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L’esprit-cerveau est-il idéaliste ?[1]
1. À l’heure où les philosophes de l’esprit, unanimes, se déclarent matérialistes[2], les neurosciences découvrent qu’elles peuvent légitimement se prétendre sciences de l’esprit. La recherche des corrélats neurophysiologiques des fonctions cognitives à l’aide des instruments, toujours plus puissants, de l’imagerie cérébrale, appliqués à la localisation d’aires fonctionnelles pendant l’accomplissement de tâches cognitives, pousse les chercheurs à ramener au neuronal, au matériel, tout ce que sur la base de l’expérience subjective on avait pu croire mental, voire purement mental, c’est-à-dire irréel. Une impressionnante moisson de résultats paraît montrer que les bases neuronales de nos activités mentales, y compris celles qui ne renvoient pas à un objet extérieur ou ne débouchent pas sur un mouvement du corps propre, ne diffèrent pas, respectivement, des bases neuronales de la perception objective ou de l’action effective correspondante. Comme cette convergence de vues absolument inédite entre philosophie et neuroscience ne saurait être fortuite, certains pourront céder à la tentation de penser que les philosophes actuels qui prennent position pour le matérialisme ne font qu’exprimer le présupposé métaphysique des nouvelles neurosciences cognitives.
Mais, que démontrent, au juste, ces neurosciences ? L’existence de similarités pouvant aller jusqu’à l’impossibilité de distinguer, à l’aide des critères immanents au cerveau que donnent les mesures de son métabolisme, la perception, du rêve ou de l’hallucination, l’action qu’on fait réellement, de celle qu’on s’imagine seulement faire. Est-ce à dire qu’en général la représentation mentale dépourvue de réalité objective est identique à la représentation mentale dotée de réalité objective; est-ce bien cela que les chercheurs eux-mêmes se sont hasardés à en conclure ? C’est ce que nous serons curieux de voir. Car, en guise de contribution à une réflexion sur le matérialisme et l’esprit, cet article se voudrait le modeste rappel d’un fait pourtant bien connu, mais qui semble avoir été, ces derniers temps, un peu perdu de vue dans le secteur de la philosophie consacré à l’esprit : l’identité de la représentation mentale dépourvue de réalité objective et de la représentation mentale dotée de réalité objective est l’argument traditionnel de l’idéalisme. On le retrouve dans «le malin génie de Descartes», «l’immatérialisme de Berkeley», «le scepticisme de Hume», «le solipsisme transcendantal de Husserl», etc.[3]
Merveilleuse coïncidence des contraires, qui jettera un doute sur la cohérence de l’interprétation matérialiste des données sur le cerveau suggérée par les philosophes de l’esprit. En convertissant les chercheurs, sous la pression du naturalisme cognitiviste ambiant, au dogme de l’identité de l’esprit et du cerveau, ne les ont-ils pas poussés sans le savoir dans un piège tendu depuis longtemps par l’idéalisme ? Comment transférer au cerveau toutes les propriétés de l’esprit sans y infiltrer, avec le concept de représentation, le germe de dangereux paradoxes — même pour les braves «représentationalistes» qu’ils se flattent d’être ? Voir revenir sur le terrain neuronal les problèmes de la réalité du monde extérieur, de la causalité psycho-physique et de l’existence d’autrui, vieilles questions métaphysiques qu’on croyait résolues par les phénoménologues, sinon dissoutes par les philosophes analytiques, n’est-ce pas un flagrant démenti au matérialisme de ceux qui prétendent à leur succession en philosophie de l’esprit ?
2. Le matérialisme, paradigme officiel des neurosciences cognitives ? Du point de vue du philosophe de l’esprit jetant sur l’évolution des neurosciences un regard philosophiquement informé, sans doute, mais que son appartenance à la nébuleuse des sciences cognitives ne fait pas qu’il soit moins extérieur à ces neurosciences, l’intention directrice de leur recherche des corrélats neuronaux des activités «purement mentales» ne saurait être que matérialiste : n’est-il pas vrai qu’elles montrent que ces activités ont, elles aussi, un substrat matériel dans le cerveau, qu’elles ont le pouvoir d’activer de manière étendue et massive, et, de surcroît, que ce substrat n’a aucune spécificité par rapport à celui des activités ayant un objet externe ou une issue motrice, puisqu’il leur est commun à toutes ? Faire en sorte que soit reconnu le statut ordinaire d’activités à base neuronale bien localisable à des activités qui pouvaient sembler flotter entre l’impalpable irréalité que l’influence d’une certaine tradition spiritualiste a fait qu’on a trop longtemps prêtée au mental et la solide réalité neuronale, quoi de plus typique à première vue d’un esprit matérialiste ? Le paradigme matérialiste consiste à poser que tout ce qui est est de l’être effectivement actuel, et qu’il n’existe pas dans la nature de corrélat pour les différences de modalité sur lesquelles les philosophes des générations antérieures avaient fondé l’autonomie de l’esprit : tout ce que nous percevons et faisons actuellement, nous pouvons aussi, assuraient-ils, le «percevoir» et le «faire» virtuellement, ou en pensée, sans être obligés de le faire et le percevoir en même temps actuellement, à quelque degré que ce soit (par exemple «en formant et transformant une représentation mentale en nous»). Caractéristique de cet actualisme matérialiste est le fait qu’il orientera la recherche vers des activations corrélatives dans les zones d’entrée de l’information corticale (cortex visuel primaire) pour la «perception» et dans les zones de sortie (cortex moteur primaire) pour «l’action», — au nom du principe que les mêmes zones qui sont activées par la perception et l’action doivent l’être par les actes purement mentaux correspondants, puisqu’il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit dans le cerveau, et que dans le cerveau tout est actuel, — de sorte que l’inactuel apparent dans l’esprit doit se confondre avec son corrélat actuel réel dans le cerveau.
L’imagerie cérébrale, dans le droit fil du matérialisme neuronal. Il est dans l’ordre que le progès technologique soit venu à la rescousse d’une science comme la neurophysiologie, dès l’origine suspecte de matérialisme[4], pour lui permettre de réaliser ce qui peut sembler l’idéal matérialiste de l’anatomiste : savoir tout ce qui se passe dans l’esprit d’une personne en regardant dans son cerveau. Tant qu’on ne pouvait faire mieux que disséquer des cerveaux de cadavres ou décrire le comportement extérieur des sujets, ou les vécus intimes de sa propre conscience, on pouvait bien discuter à perte de vue de l’identité ou de la non-identité de l’esprit et du cerveau. Mais, à partir du moment où l’on peut sans danger pour les personnes «voir dans leur cerveau» pendant l’accomplissement de tâches cognitives spécifiques, tout est changé : il ne peut plus (c’est du moins ce que le philosophe est tenté de penser) y avoir matière à débattre. Ne va-t-on pas, en effet, pouvoir dorénavant identifier de visu toutes et rien que les structures anatomiques directement concernées par ces tâches, et observer l’activité sélective qui sera la leur lorsque le sujet, non seulement «fera mentalement ce qu’on lui dit de faire», mais exécutera sous le contrôle de l’expérimentateur des consignes d’activités qui, pour être mentales, ne seront pas moins effectives que des activités physiques ? Enfin, l’application de la neuro-imagerie fonctionnelle à la cognition est astreinte à un strict matérialisme, qu’on nous permettra de qualifier de «pur et dur». En effet, comme on veut un contraste entre des conditions d’activité cérébrale qui ne diffèrent que par une unique opération cognitive, on objective les représentations mentales en les réduisant aux configurations de distribution des valeurs d’activation cérébrale, et celles-ci, aux pixels d’un affichage à l’écran de l’ordinateur, c’est-à-dire une matrice de nombres. Ce qui repose sur le présupposé de l’additivité de la différence entre l’image du cerveau du sujet qui a une certaine représentation mentale et celle du sujet qui ne l’a pas. Présupposé qui repose, d’une part, sur la croyance en un principe d’individuation des représentations mentales (une «théorie de l’esprit» dogmatique), d’autre part sur le mythe selon lequel il suffirait de dire au sujet de fixer un voyant central pour avoir défini une tâche «de repos» procurant la ligne de base des valeurs d’activation «neutres», qu’on pourra soustraire en vue d’isoler les activations pertinentes par rapport au bruit de fond de l’activité cérébrale.
3. Je procéderai maintenant au rappel des données pertinentes de cartographie de l’activation cérébrale en tomographie par émission de positrons pour vérifier si leur interprétation courante consiste bien à en inférer l’identité de la perception ou de l’action «réelles» et de leur représentation mentale, hypothèse qui découle de l’équation matérialiste : identité de l’esprit et du cerveau implique identité du mental et du corporel, qui implique identité des corrélats neuronaux de l’imagerie ou de la simulation mentales et de ceux de la perception ou de l’action.
«Identité» du rêve et de la perception :
Dans une recherche pionnière (qualifiée d’exploratoire par les auteurs eux-mêmes) conduite en 1984, W.-D. Heiss et son équipe[5] de l’Institut Max Planck de Cologne ont mesuré en tomographie par émission de positrons le taux d’utilisation cérébrale du glucose chez l’homme, en vue d’établir s’il existe une différence du métabolisme de l’énergie cérébrale entre le sommeil et la veille. Ils ont montré que ce métabolisme diminue si généralement pendant le sommeil sans rêve qu’aucune région particulière n’apparaît sélectivement activée. En revanche, chez un sujet qui rêve — un de leurs sujets a déclaré avoir eu un cauchemar prolongé où il voyait des personnages effrayants lui tourner autour et venir à sa rencontre — le cerveau manifeste en toutes les régions un métabolisme considérablement plus élevé que pendant l’état de veille. À part cette suractivation généralisée, les chercheurs ont remarqué une activation sélective supérieure à la moyenne en certaines régions — qu’ils présument être impliquées dans le traitement du rêve — parmi lesquelles[6] on ne manquera pas de noter «le cortex visuel tout entier», tant primaire qu’associatif. Si l’on peut être tenté de voir l’activation de cette région comme un argument en faveur d’un rapprochement du rêve et de la perception visuelle, on doit reconnaître que les auteurs de cette étude ne l’ont pas fait. Leur intérêt étant pour «l’énigme physiologique du sommeil et du rêve», ils se sont contentés de comparer les taux de métabolisme correspondants avec ceux de la veille, et n’ont pas éprouvé le besoin de distinguer les corrélats plus spécifiques de la perception visuelle pour les confronter à ceux du rêve. Quoi qu’il en soit, leur résultat suggère que l’activité du cerveau de l’homme qui rêve s’apparente plus à celle de l’homme éveillé qu’à celle du dormeur et que le traitement des scènes du rêve la sollicite de la même façon et plus encore que celles de la perception. Comme si le cerveau du rêveur devait travailler à plein régime pour engendrer par fonctionnement autonome un substitut du monde réel dont le rêveur s’est retranché.
«Identité» de l’hallucination et de la perception :
En 1995, D.A. Silbersweig, du Laboratoire de Neuroimagerie Fonctionnelle de l’Hôpital de New York, Christopher Frith, de l’Institut de Neurologie de l’Hôpital Hammersmith de Londres et une équipe anglo-américaine[7] ont étudié en tomographie par émission de positrons les corrélats neuronaux des hallucinations de schizophrènes, sur lesquelles des travaux antérieurs n’avaient pas apporté de résultats concluants, faute de méthodes ayant la sensibilité nécessaire pour donner une image qui soit distinctive du cerveau hallucinant parmi les autres symptômes de la schizophrénie. À côté de malades souffrant d’hallucinations auditives verbales classiques (ils entendent des voix qui leur parlent ou qui parlent d’eux), on note le cas d’un malade présentant également des hallucinations visuelles : «il voyait des têtes sans corps qui roulaient tout en lui parlant et lui donnant des instructions». Chez ce malade ont été mises en évidence des activations à la fois dans le cortex d’association linguistique-auditif spécialisé dans la perception de la parole[8], et dans le cortex d’association visuel spécialisé dans la perception visuelle[9] . Les auteurs proposent une explication de l’expérience du schizophrène par la désinhibition des circuits assurant la modulation de l’activité corticale. La convergence des données affectives du système limbique et des représentations sensorielles des aires associatives conduit au déclenchement pathologique de conduites ou de vécus. Le même circuit «dévolu à l’engendrement d’une représentation interne de la réalité en présence d’une entrée sensorielle» se trouve alors activé de façon autonome en l’absence de celle-ci, procurant au malade des expériences perceptives d’origine purement interne. Rapprochant l’hallucination d’une autre activité mentale impliquant aussi le cortex cingulaire postérieur et le précuneus : l’imagerie mentale visuelle, les auteurs imputent la différence de distribution d’activité cérébrale dans les deux cas à la dissociation morbide de la schyzophrénie, qui réduit l’activité préfrontale au bénéfice des régions post-rolandiques, ce qui explique que les images que les malades eux-mêmes se créent échappent à leur volonté.
«Identité» de l’imagerie mentale visuelle et de la perception :
Après avoir pendant une vingtaine d’années fondé sur des inférences à partir de la mesure des temps de réaction et des simulations de modèles à l’ordinateur leur théorie de l’image mentale visuelle comme représentation interne re-présentant les objets extérieurs, Stephen Kosslyn et son équipe de Harvard ont entrepris en 1993 de la tester au scanner . Pour commencer, ils ont identifié les aires cérébrales sélectivement activées par la reconnaissance visuelle des objets en imposant aux sujets une tâche de comparaison de noms entendus avec des images d’objets, présentés tantôt sous un angle familier, tantôt sous un angle inhabituel[10]. La soustraction des valeurs d’activation pour la présentation des images familières des valeurs pour les images inhabituelles devait mettre en évidence les régions sollicitées par les étapes du travail perceptif, conçu comme mise à l’épreuve d’hypothèses sur les représentations mentales en vue de trouver celle qui représentera l’objet[11].
En un deuxième temps, les mêmes sujets ont été soumis à une tâche d’imagerie mentale sur le modèle classique de Podgorny et Shepard[12] : se représenter mentalement des lettres en caractères d’imprimerie dans les cases d’une grille visuellement présentée et décider si une croix apparaissant à un certain endroit de cette grille tombe ou non sur une case «remplie» par ces lettres. En soustrayant les valeurs d’activation correspondant à la vue de la grille et de la marque seules des valeurs obtenues pour la tâche d’imagerie, on est censé obtenir les valeurs spécifiques du processus d’engendrement de l’image mentale[13]. La superposition des cartes du flux sanguin cérébral dénotant, respectivement, la reconnaissance d’objets et l’imagination de lettres, a mis en évidence l’existence de foyers d’activité dans un ensemble d’aires communes qui sont justement, d’après l’hypothèse de Kosslyn, les bases neuronales des différents mécanismes de traitement des représentations mentales impliqués dans la perception[14]. Les auteurs en tirent une confirmation du fait que «l’imagerie et la perception partagent des mécanismes neuronaux communs[15]».
Identité entre imagerie et perception qu’une autre expérimentation au scanner a, la même année[16], poussée jusqu’à la mise en évidence d’une organisation rétinotopique identique des aires du cortex visuel qui sont activées par la perception et par l’imagerie. Les sujets devaient, les yeux fermés, se représenter visuellement des lettres en tâchant de les «voir», alternativement, aussi petites, et aussi grandes que possible (pourvu qu’elles demeurent entières). En soustrayant les mesures de flux sanguin cérébral associées aux images mentales de petite taille des mesures associées aux images de grand format on a mis en évidence des foyers d’activation dans la partie antérieure du cortex visuel, dont la fonction dans la perception est de coder les stimuli rétiniens périphériques. La soustraction inverse a fait apparaître des foyers d’activation dans la partie postérieure du cortex visuel, qui, elle, a pour fonction le codage des stimuli rétiniens sur la fovea. De sorte que par rapport à l’activation différentielle de l’aire visuelle par des objets de taille variée, il n’y pas de différence significative entre voir des objets réellement donnés à la perception et «voir» mentalement des images qui n’existent que dans l’esprit.
Il est vrai que dès l’année suivante, P.E. Roland et B. Gulyás, de l’Institut Karolinska de Stockholm[17], ont démontré que les aires corticales à la base de l’imagerie visuelle ne sont pas identiques à celles qui sous-tendent la perception visuelle. En effet, ces auteurs ne sont pas parvenus à retrouver les activations d’aires visuelles rétinotopiques précoces (17 et 18) décrites par Kosslyn pour des tâches d’imagerie de scènes ou de figures. Pour autant, ils n’en infèrent pas non plus que les bases neuronales de l’imagerie doivent être entièrement dissociées de celles de la perception. Seulement, les aires activées par ces tâches sont plutôt des aires associatives pariéto-occipitales et temporo-occipitales spécialisées dans la mise en mémoire et la récupération de l’information visuelle, et qui ne sauraient donc constituer qu’une partie seulement, non la totalité, des aires visuelles engagées dans la perception.
Enfin, la même année 1994, le psychologue Lawrence M. Parsons, de l’Université du Texas et une équipe de neuroimagerie[18] a cartographié l’activité cérébrale pendant une tâche de reconnaissance d’une main droite ou gauche dans la photographie d’une main, tâche qu’il suppose exiger du sujet qu’il déplace mentalement sa propre main pour lui donner la même orientation que la main perçue. Il n’a trouvé aucune activation des cortex primaires, somato-sensoriel ou moteur. En revanche, il a observé de fortes activations dans les régions concernées par l’imagination, la planification, ou l’exécution d’une action[19]. Dans leur conclusion, les auteurs distinguent différentes modalités d’imagerie mentale en fonction des systèmes neuronaux mis à contribution. L’imagerie motrice concernée dans cette tâche mobiliserait le système neuronal moteur pour la solution d’un problème perceptif. Elle diffère de l’imagerie visuelle de Kosslyn (de qui ils ne contestent pas les résultats) en ce qu’elle ne requiert pas le cortex primaire, mais se réalise plutôt à un niveau cortical moyen ou supérieur, qui est, pour eux, celui de la manipulation des modèles mentaux de l’action dans le raisonnement par analogie.
«Identité» de l’action imaginée et de l’action effective :
Dans deux recherches publiées en 1994, on a comparé les mesures du flux sanguin cérébral marqué à l’oxygène radioactif pendant une tâche d’imagerie mentale et pendant une tâche motrice. Dans la première, Alain Berthoz, du Collège de France, et une équipe franco-autrichienne[20] ont appliqué aux mouvements oculaires l’idée que l’image mentale d’un mouvement et son accomplissement effectif «ne sont que les deux faces d’un même processus». Les sujets ont été invités, alternativement, à garder le regard fixé sur un voyant lumineux central, à faire des saccades oculaires horizontales aussi amples et rapides que possible, et à imaginer qu’ils en font tout en gardant le regard fixé sur le voyant lumineux. On a observé que les mêmes régions, activées pendant l’exécution des saccades le sont aussi pendant l’imagination de saccades[21]. Les auteurs proposent une interprétation fonctionnelle pour l’imagination des mouvements oculaires fondée sur le rôle qu’on attribue aux régions en question. Les aires 4 et 6 seraient impliquées dans l’élévation du niveau d’attention (imaginer des saccades tout en s’abstenant de les faire la sollicite plus que maintenir le regard fixé sur un voyant lumineux), tandis que l’aire motrice supplémentaire et le gyrus cingulaire le seraient dans la planification et l’initiation du mouvement. Observant, toutefois, que l’activation du cervelet et des ganglions de la base qui a lieu pendant l’exécution des saccades ne se vérifie pas pendant l’imagination de saccades, les auteurs n’y voient pas une raison de supposer des réseaux différents pour l’exécution et pour l’imagination. Ils imputent cette divergence au fait que le codage spatial et temporel des saccades horizontales qu’ils ont demandé aux sujets d’imaginer était sans doute trop «élémentaire» pour mobiliser l’ensemble du réseau nécessaire à la production du mouvement effectif. On se dira peut-être que ce qui est élémentaire à imaginer doit l’être aussi à exécuter; tandis que ce qui n’est pas élémentaire dans son exécution ne doit pas l’être non plus en imagination. Quoi qu’il en soit, cette explication est en accord avec la définition en termes d’images mentales que les auteurs ont d’emblée acceptée pour l’imagerie motrice : «aptitude à produire des images mentales d’un mouvement qui en conservent le schème spatio-temporel, mais sans exécution effective de ce mouvement».
Dans la seconde étude, Marc Jeannerod et Jean Decety, du Laboratoire «Vision et Motricité» de l’inserm, à Bron, et des collaborateurs de l’Université de Milan[22] ont comparé les cartes du flux sanguin cérébral en deux conditions : observation d’une main de réalité virtuelle saisissant des objets et imagination d’un acte de saisie avec sa propre main. Dans la première condition, ont été activées des régions spécialisées dans le traitement du mouvement visuel, démontrant que les sujets, malgré la consigne qui les y incitait, n’ont pas identifié la main virtuelle avec leur propre main. Tandis que lorsqu’on leur a demandé de s’imaginer en train de saisir des objets qui leur étaient présentés à portée de main grâce au même système de réalité virtuelle, une activation significative a été mise en évidence dans des régions dont des études antérieures ont établi qu’elles étaient concernées par l’exécution effective d’une action[23]. Les auteurs ont interprété ce résultat en termes de représentation mentale : simuler des actions implique qu’on se les représente consciemment, représentation qui doit probablement jouer un rôle dans l’apprentissage moteur. Ils en concluent à la nécessité de reconnaître dans le cas de la pratique mentale ce qui est plus largement admis pour la planification, à savoir qu’elle est un aspect caché, «cognitif», de la conduite motrice. L’étroite similarité des schèmes d’activation associés à l’accomplissement réel de l’action et à sa représentation mentale signifierait qu’on a affaire à deux étapes d’un même processus cognitif conduisant à l’action, ce qui explique qu’elles «partagent des mécanismes neuronaux communs».
Il n’est pas sans intérêt de noter que le progrès des techniques de neuroimagerie a finalement renforcé la thèse d’identification stricte, puisque si la tomographie par émission de positrons qui a une résolution spatiale insuffisante pour distinguer une activation du cortex prémoteur d’une activation du cortex moteur, a pu accréditer l’idée que l’imagerie motrice n’activerait pas le cortex moteur, supposé uniquement engagé dans l’exécution effective de l’action, la disponibilité de la technique d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle a permis de corriger cette erreur. Dans une expérimentation récente, Jeannerod, Deceti et une équipe[24] ont mesuré dans les deux conditions, d’exécution effective et de simulation mentale, les signaux de résonance magnétique associés à une tâche d’opposition des doigts et du pouce réalisée tantôt avec la main droite tantôt avec la gauche. Lors de la simulation, outre une activation du cortex prémoteur et de l’aire motrice supplémentaire, on a également détecté dans le cortex moteur primaire une activation assez significative (de 30% de la valeur correspondant à l’exécution).
Devant la preuve de cette mise à contribution de l’ensemble du réseau neuronal de l’action par la simulation motrice, celle-ci ne peut plus être assignée à une phase particulière, initiale de préférence, du processus de l’action. Si faire mentalement c’est ne pas faire réellement tout en se faisant une représentation assez précise et détaillée de ce qu’on pourrait faire, on peut l’interpréter comme l’action réduite à sa représentation, cette représentation qui lui confère son «contenu intentionnel» (son but), par quoi elle diffère d’un simple mouvement corporel et qu’elle ne ferait que transposer dans la réalité grâce à ce mouvement. Dès lors, la représentation semble pouvoir, et devoir, prendre la relève complète de l’action, puisqu’elle a comme corrélat le réseau neuronal entier qui y est dévolu. Le procès de l’action devient représentationnel de part en part. Tel est, du moins, le type d’extrapolation que ces résultats peuvent suggérer au philosophe de l’esprit représentationnaliste. Car les chercheurs eux-mêmes sont plus circonspects. Ils emploient rarement le concept de représentation au sens d’une petite image dans le cerveau. De sorte que leur conception représentationnelle de l’action ne peut pas être qualifiée de réductionniste, puisque la représentation dont ils font l’hypothèse qu’elle sous-tend l’ensemble du processus de l’action est, comme la «représentation motrice» de Jeannerod, de nature foncièrement actionnelle. S’il y a une affinité spéciale entre le paradigme d’imagerie ou de simulation motrice et le substrat neuronal de l’action, qui fait de cette imagerie motrice «une fenêtre ouverte sur la représentation de l’action[25]» on pourrait presque dire, en quittant le langage statique de la représentation pour le langage dynamique de l’intentionnalité[26], que c’est parce qu’avec la simulation on est au plus près de l’activité pure d’intentionner une action.
4. Assimilation de l’internalisme cognitiviste de l’esprit-cerveau et de l’immanence à soi de l’esprit subjectif. Rappel de l’argument traditionnel de l’idéalisme. Certaines positions matérialistes semblent d’autant plus vigoureusement affirmées aujourd’hui qu’elles le sont à partir des résultats d’une neuroscience sur laquelle ses interprètes philosophes font imprudemment peser une hypothèque idéaliste insoupçonnée. En fait, quelle que soit l’orientation idéologique explicite dans laquelle elle est poursuivie et quelles qu’en soient les raisons historiques profondes, il se trouve que les résultats obtenus par la recherche «naturalisent» un argument traditionnel de l’idéalisme, au sens — peut-être légèrement pervers — où ils l’infiltrent en neuroscience. Consciemment ou non, ils remplissent le programme de la psychologie physiologique défini à la fin du siècle dernier par Wilhelm Wundt, programme dont Frege (bien avant Wittgenstein et Putnam) a souligné le paradoxe : il transporte sur le terrain empirique un argument idéaliste sceptique, dont on rappellera à l’intention des anti-dualistes contemporains qu’il ressemble fort à celui que Descartes avait forgé pour décourager ceux qui voudraient appliquer à l’esprit humain le mécanisme, uniquement applicable pour lui aux corps dans l’espace.
Réagissant contre une psychophysiologie antérieure, périphéraliste, behaviouriste et physicaliste, qui s’était arbitrairement limitée à la réflexologie, les neurosciences actuelles se déclarent cognitives. Ce faisant, elles reprennent assez naturellement le programme de Wundt pour la psychologie physiologique : rétablir la connexion entre les processus corporels et les processus de conscience, connexion qui constitue la vie de l’être organique que nous sommes, comme ensemble unitaire de processus corporels et psychiques. Cette rencontre s’explique par le fait que Wundt réagissait, pour sa part, contre une interprétation matérialiste de la psychologie physiologique (défendue par Hugo Münsterberg) qu’on qualifierait aujourd’hui d’éliminativiste, puisqu’il niait que la psychologie doive s’intéresser à la vie mentale, rejetait toute causalité psychique et expliquait les processus psychiques complexes par des relations physiologiques entre leurs éléments. Wundt, en revanche, soutenant l’existence non seulement d’éléments psychologiques liés aux excitations physiologiques, mais encore de processus psychiques complexes, qu’il nommait «représentations», le terme adopté justement par les neurosciences cognitives. Les re-présentations (Vor-Stellungen), littéralement «ce que nous nous mettons devant[27]», sont ce qui est directement objet de notre esprit, tandis que la chose extérieure et le mouvement corporel n’en sont objet qu’indirectement, c’est-à-dire, précisément, par représentation. De sorte qu’entre ces choses ou mouvements et l’esprit lui-même s’interpose toujours une chaîne causale intermédiaire, avec tout ce que cela implique comme possibilités de déviation de l’influence causale par des événements qui en interrompent le cours normal. Wundt était parfaitement clair là-dessus : a parte subjecti, le régime logique des représentations est l’équivocité en ce qui concerne leurs causes ou leurs effets, vu qu’il n’y a pas de différence psychologique entre la représentation sensorielle avec, et sans objet perçu, pas plus qu’entre la représentation motrice avec, et sans mouvement corporel[28],[29].
Or, dans cette volonté du fondateur de la psychologie physiologique de tenir équitablement les deux bouts de la chaîne, présumée causale et mentale, de la perception et de l’action volontaire, mais aussi du jugement et de la connaissance, Frege a vu un paradoxe. Il se réfère à Wundt en deux textes qui développent un argument essentiellement le même : la Logik de 1897, qu’on trouvera dans les écrits posthumes[30], et la première partie des Logische Untersuchungen : Der Gedanke, parue en 1918 dans le volume I des Beiträge zur Philosophie des deutchen Idealismus [31]. Son thème : dès qu’on ne se contente pas d’envisager la pensée au point de vue purement logique et qu’on en fait un objet de la psychologie, on est conduit nécessairement à l’idéalisme cognitif[32]. Comment, en effet, concéder que la pensée est quelque chose de psychologique sans renoncer à toute possibilité d’avoir d’autres objets de pensée que des représentations sur la scène de notre conscience, et sans limiter toute notre connaissance au monde intérieur en privant de justification notre prétention à l’objectivité de celle-ci ? Qu’il y ait quelque chose, y compris d’autres personnes, en dehors de notre esprit devient, dès ce moment, une croyance sur la base d’apparences subjectives qui resteraient inchangées si aucune chose réelle n’y correspondait en dehors de nous. On retombe finalement sur cette forme extrême d’idéalisme qu’est le solipsisme. Admettons que cet antipsychologisme frégéen ne soit pas sans force contre une psychologie de la conscience : une psychologie physiologique doit-elle s’en inquiéter ? — Frege a une réponse :
«Le plus remarquable est la façon dont la psychologie physiologique débouche sur l’idéalisme, parce qu’il est tellement contradictoire avec son point de départ réaliste. On part de fibres nerveuses, de cellules ganglionnaires, on fait des hypothèses sur des excitations et leur propagation, et l’on cherche par là à faire mieux comprendre la représentation, tandis qu’on tient machinalement les processus dans les cellules ganglionnaires et les fibres nerveuses pour plus compréhensibles que cette représentation. Comme il convient pour une brave science de la nature, on présuppose sans examen les cellules ganglionnaires et les fibres nerveuses comme objectives et réelles. Cela peut aller tant qu’on se limite à la représentation. Mais on ne s’en tient pas là : on empiète sur la pensée et le jugement, et cela renverse tout à coup le réalisme initial en idéalisme extrême, et, par là, cette théorie scie elle-même la branche sur laquelle elle est assise. Dès lors, tout se résoud en représentations, et, par là, les explications antérieures deviennent illusoires. L’anatomie et la physiologie deviennent des fictions. Toute l’infrastructure anatomo-physiologique de fibres nerveuses, cellules ganglionnaires, stimulations, excitations, propagation d’excitations, se dissout. Et que reste-t-il ? Des représentations de fibres nerveuses, des représentations de cellules ganglionnaires, des représentations de stimulations, etc. Et qu’est-ce qu’on devait expliquer à l’origine ? La représentation![33]»
Moins elliptique, sinon moins abrupte, l’argumentation du second texte relie clairement le renversement du réalisme en idéalisme à l’identité de la représentation avec, et sans objet correspondant[34],[35].
Le fait même d’admettre la possibilité de se situer par rapport à un intérieur au sein d’un enchaînement d’ensemble qui demeure de part en part causal engendre inévitablement la sous-détermination causale de ce qui est donné dans cet intérieur. La conscience est cet intérieur où l’on doit pouvoir s’installer, si retranché du monde que nous savons qu’est cet intérieur, pour, de là, tenter d’apercevoir quelque chose de ce monde (dont le corps fait déjà partie). Dès lors, cela devient un mystère que l’objet perçu doive être unique et identique, comme c’est normalement le cas dans la perception, tandis que la cause de la sensation est variable, que l’action volontaire doive être unique, tandis que l’effet de la commande motrice est variable. Le fait que la cause de la sensation n’est pas nécessairement identique à l’objet perçu, l’effet du vouloir pas nécessairement identique à l’action voulue, projette sur toute prétention à l’objectivité, que ce soit de la connaissance ou de la perception, sur toute prétention à l’effectivité pour l’action, une inquiétante relativité. Elle est rendue insurmontable par le psychologisme, car en déterminant l’esprit exclusivement comme un pouvoir — le cerveau comme un organe — de représentation, il subordonne à celle-ci toute possibilité de rapport au monde, d’accès aux choses, au corps et à autrui. Mais comme «celles-ci, à elles seules, ne nous ouvrent pas le monde extérieur[36]», nous restons enfermés chacun dans son monde intérieur, ou dans son cerveau . L’usage vulgaire[37] de la notion de représentation présuppose, certes, que cette représentation est toujours «de quelque chose», c’est-à-dire d’une certaine chose. Mais c’est faute d’avoir réfléchi à l’essentielle inaptitude d’une simple représentation, ou de son corrélat neuronal, à repérer univoquement, à «viser» sa cause (ou son effet) comme son référent objectif dans le monde. Ceux qui s’imaginent «naturaliser l’intentionnalité» en la rebaptisant causalité nous enferrent dans la difficulté, puisqu’elle naît de la rencontre des deux à l’interface du cerveau et de l’esprit.
L’argument frégéen est foncièrement le même que celui de Descartes[38]. La représentation dans le cerveau ou l’esprit ne peut pas à elle seule déterminer univoquement la chose extérieure qui la cause ou le mouvement corporel qu’elle cause. C’est l’origine de l’illusion, systématisée dans l’argument du malin génie, mais toujours possible lorsqu’un événement se produit en un quelconque segment intermédiaire entre l’objet externe stimulus (ou le membre effecteur du mouvement) et la représentation à l’autre bout de la chaîne. La possibilité que l’occurrence de la même représentation (ou son corrélat neuronal) procède d’une autostimulation ou d’une inhibition interdit de les rapporter toujours avec certitude à l’objet extérieur ou au mouvement corporel. Cette sous-détermination causale de leur référent objectif empêche qu’on confonde les représentations avec des concepts (ou des signes) et requiert, dit encore Frege, que, pour nous ouvrir le monde, notre pensée soit dotée d’une capacité «logique» de saisir des objets indépendants de nous en déterminant univoquement ce qui est signifié par le signe (visé par la conscience). Le signe ne désigne pas la représentation mais la chose, car une fois qu’on a la représentation on n’a pas encore par là de réponse à la question : «de qui ou de quoi est-elle la représentation[39] ?» Un esprit-cerveau ne renfermant que ses représentations serait donc solipsiste, parce qu’il manquerait de cette dimension intentionnelle de la pensée qui nous permet l’usage des signes pour désigner les choses, ou les personnes, par leur nom. C’est ce qu’a redit Wittgenstein, au moins dans les Investigations [40], et dans son cours à Cambridge de 1946-47 [41].
5. Comme j’ai limité mon rôle au signalement du paradoxe, la recherche des moyens d’y remédier sort du cadre de cet article. Cependant, n’étant pas indifférent au cauchemar du neuroscientifique matérialiste observant au scanner un cerveau idéaliste, il me semble que ce qui a été dit ci-dessus peut déjà suggérer certaines pistes à suivre pour sortir de l’impasse, notamment : chercher un substitut à la notion de représentation mentale (la tradition philosophique en recèle quelques-uns, qui survivent sous d’autres noms dans certaines doctrines contemporaines : je songe en particulier au schème moteur de Bergson, à la kinesthèse de Husserl); reconsidérer l’hypothèse qu’il existe entre les activités mentales virtuelles et «les mêmes activités réelles» des différences internes constantes, qui puissent tenir lieu de corrélats neurophysiologiques pour les essences des vécus chères aux phénoménologues, ou les catégories grammaticales des philosophes analytiques; chercher une solution de rechange à la conception causaliste-mentaliste d’un esprit-cerveau contemplateur solipsiste des représentations qui sont, ou se forment en lui, en bout de chaîne neuronale : l’intégration des activités mentales présumées «purement représentationnelles» à une conception quasi-téléologique de l’organisme complet, comme orienté vers ses buts d’action dans le monde, permettrait de combler le fossé entre l’équivocité causale de la représentation et l’univocité intentionnelle de la perception et de la volonté. Si cette conception n’est sans doute pas absente de l’interprétation envisagée par les neuroscientifiques pour leurs résultats, la philosophie du corps (non de l’esprit!) dont elle s’inspire est incompatible avec «le matérialisme», — ou plutôt le mécanisme dualiste tronqué qui règne dans la plus complète ambiguïté à la faveur du cognitivisme de ce temps. Un emprunt non critique du concept de représentation mentale à pareille philosophie de l’esprit rend, j’en conviens, la chose plus dure à comprendre.
Jean-Luc Petit
Université Marc Bloch, Strasbourg II
[1] J’adresse mes remerciements au Dr Jean Decety, de Lyon, INSERM U 280, qui m’a généreusement communiqué ses travaux sur la simulation mentale de l’action, ainsi qu’au Pr Marc Jeannerod, Dir. de l’Institut des Sciences Cognitives de Lyon, en souvenir d’une soirée de dialogue amical à Warwick.
[2] De cette unanimité le lecteur n’aura aucune difficulté à se persuader en recensant les auteurs de professions de foi matérialistes : P. Engel, Philosophie et psychologie, Gallimard, Paris, 1996, p. 179; P. Jacob, Pourquoi les choses ont-elles du sens ? , Odile Jacob, Paris, 1997, p. 9; E. Pacherie, Naturaliser l’intentionnalité. Essai de philosophie de la psychologie, PUF, Paris, 1993, p. xii; J. Proust, Comment l’esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation, Gallimard, Paris, 1997, p. 11.
[3] On aura reconnu les intitulés favoris des éditeurs de morceaux choisis de textes philosophiques à l’usage des classes terminales.
[4] D’après l’opinion de François II d’Autriche et de Napoléon sur le fondateur de la tadition localisationniste : Franz Joseph Gall.
[5] W.-D. Heiss, G. Pawlik, K. Herholz, R. Wagner, & K. Wienhard, Regional cerebral glucose metabolism in man during wakefulness, sleep, and dreaming, Brain Research, n° 327, 1985, p. 362-66.
[6] Outre les cortex frontal supérieur et pariétal inférieur, l’insula et l’hippocampe.
[7] D.A. Silbersweig, E. Stern, C. Frith, C. Cahill, A. Holmes, S. Grootoonk, J. Seaward, P. McKenna, S.E. Chua, L. Schnorr, T. Jones, & R.S.J. Frackowiak, A functional neuroanatomy of hallucinations in schizophrenia, Nature, Vol. 378, 1995, p. 176-179.
[8] Aire temporale moyenne 21, 22, 37.
[9] Aires pré-occipitales parastriée (18) et péristriée (19), gyrus angulaire (39), aire pariétale (précuneus 7), plus le cortex paralimbique (gyrus cingulaire 31, gyrus parahippocampique 28, gyrus temporal antérieur supérieur 38), le putamen et le colliculus supérieur.
[10] S.M. Kosslyn, N.M. Alpert, W.L. Thompson, C.F. Chabris, S.L. Rauch, & A.K. Anderson, Identifying objects seen from different viewpoints: A PET investigation, ms. Harvard Univ., 1993, cpte rendu in S.M. Kosslyn, Image and Brain. The Resolution of the Imagery Debate, MIT P., Cambridge, Mss, 1994, p. 252-55.
[11] Ont pu être fonctionnellement identifiées de la sorte les aires suivantes : pour le repérage d’une propriété dans la mémoire, le lobe préfrontal dorso-latéral; pour la conversion de l’information catégoriale en coordonnées spatiales, l’aire 46; pour le déplacement de l’attention vers le caractère distinctif, le lobe pariétal supérieur; pour la visualisation de l’image, le cortex visuel primaire; pour l’encodage de caractéristiques nouvelles, le lobe temporal inférieur, le gyrus temporal moyen et le gyrus fusiforme; pour l’encodage de leurs aspects spatiaux, le lobe pariétal inférieur; enfin, pour la comparaison avec des représentations déjà en mémoire, l’aire 19 et le gyrus angulaire.
[12] P. Podgorny & R.N. Shepard, Functional representations common to visual perception and imagination, J. of Exp. Psychology: Human perception and performance, n° 4, 1978, p. 21-35.
[13] S.M. Kosslyn, N.M. Alpert, & W.L. Thompson, Visual mental imagery and visual perception: PET studies, Functional MRI of the brain, Airlington, Va, Soc. of Magnetic Resonance in Medicine, 1993, p. 183-190.
[14] Soit : le gyrus angulaire et l’aire 19, supports de la mémoire; le lobe préfrontal dorso-latéral, support de la recherche de propriétés en mémoire; le lobe pariétal supérieur, support du déplacement de l’attention; le gyrus fusiforme, support du générateur d’image; le lobe pariétal inférieur, support de l’encodage en coordonnées spatiales.
[15] S.M. Kosslyn, Image and Brain, op. cit., p. 301.
[16] S.M. Kosslyn, N.M. Alpert, W.L. Thompson, V. Maljkovic, S.B. Weise, C.F. Chabris, S.E. Hamilton, S.L. Rauch, & F.S. Buonanno, Visual mental imagery activates topographically organized visual cortex: PET investigations. J. of Cognitive Neuroscience, n° 5, 1993, p. 263-287.
[17] P.E. Roland & B. Gulyás, Visual imagery and visual representation, TINS, Vol. 17, N° 7, 1994, p. 281-287.
[18] L.M. Parsons, P.T. Fox, J.H. Downs, T. Glass, T.B. Hirsch, Ch.C. Martin, P.A. Jerabek, & J.L. Lancaster, Use of implicit motor imagery for visual shape discrimination as revealed by PET, Nature, Vol. 375, 1995, p. 54-58.
[19] Cortex frontal (aire préfrontale 46/9, aire prémotrice supérieure 6, et inférieure 44), cortex pariétal (aire pariétale supérieure 7, gyrus supramarginal 40), insula et cervelet.
[20] W. Lang, L. Petit, P. Höllinger, U. Pietrzyk, N. Tsourio, B. Mazoyer, & A. Berthoz, A positron emission tomography study of oculomotor imagery, NeuroReport 5, 1994, p. 921-924.
[21] Aire motrice supplémentaire (dont les valeurs d’activation sont même supérieures dans la seconde condition), gyrus précentral (champs oculaires frontaux, aires 4 et 6), gyrus cingulaire médian.
[22] J. Decety, D. Perani, M. Jeannerod, V. Bettinardi, B. Tadary, R. Woods, J.C. Mazziotta, & F. Fazio, Mapping motor representations with positron emission tomography, Nature, 1994, vol. 371, p. 600-602.
[23] Aire frontale 6, aires préfrontales 8, 9 et 46, aire pariétale 40, aires cingulaires 24 et 32, plus, cette fois, le noyau caudé et le cervelet.
[24] M. Roth, J. Decety, M. Raybaudi, R. Massarelli, C. Delon, C. Segebarth, A. Gemignani, M. Decorps, & M. Jeannerod, Possible involvement of primary mototr cortex in mentally simulated movement: a functional magnetic resonance imaging study, Neuroreport, 1996, N° 7, p. 1280-1284.
[25] M. Jeannerod, Representations for actions, in Advances in Psychological Science, Vol. 2, Biological and cognitive aspects, XXVIe Intern. Congress of Psychology, Montréal, 1996, eds M. Sabourin, F. Craik, M. Robert, Psychology Press, p. 337-353. Cf. ibid., p.338: «A normal subject is able to represent an action to himself without executing it, that is, to form a motor image. It will be posited here that motor images are conscious motor representations. According to this definition, motor images should be endowed with some of the properties of the corresponding (covert) motor representation, that is, they should have a similar functional relationship to the represented action and the same causal role in the generation of that action. A study of motor imagery can thus be considered a valid approach for describing the content and the structure of motor representations.»
[26] Il peut ne pas être superflu de préciser que ce langage n’est pas celui des philosophes de l’esprit qui entendent par «intentionnalité» le fait qu’un élément du contenu mental du sujet renfermerait un modèle de la réalité extérieure, mais celui des phénoménologues qui ne veulent rien savoir d’éléments ni d’états mentaux dans nos têtes, parce qu’ils n’admettent pas d’actes psychiques qui ne soient des façons typiques de nous orienter activement vers quelque chose dans le monde.
[27] W. Wundt, Grundzüge der Physiologischen Psychologie, 5e éd., vol. I, Wilhelm Engelmann, Leipzig, 1902, p. 345.
[28] Ibidem, p. 15:«En fait, on ne voit pas pourquoi une sensation telle que le rouge, le bleu, le chaud, le froid, etc. devrait être quelque chose de tout à fait différent lorsqu’elle s’accompagne seulement d’une excitation dans ledit “centre visuel” du cerveau et lorsque s’y ajoute l’effet d’une stimulation externe. En tant que contenu de la conscience, le bleu est et reste bleu, et la représentation du corps, celle d’une chose représentée dans le monde extérieur, que la stimulation externe ou la chose existe réellement, ou non. En beaucoup de cas, l’image sensorielle est, certes, plus faible et fugitive que ce qui est directement perçu; mais cette différence n’est pas du tout constante : dans nos rêves ou en état d’hallucination nous pouvons ressentir avec la même intensité que sous l’action d’une stimulation sensorielle réelle.»
[29] Ibidem, p. 345-347:«La représentation en ce sens général peut donc correspondre aussi bien à un objet réellement présent et agissant sur les sens, une perception, comme on dit, qu’à un processus qui ne consiste qu’en le souvenir d’une perception antérieure ou une image de l’imagination composée à partir de fragments de perceptions divers (...) C’est une opinion fausse qu’entre les représentations directement engendrées par les impressions sensorielles et les “représentations reproduites”, images mémorielles, etc., il existerait une différence psychologique immédiate, préjugé qui se fonde dans une certaine mesure sur la circonstance que dans de nombreux cas les représentations mémorielles sont plus passagères et de moindre force que les représentations sensorielles directes. Mais la comparaison entre les images mémorielles et les images imaginaires dans des circonstances variées apprend que ces différences sont tout à fait fluctuantes et absolument pas constantes. Une hallucination, pour laquelle n’existe aucun objet extérieur, peut être tout aussi intense et d’une qualité aussi relativement constante qu’une impression sensorielle directe. Réciproquement, cette dernière peut aussi être tellement fluctuante et faible qu’entre elle et une image mémorielle intense il peut ne pas y avoir de différence perceptible.» Cf. aussi, ibidem «...en général, toute cette distinction entre les contenus de conscience objectifs en fonction du fait que des objets réels leur sont, ou non, immédiatement présents, est à rejeter du point de vue psychologique, parce qu’elle fait un principe de distinction d’un trait qui n’est lui-même absolument pas psychologique, mais logique, et qu’elle mène à l’admission de différences psychologiques qui n’existent pas en réalité.»
[30] G. Frege, Logik (1897), Nachgelassene Schriften, H. Hermes, F. Kambartel, F. Kaulbach eds, Felix Meiner, Hamburg, 1969, p. 155-56.
[31] G. Frege, Logische Untersuchungen, Erster Teil: Der Gedanke, Kleine Schriften, I. Angelelli ed., Georg olms, Hildesheim, 1967, p. 355-56.
[32] Traduction tout à fait acceptable de : erkenntnistheoretisch.
[33] Cf. G. Frege, Logik, op. cit., p. 156.
[34] Cf. G. Frege, Der Gedanke, op. cit., p. 355:«Il est remarquable de voir comment avec de telles considérations les contraires se transforment les uns dans les autres. Voici, par exemple, un physiologiste de la sensation. Comme il sied pour un chercheur en science de la nature, il est d’abord très loin de tenir les choses qu’il est persuadé de voir et de toucher pour sa représentation. Au contraire, il croit avoir dans les impressions sensorielles les indices les plus sûrs des choses, qui existent de façon entièrement indépendante de sa sensation, sa représentation, sa pensée, et n’ont pas besoin de sa conscience. Il est si éloigné de reconnaître les fibres nerveuses et les cellules ganglionnaires comme contenus de sa conscience, qu’il serait plutôt enclin à considérer sa conscience comme dépendante de fibres nerveuses et cellules ganglionnaires. Il constate que des rayons lumineux étant réfléchis dans l’œil y atteignent les terminaisons du nerf optique et y causent une altération, une stimulation. Quelque chose en est transmis par les fibres nerveuses et les cellules ganglionnaires. Peut-être que s’y rattachent de nouveaux processus dans le système nerveux, et se forment des sensations de couleur, et celles-ci se relient à ce que nous appelons la représentation d’un arbre. Entre cet arbre et ma représentation s’interposent des processus physiques, chimiques et physiologiques. Mais avec ma conscience n’entrent, semble-t-il, en rapport immédiat que des processus dans mon système nerveux; et chaque observateur de l’arbre a ses propres processus dans son système nerveux particulier.» Suivent des exemples (le miroir, la foudre) destinés à montrer que la stimulation du nerf optique associée à une représentation donnée peut avoir des causes autres que l’objet devant les yeux. Au delà du nerf optique, une même activation du cortex visuel pourrait être obtenue, en principe, outre la perception externe, par autostimulation dans le rêve, l’hallucination, l’imagerie mentale, etc., ou encore par stimulation électrique directe à l’aide d’une électrode (Penfield et Rasmussen ont évoqué de vives images visuelles chez des patients en stimulant électriquement leur lobe temporal : cf. W. Penfield et T. Rasmussen, The cerebral cortex of man: A clinical study of localization of function, New York, Macmillan, 1950) .
[35] Ibidem, p. 356:«On peut faire un pas de plus. À proprement parler, cette stimulation du nerf optique n’est pas immédiatement donnée, mais ce n’est qu’une hypothèse. Nous croyons qu’une chose indépendante de nous stimule un nerf et, par là, cause une impression sensorielle; mais, en toute rigueur, nous ne vivons que la fin de ce processus, qui accède à notre conscience. Cette impression sensorielle, cette sensation que nous ramenons à la stimulation nerveuse ne pourrait-elle pas avoir d’autres causes, puisque la même stimulation nerveuse peut se produire de diverses manières ? Appelons représentation ce qui entre dans notre conscience : nous ne vivons proprement que des représentations, non leurs causes. Et si le chercheur veut écarter toutes les pures hypothèses, il ne lui reste que des représentations; tout se résoud pour lui en représentations, même les rayons lumineux, les fibres nerveuses et les cellules ganglionnaires dont il est parti. Il mine ainsi, en définitive, les fondements de son propre édifice.»
[36] Ibidem, p. 360.
[37] Que tout le «cognitivisme» des philosophes se ramène à entériner sans critique.
[38] R. Descartes, Méditation sixième, Œuvres et Lettres, Gallimard, Paris, 1958, p. 331-333.
[39] Cf. Logik, op. cit., p. 141.
[40] L. Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen IIxi, p. 217:«Si Dieu avait regardé dans nos esprits, il n’aurait pas été capable d’y voir de qui nous étions en train de parler.»
[41] L. Wittgenstein, Wittgenstein’Lectures on Philosophical Psychology 1946-47, P.T. Geach, ed., Harvester. Wheatsheaf, Hemel Hempstead, 1988, p. 100:«entre l’état du cerveau et la pensée que vous pensez, nous n’avons pas besoin de croire à une quelconque connexion causale, — telle que, théoriquement, un parfait physiologiste pourrait diagnostiquer votre pensée.»
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