Les émotions et
le cerveau
Jean-Luc PETIT[1]
Les
émotions sont à l’ordre du jour. Si nous adoptons provisoirement le point de
vue du lecteur de journal ou du spectateur des informations télévisées (hommage
à Hegel !), il peut paraître que tous – décideurs politiques, ong militant pour les good causes, journalistes et annonceurs publicitaires
– conspirent à « nous donner des émotions ». L’émotion semble la
marque obligatoire de l’importance (historique, forcément) d’un événement. Une
croyance qui va avec un appauvrissement desdites émotions ; les nuances
délicates et subtiles de la vie affective étant écartées en faveur des
commotions violentes : peur, et de préférence terreur panique ; joie,
ou plutôt liesse, transports, jubilation, frénésie. D’un côté les supporters
de l’équipe nationale de football dansant sur l’avenue des Champs-Élysées pour
fêter la Coupe du Monde. De l’autre, la foule affolée, dans les rues de
Manhattan, fuyant désespérément les tours du World Trade
Center, qui s’effondrent sur elle.
Paradoxalement,
cette exploitation des émotions créée une accoutumance et une insensibilité qui
tendent à renforcer chez le citoyen le sentiment de ne rien comprendre à des
événements qui le dépassent. Au lieu d’un intérêt accru pour les affaires du monde,
c’est un repli sur soi qui en résulte bien souvent. Mais, si blasé qu’on soit
par le sensationnalisme ambiant, du nouveau sur les émotions, il y en a pourtant
aujourd’hui dans un secteur moins médiatique, les neurosciences ; elles
sont, à plusieurs égards, fascinantes pour le philosophe :
D’une
part, elles nous persuadent de l’imminence d’un progrès philosophique
majeur : le renversement par la nouvelle science des émotions de la
traditionnelle hiérarchie esprit – corps, « l’erreur de Descartes » (et,
déjà, celle de Platon). D’autre part, elles nous tirent de cette autre erreur
enracinée dans la tradition, de croire que les émotions ne seraient que le
reflet du corps sur le cerveau (ou l’esprit), une erreur où l’on risque de tomber
– où l’on tombe fatalement ! – au sortir de la première. La controverse
sur l’interprétation des données laisse de la sorte – sauf pour ceux qui ne veulent
voir qu’un côté à la fois – largement ouverte la question philosophique de l’essence
des émotions (sont-elles « de l’esprit » ? sont-elles « du
corps » ?). Les neurosciences incitent à plus de réflexion ceux qui
seraient disposés à leur demander une doctrine définitive. Elles renvoient le
philosophe attentif à leurs progrès à ses propres perplexités concernant la
nature, l’origine, le sens ou le fondement des émotions (ou des passions). Plus
positivement peut-être, la leçon des « neurosciences affectives » répète,
prolonge et renforce celle des phénoménologues méditant sur la profondeur
anthropologique de la motivation comme passivité intérieure – et
antérieure – à l’action volontaire.
I. Regain
d’intérêt pour les émotions en science positive :
On observe un regain d’intérêt pour les émotions (et en général les
aspects affectifs) dans les sciences positives, les sciences de l’homme,
s’entend, ou sciences de l’esprit. Ici, la situation est plus complexe et les
termes convenables pour la décrire plus difficiles à trouver. Certaines
disciplines, bien sûr, (la psychanalyse) se sont centrées dès leur naissance sur
la vie affective de l’homme (plutôt que sur les émotions, notons-le), mais leur
statut épistémologique reste objet de controverse. D’autres ont commencé
récemment de s’y intéresser : les sciences cognitives en avaient d’abord
fait abstraction comme peu assimilables au modèle du cerveau – ordinateur.
D’autres, enfin, les neurosciences, prenant appui sur quelques faits
expérimentaux sur le rat, etc. concernant les bases neurobiologiques, ont mis
sur pied tout un programme de recherche de « neurosciences affectives ».
En somme, on assiste à un bouleversement du paysage des disciplines
scientifiques (ou à prétention scientifique) et à l’émergence des émotions en
tant que thème porteur pour la recherche.
Les émotions
sont à l’interface des différentes approches en psychologie. Depuis longtemps
reconnues dans leurs expressions faciales et posturales comme preuves de
principes communs à l’homme et « aux animaux inférieurs » dérivés de
l’histoire antérieure de l’évolution de notre espèce[2].
Elles ont été mises en avant par les béhaviouristes
contre la psychologie introspective de William James pour promouvoir une étude
objective des « réactions émotionnelles[3] ».
Toutefois, une certaine crispation sur les événements extérieurs qui contrôlent
le comportement a détourné cette psychologie des « causes internes »,
bloquant l’avènement d’une science des émotions. Un blocage qui s’est maintenu
malgré la réhabilitation des états mentaux par la « révolution
cognitiviste » dans la mesure où cette réhabilitation était limitée aux
représentations mentales et aux computations symboliques. La découverte par les
neurosciences d’homologies entre le cerveau humain et le cerveau des
autres mammifères et la mise en évidence de la neurodynamique fonctionnelle
reliant les régions ventrales (anciennes) et corticales (récentes) du cerveau
humain permettent d’envisager l’intégration future des émotions dans l’ensemble
de l’activité cérébrale.
Le terme
« émotions » s’est imposé. Mais, cet usage risque de faire
méconnaître le fait que la vie affective ne se résume pas à des épisodes brefs
et intenses. On n’est pas constamment soit sous l’empire d’une émotion soit
sous l’empire d’une autre émotion. Un sursaut d’effroi, un accès de colère, un
cri de joie, etc. se succèdent rarement sans transition dans notre stream of consciousness.
La vie affective retrouve sa continuité grâce à la prise en compte des
sentiments avec leur épaisseur de durée. On se représente mal « un
sentiment bref ». Également à réintroduire est la notion d’humeur.
Autant les émotions sont focalisées, ponctuelles, autant l’humeur est diffuse, comme
la toile de fond de notre expérience.
Dans ces
conditions, le minimum exigible d’une « théorie des émotions » sera
leur classification : ramener la grande diversité émotionnelle, telle
qu’elle se manifeste dans la phénoménologie de la vie quotidienne à un petit
nombre de « traits fondamentaux ». Sans préjudice pour le fait qu’on peut
aussi penser cette diversité irréductible (argument en faveur d’une approche
littéraire plutôt que scientifique de la question). Sur la base de cet ensemble
de traits, on compte réobtenir toute la riche variété de l’expérience affective
moyennant l’application de certaines règles de composition. Présupposés de
cette thèse de compositionnalité :
l’homogénéité des éléments, car on ne peut composer que de l’homogène avec de
l’homogène ; leur caractère discret, segmentaire ; l’internalisme, ou exigence que la composition n’utilise et
n’engendre toujours à nouveau que des éléments internes à l’ensemble de départ.
Nul ne songe à se dissimuler l’arbitraire de ces présupposés.
« L’extase », avec sa dimension mystique et théologique, peut-il être
ramené à la catégorie « Plaisir » (excepté dans la publicité qui
détourne la Ste Thérèse du Bernin comme métaphore de l’orgasme
féminin) ? L’externalisme interactionnel, non l’internalisme
neuronal, n’est-il pas supposé par une importante catégorie de la Médecine du
travail, à l’interface entre neuroscience et société : les stresseurs professionnels ? Que
faisons-nous du caractère ambiantal de la coloration
affective des milieux de vie : chacun possède sa qualité émotionnelle
spécifique ? Toutes ces réserves sont, bien sûr, recevables, mais il
demeure qu’un pluralisme contextualiste radical comme
celui qu’elles tendent à accréditer n’est pas intellectuellement satisfaisant.
Outre qu’on a, tout de même, pu démontrer tout à fait empiriquement l’existence
« d’émotions de base » qui peuvent être déclenchées par stimulation
directe (mécanique ou chimique) du cerveau.
Il importe de
se mettre d’accord (pour fixer le cadre de cet examen philosophique) sur la
composition de « l’univers du discours » sur les émotions. La
question la plus radicale étant : « y a-t-il seulement quelque chose
de tel que l’émotion ? » (Question posée dans le style du
réductionnisme éliminativiste à l’égard des
catégories de la psychologie populaire[4].) Il
est rare qu’on note la différence et qu’on songe à discuter la corrélation (ou
son défaut) entre les usages sémantiques au laboratoire et ceux de la vie
quotidienne (dont on peut soutenir la priorité, vu que le premier fait des
prélèvements sur la seconde). Également à discuter sont les limites de ce que
nous entendons d’ordinaire par « émotion » : les cas évidents,
ceux qui seraient plus contestables, ceux qui n’en font décidément pas partie.
Exemple : un psychologue (anglais) a soutenu que le plaisir gustatif d’un
bon vin n’était une « émotion » que pour un français ! Un
préjugé « naturaliste » des psychologues leur fait admettre
l’existence des émotions comme on assume normalement celle des choses
physiques. Or, il y a lieu d’introduire dans l’ontologie du discours sur les
émotions une certaine dose de relativisme contextuel et culturel. Et cela
devrait pouvoir se faire sans céder au scepticisme.
II. « Le renversement » de la
hiérarchie esprit – corps :
Faisons retour
sur la distinction traditionnelle entre « émotions » et
« raison ». Son attribution abusive à Descartes ignore Les
Passions de l’âme (1649), une théorie intégralement mécaniste de la vie
mentale. Le rationalisme intellectualiste serait plutôt imputable à J.-J. Rousseau,
qui prétend enseigner son Émile à regarder comme un malade un homme en colère.
Le pur et simple renversement qu’on nous fait miroiter de la hiérarchie
traditionnelle est insoutenable : même si les émotions peuvent influer sur
nos décisions, voire les guider, elles n’en rendent pas compte de la
rationalité. S’il n’y a plus de structure inférentielle, il n’y a plus de
raisonnement : telle est la misère d’une théorie du « raisonnement
naturel ». Un équilibre reste à trouver entre l’exigence épistémologique
de la possibilité d’une « vision neutre des choses » et l’exigence de
réalisme psychologique de reconnaissance de l’imprégnation affective de toutes
nos activités. Absurdité de la genèse de l’arithmétique à partir des tendances
scatologiques de l’enfant (Mélanie Klein).
L’intérêt du philosophe pour les émotions s’inscrit dans un mouvement général de réhabilitation du corps contre un ancien mépris imputable à l’intellectualisme ou au rationalisme dans la culture de l’Occident et au sein même de la tradition philosophique. Un message paradoxal nous vient des sciences cognitives, dont le développement spectaculaire n’est pas étranger à la puissance du modèle du cerveau – ordinateur et de l’esprit – programme ainsi qu’à la séduction d’une conception représentationnelle et computationnelle du mental, un contexte intellectuel peu sensible à l’importance des émotions pour la cognition. Aujourd’hui les neurosciences sont à la croisée des chemins : une partie d’entre elles épouse les dogmes cognitivistes et s’accommode d’une conception de l’homme réduit à son cerveau et de l’esprit à des étapes de calcul. Une autre partie est à la recherche d’une physiologie « incarnée et située » qui rendrait justice à notre situation corporelle et interactionnelle. Mais le rôle idéologique joué par les philosophes (quand ils en jouent un !) ne s’exerce pas dans le sens d’une clarification ni de l’émergence d’une physiologie du corps.
On tend à
attribuer aux neurosciences le mérite d’un renversement accompli, en réalité, dès
le début du XXème s. au sein du mouvement
phénoménologique. Edmund Husserl, qui a dépassé son propre cartésianisme
(priorité à l’ego cogito) en direction d’une théorie de la constitution
du sens subjectivement vécu des objets du monde perçu sur la base de
l’expérience kinesthésique et qui, en osant enraciner la motivation dans une
paradoxale « intentionnalité pulsionnelle », a poussé jusqu’à ses plus
extrêmes limites la philosophie transcendantale. Maurice Merleau-Ponty, qui a
surmonté le dualisme de la tradition spiritualiste française en mettant
l’accent sur « la chair » comme « entrelacs » du corps propre et du monde dans
la perception et le geste. Erwin Straus, qui a critiqué le mécanisme cartésien
de la psychologie behavioriste et de la cybernétique et opposé au schéma S – R
« une analyse historiale » du sentir et du se mouvoir plus conforme « au sens
des sens ». Ces auteurs ont fait l’essentiel du travail, accomplissant
l’expérience de pensée d’un dépassement, qui implique de renoncer à ce qu’ils
avaient d’abord accueilli comme la révélation de la subjectivité, mais sans
toutefois rendre les armes à l’objectivisme et au réductionnisme naturaliste.
L’intentionnalité
pulsionnelle relie volonté et émotion. Est-ce que les émotions possèdent cette
propriété caractéristique de la vie de l’esprit qu’est l’intentionnalité, aux
deux sens du terme : le mouvement de s’orienter vers quelque chose pour un
acte subjectif ; la référence à un objet pour un état mental à contenu
représentationnel. On a peur « de quelque chose », ou « de
quelqu’un », ou encore « que quelque chose n’arrive » :
qu’en conclure ? L’analyse du langage ne peut pas décider si les émotions
sont des attitudes propositionnelles (à complément propositionnel) ou des
verbes (à substantif complément d’objet). L’analyse phénoménologique peut tirer
les émotions tantôt du côté des actes objectivants, tantôt du côté d’un rapport
au monde plus englobant.
Husserl a fait
la synthèse des deux théories des kinesthèses concurrentes : celle de James,
purement périphérique, et celle de Wundt (le sentiment d’innervation), purement
centrale. D’abord sources de changement pour la constitution de l’objet de
perception à partir des images visuelles, seules concernées par la visée
intentionnelle, les kinesthèses acquièrent une orientation intentionnelle. La
reconnaissance de cette dimension proprement psychique des kinesthèses les rend
aptes à effectuer la transition entre le système des motivations et émotions et
le système de l’action volontaire. Sans cette intentionnalisation
des kinesthèses, les émotions manqueraient de sens pour le sujet et ne
pourraient assurer sa motivation en orientant son activité vers un but doué de
sens pour lui. Si le renversement de la hiérarchie esprit-corps n’est pas
physicaliste mais cognitif, c’est dû à cette inclusion des kinesthèses dans une
théorie de l’intentionnalité elle-même incarnée dans le corps.
Une
phénoménologie des instincts a-t-elle sa place dans la constitution du
sens ? La phénoménologie veut rendre compte du fait que le monde, ainsi
que toutes les choses qu’il y trouve, ont un sens pour l’agent humain. Les
sources de ce sens étant à chercher dans les activités de cet agent, on est
invité à prendre à rebours le chemin de la constitution qui a donné l’objet tel
qu’il apparaît à la conscience réflexive, en direction des couches profondes de
la motivation, sous-jacentes à la conscience. Néanmoins, comme l’enquête
phénoménologique est limitée au domaine du sens, elle ne saurait rejoindre de
pures quantités d’énergie « psychique » (Freud). Au delà des intentionnalités
objectivantes : représentation, mémoire, perception, volonté, action, on trouve
l’affect, l’humeur (Stimmung). L’analyse de
l’action reconduit à des intentions instinctives innées, synthèses
passives orientées vers un but mais sans structure cognitive. A ce niveau
s’éclaire le fait que si l’action peut s’inscrire dans un plan rationnel, elle
nous concerne avant tout par sa valeur vitale dans la mesure où nous sommes un corps
dans le monde de la vie quotidienne.
II. Les émotions sont-elles
représentations du corps ?
Un cas clinique
classique habilement exploité : Phineas Gage,
chef de chantier du chemin de fer dans le NE des Etats-Unis, blessé en 1848 par
une barre à mine qui lui a traversé le crâne. Ayant survécu à sa blessure, a
manifesté un changement de personnalité (décrit dans un rapport rédigé 20
ans après l’accident par son médecin le Dr John Harlow).
Devenu instable, incapable de contrôler ses pulsions et de prendre des
décisions raisonnables, il aurait eu une fin de vie misérable.
En 1994 paraît
dans Science un article de 3 p. intitulé « Le retour de Phineas Gage : le crâne d’un patient célèbre donne la clé
du cerveau ». D’une reconstitution par ordinateur du cerveau du personnage à
partir de photos de son crâne (conservé au musée médical de Harvard)
l’anatomiste Hanna Damasio inférait la localisation hypothétique de la lésion
dans les cortex préfrontaux ventro-médians et le
neurologue Antonio Damasio en tirait argument pour sa théorie, qui l’a rendu
célèbre, de la contribution des émotions à la décision rationnelle (« les marqueurs
somatiques», indices de l’état du corps, aussi indispensables que la cognition
pour prendre des décisions). On pourra concevoir quelques motifs de perplexité
devant l’éloignement dans le temps (145 ans) entre la lésion et son
explication. On s’étonnera aussi du rapport inverse entre l’étroitesse de la
base empirique et l’ambition de la théorie appuyée sur celle-ci : « L’esprit
est fondé sur le corps et pas seulement sur le cerveau », « La passion fonde la
raison », etc.
En fait, la théorie des marqueurs somatiques remet à l’ordre du jour celle de William James[5], qui elle-même s’inscrit dans la tradition de Spinoza : « les sentiments, idées des affections du corps »[6], tradition philosophique expressément assumée dans un ouvrage ultérieur par Damasio[7]. Aucun système particulier, cérébral ni mental, n’a besoin d’être dédié aux émotions en plus des systèmes sensoriel et moteur : « les processus émotionnels cérébraux ne sont rien d’autre que les processus sensoriels ordinaires diversement combinés ». Les changements corporels liés aux émotions n’en sont pas « les expressions ». Les émotions sont le sentiment que nous avons (our feeling) de ces changements corporels :
« Nous sommes tristes parce que nous pleurons, en colère parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons ; nous ne pleurons pas, ne frappons ni ne tremblons parce que nous serions triste, en colère ou effrayés. »
« Une
émotion humaine purement désincarnée est un non être. »
Dans « la
caisse de résonance du corps » chaque nuance émotionnelle a une
réverbération unique. Ce changement corporel précède l’émotion parce que le
cerveau doit d’abord en être informé par les nerfs sensoriels des organes. En
dehors du changement corporel l’émotion reste un jugement intellectuel, pure
cognition.
Il faut savoir
que Damasio fait exception par rapport à des neurosciences qui se sont
détournées de cette théorie « corporelle ou périphéraliste ». Elles
s’en sont détournées parce que cette théorie n’explique pas pourquoi certains
événements évoquent en nous une réponse corporelle (et par là une émotion),
tandis que d’autres n’en évoquent aucune. Les changements corporels ne sont pas
sélectifs. C’est la cognition qui donne « son étiquette émotionnelle »
à l’état physiologique : un acteur peut manipuler le jugement du sujet sur
son propre état après injection d’adrénaline[8]. La
déafférentation par lésion de la moelle épinière interrompt l’information du
cerveau sur le corps sans altérer la capacité d’éprouver des émotions. Des
sujets déafférentés, bien que ne sachant rien du
niveau d’excitation de leur système nerveux autonome, éprouvent des émotions aussi
intenses que les sujets normaux : « J’avais envie de lui rouler dessus
avec mon fauteuil roulant ! »[9]. La
décision sur la valeur positive ou négative d’un stimulus (visuel) ne passe par
l’évaluation de l’état périphérique du corps. L’interposition de ce deuxième
processus introduirait désordre et inefficacité. L’activation du cortex
somato-sensoriel n’est peut-être pas nécessaire à l’émotion[10].
Malgré tout, on se gardera de conclure que Damasio aurait relancé à tort une
théorie falsifiée. Car, l’unité du milieu chimique de l’organisme et la
possibilité d’une voie extra-neuronale de
communication des informations dans le cerveau redonne
au corps une fonction émotionnelle. Les viscères sécrètent des hormones qui
contrôlent le cerveau : l’injection de peptides gastriques provoque des
attaques de panique[11].
III. Les « systèmes
émotionnels » du cerveau :
« Colère
et peur » ne sont pas un thème purement académique ; leur traitement
académique est surdéterminé par un certain contexte sociopolitique. Un climat
général d’agression indiscriminée et de peur diffuse est exploité par des
politiciens démagogues en vue du renforcement de l’ordre établi à l’échelle de
la planète. Une compétition acharnée se livre entre les laboratoires
pharmaceutiques pour la drogue miracle qui supprimera les pulsions agressives
des délinquants et apaisera l’anxiété des employés soumis aux « stresseurs professionnels », ce nouveau dogme de la
direction d’entreprise. On se surprend à redouter la formation d’une alliance
des décideurs qui subordonnerait au pouvoir politique les instruments de la
science en appliquant ceux-ci à une manipulation des affects humains propre à
émousser la vigilance, à étouffer l’esprit de révolte. De là, à stabiliser la
société et mettre fin à l’Histoire par un traitement préventif « des
causes de la colère et de la peur ».
Sur une
pareille toile de fond, la question de la nature des émotions « négatives »
revêt saillance et urgence. Est-ce que la notion même d’émotions négatives
(requérant un traitement curatif) n’est pas la résultante de ces pressions
variées qui tendent à les focaliser et localiser comme des états mentaux à
substrat cérébral repérable et accessible à des interventions instrumentales
(électriques ou chimiques) ? Inversement, quelle liberté gagnerions-nous à
vouloir rejeter une définition mentale de la vie affective et son enracinement
dans le vivant à ses différents niveaux d’approche : comportement,
fonctions, tissus, héritage de l’évolution ?
Ici, nous
touchons du doigt l’échec de la distinction, toujours pieusement enseignée, « des
raisons et des causes »[12]. L’approche
psychologique des sentiments (James, Kœhler) reposerait, d’après Wittgenstein,
sur la confusion entre ces catégories que la difficile reconnaissance de
l’existence des règles grammaticales nous apprend l’urgente nécessité de
distinguer. On peut avoir des raisons de se mettre en colère contre un
impertinent, ou de craindre la damnation éternelle. Ici pas question de
causalité. En revanche, un sursaut de peur, un éclat de rage sont des réactions
à des causes définies. Ambiguïté de cette critique : s’il s’agit de
dissocier deux niveaux de manifestation (comportemental – psychique), la
question est empirique et non conceptuelle ; s’il s’agit de contester la
légitimité d’une psychologie empirique dégagée de la tutelle d’une philosophie
de l’esprit, on s’expose au reproche d’obscurantisme (qui n’était pas pour
effrayer un Wittgenstein !).
L’impact des nouvelles données a changé tout cela. La surprenante découverte (des années 30 !) est qu’une stimulation électrique localisée du cerveau (Hypothalamus) peut provoquer un accès de rage avec agression orientée vers l’expérimentateur ou un autre animal présent (chez le chat). Une stimulation électrique localisée (Amygdale) peut provoquer (chez le rat) la paralysation de peur ou la fuite et (chez l’homme) évoquer des sentiments ainsi décrits par le patient : « Quelqu’un me poursuit ; j’essaie de lui échapper » ; « Je suis aussi peu rassuré que si j’entrais dans un long tunnel obscur » ; « Je suis tombé à la mer avec des vagues qui viennent de tous côtés ». Le fait qu’on peut avoir un accès instrumental direct à des substrats de la colère et de la peur dans le cerveau ajouté au fait que les « émotions » ainsi provoquées ne sont pas moins « intentionnelles » que dans les circonstances normales est de nature à bouleverser la situation épistémologique des émotions. On ne peut plus soutenir qu’elles sont de simples réactions comportementales ou viscérales à des stimuli de l’environnement (irritation, frustration, provocation, présence de la proie ou du prédateur, appréhension d’un danger, crainte de la douleur). Même si le contexte social, la culture ambiante, le langage et les apprentissages exercent un rôle modulateur et régulateur sur la manifestation de ces émotions, celles-ci ne se laissent pas réduire à leur manifestation socialisée. Il doit exister « en nous » des pulsions instinctives d’agression ou de fuite que nous éprouvons comme des forces intérieures et qui se manifestent indirectement dans les conduites agressives ou anxieuses normales ou pathologiques.
Indirectement,
insistons-nous, parce que « la guerre », « le crime »,
« la peur du terrorisme » ne découlent pas uniquement de ces systèmes
cérébraux. Même si l’idée d’une colère ou d’une peur « en soi »
inscrite dans notre substance cérébrale par l’évolution et qui serait seulement
activée, non causée, par les offenses ou les menaces d’autrui est à la limite
de l’absurdité philosophique, il faut peut-être en passer par là pour une
herméneutique plus puissante intégrant la leçon des neurosciences.
Des systèmes
émotionnels dans le cerveau ? Les clivages traditionnels (supérieur –
inférieur ; animal – humain ; comprendre – manipuler ; holisme –
localisme ; hiérarchie – feedback ; centre – réseau, etc.)
tendent à s’effacer devant une conscience accrue chez les chercheurs des
progrès et des limites des connaissances et des techniques. Même si les
instruments nécessitent la détermination d’un point d’application précis (site
d’implantation des électrodes, récepteurs spécifiques des molécules de
neuromédiateurs), les programmes de recherche actuels visent moins un centre de
la colère ou de la peur que la mise en évidence de circuits sous-corticaux
reliant en boucles interconnectées des noyaux du cerveau profond en des systèmes
de traitement intégrés. Ces boucles, sous-jacentes à nos tendances instinctives
sont ouvertes sur l’extérieur par leur insertion dans des circuits
cortico-sous-corticaux dont dépend notre capacité de contrôle volontaire, d’élaboration
des émotions par l’apprentissage et d’expression verbale des émotions,
sentiments et autres composantes de l’expérience affective. Nous pouvons choisir
de nous mettre en colère, de ne pas céder à la peur, etc. Socrate à son
esclave : « Je t’aurais battu si tu ne m’avais pas mis en
colère ! ». Nous sommes révoltés par l’injustice. Nous sommes
inquiets du lendemain.
La compétition
entre les chercheurs pour la découverte de dissociations fonctionnelles
justifiant la postulation de nouveaux systèmes émotionnels tend à leur faire
négliger le fait qu’ils repassent toujours par les mêmes structures de relais.
La liste est encore assez courte :
Cortex
orbito-frontal : évaluation (expectative/frustration) ;
Insula :
convergence sensorielle (audition, douleur) ;
Amygdale :
noyau médial (rage), noyaux central et latéral (peur) ;
Hypothalamus :
noyau médial (homéostasie, peur), noyau antéro-ventral
(peur),
noyau ventro-latéral (agression) ;
Gris
central périacqueductal : colère (noyau
dorsal), peur, douleur.
L’imagerie
fonctionnelle cérébrale chez l’homme démontre l’existence de ces substrats
neuronaux des émotions ou de la perception des expressions d’émotions. L’amygdale
(gauche), noyau sous-cortical à la face médiale du cortex temporal, est activée
par la présentation de photos de visages exprimant la peur[13]. Les
cortex orbito-frontal (droit) et cingulaire antérieur sont activés par la
présentation de visages exprimant la colère, mais pas par des visages exprimant
la tristesse. En revanche l’amygdale réagit à l’expression de la tristesse,
mais pas à celle de la colère, possible dissociation entre deux systèmes
émotionnels[14]. La fonction de
l’amygdale serait de qualifier en termes de « récompense / punition »
les stimuli, objets ou scènes de l’environnement pour l’orientation de l’action.
Celle du cortex orbito-frontal, d’inverser la valeur de ces stimuli suivant
l’état de l’organisme (faim, satiété, dégoût) ou de provoquer une inversion des
dispositions du sujet face à un agresseur. Ces « patrons
d’activation » du tissu cérébral, enregistrés lors d’une tâche
indifférente (reconnaître sur des photos de visages les hommes des femmes), ne
mesurent pas vraiment « l’émotion elle-même », mais tout au plus un
symptôme de la reconnaissance implicite de la catégorie d’émotion exprimée sur
ces photos.
III. Emotions et
langage :
Une grande
confusion règne dans les esprits sur le rapport entre langage et émotions. L’abus
est général du verbe « s’exprimer » comme renvoyant tantôt à
l’expression publique de l’intimité de la personne (le contraire de :
pudeur, timidité, complexe), tantôt à « l’expression des émotions »
(froncement des sourcils), tantôt aux expressions du langage (parler de soi, se
confier, avouer). Une gesticulation hystérique est encouragée comme
manifestation naturelle de sentiments et comme plus significative que tout
énoncé verbal. Les émotions elles-mêmes sont souvent considérées comme
« un langage » : confusion entre signe / symptôme / signal /
communication / expression linguistique. Dans l’état actuel des sciences
cognitives on est passé d’un scepticisme systématique à l’égard des concepts du
sens commun (émotion, sentiment) à un dogmatisme mentaliste qui postule un
système neuronal pour chaque catégorie psychologique. Face à cela, les
neurosciences localisent les systèmes émotionnels dans des circuits sous-corticaux communs à tous les mammifères, tandis
que les systèmes responsables du langage sont exclusivement corticaux : d’où
difficulté pour l’articulation émotions – langage, si naturelle qu’elle soit au
sens commun.
Première
tentative de clarification : la théorie positiviste de la signification[15] et
la détermination d’une « signification émotionnelle » (non
cognitive). En rupture avec le psychologisme, les mots
« n’expriment » pas ce que ressent le locuteur (ni ce qu’il « veut
dire »). Les mots n’ont de signification que dans le contexte d’une phrase
d’un langage donné. Cette signification est déterminée par « les
conditions de vérité », c’est-à-dire les situations du monde dans lesquelles
les phrases employées dans ces situations sont vraies (ou sinon, fausses). Un
positivisme extrême (Carnap) a, en un premier temps, voulu retirer toute
signification aux énoncés non réductibles à l’expression de leurs propres
conditions de vérité. Les énoncés de la métaphysique (Heidegger, Hegel,
Descartes), mais aussi de l’éthique et de l’esthétique étaient présumés
dépourvus de signification. En un second temps, une place fut faite pour une
signification « non cognitive », c’est-à-dire sans prétention
d’informer sur l’état du monde, mais seulement « d’exprimer » (sens
poétique ou musical) la relation émotionnelle du locuteur au monde, son
attitude à l’égard de la vie ou de la société. La signification émotionnelle
réinsérée dans le contexte psychologique d’une théorie causale de la signification
et encadrée par une propriété dispositionnelle :
un signe possède une disposition à produire chez l’auditeur une réponse
émotionnelle comme le café possède une propriété excitante. Exemples[16] :
« Bon », traduction : J’approuve ceci, faites comme moi ! ;
« Nigger » : Un négro, beurk !
Seconde tentative
de clarification : l’analyse du langage ordinaire contrôle grammatical du
langage des « théoriciens » (philosophes et psychologues)[17]. Les
perplexités des philosophes et des psychologues sont principalement imputables
à une méconnaissance des règles subtiles de la grammaire du langage ordinaire.
Leurs énoncés violent les distinctions de catégories des expressions et
engendrent des mythes. Purement critique, le rôle du philosophe est de dissiper
ces mythes en réinsérant les expressions trompeuses dans le contexte
de leur « jeu de langage » dans la communication courante. Application
au langage psychologique sur les émotions[18]. En
voulant faire entrer dans « leurs trous à pigeons » les expressions du
mental tirées de la conversation, les psychologues ont confondu sous le terme
« émotions » des catégories d’expressions hétérogènes : les
expressions de « feelings » pour des sensations corporelles, sans
rapport avec l’explication des conduites ; les explications de conduites
par des « mobiles » (vanité, avarice, violon d’Ingres), propriétés dispositionnelles dont l’expression complète est une
proposition conditionnelle ; les expressions pour « des
agitations » (tendances + inhibitions) ; les expressions des
« humeurs » (aspect atmosphérique, global). Toutes ces expressions étant
traitées sur le modèle des premières de cette série, de simples modes de
communication (dire sur le ton de la confidence : « Je me sens
déprimé ») deviennent descriptions d’expériences privées uniquement
accessibles à chacun dans son monde mental. Résultat : le scepticisme est
de mise quant aux prétentions explicatives des psychologues. Leurs explications
confondent les raisons avec des causes. Ils infiltrent des événements mentaux
sous nos expressions de mobiles. Le philosophe, pour sa part, se garde de
forger des hypothèses psychologiques. On ne voit même plus l’intérêt qu’il peut
y avoir à une recherche de corrélats physiologiques aux nuances de la vie
affective dégagées par la conversation pour ses propres besoins, qui ne sont
pas ceux du chercheur !
En réalité, le
philosophe doit avant tout ne pas passer à côté de l’état des questions, celles
au moins qu’il prétend se poser à lui-même. Or, la situation contemporaine est
l’avènement de « neurosciences affectives » qui placent sur le
terrain positif la traditionnelle question des « passions de l’âme ».
Les nouvelles connaissances sur l’architecture fonctionnelle du cerveau des
mammifères justifient un réemploi rigoureux d’une partie, au moins, du
vocabulaire mental comme référant non seulement à des aspects du comportement
ou du contexte interactionnel, mais à « des réalités
internes » : il existe quelque chose de tel que la tristesse ou la
joie, la colère ou la peur. Par conséquent la question est posée de savoir
quels autres mots ou concepts peuvent étiqueter les systèmes émotionnels
progressivement dégagés par l’investigation du cerveau. Et quelles règles
président à la combinaison des émotions de base en émotions plus complexes. La
stratégie de dissipation des mythes ou illusions du langage ne suffit plus.
Elle présupposait la vanité des recherches d’une science dans laquelle le
philosophe aurait décidé d’avance qu’il n’a pas à s’impliquer. Prétention
indéfendable pour « l’amateur du savoir ». Au contraire, le
philosophe du langage doit profiter de l’occasion pour retrouver le sens
ontologique fort d’expressions que son analyse des « jeux de
langage » avait privées de référents. Les mystères de la signification
d’expressions verbales pour les émotions ne risquent rien à un dialogue avec
les neurosciences. Au contraire, la contribution du philosophe ne peut qu’aider
à éclairer l’interface entre les concepts de la pensée commune et les circuits
cérébraux dont l’activation sous-tend la signification sémantique et pragmatique
du langage émotionnel (métaphore).
Le grand
défi est désormais la constitution d’une nouvelle « philosophie de
l’esprit » (non limitée à la théorie des représentations mentales de la
psychologie cognitive) qui rétablirait (ou au moins discuterait) la continuité
entre niveaux : mécanismes biologiques (chimiques, électriques,
physiologiques) ; comportement ; psychologie (affectivité, langage,
conscience) ; phénoménologie de l’expérience émotionnelle.
Toutefois, si la position du philosophe est relativement confortable quand il s’agit de s’élever au dessus du sens commun pour en critiquer les préjugés, elle l’est moins quand les mêmes préjugés se retrouvent dans les sciences et que ce sont les sciences (disciplines hautement théoriques) qu’il lui faut critiquer. Or, deux tendances contraires s’affrontent dans la littérature (philosophique, psychologique ou neurophysiologique) sur les émotions : soit on extériorise complètement les émotions en les rattachant au contexte de l’interaction sociologique, éthologique ou écologique ; soit on les intériorise complètement dans le cerveau. Chaque tendance trouve en elle-même sa propre limite. Si les émotions se réduisent à des schèmes interactionnels (ex. des « jeux de langage ») les sujets n’auront plus à éprouver quelque chose pour qu’on leur attribue des émotions. Si les émotions se réduisent à des événements « dans le cerveau » ces événements étant causalement liés à d’autres dans le métabolisme pourront survenir sans rapport aux circonstances heureuses ou malheureuses dans lesquelles nous éprouvons normalement des émotions.
V. L’expression des émotions :
Ni l’extrinséquisme communicationnel, ni l’intrinséquisme neuronal ne rendent compte de la relation circulaire entre le fait d’éprouver des émotions et le fait de les exprimer. Une émotion contenue ou refoulée s’affaiblit (Descartes : « s’exercer à séparer les mouvements des esprits d’avec les pensées auxquelles ils ont coutume d’être joints »[19]). Les émotions ont des stimulants spécifiques, qui sont précisément les expressions d’émotions sur le visage d’autrui : même si l’on peut avoir peur sans voir quelqu’un qui a peur, on ne peut pas avoir peur sans le montrer ni voir quelqu’un qui a peur sans ressentir sa peur.
Les
expressions d’émotions sont des comportements complets dont la production est
soumise à des contraintes anatomiques de l’appareil musculaire et du système
nerveux. La connaissance de ces contraintes peut contribuer à éclairer
certaines confusions. Le conflit du volontarisme rationaliste qui ignore
l’inertie de l’organisme et de l’irrationalisme émotionnel qui sous-estime les
capacités de contrôle de l’être humain peut être réglé par la dualité des voies
(« pyramidale » ou «extrapyramidale ») de production des comportements
émotionnels. La complémentarité des contributions du cortex et des noyaux sous-corticaux apaise le conflit entre les partisans du «
toute expression est langage » et ceux du caractère essentiellement
prélinguistique des émotions. La non latéralisation des mouvements des muscles
du haut du visage, leur peu de représentation dans « l’homoncule moteur » du
cortex, les dissociations par lésions cérébrales témoignent de la dépendance du
haut du visage par rapport aux centres sous-corticaux
(ganglions de la base), tandis que la musculature de la bouche est sous le
contrôle du cortex frontal (action volontaire). Le fait qu’on ne saurait
néanmoins identifier le comportement émotionnel avec les émotions
correspondantes est souligné par les cas étranges des crises de larmes ou de
fou rire pathologiques, non accompagnés de tristesse ni de joie.
Quelle que
soit notre volonté d’ouverture philosophique aux données susceptibles
d’instruire notre réflexion, les ambiguïtés de la méthode empirique ne
doivent pas être passées sous silence, ni sa religion du questionnaire. Darwin,
en 1867, a diffusé un questionnaire auprès des voyageurs, missionnaires et
fonctionnaires de tous les continents pour savoir si les mêmes expressions
d’émotions se retrouvent « dans toutes les races humaines en particulier
celles qui n’ont eu que peu de rapports avec les européens » :
« L’étonnement
s’exprime-t-il en ouvrant tout grand les yeux et la bouche et en levant les
sourcils ? La honte provoque-t-elle un rougissement (quand la couleur de
la peau permet de voir celui-ci) ? »
Ce souci
d’information et de vérification se confond avec une recherche de preuve
d’identité et de généralité et une volonté d’explication uniforme. En1872, le
même Darwin expose les trois Principes fondamentaux de l’expression des
émotions[20] :
I.
L’association des habitudes utiles : le retour de certains états d’esprit
pour la satisfaction desquels certaines actions ont été utiles engendre la
tendance à accomplir les mêmes actions par habitude et sans utilité
particulière;
II.
Le principe d’opposition : la survenue d’un état d’esprit opposé à un état
pour lequel une certaine action est habituellement utile engendre la tendance à
accomplir une action de sens opposé à la première ;
III.
Le principe de l’action directe du système nerveux : l’excitation
sensorielle emprunte la voie des connexions nerveuses pour produire de manière
involontaire et inconsciente des effets que nous reconnaissons comme
expressifs.
Le psychologue
Paul Ekman, auteur d’un système classique de codage
des expressions faciales[21], a
réalisé de 1969 à 1987 une série d’enquêtes transculturelles sur des groupes de
sujets occidentaux et non occidentaux afin de vérifier son hypothèse de
l’universalité des expressions d’émotions. Sa méthode : présentation de
photographies de visages sélectionnées comme exprimant diverses catégories
d’émotions (« bonheur », « surprise »,
« tristesse », « peur », « dégoût » et
« colère ») et évaluation statistique de la proportion de
« bonnes réponses » à un questionnaire à choix forcé sur la
reconnaissance des émotions en question. La critique de cette méthodologie a
souligné que la proportion apparemment significative de réponses semblables pouvait
avoir été induite par : l’éventail restreint du choix des réponses ;
le caractère non spontané des expressions ; l’absence de contexte ; le
rôle des traducteurs ou informateurs ; l’ignorance des catégories mentales
indigènes, etc.[22]
Comprendre les
expressions d’émotions c’est comprendre une autre vision du monde, pas moins. La
catégorisation des émotions doit être réinsérée dans la question générale de la
compréhension des catégories mentales d’un groupe humain étranger à celui de l’ego,
qui peuvent être les hommes d’une autre époque, d’une autre culture,
parlant une autre langue, communiant en une autre religion, etc. Ce
problème a été traité de deux façons. Une façon normative et logique : le
logicien Quine a défendu contre la thèse de l’existence d’une « mentalité
primitive » prélogique (Lévy-Bruhl) et contre celle d’une « incommensurabilité »
des conceptions du monde liées aux différentes langues (Sapir, Whorf), l’idée
que toute langue et toute pensée doit pouvoir en principe être reformulée dans
les symboles de la logique élémentaire, critère universel de signification et
d’intercompréhension. En parallèle, il a connu aussi un abordage pragmatique et
herméneutique : la tradition des études bibliques, des philologues, des
Humanités, des historiens (archivistes, paléographes), des anthropologues de
terrain, etc. repose sur une certaine idée de la compréhension par un travail
spécial (plutôt un art qu’une méthode scientifique) de transfert, d’immersion
et d’imprégnation dans un horizon non familier[23].
Un exemple
nous ramènera utilement sur le terrain anthropologique : les Baruyas
de Nlle Guinée (M. Godelier). La notion
d’émotion et d’expression faciale des émotions supposée par le questionnaire d’Ekman n’a pas de sens pour ce groupe humain dont le système
de croyances (reflet de l’organisation sociale) accorde à la peau un statut
complètement différent de celui d’épiderme recouvrant les muscles faciaux. La
peau (entièrement recouverte de tatouages chez les chefs) est interface entre
le monde des esprits et le monde des hommes, lieu d’inscription du statut
social, mode de manifestation permanent de tout un spectre d’états du corps et
de l’âme indissociable d’un état des relations entre l’individu et la
communauté. Les initiations ont pour fonction d’inculquer à l’individu le
répertoire des conduites à tenir et des expressions (toujours strictement codifiées)
des émotions requises en chaque cas.
Ainsi, « le
deuil » n’a rien de privé : l’individu manifeste sa perte en cessant
de se laver, de se raser, en s’entaillant le front, s’enduisant de cendres,
etc. La levée du deuil est elle-même un acte public, une réinsertion. « La
honte » : la femme qui a ses règles est « impure » et le
manifeste en s’enduisant d’une argile sombre, en se retirant dans la forêt,
etc. « La colère » est un appel à la solidarité dans la
vengeance : dans certaines situations, l’individu est contraint d’éclater
de rage… Impossible, on le voit, de comprendre l’expression Baruya
des émotions sans se replacer dans le contexte d’une ethnobiologie
complètement étrangère où le corps n’a pas été soumis à la réduction
cartésienne à une pure substance étendue.
VI.
Des controverses persistantes :
Le scanner a beau nous donner des vues inédites du cerveau actif, on est encore loin d’une vision de l’esprit actif dans le flux continuel de sa vie affective dont ces activations cérébrales transitoires sont le substrat : un « cinéma mental ». La controverse est relancée sur le niveau dans la hiérarchie du « traitement de l’information sensorielle » où intervient l’évaluation émotionnelle des objets : en fin de traitement, ultérieurement à un procès neutre complet d’identification perceptive, ou précocement, par anticipation sur la pleine reconnaissance de l’objet[24]? Les centres concernés par le traitement neural des émotions sont-ils des modules spécifiquement dédiés à chaque catégorie émotionnelle ou des circuits enchevêtrés en constante interaction ? Les émotions possèdent-elles une quelconque spécificité en dehors de l’activité fluctuante de boucles fonctionnelles liant des noyaux nerveux largement distribués et multiplement interconnectés ? Faut-il même accorder aux émotions la valeur d’une étape distincte dans l’architecture fonctionnelle de la motivation et de l’action (ne sont-elles pas plutôt simulation – émulation interne des actions par activation anticipatrice des boucles sensori-motrices sans issue motrice) ? L’apport des nouvelles technologies n’a pas résolu les controverses antérieures, mais les a seulement déplacées du terrain des spéculations sans fondements à celui de l’interprétation de résultats qui demeurent problématiques parce que leur découverte a précédé l’élaboration de la philosophie de l’esprit (et la psychobiologie du cerveau) qui pourraient les faire comprendre.
La question de
savoir si l’expression des émotions est universelle ou propre à chaque
communauté humaine se subdivise en : Tous les hommes ont-ils les mêmes
catégories d’émotions (que nous) ? Ont-ils le même répertoire
d’expressions (que nous) ? Interprètent-ils les expressions d’émotions de
la même manière (que nous) ? Ces questions se posent sur la toile de fond
des grandes révolutions scientifiques du xxème
s. : la prise de conscience de la relativité de
l’homme moderne à une histoire évolutive des formes de vie animales et la prise
de conscience de la relativité de la société moderne par rapport à d’autres
formes d’organisation possibles déjà expérimentées ou encore en vigueur dans
des communautés isolées. Ces deux révolutions ont donné naissance à deux
groupes de disciplines : la psychologie et les disciplines dont l’objet
est d’enraciner la vie de l’esprit dans le substrat biologique :
neurophysiologie, psychobiologie, etc. ; la sociologie (des sociétés
modernes), l’anthropologie (des sociétés primitives), disciplines dont l’objet
est de réinsérer l’individu et sa vie mentale dans l’ensemble social
institutionnel ou traditionnel.
Contrairement
à ce qu’on pourrait penser, ces révolutions intellectuelles ne s’additionnent
pas nécessairement pour nous conduire dans l’harmonie sur la voie d’un progrès
général des Lumières. Chaque discipline part de ses propres
a priori qui expriment un mode d’approche de l’être humain dont la
compatibilité avec celui de l’autre famille de disciplines n’est pas
automatique. La psychologie présuppose l’unité essentielle d’une nature humaine
fondée sur un héritage évolutif commun et une organisation anatomique et
fonctionnelle du cerveau similaire. L’anthropologie présuppose une pluralité
essentielle des formes d’organisation sociales et la structuration de l’esprit
individuel par les systèmes de croyances, représentations et conventions régissant
les sociétés. Nous en sommes là : tel est notre dilemme, parce que nul ne
peut sauter par-dessus sa propre époque (Marx).
Ce que nous
apprenons en portant le regard sur les autres doit pouvoir être appliqué en
retour à nous-mêmes de manière à discerner jusque dans nos entreprise les plus
« objectives » en apparence l’influence de préjugés inaperçus,
peut-être de mythologies inspirées par les rapports existants dans notre type
particulier de société. La conception privatisée et mentalisée des émotions
(que l’individu éprouve solitairement « dans son cœur », ou
« dans son for intérieur ») est à rattacher à l’atomisation des
individus dans nos sociétés dont les liens organiques des communautés
primitives ou traditionnelles ont été brisés. Une raison pour nous d’être
vigilant quant à la composition des « émotions de base » dans le
cerveau.
Conclusion
Il est faux et
trompeur de dire que les neurosciences « expliqueraient les émotions » et, sur
la base des émotions, les sentiments et toute la vie de l’esprit. Les «
systèmes émotionnels » du cerveau, substrats de l’expérience affective, ne
sont pas eux-mêmes les émotions. La genèse des sentiments à partir des émotions
primaires demeure inconnue, ainsi que leur mode d’interaction avec le langage,
la culture d’une communauté humaine, les contraintes et règles d’un système
social. L’intérêt philosophique réel des « neurosciences affectives » tient au
dynamisme de leurs découvertes, qui obligent ces sciences (et nous) à une
continuelle mutation intellectuelle. Les uns après les autres, les préjugés
opposant la périphérie au centre, l’inné à l’acquis, le cognitif à l’affectif,
le supérieur à l’inférieur, le modulaire au distribué, le hiérarchique au feedback,
le cortical au sous-cortical, l’inconscient au conscient, etc. cèdent la
place à une conception toujours plus souple et dynamique. Cette conception
nouvelle tend à réintégrer « la colère », « la peur », « la tristesse », «
la joie », etc. dans les circuits différenciés et interconnectés de la
valorisation biologique de la perception et de la motivation de l’action. On
revient ainsi à la signification étymologique – qui est aussi la signification
phénoménologique – de « émotion » : le « se mouvoir » de l’agent.
[1] Professeur de philosophie à l’Université Marc Bloch,
Strasbourg II, enseignant-chercheur
associé au Laboratoire de Physiologie de la Perception et de
l’Action, Collège de France.
www.chez.com/jlpetit; jean-luc.petit@college-de-france.fr
[2] Ch. Darwin, L’expression des émotions chez l’homme et les animaux 1872.
[3] J. Watson, Le Behaviorisme 1925.
[4] P. Smith-Churchland,
Neurophilosophie. L’esprit-cerveau
1999.
[5] What is an emotion ? Mind 1884.
[6] l’Éthique III.
[7] A. Damasio, Spinoza avait raison 2003.
[8] Schachter et Singer 1962.
[9] Chwalisz et al. 1988.
[10] E. Rolls, 1999.
[11] Panksepp 1998.
[12] Wittgenstein, Le Cahier Bleu et le Cahier Brun ; G.E.M. Anscombe, Intention.
[13] Morris et al., 1996.
[14] Blair et al., 1999.
[15] L. Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus
(1921) ; R. Carnap, Der logische Aufbau der Welt (1928); A. Tarski,
Der Wahrheitsbegriff in den formalisierten Sprachen (1936).
[16] Ch. Stevenson, Ethics and Language (1944).
[17] L. Wittgenstein, Investigations philosophiques
(1953).
[18] G. Ryle, The Concept of Mind (1949);
A. Kenny, Action, Emotion and Will (1963).
[19] Les Passions de l’Ame, Art. 211.
[20] The Expression of the Emotions in Man and Animals.
[21] Facial action coding system, 1976.
[22] James Russell, 1994.
[23] Dilthey, Le Monde de l’Esprit ; Wittgenstein, Remarques sur « Le rameau d’or » de Frazer.
[24] Rolls – Berthoz.