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Du cerveau pensant avons-nous une image ?
Jean-Luc Petit[1]
Introduction
Les remarques suivantes n’ont d’autre prétention qu’à être un rappel des considérations faites à propos d’images et sur des images, en particulier des images d’imagerie cérébrale projetées lors de la table ronde du Congrès de Relaxation psychothérapeutique du 8 octobre 2005. Il ne saurait être question ici ni de reproduire ces images, pour d’évidentes raisons (droits de propriété, coûts de l’impression), ni non plus d’en donner un équivalent, ne serait-ce qu’approximatif, par le langage. En effet – en dépit du fait qu’on entend souvent affirmer le contraire –, la linéarité et le noir et blanc de l’écriture demeurent essentiellement impuissants à restituer la spatialité et la couleur de l’image, fût-elle scientifique. Ce rappel est donc à prendre au sens strict : celui d’une remise en mémoire destinée avant tout aux participants, lesquels auront donc bénéficié d’un mode d’accès exclusif au plein sens de mon propos, puisqu’ils auront eu l’expérience vive intégrale du voir et de l’entendre et que le lecteur occasionnel qui n’aurait pas assisté à ma présentation manquera définitivement de son référent. Pour la consolation de ce lecteur occasionnel (le décourager complètement serait absurde de ma part !) je signalerai que la plupart des articles des grandes revues de neurosciences s’illustrent aujourd’hui d’images colorées du cerveau en fonctionnement – l’expression « fausses couleurs » est trompeuse : toute nuance colorée est une vraie couleur ! – et que les étudiants qui les lisent en photocopie noir et blanc sont donc privés d’une partie des informations pourtant essentielle à leur intelligibilité. Ce qui, apparemment, n’empêche pas ces mêmes étudiants d’étudier, ni l’institution scientifique : bibliothèques, services de photocopie, piratage, etc. de continuer à tourner. Mais, me direz-vous, cette déperdition d’information n’est pas imputable au seul passage de la couleur au noir et blanc, ni au transfert d’information de l’image vers le texte : on la retrouve à l’intérieur du langage parlé. A preuve l’usage de l’anglais, langue à laquelle nos communautés scientifiques ont confié leurs communications et qu’elles ont facilement tendance à croire un critère de scientificité !
1. « Le cerveau pensant » au point de vue sémantique.
Avant d’aborder la question « image » il ne sera pas inutile de fixer les idées sur l’objet dont sont images les images du cerveau pensant qui nous intéressent. Disons tout de suite que sur le sens de cette expression il y a un doute philosophique sérieux, mais auquel le scientifique qui recherche la formule choc pour valoriser ses résultats ne s’arrête guère. « Je pense », « l’homme pense », etc. : de telles expressions ont indubitablement un sens. « Le cerveau fonctionne », « la machine fonctionne », « le bon fonctionnement du cerveau est nécessaire à la pensée », etc. : dans un autre registre, celles-ci aussi en ont un, non moins solide. Mais, à présent, si je construis une phrase de la forme : « *Le cerveau pense (décide, calcule…) », serai-je certain d’avoir formé une expression douée de sens ? Soyons plus précis. Les expressions composées en choisissant un verbe prédicatif dans le répertoire des actions d’un être subjectif et un sujet grammatical dans le répertoire des objets, ou systèmes impersonnels, peuvent-elles recevoir une interprétation littérale et non métaphorique ? « Jouer aux échecs contre un ordinateur », par exemple, ne peut s’entendre que métaphoriquement. De même, nos phrases mélangeant prédicats subjectifs et sujets impersonnels demandent pour leur interprétation au minimum ceci : que la liaison intentionnelle sujet agissant – action soit remplacée par l’hypothèse d’une causalité inductive entre cerveau et pensée. Si une telle hypothèse a été banalisée dans notre milieu de communication saturé de science vulgarisée au point de rendre cette hypothèse indiscernable d’un fait, cela n’y change rien : je comprends ce que dit la phrase : « le cerveau pense », bien sûr, mais seulement parce que je sais ce que veut dire « Je pense » et que j’use de ma liberté d’entendre les mots par métaphore. Or, il faudra nous en souvenir, le référent d’une expression métaphorique n’est pas tout à fait un objet. Et de ce qui n’est pas un objet, pas d’image, en tout cas pas au sens trivial d’une reproduction ressemblante. Ce qui nous amène à réfléchir aux variétés de la référence de l’image.
2. La référence de l’image.
Le mot réfère à la chose par convention humaine. En revanche, l’image semble « refléter » la réalité par nature. Une présomption de naturalité invincible qu’on retrouve en tout sorte de contexte. Les cartes géographiques avec leurs codes de couleurs, leurs symboles et leurs légendes, leurs routes hiérarchisées en autoroutes, nationales, départementales, chemins vicinaux, pourraient être un paradigme de la représentation conventionnelle, si toutefois la pression technologique de la cartographie satellitaire ne tendait pas à les naturaliser. La facilité d’accès par Google Earth à la vue satellitaire du lieu où nous sommes (j’ai présenté l’image du quartier de la rue d’Aubrac, adresse des Salons de l’Aveyron, lieu du Xième colloque SFRP) tend à estomper dans notre esprit la différence entre un collage d’instantanés photographiques (actualisés périodiquement) et un plan urbain. Des différences pourtant évidentes ne nous frappent plus : qui songe à se repérer dans une ville en employant un prétendu « outil de navigation » lui permettant seulement de scruter le quadrillage indifférencié des couvertures d’immeubles virtuellement survolés, plutôt que de déambuler entre les façades des bâtiments vues d’en bas par le promeneur, « en perspective de grenouille »? Plus que « du réalisme photographique » de l’image, ce dont avons besoin pour planifier nos itinéraires ce sont les lignes continues des rues, – lignes non matérialisées au sol. Cela n’empêche pas qu’on glisse insensiblement de la carte à l’image et de l’image à la carte. La même confusion contamine le domaine entier de la représentation « iconique » (pour ainsi désigner toutes les catégories de supports « du faire voir ceci comme étant cela »). Et – il fallait s’y attendre – cette confusion fait rage à tous les niveaux de la représentation imagée du cerveau, « cette Nouvelle Frontière » où s’exacerbent les pressions et distorsions idéologiques. L’objectivisme naïf du sens commun, croyant y trouver refuge contre l’impact du « Je pense, je suis » cartésien, adore cette science qui lui dévoile, comme par une caméra embarquée sur satellite, la rétinotopie des aires visuelles primaires, la somatotopie des cartes homonculaires corticales, ou encore les réseaux d’architecture fonctionnelle et autres territoires cytoarchitectoniques du cerveau. Tout, semble-t-il, dans l’espace étroit de la boîte crânienne comme dans le vaste monde géographique, s’organise en une continuité sans rupture entre la chose qu’on voit par simple inspection du regard et « ce qu’il faut voir comme… pour voir bien » : la carte, l’histogramme, le scintigramme ou le magnétoencéphalogramme.
3. L’imagerie est schème de construction.
Les données brutes du scanner d’imagerie fonctionnelle du cerveau ? – « C’est plutôt comme un ciel étoilé ! » nous avouait un brillant neurophysiologiste de l’Hôpital Purpan de Toulouse, en nous montrant le scintigramme d’une coupe tomographique du cerveau d’un patient. Seul l’œil exercé du spécialiste peut voir ce qui est pourtant « là, sous les yeux de chacun ». Mais, alors, comment comprendre l’insistance (non seulement des journalistes scientifiques mais aussi de plus éminents qu’eux, dont les premiers tiennent leur savoir) à présenter cette imagerie comme « une fenêtre ouverte sur le cerveau pensant qui nous fait voir l’image des états mentaux » ? Qu’opposer à la fascination de la métaphore visuelle dont cette trompeuse présentation est imprégnée ? Métaphore qui non contente de nous faire voir les choses d’une certaine façon – parfois en faire voir alors qu’il n’y en a pas ! – nous les fait voir dans la modalité du direct. Par sa seule puissance l’objet est là, sous nos yeux : métaphore à soi seule objectivante ! Pour y résister rappelons que l’image est toujours pour un observateur, un contemplateur ou un rêveur. Bien qu’exprimées dans une critique du langage, ces réserves vont plus loin que le langage. Elles renvoient à la controverse, constamment relancée par l’innovation, entre physiologistes, informaticiens et physiciens au sujet du caractère significatif ou non des foyers d’activités dans l’image et de la comparabilité ou non comparabilité des images acquises par des techniques différentes. L’image, en effet, est essentiellement construction, produit d’un travail de l’esprit ; son interprétation adéquate est re-construction reflétant la divergence des hypothèses de travail, sinon « le conflit des interprétations ». Un tel constructivisme est patent dans ces produits de technologies sophistiquées, notamment les plus employées aujourd’hui : la PET qui donne des scintigrammes de caméra à émission de positons : schème des émissions γ par de l’eau injectée marquée à l’oxygène radioactif H215O ; la fMRI, résonance magnétique nucléaire fonctionnelle qui permet d’obtenir des magnéto-encéphalogrammes : schèmes des variations du champ magnétique d’un aimant dues à la différence de susceptibilité magnétique entre le tissu cérébral et l’hémoglobine du sang marquée magnétiquement par radioimpulsions. Tenons-nous en donc au schème et refusons-nous à rebaptiser « image » une configuration d’activité locale (localisée par un traitement statistique des enregistrements au scanner) dont on a fait l’hypothèse qu’elle est corrélative de l’accomplissement par le sujet d’une tâche, elle-même isolée du reste de son comportement de manière à garantir la sélectivité de cette correspondance fonctionnelle. Ne tolérons plus qu’on passe sur des manipulations, pourtant usuelles, comme par exemple en fMRI : soustraction des images d’activation de celles « de repos cérébral »; sélection a priori de la région d’intérêt (ROI); addition statistique des données individuelles; recalibration sur un atlas du cerveau standard, etc.
4. Des pseudo-descriptions (hautement) conditionnelles.
Les images d’activité cérébrale ne sont pas des descriptions (jugements catégoriques) mais des substituts de jugements hypothétiques. De sorte qu’à ceux qui voudront soutenir la proposition : « images PET/fMRI = vues de l’esprit », nous répondrons que cela est VRAI, sans doute, mais à une série de conditions – conditions de vérité dont l’addition est tellement restrictive qu’autant dire que l’énoncé de cette proposition ne sera vrai, absolument (non cum ceteris paribus), en aucun contexte d’usage effectif. Il faudrait, en effet, que :
l’anatomie du cerveau soit constante …………………………..(F)
il y ait un repos cérébral………………………………………...(F)
l’activité mentale soit fonction du débit sanguin local………….(?)
le traitement neural de l’information soit sériel et hiérarchique (F)
la tâche cognitive s’additionne à la tâche de contrôle ……….....(?)
le modèle mathématique soit parfaitement biologique ………...(F)
tous les pixels correspondent à des foyers d’activité cérébrale ..(?)
toutes les régions activées soient représentées par des pixels ….(F)
le traitement statistique du signal n’y introduise pas de bruit ….(F)
les régions d’intérêt soient connues a priori ……..…(en général F)
localisation spatiale ≈ résolution temporelle……………………(F) = FAUX
5. De quoi, en fin de compte, veut-on l’image ?
—« Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent (Descartes). » Avons-nous aujourd’hui des images de « toutes ces choses qui appartiennent à ma nature » ? Compte tenu de tout ce que nous venons de dire, et dont il n’y a aucune raison qu’un progrès technologique le remette en cause parce que cela tient au caractère essentiellement constructif des images cérébrales, nous avons d’autant plus la conscience tranquille pour reconnaître les progrès effectivement réalisés. Incontestablement, certains attributs « non corporels » du sujet humain accèdent à l’imagerie. Voici la liste de ceux que nous avons illustrés dans notre présentation :
Action / Mouvement; Intention / Exécution; Émotion / Expression corporelle; Attention / Vision; Continence / Excitation sexuelle; Compréhension / Perception; Phonèmes / Sons;
Lexique, Syntaxe / Mouvements articulatoires; Lecture sur les lèvres; Calculateurs prodiges...
Conclusion.
Un miroir brisé dont on travaille à rassembler les morceaux. « Du cerveau pensant », nous n’avons pas pour le moment une image (une théorie intégrative) mais plutôt une dispersion d’approches, aidées (ou non) des méthodes (elles-mêmes hétérogènes et plutôt en voie de diversification croissante que d’unification) de l’imagerie fonctionnelle. De telles approches des fonctions cognitives supérieures avec des protocoles expérimentaux et des paradigmes théoriques différents, la compatibilité et la complémentarité (souhaitables) font problème. Disons – avec la retenue du philosophe qui garde toujours à l’esprit les tentations de l’idéologie et la redoutable aptitude de celle-ci à se faire passer pour la vérité – disons que ces limitations n’ont pas empêché des progrès considérables et ne semblent pas incompatibles non plus avec des perspectives d’avenir extraordinaires. Les délires d’enthousiasme qui soulèvent certains, dans des secteurs pas nécessairement les plus mal informés, n’y ajoutent rien.
[1] Pr de philosophie, Université Marc Bloch (Strasbourg II) & LPPA, Collège de France.
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