Jean-Luc PETIT

Introduction à l’étude phénoménologique et physiologique

de la constitution du monde perçu

1. Je vous soumettrai simplement quelques thèmes de réflexion pour introduire à la présentation de notre protocole expérimental. Ce projet comporte, comme vous savez, un volet «philosophique». Pourquoi de la philosophie dans une recherche empirique ? Parce qu’en alignant sans remise en cause de paradigme un travail sur «le rôle de la verticale gravitaire dans la perception du mouvement biologique», à côté d’un travail sur «le rôle des affordances dans l’évaluation de la franchissabilité d’une porte», nous appréhendions de perpétuer une situation intellectuelle foncièrement insatisfaisante. Qu’est-ce qu’il y a dans la situation intellectuelle de la recherche en sciences cognitives aujourd’hui qui ne nous satisfait pas ? Et comment envisageons-nous d’y porter remède ?

2. Ce qui n’est pas satisfaisant du point de vue philosophique dans les sciences cognitives contemporaines, c’est curieusement cela même qui motive beaucoup de gens à s’y intéresser, et qu’on pourrait appeler «le deuxième tournant cognitiviste». Tous les programmes récents tendent à se ranger sous la bannière de la cognition corporellement incarnée et contextuellement située, par opposition à une conception classique dominée par le modèle de l’ordinateur symbolique qui, d’après une critique largement acceptée, était un cerveau sans corps et sans monde. Réaction en soi tout à fait excellente, pourvu toutefois que le nouveau cognitivisme ne répète pas les erreurs de l’ancien sous une terminologie d’apparence nouvelle. Or, à ce qu’il nous semble, c’est précisément cela qui est en train de se réaliser.

3. Le thème de l’incarnation et de la situation est un thème bien connu (sinon rebattu) d’une école de pensée philosophique dont, sauf quelques exceptions récentes encore marginales, s’est soigneusement tenu à l’écart le mouvement cognitiviste : la phénoménologie, avec des auteurs comme Husserl (1859-1938), Scheler (1874-1928), Heidegger (1889-1976), Erwin Straus (1891-1975), Sartre (1905-1980), Merleau-Ponty (1908-1961), Ricœur (1913-), etc., et comme précurseurs Lipps (1851-1914), Brentano (1838-1917), Dilthey (1833-1911), etc. Or, la source d’inspiration philosophique des sciences cognitives est actuellement, à part quelques infiltrations subreptices de thèmes phénoménologiques détournés et mal compris, la «théorie de l’esprit» élaborée dans la philosophie analytique anglo-saxonne, ou plus largement dans l’horizon de la (grande) tradition empiriste et intellectualiste issue de Locke et Hume (et Descartes). Ceci dit, à titre de rappel et sans aucune prétention de faire de l’histoire des idées. En un mot, notre soupçon est que le discours actuel sur la cognition incarnée et située ne soit qu’un superficiel ravalement de façade tant qu’on ne sera pas remonté à la source des insuffisances du cognitivisme classique : la carence en phénoménologie de la tradition intellectualiste dont il est l’héritier.

4. L’équivoque de la récente redécouverte de la place du corps et du monde dans la cognition embodied-embedded, tient, d’après nous, à l’ignorance persistante d’une distinction phénoménologique. Le corps qui importe dans la cognition est moins la structure anatomique du corps humain que «le corps propre», structure de l’expérience vécue de l’agent humain. Le monde qui importe dans la cognition est moins l’espace physique avec les choses extérieures qu’il contient que le pôle-objet d’une «relation à» ou d’une «orientation vers» caractéristique de toutes les perceptions, actions ou expressions du sujet actif. Or, les programmes qui ont été dernièrement mis en avant ont surtout cherché à pallier les insuffisance du modèle computationnel classique en y ajoutant des dispositifs destinés, les uns, à ajuster ce modèle aux contraintes anatomiques du corps : structure fovéolaire de la rétine, degrés de liberté des mouvements, etc., les autres, à alléger la charge des mémoires internes du cerveau (dont les limites sont fixées) en le couplant à des mémoires externes présumées illimitées.

5. Par exemple, on pourrait montrer que le modèle de Ballard (97) et Pylyshyn (94-2000), qui proposent de compléter le modèle traditionnel du cerveau-machine à représentations et computations internes en lui associant des mécanismes de «pointeurs déictiques» censés rendre compte du caractère incarné et situé de la perception visuelle, repose sur la méconnaissance du rôle du corps propre et de son interaction avec l’environnement visuo-haptique dans la désignation et la perception, comme renvoi démonstratif au contexte du sujet percevant. En effet, ces auteurs croient pouvoir tirer parti du fait que la fixation du regard (ou le pointage du doigt) sélectionne une petite région de l’environnement en attribuant aux patrons de mouvements oculaires la fonction cognitive d’individuer automatiquement un objet de référence pour le lier aux variables des programmes cognitifs ou moteurs du cerveau. Ils oublient que la référence déictique est un acte du sujet qui perçoit et qui fait pour cela un usage intentionnel (sinon toujours volontaire et conscient) de ses yeux, ses mains, etc. Et que, comme l’a dit Frege, «même en supposant qu’il y ait une baleine devant nous, notre proposition n’en dirait rien». Un système computationnel dont les symboles d’adressage des instructions comporte des pointeurs — c’est-à-dire des variables dont les valeurs peuvent être prises dans des mémoires auxiliaires— ne présente aucun avantage particulier par rapport à un système computationnel symbolique du point de vue de sa ressemblance avec le sujet humain.

6. De même, on montrerait que la source d’inspiration de la cognition incarnée et située peut-être plus directe que la phénoménologie, la doctrine de Gibson, n’a fait qu’encourager les auteurs à un objectivisme grossier consistant à imputer «au monde» (conçu conventionnellement comme monde physique) des aspects qui relèvent de la contribution active du sujet percevant à ce produit de son interaction avec l’environnement qu’est «le monde perçu». Comme d’autres ont rabattu «le corps propre» sur le corps physique, les partisans de la perception active, ou écologique, ont rabattu «le monde perçu» sur le monde physique. C’est ainsi que la reconnaissance visuelle du mouvement humain tend à être interprétée comme extraction de la scène visuelle de certaine propriétés objectives de l’environnement qui seraient «les affordances pour autrui», propriétés non essentiellement différentes de la forme ou de la couleur des objets externes. Comme si lorsqu’un homme fatigué voit un fauteuil «qui lui tend les bras», ce fauteuil, outre le fait qu’il est en cuir, de couleur marron, etc., lui tendait effectivement les bras. Objectivisme et oubli du corps propre vont de pair avec l’effacement de la tradition phénoménologique:

«Si j’ai l’habitude, disait Merleau-Ponty, de conduire une voiture, je l’engage dans un chemin et je vois que «je peux passer» sans comparer la largeur du chemin à celle des ailes, comme je franchis une porte sans comparer la largeur de la porte à celle de mon corps. (…) l’automobile a cessé d’être un objet dont la grandeur et le volume se détermineraient par comparaison avec les autres objets. Ils sont devenus des puissances volumineuses, l’exigence d’un certain espace libre. Corrélativement, la portière du Métro, la route sont devenues des puissances contraignantes et apparaissent d’emblée comme praticables ou impraticables pour mon corps avec ses annexes (Phénoménologie de la Perception, p. 167).»

7. Une démonstration comparable pourrait être faite à propos d’une autre appellation abusive, celle de «la théorie motrice de la perception» de Liebermann et Mattingli, déjà limitée à la seule perception des sons de la parole, et qui n’a pris ses distances par rapport à un certain behaviorisme initial que pour s’aligner sur le cognitivisme représentationnaliste fodorien. Évolution qui n’a pas mis cette théorie en état de rendre compte de la contribution du mouvement, en tant que vécu de l’intérieur par celui qui en est l’agent, à la perception, la cognition et le comportement.

8. Mais, même en nous concédant ce constat d’insuffisance générale, on nous demandera à juste titre quelle solution de rechange nous proposons, vu que ni le rappel de la littérature phénoménologique, ni la correction des erreurs d’interprétation la concernant, ne suffiront à faire avancer les choses sur le terrain de l’enquête empirique. Justement, notre proposition est de reprendre certaines analyses phénoménologiques, connues ou méconnues — quelques-unes inédites — et d’en tirer un protocole d’expérimentation. Et, par delà telle ou telle analyse, ce qu’il nous importe de remettre en vigueur à l’école de la phénoménologie, c’est l’intuition du caractère indissociable des contributions du corps propre et de la relation à autrui à la constitution même «du sens d’être» des choses de l’expérience externe. Les choses pour un sujet percevant ne sont pas indépendantes de l’usage que ce sujet fait de son corps dans leur perception, ni de son sens intime des postures et mouvements de son corps, ni de ses intentions de mouvement ou des buts de son vouloir; enfin, le fait qu’elles sont là aussi pour un autre n’apporte pas une mince contribution à ce qu’elles soient là pour nous.

9. Au point de vue de la phénoménologie, le monde n’est pas donné «tout fait» — ses contenus matériels d’avance préformés dans des formes pour nous intelligibles — avant toute interaction avec des sujets, mais tout ce qu’il contient est plutôt activement constitué, c’est-à-dire pourvu de sens comme «être réel», par et dans les activités subjectives de perception visuelle et manipulation haptique. Cet a priori très général se double d’une hypothèse d’allure plus empirique qu’on peut envisager de soumettre à une épreuve expérimentale. La constitution des choses individuelles permanentes de la perception à partir des séries d’apparences changeantes de nos champs visuel ou tactile instantanés se ferait uniquement par mise en corrélation de ces séries d’apparences avec les décours de kinesthèses des organes de perception et de mouvement, décours eux-mêmes coordonnés au sein du système kinesthésique total, dont la bonne intégration contribuerait du même coup à la stabilité du monde perçu. Sur cette base, notre raisonnement est le suivant. Si les choses se donnent uniquement dans ces configurations de champ dont la variation est régie par les kinesthèses, alors les mouvements et postures corporels joueront un rôle déterminant dans la constitution de ces choses. De plus, commes ces postures ne sont pas équivalentes entre elles, mais que toutes sont subordonnées à une posture «normale» : debout, tête droite, regard droit devant, etc., nécessairement cette hiérarchie posturale modulera «la réalité» des choses perçues (leur sens d’être pour nous). Et la verticalité typique de cette posture normale, expression de notre résistance active à la pesanteur, au lieu d’une pure contingence de notre organisation, jouera un rôle cognitif essentiel.

10. Cette interactivité sujet - objet est redoublée quand on aborde la perception et la reconnaissance d’autrui. Ce corps-là qui est un corps parmi les autres, est aussi le corps d’un alter ego, à la place de qui je peux me mettre et me mets normalement, moi qui suis aussi — mais pas uniquement — un corps parmi les autres, et ce, dès le niveau de la perception, où j’appréhende cet autre corps comme offrant cette possibilité unique de transfert analogique (empathie). Toutes les théories cognitives actuelles («théorie de la théorie» ou «théorie de la simulation») reposent sur la méconnaissance du caratère direct, non inférentiel, de cette capacité de mise à la place d’autrui, que ces théories subordonnent à «l’attribution à autrui d’états mentaux». En fait, ma propre habitation de mon corps me situe d’emblée dans un espace orienté muni d’un haut et d’un bas, d’une Terre sur laquelle je repose ou prends appui et d’un ciel vers lequel je me redresse pour vaquer à mes occupations, d’un monde proche des choses à portée de ma main et d’un horizon lointain des buts qui exigent des démarches d’accès médiatrices, — et l’autre est rigoureusement dans la même situation. L’enracinement de l’empathie dans l’orientation commune par rapport à la gravité était d’ailleurs suggérée par les analyses de Lipps, inventeur de l’Einfühlung. Sa description des spectateurs au cirque qui «se mettent à la place» de l’acrobate sur son fil et miment involontairement ses mouvements comme s’ils les éprouvaient dans leur corps a révélé le phénomène de mise en cohérence perceptive des kinesthèses de l’observateur avec les kinesthèses de l’agent. Ce n’est, croyons-nous, pas un hasard si ce phénomène a été mis en évidence sur un exemple de participation mimétique au maintien de la verticale subjective, axe de référence du monde perçu. Vraisemblablement, il y a là une structure phénoménologique du sens de l’expérience : on peut prédire que toute modification de ses caractéristiques essentielles se traduira pour le sujet par des anomalies cognitives. Pour repérer celles-ci, nous avons privilégié la manipulation de «la verticale subjective», notre sens du haut et du bas, du sol et du ciel et l’impact de cette manipulation sur la reconnaissance visuelle du mouvement biologique.

Dijon, Faculté des Sciences du Sport, 17 Septembre 2002.