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Intitulé de la composante : Mimesis, intersubjectivité et neurosciences

Intitulé de la composante : Mimesis, intersubjectivité et neurosciences

Responsable : Jean-Luc PETIT

Affiliations : professeur à l’Université Strasbourg 2, enseignant-chercheur associé au Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action (Collège de France).

 

            Dans les vingt dernières années, les progrès de la recherche en neurosciences ont remis en cause certains des clivages épistémologiques et des hiérarchies qui encadraient cette recherche à ses débuts, sans que les chercheurs aient pris toute la mesure des changements intervenus, ni bien réalisé les réajustements qu’ils imposent. Parallèlement aux traditionnelles différences (impliquant subordination du second terme au premier) « sensation – action » et « calcul – émotion », c’est, par exemple, la différence « individuel – social » qui semble devoir être reconsidérée devant la masse croissante des résultats. Sauf que cette exigence n’est pas évidente quand on travaille, comme beaucoup continuent de le faire dans le secteur « cognition sociale », sous un paradigme foncièrement individualiste, tel que celui de la théorie de l’action analytique ou celui de la théorie représentationnelle de l’esprit.

La découverte des « neurones miroir » chez le singe par Giacomo Rizzolatti et son équipe (di Pellegrino et al., 1992), puis celle des « systèmes résonnants » chez l’homme a déclenché une intense compétition entre les laboratoires, pour un objectif que la contribution des philosophes n’a pas suffi à rendre clair. Idéalement, on aurait pu penser qu’une ouverture se créait là sur ce qu’on pourrait appeler « la fabrique du social », c’est-à-dire la variété continuellement mouvante des micro-interactions dynamiques des agents humains entre eux, une variété génératrice de la différenciation des rôles respectifs au sein d’actions à plusieurs, de la stabilisation de ces rôles au-delà du présent face-à-face des participants et d’une possibilité de compensation terminale du déséquilibre consenti entre ces rôles pendant la durée de validité de l’interaction en question. En fait, l’individualisme des protocoles expérimentaux habituels en psychologie comportementale aggravant la tendance « phrénologique » à ramener la neurodynamique cérébrale aux événements internes au système nerveux central d’un seul individu, l’impact des travaux récents s’avère plus limité.

En guise de fabrique du social, on a affaire à une fabrique de « la cognition sociale », concept construit ad hoc pour la capture cognitive d’aspects présumés essentiels à l’ontologie du social, mais qu’il suffit d’énumérer pour apercevoir le caractère hétérogène d’une sélection sans principe directeur : l’empathie à l’égard d’autrui, la communication verbale, le jugement normatif ou esthétique, le « coup d’œil » de l’expert, l’appartenance communautaire, ou encore le déficit en « théorie-de-l’esprit » des autistes… Le fait que la plupart des tâches imposées aux sujets dans ces travaux recrutent pratiquement les mêmes réseaux du cerveau, qu’il faut donc sans cesse réinterpréter fonctionnellement en un sens nouveau, redouble la perplexité qu’on est en droit d’éprouver devant cette dispersion des objets de recherche.

Dans ces conditions, l’interrogation se reportera naturellement sur les limites des mécanismes de base de l’explication cherchée et la généralité du paradigme épistémologique où elle est conduite. Pour cette question, nous proposons la formulation suivante : la mimesis, catégorie subsumant ces métaphores du miroir, de l’écho et de la résonnance entre systèmes, peut-elle constituer l’intersubjectivité du monde des interactions sociales ? Plus précisément, la piste mimétique focalise l’intérêt sur des stéréotypies comportementales (baillement, fou-rire, marche au pas), des symétries de configurations d’activités cérébrales, des synchronies : synchronisation, désynchronisation des réseaux, etc. N’y figurent pas, en revanche, les aspects de pluralisme, asymétrie et temporalité de l’action, mis en avant par une phénoménologie de l’intersubjectivité, laquelle demeure largement méconnue en sciences cognitives et en neurosciences. Notons que la philosophie analytique, relais habituel entre ces sciences et les thèmes phénoménologiques, n’a eu connaissance que d’une phénoménologie de la perception non de l’action, phénoménologie égologique et non intersubjective.

Pluralisme, asymétrie et temporalité de l’action sont justement les aspects qu’a soulignés, en premier lieu et dans la naïveté d’une éidétique essentialiste, Adolf Reinach critiquant la théorie de l’Einfühlung de Theodor Lipps dans sa description des structures a priori des actes proto-juridiques, en particulier la promesse. Notons que l’oubli de cette théorie de Reinach a pu favoriser l’occupation du terrain de la réflexion sur les structures de sens de l’acte social par une speech acts theory (Austin-Grice-Searle) qui a tardivement pris conscience de sa limitation au locuteur isolé (contribution de Daniel Vanderveken) et qui demeure doublement tributaire, à la fois d’une axiomatique de l’énoncé propositionnel et d’une typologie des actes de parole, variation pragmatique sur la référence objective de Frege.

Ce sont également les aspects sur lesquels Husserl a fondé sa théorie de la constitution conjointe du Lebenswelt. Une théorie dont on rappellera qu’il ne l’a pas développée sur la base de la perception directe (ni de l’inférence, logique ou analogique) des « états mentaux » ou théorie-de-l’esprit d’autrui : en quoi elle diffère de toutes les théories actuelles de la cognition sociale. Mais plutôt sur la base d’une capacité subjective d’apprésentation des kinesthèses d’un autre agent, grâce à quoi les postures et mouvements perçus de son corps nous dévoilent ses intentions et buts, au moins les plus généraux. Husserl était aussi attentif au rôle constituant de que ce qu’on appelle, depuis Gibson, « les affordances pratiques pour un autre » dans la perception du monde par le sujet. Sauf que, mieux que Gibson, il avait vu que ce monde ne se dévoile pas seulement comme peuplé d’objets, buts d’actions possibles, mais qu’il s’inscrit du même coup dans l’horizon ouvrant-clôturant d’une sphère d’intercompréhension possible avec l’autre, toujours le membre d’une communauté locale. Et que les limites et les vicissitudes de cet horizon peuvent provoquer l’effondrement du monde en tant que sol commun d’actions futures également possibles pour tous (Nazisme, etc.). 

Nous ne rappelons pas l’existence de ces autres modes d’accès au social, par l’action multi-agent ou la constitution intersubjective du monde commun, parce que nous voudrions opposer « la Vérité à l’Erreur ». Pour autant, elles ne renvoient pas moins à un pôle de référence possible qu’on chercherait vainement aujourd’hui sur le terrain expérimental, où « les évidences phénoménologiques » apparaissent fâcheusement brouillées. Il nous servira de repère pour revenir au sens de l’expérience vécue du collectif, et guider là-dessus une évaluation du programme : « cognition sociale ». Celle-ci devra tempérer d’un scepticisme à l’égard d’interprétations prématurées, quelquefois présentées comme faits établis, une ferme volonté de réorientation positive de l’enquête neuroscientifique vers les sources constituantes du sens de « l’être social » dans les structures fondamentales de l’action humaine. 

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