzolatti, dont nous transcrivons ici la proposition dans les termes de Lipps,
pense avoir montré par là comment s’établit « un dialogue primitif, noyau du
langage ».
Mais,
comme Lipps avant lui, n’a-t-il pas, à son tour, sous-estimé l’obstacle à
franchir ? L’importance de Reinach tient à ce que lui, en tout cas, avait bien
vu pourquoi cette solution ne peut pas marcher. Le point fort de sa
phénoménologie eidétique de la structure a priori des actes sociaux reste la
distinction tranchée entre des liens objectifs : les droit et obligation
créés par un acte social, et des comportements psychologiques ou leurs
substrats physiologiques.
3. UN
LONG CHEMIN DE L’EMPATHIE A L’INTERSUBJECTIVITE
La phénoménologie est en rupture avec la
traditionnelle conception de l’esprit comme ensemble de représentations
mentales renfermées dans le réservoir d’un cerveau. Cette rupture est motivée
par une volonté de retrouver dans l’expérience elle-même, telle que nous la
vivons (non sa reconstruction dans une théorie de l’esprit), les sources du
sens de l’être en sa pleine objectivité. Il est tout à fait envisageable qu’une
pareille entreprise puisse ne pas recouper celle d’une genèse naturaliste de la cognition sociale. Toutefois, une
commune exigence est posée à la
phénoménologie et aux sciences cognitives : à la première dès l’origine, aux
secondes par contestation interne de ses dogmes représentationnalistes 2.
Cette exigence est double. Tenir compte, d’une part, de l’incarnation de
l’esprit dans un corps sensible, organe de l’agir et du pâtir
; d’autre part, tenir compte de la situation de l’esprit individuel dans le contexte d’un monde de vie commune.
Pour leur part, les sciences
cognitives s’empressent de s’acquitter aux moindres frais de cette double
exigence en réduisant l’incarnation à la topique fonctionnelle des cartes
corticales ; l’intersubjectivité à l’empathie et finalement
à la résonnance. Ceci, en dépit du fait que ces cartes, qu’elles soient
générées par enregistrement électroencéphalographique ou par imagerie
fonctionnelle cérébrale, gardent du corps objet (Körper) une extériorité sans commune mesure avec
l’intériorité vécue du corps sentant et agissant (Leib). En dépit du fait, également, que dans
l’automatisme inconscient de l’activation des systèmes résonnants du cerveau,
on ne trouvera ni l’implication volontaire de la personne, ni sa responsabilité
devant la norme, si caractéristiques des interactions sociales.
Pareil expédient était hors
de question pour Husserl, et pas seulement en raison de l’état de la
psychologie et de la physiologie de son temps. Se voulant à la fois
kinesthésique et intersubjective, sa théorie transcendantale [1] de
la constitution du sens d’être des
choses, du corps propre et des
formations socioculturelles du Lebenswelt prend
le problème dans sa plus grande amplitude. Pour prix de quoi elle est restée
jusqu’à ces derniers temps à l’état de programme : une situation qui change.
4. UNE
CONSTITUTION INCARNEE ET INTERSUBJECTIVE
Prendre
l’incarnation au sérieux, cela concerne à la fois le corps propre et la chose
de l’environnement avec laquelle ce corps interagit. Le corps de l’agent est à
repenser comme opérateur de constitution de la chose. Tandis que cette chose
devient ce dont le sens d’être dépend de l’aptitude de l’agent à mettre en
œuvre de façon réglée et optimale les ressources de son système
kinesthésique [8, 6]. Prendre l’intersubjectivité au sérieux contraint à
redéfinir la fonction du sujet transcendantal. En un premier temps sa mise en
évidence par la voie cartésienne de la réduction au cogito semblait faire de
lui le responsable exclusif du sens d’être de toute chose (pour lui). En un
second temps motivé par la réception de l’Einfühlung en
phénoménologie, ce sujet transcendantal se voit contraint à traiter l’autre
comme co-participant à cette constitution, qui du même coup se révèle un
processus commun. Un processus dont dépend l’émergence, sur le fond du monde
physique indifférent, d’un monde d’interactions intersubjectives douées de sens
où chaque sujet constituant trouvera le site rigoureusement prescrit d’avance
de son intervention [10, 7, 9].
Développer les analyses propres à rendre ces propositions un peu moins énigmatiques, sinon moins intolérables pour la communauté des sciences cognitives, n’y songeons pas dans les limites de cet article. Il fallait seulement rappeler l’idéal d’une constitution incarnée et intersubjective pour l’orientation du lecteur dans ce qui suit.
Si la
perspective de devoir faire reposer sur les neurones miroir la naturalisation
d’une constitution au sens fort paraît à juste titre décourageante, on voudra
peut-être se rabattre sur une conception moins exigeante, qui guidera à
moindres frais le chercheur vers les racines du sens d’être du social. Un
premier pas pourrait consister à miser sur les chances d’un programme en cours
de réalisation : un cinéma mental multiplex capable de dérouler de façon
strictement corrélative le film des gestes expressifs, moteurs, faciaux ou
verbaux, de personnes en conversation et le film des patrons d’activation
instantanés dans les circuits résonnants de leurs cerveaux. De sorte que tout
en concédant les limites des résultats obtenus avec les neurones miroir, on
pourra y discerner les modestes précurseurs d’une nouvelle neuroscience sociale
encore à naître. Une neuroscience inédite en ceci qu’elle ne se limitera pas au
« voyeurisme » du regarder dans le cerveau en acte (entendons, le contenu d’un
crâne isolé). Mais, elle aura un accès quasi divin « à l’esprit » d’un groupe
de personnes. C’est-à-dire que l’observateur n’aura pas seulement les
événements se déroulant dans des cerveaux ; mais des événements au sein d’un
espace public.
Des résultats commencent à tomber : prometteurs 4. On a
trouvé des corrélats corticaux interindividuels, sinon « collectifs », pour la
concordance émotionnelle entre les spectateurs d’un film d’action lors des
séquences dramatiques [4]. En sens inverse, on a pu comparer les corrélats
corticaux bien connus de la douleur « physique » avec les corrélats corticaux
de la frustration (douleur « morale ») due à l’exclusion « sociale » d’un sujet
d’un groupe de joueurs de balle [2]. Pour autant, un public de cinéma ne
constitue pas une communauté, pas plus qu’un jeu vidéo où le sujet croit
faussement à l’existence d’autres joueurs, alors qu’en fait il joue contre
l’ordinateur.
Si une révolution se prépare en neurosciences, c’est bien celle qui nous fera spectateurs du film simultané des phénomènes de résonnance à mesure qu’ils se produiront entre les cerveaux des protagonistes d’une action collective, en synchronie avec le flux continuel de leurs actes, gestuels ou vocaux. Plus question, à ce moment-là, de continuer comme maintenant à interpréter la situation interactionnelle comme un jeu de devinette où chacun a ses hypothèses personnelles sur le corps étranger : « est-il porteur d’une théorie de l’esprit ? ». Théorie de l’esprit qu’on persiste à concevoir d’après Locke comme un cabinet des représentations, avec (fantasme récalcitrant) le sujet cartésien penché sur elles. Par delà les événements dans le tissu cérébral ou l’esprit mental (mind), cette révolution ouvre à nos investigations l’esprit objectif (Geist), vrai milieu des transactions interpersonnelles.
Un milieu où, en dépit du physicalisme dont on n’est pas revenu depuis
Galilée, chacun est directement en contact « avec autrui », c’est-à-dire avec
ses actions, intentions et affects, bien plus qu’avec des corps et des
mouvements corporels.
5. COMBLER
LE FOSSE EMPIRICO-EIDETIQUE
La fondation du lien social sur les systèmes
résonnants du cerveau est un programme dont la réalisation dépendra d’une
possibilité dont il faut maintenant discuter. Celle de combler le fossé empirico-eidétique entre la structure formelle a priori des
actes sociaux et les données empiriques (a posteriori) sur le fonctionnement des systèmes miroir. Or, cette structure n’est accessible que par la voie
réflexive d’une analyse logique (éidétique) des conditions de signification des
actes de langage dans une interaction, conversationnelle notamment ; tandis que ces données viennent de l’observation et de l’induction sur la base des
enregistrements de patrons d’activation du tissu cérébral. Comment les
promoteurs de la naturalisation du social (en particulier Rizzolatti et al. qui
avancent une « conception unitaire des bases de la cognition sociale »
[10]) feront-ils pour combler un pareil fossé, à supposer cette
entreprise douée de sens ?
En
fait, il y a une issue possible, bien qu’elle n’ait pas encore été tentée. En
quoi consiste-t-elle ? À miser
sur les chances d’aboutissement d’une
convergence qui nous paraît s’imposer entre les neurosciences et la logique
conversationnelle : sans préjudice pour ce qui les sépare, les deux approches
aspirent à une théorie de l’action multi-agents.
Cette tendance est motivée par la reconnaissance d’un fait que – aussi
surprenant que cela puisse paraître – les théoriciens ont jusqu’à maintenant
manqué de prendre en compte : actes sociaux et conduites résonnantes dépendent
de l’existence non d’un acteur (d’un cerveau) isolé, mais de la collaboration
de plusieurs agents à une action commune.
Jusqu’à la découverte des neurones miroir
(suscitant l’espoir d’une prochaine neuroscience sociale) la neurophysiologie classique était une science du cerveau ou du
sujet isolé. Qu’il soit la somme
statistique des informations acquises sur le fonctionnement d’un grand nombre
de cerveaux n’en faisait pas un cerveau plus social ! De même, la théorie
classique de Austin-Grice-Searle était-elle une théorie des actes individuels du locuteur isolé. C’est la raison pour laquelle elle
renvoyait le discours entier à la linguistique empirique et se limitait aux
conditions de satisfaction de types d’actes illocutoires individuels : « promettre
de faire », « demander de faire », « remercier d’avoir fait », etc. ([16]
p. 108-109). La relation de cette théorie à son précurseur, la phénoménologie
des actes sociaux de Reinach, reste à établir. Mais, ce qui est sûr, c’est que
sa mise en forme aura largement ignoré cette dimension sociale des actes, qui
avait pourtant été reconnue par le même Reinach comme fondatrice de
l’objectivité de leur sens et donc de la possibilité de leur analyse éidétique. Or, en ses derniers développements, la théorie des actes de langage
semble vouloir s’émanciper de la tradition de Searle de manière à rendre enfin
justice à cette dimension sociale. D. Vanderveken
et R. Tuomela élaborent une nouvelle logique
conversationnelle qui promet d’être réellement multi-agents,
dans la mesure où les protagonistes de l’interaction dialogique seront auteurs d’actes illocutoires conjoints.
D’après Vanderveken
([18] p. 2), l’analyse de ces actes que les interlocuteurs accomplissent
ensemble dans la poursuite du discours jusqu’à son issue normale, permettra
d’élaborer une logique des actions conjointes. En effet, la participation de
plusieurs agents à des jeux de langage se déroulant en une suite d’étapes
déterminées, comme les négociations, les entretiens ou les consultations, impose
aux protagonistes de coopérer en vue d’atteindre un même but. Or, une telle
coopération n’est possible que si ces agents peuvent partager des intentions
communes en vue de faire ensemble des tentatives conjointes. Ce qui suppose (on
rejoint ici le phénomène de résonnance) qu’ils aient la possibilité de
reconnaître mutuellement leurs intentions respectives sur la base de leurs
actions, verbales ou gestuelles. Cette cascade de présuppositions possède une
forme logique générale qui doit être en principe représentable par des
conditions sur le sens des actes possibles réglant leur appartenance à chaque
type possible de jeu de langage. Une telle logique n’imposera pas comme la
théorie classique des speech acts une
réduction des actions conjointes à des sommes d’actions et intentions
individuelles. Elle fournira donc un instrument plus adéquat pour l’analyse des
discours entiers exemplifiant ces jeux de langage.
Mais, ne nous berçons pas
d’illusions. Entre ce formalisme analytique et la physiologie des systèmes résonnants,
encore aucune interface à ce jour. Aussi bien, la possibilité de celle-ci
est-elle suspendue à une condition qui ne sera pas facile à remplir. Supposons
qu’un certain circuit fronto-pariéto-temporal soit le
corrélat cérébral d’une conduite « résonnante » : l’acte de comprendre le sens d’une certaine action observée qu’on peut faire soi-même. Et prenons n’importe quel acte
illocutoire conjoint accompli au cours d’un jeu de langage à plusieurs
participants. Soit, l’acte de se mettre d’accord avec un autre sur ce qu’il
convient de faire à l’étape suivante d’un processus interactif où l’on est
soi-même engagé avec cet autre. Quel sens donnerons-nous au concept d’une «
transition » entre cette conduite résonnante et cet acte illocutoire
conjoint ? Face au caractère
essentiellement social de ce dernier,
est-ce que la première n’est pas grevée en sa description même par un reste de
solipsisme phrénologique ?
6. FAUT-IL TAILLER DANS L’ARBRE DE L’ACTION ?
L’isolement au laboratoire des
phénomènes de résonnance résulte d’un systématique élagage de l’arbre des
références intentionnelles par lesquelles un acte social se rattache au Lebenswelt : une simple promesse, dans une communauté donnée, et finalement, en
n’importe quelle société civilisée, ouvre potentiellement un circuit d’échanges
qui ne se clôturera (s’il se referme jamais) qu’avec la biographie de chaque
protagoniste. Doit-on considérer cet élagage comme condition de faisabilité
d’une recherche de corrélats cérébraux ? Est-il bien raisonnable, en effet, de
vouloir retracer des corrélats cérébraux, individuels ou collectifs, pour le
buissonnement complet des liens intentionnels que chaque acte social pourra
entretenir avec chaque autre acte ou
exigence au sein d’une certaine
situation sociale ? On comprendra que nous hésitions à nous engager sur une
réponse à de pareilles questions. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que les
contraintes entrelacées qui pèsent sur chaque action future de l’agent en son
contexte d’interaction collective ne manquent pas d’être vécues par cet agent à
travers son sens de l’obligation sociale. Or, ce « sens » est une expérience,
et qui doit donc avoir des corrélats neuraux ; mais une expérience d’un type
essentiellement différent d’un sentiment comme l’empathie. Il en diffère
d’abord en ceci qu’il renvoie à une
contrainte objective s’exerçant sur
le comportement de l’agent. De sorte qu’il faudra s’enquérir de corrélats neuraux
pour un non être : une idéalité extérieure à tout ce qui fait partie des
états mentaux actuels de cet agent. Paradoxal, mais pas forcément absurde. Et
pour cause : le défi pour des neurosciences prétendant au titre de science
sociale est de rendre compte non seulement de telle ou telle action
particulière, mais de l’horizon des actions, domaine d’émergence des droits et
obligations qui leur donnent sens.
7. RESONNANCE INFRAPERSONNELLE – RECIPROCITE
INTERPERSONNELLE
Tant que l’autre
demeurera le stimulus complexe susceptible d’activer un système miroir dans mon
cerveau, la responsabilité de mon identité et de la sienne nous échappera à tous les deux pour retomber sur une histoire évolutive qui est
derrière nous. Mais, des personnes se motivent l’une l’autre à l’existence en interagissant, d’entrée de jeu et tout le temps, sur un mode personnel. Normalement, A agit en vue de se faire comprendre
par B et de déterminer B, par la
seule saisie de l’intention de A, à
accomplir l’action que A veut que B accomplisse. C’est ce qu’avait très
clairement noté Husserl dans les Ideen II ([6] §. 51, p. 270-271)
au moins 70 ans avant que le célèbre J. Searle ait conçu sa théorie (partout
reprise sans mention d’origine) de « la causalité intentionnelle [15] ». L’interaction
entre agents crée le terrain commun pour des actions visant de nouveaux objets
intersubjectifs, les mêmes pour tous les participants d’une sphère de
communication. Cette triple identification corrélative de soi, d’autrui et d’un
objet commun, le produit jamais fini d’une mutuelle constitution active, est
l’objectif ultime de la naturalisation du social. Son rappel servira de
prolégomènes à toute neuroscience
future qui pourra vouloir se présenter comme la science fondatrice des sciences sociales.
NOTES
* Jean-Luc Petit, Pr de
Philosophie, Université Marc Bloch, Strasbourg
II, enseignant chercheur associé au Laboratoire de Physiologie de la Perception
et de l’Action, UMR CNRS 7152, Collège de France, Paris
1. Cf. Wundt W., Grundriss der Psychologie ([19] Introd. §. 2, p. 19) : « Comme science des formes générales de l’expérience humaine immédiate et de la régularité de leur liaison, (la psychologie) est le fondement des sciences humaines. Car le contenu des sciences humaines consiste toujours en les actions et les effets d’actions découlant de vécus humains immédiats. Dans la mesure où la psychologie a pour tâche l’investigation des formes et des lois de ces actions, elle est elle-même pour cette raison la science humaine la plus générale en même temps que le fondement de toutes les sciences humaines particulières, comme la philologie, l’histoire, l’économie politique, la science du Droit, etc. »
2. L’impact de la pensée de F. Varela n’y est pas
étranger.
3. Le lecteur peu
familier de la phénoménologie de Husserl et qui s’inquiéterait de sa
compatibilité avec les neurosciences est invité à se reporter à A. Berthoz et
J.-L. Petit, Physiologie de l’action et
Phénoménologie [1].
4. Voir aussi les
études de corrélation – décorrélation des mouvements corporels des danseurs ou
des interlocuteurs d’un dialogue in M. I. Stamenov et V. Gallese (eds) Mirror
neurons and the evolution of brain and language [17] et la recherche en cours de L. Fadiga et S. Tokay, sur
les corrélats cinétiques de l’empathie entre le chef et son orchestre
(cf. Atelier du 6 Juin 2005 « Systèmes résonnants, empathie,
intersubjectivité » au Collège de France).
BIBLIOGRAPHIE
1. Berthoz A., Petit
J.-L. 2006 (à par.). Physiologie de l’action et Phénoménologie. Paris : Odile
Jacob.
2. Eisenberger N.I., Lieberman M.D., Williams K.D. 2003. Does rejection hurt
? An fMRI study of social exclusion. Science 202 : 290-292.
3. Gallese V.,
Keysers C., Rizzolatti G., 2004. A unifying view of the basis of social cognition. Trends in
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