F « Ceci » n’est pas la désignation.

par

Jean-Luc Petit

1. Nous ne regardons jamais le doigt de la personne qui pointe son doigt vers quelque chose. Nous mettant à sa place de façon à voir le monde à son point de vue, sans même suivre la direction de son regard, nous saisissons directement son intention en rapport à un objet de l’environnement dont elle a souvent plus à dire que le simple fait qu’il y est. Ce sont nos lunettes sur notre nez que nous cherchions stupidement depuis 10 minutes. La porte, qu’on nous ordonne de prendre pour sortir. Ou encore (sur l’affiche culte), le citoyen des États-Unis, que l’Oncle Sam rappelle à son devoir. Il semblerait que cet acte d’appréhension d’un paquet complexe d’intentions liant ensemble des personnes et des choses sous l’apparente simplicité élémentaire d’un geste (qu’on peut faire même sans bouger le doigt) oppose un défi inattendu non seulement au réalisme naïf du sens commun, mais à toute tentative scientifique d’objectivation jusqu’à maintenant, que ce soit en logique ou en linguistique, en psychologie ou en physiologie. En effet, la tendance générale est de ramener la désignation à une propriété — causale, sémantique ou représentationnelle — d’un signe : le signe qu’on présume qu’est ce geste, ou qui se substitue à ce geste dans le discours, ou dans les représentations mentales. Autant vouloir expliquer notre capacité de désigner une chose du doigt en supposant que notre doigt est un curseur et l’environnement l’écran d’ordinateur sur lequel nous ne ferions que déplacer ce curseur, oubliant que ce déplacement, s’il n’est pas aléatoire, répondra à une intention de désignation, nécessairement soustraite à cette explication prétendue! Face à cette tendance, ma contribution sera de rappeler à l’intention de toute théorie cognitive future de la désignation qu’on n’en rendra compte qu’en dégageant les fondements de cette structure éidétique du vécu  où un objet d’intérêt commun se détache de l’horizon intersubjectif d’une transaction d’un type spécial entre l’ego, le corps propre et autrui.

2. Certains malades cérébrolésés du lobe pariétal gauche à la suite d’un infarctus manifestent un symptôme surprenant (décrit par le regretté Pr Jean-Denis Degos[1], du Service de Neurologie de l’hôpital Henri Mondor, à Créteil) : l’allotopoagnosie, incapacité de désigner des objets dans l’environnement, incapacité qui parfois concerne uniquement les parties du corps d’autrui (hétérotopoagnosie). Quand on leur demande de désigner du doigt le plafond ou la fenêtre, ou le nez, la bouche ou les oreilles de l’examinateur, ils regardent passivement les cibles indiquées, ou, si on insiste, ils désignent leur propre front, leur propre nez, etc. Leurs expressions spontanées en réponse à une demande d’explication devant cette apparente absurdité suggèrent l’existence d’une confusion entre leur propre corps et celui d’autrui qui retourne vers eux-mêmes toute tentative de désignation du corps d’autrui, ou plutôt qui leur rend insurmontable la tâche de devoir s’arracher d’abord à eux-mêmes pour pouvoir effectuer normalement cette désignation :

« Ma bouche, c’est votre bouche sur votre visage »; « vos oreilles sont derrière les miennes, votre nez derrière mon nez »; « je ne peux pas désigner ce que j’ai déjà! »; « il faudrait que j’enlève mes oreilles pour ne pas gêner » ; « je n’arrivais pas à vous situer extérieur à moi, vous étiez en moi »; « toutes les choses faisaient partie de mon royaume, de mon univers à moi, je pensais que tout était en moi ».

Ce qui me semble remarquable, c’est la clairvoyance philosophique avec laquelle le neurologue a écarté les explications toutes faites qu’on pourra proposer dans le cadre du cognitivisme pour revenir à une interprétation guidée par un sens solide de l’organisation de l’expérience, mise au jour par une phénoménologie pathologique bien comprise. L’hétérotopoagnosie n’est pas un déficit de la capacité de former des représentations de ce système présumé représentationnel qu’est l’esprit-cerveau. On s’en assure en vérifiant que les patients comprennent le sens des expressions descriptives de la forme : « le tel et tel » (« le mien - le vôtre »), et qu’ils désignent sans difficulté les parties du visage sur une photographie grandeur nature, ce qui montre qu’ils peuvent se faire des représentations du visage d’autrui, qu’elles soient symboliques ou iconiques. Partant de là, dans son interprétation Degos a proposé de quitter le cadre représentationnel pour un cadre relationnel et ontogénétique. Le cerveau n’élaborerait pas une unique représentation de l’espace isomorphe à l’espace physique (dans sa description conventionnelle), mais deux perceptions complémentaires, qu’il appelle aussi « deux visions du monde ». À une structure primitive de continuum visuo-proprioceptif fondatrice d’une expérience fusionnelle intégrant l’espace extra-personnel et le corps d’autrui au corps propre se superposerait une opération objectivante attribuant à des éléments du monde une existence indépendante de l’ego. La mise en place et l’interaction de ces deux structures fonctionnelles de notre expérience spatiale constituerait une condition de possibilité de la désignation d’un objet à l’attention d’autrui, qui serait donc essentiellement différente d’une capacité générale de représentation interne, ou d’une sous-espèce de celle-ci : référence déictique, etc.

3. Quittant la neurologie, on s’adressera aux sciences cognitives contemporaines pour une théorie fondamentale expliquant la possibilité de la désignation à partir du mode d’articulation entre l’ego, le corps propre, la relation à autrui, et la relation à l’objet. Cette attente sera malheureusement frustrée, car psychologues et neuroscientifiques ne savent plus traiter ces grandes structures globales de l’expérience. Ils ont pris modèle sur les philosophes analytiques qui ont toujours sous la main leur boîte à outils conceptuelle et qui savent rester sourds à toute question qui ne serait pas de savoir si la fonction F peut être remplie par x, x appartenant à l’ensemble X = {x1,, xn} des n dispositifs instrumentaux dûment répertoriés dans leur panoplie. Au filtre de cette nouvelle approche, la question terriblement floue des bases de la désignation acquiert une idéale netteté de contour. « Objectivation », « corps propre », « rapport avec autrui » une fois abandonnés aux phénoménologues et autres psychanalystes existentiels, à peine osera-t-on parler encore de « désignation », vu que la seule chose qu’on puisse (sérieusement) qualifier de fonction cognitive, c’est le pointage de cibles. L’unique bonne question est désormais de savoir comment l’appareil moteur couplé à un système représentationnel permet à ce système de réaliser cette intéressante performance qu’est l’alignement du doigt sur la ligne joignant l’œil au point de mire. À cette question, reformulée en termes d’accompagnement gestuel ou contextuel (pour ne pas dire décoratif) d’une fonction linguistique bien connue des philosophes, la réponse est dans « la théorie de l’esprit » dérivée de l’analyse logique du langage. Sauf qu’il y a embarras du choix entre toutes les théories disponibles : théorie des indexicals (Pierce), des token-reflexives (Reichenbach), des egocentric particulars (Russell), des indicators (Goodman), des demonstrative singular terms (Quine), des identifying references  (Strawson), des true demonstratives (Kaplan), des demonstrative thoughts (Evans), des deictic references (Andy Clark)… — attributions relatives, d’ailleurs, puisque ces auteurs si tard venus après Apollonios Dyscolos (alias « le Grincheux »), grammairien d’Alexandrie du IIème s., n’ont vraisemblablement rien apporté d’original sur la deixis. Quoi qu’il en soit, le maître incontestable de cette méthode de dédramatisation (ou déflation) instrumentalisante restera Quine, qui a expliqué en une demi-page de son grand classique Word and object[2], que «ceci» n’est rien d’autre qu’une technique commode mise par la langue à la disposition du locuteur pour qu’il puisse à volonté fabriquer de nouveaux noms à partir des noms déjà connus en court-circuitant le long processus d’apprentissage initial. Une fois qu’on sait soi-même l’usage de «Nil» et de «rivière», il suffit, prétend-t-il, pour apprendre à un enfant qui ignorerait le sens de ces mots à se référer tout de même aux choses en question, de l’emmener au Caire et de se placer sur le quai en pointant le doigt et en lui disant : « Cette rivière est le Nil », « Ceci est le Nil », ou plus simplement «Ceci». La même théorie étant censée être automatiquement généralisable à «je», «ici», «maintenant» et tous les autres termes indicateurs de la langue.

4. C’est ainsi qu’a repris du service en sciences cognitives la distinction linguistique (non psychologique) entre expressions descriptives  qui renvoient à la chose signifiée «de l’intérieur du langage», en ce qu’elles puisent dans le lexique les prédicats exprimant ses propriétés, et expressions démonstratives  qui renvoient à la chose signifiée «de l’extérieur du langage», en ce qu’elles fixent sa position par rapport au contexte d’énonciation. L’hypothèse d’un mécanisme «de pointage déictique» sous-jacent aux mouvements oculaires (saccades, fixation et poursuite) a été avancée pour répondre à la critique sceptique de P. Viviani[3], qui a mis en doute la possibilité d’induire de l’enregistrement de ces mouvements leur fonction cognitive. D’après D. Ballard[4] et Z. Pylyshyn[5], la circonstance qu’une petite région de l’espace se trouve sélectionnée par la fixation oculaire et codée par des neurones dont le champ récepteur est à la fovea, crée un lien direct et non conceptuel entre un objet individuel entrant dans cette région et une représentation interne. Bien que transitoire, ce lien aurait une persistance suffisante dans la mémoire de travail pour maintenir l’accessibilité à ce même objet des divers processus cognitifs ou moteurs qui s’y réfèrent. Dans l’ignorance de ses propriétés, l’œil colle à l’objet et le suit à la trace pour permettre la mise en route d’un procès de représentation et d’actualisation de représentation. De même, au moment d’ouvrir une porte, on ne va pas d’abord mesurer en coordonnées euclidiennes la distance à franchir, on fixe la poignée et la main se projette dans l’axe de fixation. L’enchaînement des pointages visuels et des mouvements qu’ils guident conférerait au patron des mouvements oculaires une valeur prédictive par rapport aux étapes ultérieures de la tâche en cours. Cette fonction de pointage conditionnerait la référence des représentations à des objets bien individualisés du monde physique, mais aussi l’insertion de la perception visuelle dans la situation du sujet percevant et surtout l’incarnation de la cognition dans son corps.

5. Discussion. Loin de satisfaire notre demande concernant les fondements biopsychologiques de la désignation, ce modèle ne justifie pas un rejet du pessimisme de Viviani. Un mécanisme de pointage et de marquage est moins qu’un indicateur démonstratif, moins a fortiori que l’acte de désigner quelque chose. Sa postulation n’équivaut pas à une hypothèse sur la fonction cognitive des mouvements oculaires, sauf à retomber dans l’empirisme physicaliste et à vouloir induire des représentations internes à partir des patrons de mouvements. Il ne suffit pas qu’une région soit devant nos yeux pour que nos pensées se rapportent à ce que cette région contient, et nous pensons et référons à bien des choses qui n’ont rien à voir avec celles que nous avons sous les yeux. (Frege : «Même en supposant qu’il y a une baleine devant nous, notre proposition n’en dirait rien».) La «région sélectionnée par la ligne de vue (Pylyshyn)» ne l’est pas au sens actif et intentionel, comme l’est en revanche le but de visée, avec quoi il ne faut pas la confondre. Si nos yeux (même au repos) ne manquent pas de pointer quelque part pendant que nous poursuivons une activité cognitive, ce n’est pas forcément vers la région qui importe pour celle-ci. Il est vrai que des «tags» attirent l’œil et le captivent, au point qu’il faut un effort pour s’en détacher — mais cet effort on peut le faire, et éprouver l’attraction exercée sur l’œil n’a rien à voir avec désigner quelque chose. On manque cette désignation au lieu de l’expliquer quand on cherche la connexion causale «qui fait que» les pensées renvoient aux choses, parce que ce renvoi n’est pas une propriété de ces choses, mais un acte de la pensée. Le proto-objet livré par le dépistage visuel est, dit Pylyshyn, l’homologue de l’objet physique, en vertu non de la signification d’une description conceptuelle, mais d’une primitive causal connection between thoughts and things[6]». Commentaire : si pour la signification «la causalité brute» suffit, alors pourquoi la signification ? On m’objectera que le mouvement pour une cognition embodied-embedded  a déjà dépassé ce dualisme interne - externe (physique - spirituel, causal - représentationnel, sensorimoteur - conceptuel, etc.). Voyons les preuves :

(1) L’opposition interne - externe peut effectivement être surmontée — mais en phénoménologie — par renvoi à l’intentionnalité de l’acte constituant qui pose ces termes (comme «aspect immanent» et «but transcendant» du «s’orienter vers quelque chose»). En sciences cognitives (comme en philosophie analytique), toutefois, cette issue est bloquée par la confusion de «intentionnel» avec «conceptuel». On s’en tient là à une alternative à deux branches. D’un côté : représentation - concept - intentionnalité, de l’autre : chose physique - stimulation - réflexe. Ni Pylyshyn, ni Ballard, ni non plus Viviani ne conçoivent la possibilité d’une activité non représentationnelle et non conceptuelle qui serait cependant encore «cognitive». Tout ce qui est pré- ou a-conceptuel doit pour eux être de l’ordre des contraintes anatomiques ou de l’automatisme asservi au stimulus.

(2) Une interprétation physicaliste de l’embodiment  a fait manquer le corps propre. Cette exigence d’embodiment est, en effet, grevée d’une ambiguïté (corps physique - corps propre) qui fait qu’on traduit ce mot par «incarnation» et qu’on croit pouvoir annoncer la reconnaissance en sciences cognitives du caractère orienté de notre expérience du corps avant les niveaux de l’expression et du jugement. Alors qu’en fait on ne saurait être plus éloigné d’une telle reconnaissance, vu qu’on a simplement doublé le mentalisme computationnel d’un physicalisme cybernétique en couplant le cerveau-ordinateur à un collimateur automatique de DCA.

(3) La clôture solipsiste du modèle de cerveau-machine a réduit le contexte et le Monde à une mémoire périphérique. Comme expédient computationnel, le pointeur n’est jamais qu’un procédé d’accès à une mémoire auxiliaire. On peut en imaginer un à n’importe quel niveau d’intégration de la cognition, y compris aux niveaux les plus élevés pour le pointage d’entités virtuelles dans un espace de représentation abstrait. Il est trompeur de prétendre que l’adjonction d’un pareil mécanisme et la multiplication des mémoires suffirait à transformer un système computationnel insensible au contexte en système sensible au contexte, et invraisemblable de vouloir fonder là-dessus l’ouverture au Monde du sujet percevant. Par rapport à la dynamique des interactions agent - environnement, un détecteur «d’objets visuels» (Pylyshyn) ou de «couleurs» et de «places» (Ballard), avec ce que cela suggère de rigidité et de myopie face à un monde prédonné, et fixé en lui-même, n’est  même pas une lointaine caricature.

(4) Une rationalité étroitement computationnelle a encore une fois obnubilé toute possibilité de pensée du vivant. Par exemple, la tâche expérimentale de Ballard (sélection et arrangement conformément à un modèle de blocs colorés du type Lego) a été artificiellement appauvrie par rapport à l’inspection d’une scène visuelle dans l’espoir d’isoler le rôle cognitif de la fixation. Mais, en fait, un souci d’opérationnalisation prédominant a donné un paradigme non généralisable à la désignation naturelle, une désignation naturelle qu’il serait absurde de vouloir décomposer en (1) s’informer sur un modèle à reproduire, (2) guider la main vers l’élément sélectionné, etc. Cette décomposition définit «les exigences de la tâche» en projetant sur l’action humaine un modèle technologique et non biologique qui fait apparaître comme irrationnelles, parce que (computationnellement) «inutiles» et «dispendieuses», des opérations qui sont peut-être celles qui donnent à la désignation son sens. J’entends, des opérations comme celles-ci : s’identifier à l’autre en ramenant le monde à soi - se détacher de son propre corps, en tant que corps parmi les autres - objectiver l’autre comme corps étranger - reconnaître autrui comme soi-même.

6. Face à cette situation, deux questions peuvent être posées. Existe-t-il une solution de rechange dans une autre tradition philosophique à laquelle les sciences cognitives puissent s’adresser ? La théorie de l’esprit actuellement en usage comporte-t-elle au moins une possibilité latente de réorientation que les sciences cognitives puissent exploiter ? M’en tenant pour le moment à cette dernière question, je voudrais montrer qu’effectivement la tradition analytique s’était initialement engagée dans autre direction, celle d’une fondation de la connaissance sur l’expérience directe du sujet, et qu’il y a peut-être là quelque chose à retirer pour une théorie cognitive de la désignation.

Dans les années 1910-1913, B. Russell a élaboré une épistémologie d’inspiration plus psychologique que logique, qu’il a abandonnée ultérieurement sous l’influence de l’antipsychologisme logique de Wittgenstein et du physicalisme de Carnap et des logiciens positivistes. Je me réfère à sa théorie de l’accointance  (acquaintance), selon laquelle en toute connaissance humaine on doit toujours pouvoir trouver un noyau de proximité immédiate, de présence, de familiarité ou d’intimité de l’objet au sujet. Cette accointance est définie comme une relation exclusive de tout intermédiaire mental, qui pourrait s’interposer comme un écran opaque entre le sujet et l’objet. Le besoin de postuler un pareil intermédiaire étant dénoncé comme impuissance intellectuelle à comprendre que les termes d’une relation puissent être liés par la seule force de leur relation reliante. Dans la conception traditionnelle de la connaissance qui se trouve congédiée du même coup : un état mental qui serait l’homologue de la chose externe dans le cerveau, on aura reconnu le représentationnalisme, régression philosophique typique du cognitivisme. L’accointance est pure et simple mise en présence de l’objet extérieur, le sujet n’ayant besoin de rien d’autre pour connaître cet objet que l’avoir par devers soi. En termes de théorie des relations, elle est la converse de sa présentation : dès le moment où l’objet se présente, nous sommes accointés avec lui. Tant qu’il n’y a pas eu présentation, il ne peut y avoir qu’une connaissance par ouï-dire, incertaine, dépourvue de fondement[7]. Ce noyau d’actualité de présence distingue la connaissance en tant qu’activité mentale, activité tout entière orientée par là-même vers ce qui est le but de son intention propre, et la connaissance en tant que description physique du monde, description neutre dont les propositions s’ordonnent selon les lois logiques de la démonstration. En logique, aucune proposition ne nous est plus «proche» qu’aucune autre. En physique, aucun fait n’a par rapport à aucun autre de privilège d’intimité à l’expérience subjective, mais ils sont tous sur le même plan objectif.

Une fois l’accointance replacée au cœur de l’épistémologie, quel rôle le premier Russell assignait-il à l’analyse logique ? Celui d’instrument méthodique pour reformuler toute connaissance autre que cette connaissance par accointance sous la forme de connaissance par description («le tel et tel»), et de ramener toute connaissance par description à cette même connaissance par accointance. Cette méthode a été faussement interprétée dans la littérature comme une réduction logico-positiviste aux sense-data, mais il s’agissait à l’origine d’une réduction (quasi phémoménologique) à la présence actuelle, relation cognitive directe de l’objet présenté — qui n’est pas forcément un objet des sens, mais peut, le cas échéant, être un concept abstrait — et du sujet qui l’accointe. Dans l’évolution ultérieure de la pensée de Russell, de la Theory of Knowledge  de 1913, demeurée à l’état de manuscrit, à An Inquiry into Meaning and Truth  (1940), la méthode analytique allait radicalement changer de sens : d’instrument de l’épistémologie pour fonder toute connaissance sur l’accointance, il l’a reconvertie en procédé de réécriture formelle des énoncés scientifiques pour en éliminer tout particulier égocentrique : «je», «ici», «maintenant» et autres expressions d’une accointance possible du sujet avec l’objet, et ceci, non seulement en physique, mais dans toutes les sciences; car, en effet, suite à sa conversion au behaviorisme logique, la psychologie rentrait dans le rang.

7. Pour revenir sur la première question, les mêmes chercheurs en sciences cognitives qui s’emparent des thèmes phénoménologiques qui traînent dans la theory of mind, accueilleront sans enthousiasme excessif mon invitation à remonter à la source originelle : la phénoménologie husserlienne. Néanmoins, le scénario suivant retiendra peut-être l’attention de ceux qu’une description du doigt pointé, ou de la fonction grammaticale de l’anaphore n’auraient pas satisfaits, et qui attendent encore une théorie cognitive de la désignation en tant qu’acte constituant la relation à quelque chose dans une intention de signification. Autant Frege et les logiciens-mathématiciens ont objectivé la signification en la détachant des activités des sujets pour en faire une propriété des signes ou expressions — d’après Sinn und Bedeutung, ce sont les signes eux-mêmes, non celui qui les emploie, qui expriment leur sens et du même coup désignent leur signification-objet de référence — autant Husserl s’est efforcé de sauvegarder dans sa théorie de la signification l’essentielle activité des vécus de signification.

La quête d’une solution de rechange au programme frégéen dont l’analyse philosophique du langage est l’héritière — la fermeture logique du domaine de la signification par stricte délimitation (scharfe Begrenzung) du sens des expressions « subjectives et occasionnelles » — a conduit Husserl à étendre au delà de l’expression linguistique son analyse de la signification. Dans la perception, les kinesthèses et l’action, il a dégagé les opérations qui constituent la différence entre le corps propre et les choses extérieures, qui confèrent un sens d’être objectif à ces choses et les déterminent par anticipation comme substrats possibles pour le jugement et la connaissance théorique. Tandis que la saisie des choses à portée de main (l’outil) suppose l’extension haptique du corps propre, la rétraction du corps propre aux frontières du corps physique se réalise dans le « laisser être pour un autre la chose appréhendée ». Cette capacité d’un sujet incarné et intersubjectivement situé de s’emparer et se séparer tour à tour de chaque objet présenté dans la sphère de proximité fonde la désignation, dans la mesure où cette alternance d’extension et de rétraction libère un espace signifiant pour la désignation possible d’une chose comme extérieure à l’ego. Et ceci, tout en maintenant cette chose comme ce dans quoi l’ego a le thème de son intérêt, le but de sa visée intentionnelle. Un intérêt et une visée qui peuvent toujours être partagés dès le moment où cette chose — qu’elle soit une chose physique, le corps propre, ou le corps d’autrui — se pose comme chose parmi les autres dans un monde commun à plusieurs personnes.

8. La description de cette structure éidétique des vécus de signification constituant la désignation est-elle encore une phénoménologie arbitraire en mal d’implémentation neurobiologique ? On se gardera de l’affirmer trop vite. La littérature récente sur la plasticité des représentations fonctionnelles corticales liée à l’usage normal du corps chez l’adulte me suggère une hypothèse que les techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle nous permettront peut-être un jour de tester expérimentalement. L’intention de signification qui donne sens au pointage de l’index, et qui est normalement requise comme « condition de sincérité » du locuteur qui emploie dans un « acte de parole » le pronom démonstratif ceci, doit avoir comme corrélat un acte hautement stratifié. Au plan du système kinesthésique, nous l’analysons comme l’inhibition d’une préhension manuelle possible doublée de l’activation du but de visée de l’intentionnalité pulsionnelle de cette préhension (ou d’une autre action identiquement orientée). Identifié par la neurophysiologie récente comme « simulation interne de l’action », cet acte mental est accompli à l’intention d’un autre agent empathiquement associé à l’ego  par la mise en résonnance des répertoires moteurs respectifs. Corrélativement à l’occurrence dans le flux des vécus d’une pareille configuration kinesthésique, on devrait pouvoir mettre en évidence au niveau du métabolisme cérébral des boucles fermées («réentrantes») d’événements très rapides de remodelage de frontière des cartes fonctionnelles somato-motrices et somato-sensorielles. Un remodelage qui se réalise uniquement sous l’influence modulatrice de la formation de l’intention de mouvement et dans une relative indépendance par rapport à la structure anatomique des territoires de représentation du substrat neuronal, dont la reconfiguration se fait à une tout autre échelle de temps.

LPPA Collège de France, 18 Septembre 2002

 Bibliographie

D.H. Ballard, M.M. Hayhoe, P.K. Pook, R.P.N. Rao (1997) Deictic codes for the embodiment of cognition, Behavioral and Brain Sciences, 20, p. 723-767.

J.D. Degos, A.C. Bachoud-Lévi, A.M. Ergis, J.L. Petrissans, P. Cesaro (1997) Selective inability to point to extrapersonal targets after left posterior parietal lesions : An objectivization disorder ? Neurocase, 3, p. 31-39.

J.D. Degos & A.C. Bachoud-Lévi (1998) La désignation et son objet. Pour une neuropsychologie de l’objectivation, Rev. Neurol. (Paris), 154, 4, p. 283-290.

Z.W. Pylyshyn (1994) Some primitive mechanisms of spatial attention, Cognition, 50, p. 363-384.

Z.W. Pylyshyn (2001) Visual indexes, preconceptual objects, and situated vision, Cognition, 80, p. 127-158.

W.V.O. Quine (1960) Word and Object, MIT P.

B. Russell (1914/2002) Théorie de la connaissance. Le manuscrit de 1913, J. Vrin.

B.J. Scholl, Z.W. Pylyshyn, J. Feldman (2001) What is a visual object ? Evidence from target merging in multiple object tracking, Cognition, 80, p. 159-177.

P. Viviani (1990) Eye movements in visual search: cognitive, perceptual and motor aspects, in Eye movements and their role in visual and cognitive processes, E. Kowler, ed., Elsevier Science Publ. (Biomedical Division), p. 353-393.

 



[1] J.-D. Degos et al. (1997 ; 1998). Lettre à J.-D. Degos du 23 Janvier 2001 : « Cher Pr Degos, cher collègue, Vos travaux m’ont vivement intéressé. Non seulement votre interprétation du syndrôme de l’incapacité de désignation (allo- ou hétérotopagnosia) comme signe non de la perte sélective des catégories d’objets correspondantes, mais d’une altération plus profonde de la fonction d’objectivation elle-même. Mais aussi votre hypothèse des deux modalités de perception : 1) le continuum visuo-proprioceptif de l’espace personnel et extra-personnel ; 2) la genèse de l’objet par son détachement de ce continuum qui en permet la désignation. Cette dualité m’évoque (pas seulement par symétrie) les deux systèmes de la théorie de la constitution de l’objectivité spatiale chez le dernier Husserl : 1) le système (visuo-kinesthésique) des orientations en perspective à partir du point-je origine ; 2) le système (tactilo-kinesthésique) du corps propre et des choses qui lui sont liées (outil, vêtement, véhicule). Husserl constitue l’objectivité par incorporation de l’objet distant à la sphère de proximité (et sa sortie de cette sphère) ; vous-même le constituez par détachement du continuum visuo-kinesthésique : dans un cas comme dans l’autre, que le Moi s’incorpore l’objet ou qu’il le détache de soi, cet objet n’est pas supposé être une donnée préalable indépendante qu’il faudrait seulement intérioriser dans une représentation mentale (comme dans la psychologie cognitiviste à la mode), mais une production autonome du Moi (comme dans la psychologie transcendantale de la tradition philosophique). Je serais donc très heureux si vous pouviez participer par un exposé à l’Atelier « Philosophie de l’action et neurosciences » que j’organise au Collège de France avec le Pr Berthoz la journée du 27 mars 2001 sur le thème de « l’Autonomie de l’agent humain ». Etc. J.-L. Petit. »

[2] W.V.O. Quine, Word and object, 1960, p. 100.

[3] P. Viviani, in Eye movements and their role in visual and cognitive processes, E. Kowler, ed., 1990.

[4] D. Ballard et al., Behavioral and Brain sciences, 1997, 20, p. 723-767.

[5] Z. Pylyshyn, Cognition 80, 2001, p. 127-158 ; B.J. Scholl et al. Cognition 50, 1994, p. 363-384.

[6] Z. Pylyshyn, 2001, p. 154.

[7] Dans la langue des anciens rapports féodaux, pour avoir « l’accointance du roi » — et ce qui en découle : faveur, honneurs, richesse — il fallait lui être présenté, l’approcher, le fréquenter, etc. Mais, il serait déplacé de chercher des réminiscences chez ce grand seigneur libéral qu’était Lord B. R.