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Repousser les limites du corps
Petit, Jean-Luc
Université Marc Bloch (Strasbourg 2), CREA
La différence entre le corps propre et le corps étranger est fondamentale pour l’agent humain, comme pour son monde de vie. Cependant, il n’existe pas une ligne de démarcation fixe, mais une zone du “proche”, centrée sur le corps de cet agent, d’extension variable en fonction de ses buts, motivations et actions, bénéficie pour lui d’un statut privilégié par rapport à l’horizon du “lointain”. C’est ce que montre l’attitude du sportif en action à l’égard des starting blocks, de la piste en tartan, et de la ligne d’arrivée au 100 m., à l’égard de la perche et de la barre au saut en hauteur, à l’égard du javelot ou du poids et de la ligne qu'il ne faut pas mordre, à l’égard de la barre, du cheval d’arçon et du tapis en gymnastique, à l’égard du volant, du sélecteur de vitesse, de l’accélérateur et du frein en "formule 1", etc. Son "je" est dans un "ici" absolu par rapport auquel le but visé est le "là" vers lequel il se projette, non seulement de toutes ses forces musculaires, mais de toute son intentionnalité motrice, laquelle précède et anticipe leur mise en œuvre, en un mouvement en avant où il prend avec lui l’instrument, qu’il soustrait au monde des choses pour en faire un prolongement de son propre corps, cependant que le vaste monde recule à l’horizon, les choses qui s’en détachent n’y étant plus sollicitées que par les mouvements de ses membres.
Telle est l’intuition que la phénoménologie a opposée à une conception (géométrique) homogène et isotrope de la spatialité, qu’elle a accusée de masquer notre rapport primitif à l’espace, dont cette conception, néanmoins, est issue. Mais de quoi dépend donc le passage de cette spatialité pratique subjective à l’espace théorique objectif ? Peut-être de l’outil, dont l’usage a sans doute moins changé notre rapport à l’espace, qu’il n’en a exploité les ressources latentes. Husserl, l’interprétant comme “extension non kinesthésique du corps propre de l’agent”, y voit un pas décisif vers la reconnaissance du fait que ce corps est un corps comme les autres dans l’espace commun.
Cette description phénoménologique de la structure et des limites de notre finitude corporelle a trouvé un renfort dans les nouvelles données neuroscientifiques. Celles-ci procurent un fondement biologique à la phénoménologie du corps en identifiant les structures neuronales corrélatives du schéma corporel et de l’espace péripersonnel visuo-tactile (L. Fogassi et al.). Mais, en outre, elles révèlent que ces structures comportent une remarquable plasticité, à laquelle on peut faire remonter la différence subjective entre un outil et un objet extérieur quelconque. C’est ainsi que la vision d’objets manipulables qu’on tient en main potentialise, en termes de temps de réaction, les actions qu’ils permettent d’accomplir (M. Tucker, L. Ellis). Résultat de niveau comportemental qu’il faut rapprocher du fait que cette observation d’un outil active des zones motrices du cortex (Perani et al.), et que son usage modifie le schéma corporel, autant chez le singe, dont les champs récepteurs cellulaires du cortex prémoteur s’étendent autour du rateau qu’il utilise (A. Iriki et al.), que chez l’homme, dont il redessine de façon analogue la carte spatiale (A. Berti).
Mais (pour parler comme une certaine idéologie techniciste qui s’empare des média), cela veut-il dire que nous serons éternellement menés à la lisière par le sens (théologique) de “notre humaine finitude” ? L’indéfinie plasticité qu’on attribue à l’être humain ne permet-elle pas qu’on manipule artificiellement, pour ne pas dire d’une manière totalement arbitraire, notre expérience d’exister dans notre corps et d’intervenir dans l’environnement en nous appropriant d’autres corps pour en prolonger, ou suppléer, le nôtre ? Tel est, en apparence, le pari de la neuro-technologie. Puisque les capacités naturelles d’un homme sont en soi limitées et que la paralysie les réduit à zéro, mettons son cerveau en interface directe par implants électroniques avec un ordinateur : nous augmenterons ses capacités en y ajoutant celles, présumées sans limites, de cet ordinateur et du réseau informatique planétaire où cet homme au cerveau implanté pourra circuler à sa guise, encore que seulement par la pensée (Ph. Kennedy). La plasticité transitoire et limitée des cartes cérébrales justifie-t-elle les rêves d’amplification du cerveau et d’émancipation de l’intellect par rapport aux contraintes du corps ? Une réflexion épistémologique sur les données de la recherche et leur interprétation à la lumière de la phénoménologie du vécu corporel nous aidera, sinon à résoudre cette question, du moins à éclairer dans l’optique de l’éducation physique les rapports entre le mouvement corporel et l’esprit humain.
I. 1. La phénoménologie du corps et de l’outil : Husserl.
En un premier temps, je me propose de ressaisir l’interprétation de l’outil dans la philosophie phénoménologique. Chez Husserl, l’outil est thématisé dans le contexte de la théorie de la constitution. La constitution est la démarche intellectuelle inverse et complémentaire de la réduction. La réduction s’applique à l’attitude naturelle, commune à la vie quotidienne et à la recherche scientifique. L’attitude naturelle consiste dans le fait que nous croyons spontanément à la réalité en soi absolue, indépendante de nous, des choses du monde environnant, et que nous croyons qu’elles sont toutes identiquement dans ce monde où nous sommes nous-mêmes, lequel est censé infini, partout homogène à lui-même, centré nulle part, et tel que toutes les directions y sont équivalentes. La réduction est l’opération suspendant provisoirement cette croyance spontanée, mais de telle façon que les choses conservent ce que nous pourrions appeler leur prétention de validité pour nous comme choses réelles en soi, etc. Autant de choses autour de moi, autant de prétentions à examiner et à justifier (ou rejeter). Les choses ordinaires dotées de leur pleine valeur de réalité apparaissent alors comme des productions issues d’un pouvoir d’attribution de valeur dont nos actes perceptifs et nos actions pratiques sont la source. Ces choses ne cessent pas d’exister, bien sûr, sous la réduction. Mais elles n’existent pour nous que dans la mesure où elles se donnent à nous dans une donation à laquelle nous prenons une part active qu’il s’agit de faire sortir de l’anonymat. La constitution est cette démarche méthodique par laquelle la pleine valeur d’être des choses leur est progressivement restituée par la seule contribution des activités subjectives de l’ego percevant et agissant que je suis. Et si ces activités n’y suffisent pas, la constitution fera appel aux ressources de l’intersubjectivité, non, toutefois, dans un geste de bonne volonté à l’égard d’autrui, mais dans la stricte mesure où l’expérience subjective l’implique et la requiert.
On peut penser qu’une pareille entreprise a déjà été expérimentée par Descartes, et qu’elle est vouée à l’échec : à moins d’introduire l’hypothèse métaphysique d’un dieu non trompeur, on ne peut pas démontrer la réalité du monde extérieur sur la seule base des représentations que nous en avons dans notre esprit. Ne partageant pas ce scepticisme à l’égard de la voie “cartésienne”, Husserl a imputé cet échec à un mauvais départ. Il ne faut pas partir des représentations des choses dans notre esprit parce qu’elles présupposent la réalité absolue de ces choses en dehors de l’esprit et qu’elles ne peuvent donc pas servir de base pour l’engendrer. Ces représentations sont le résidu d’une réduction imparfaite qui a sauvegardé la croyance à l’être préconstitué des choses qu’il s’agissait de mettre en suspens. Une réduction plus radicale doit nous ramener à une couche d’expérience plus primitive que celle dans laquelle il y a en face de nous des choses dont nous devons nous former des représentations internes. Avant d’avoir affaire à de telles choses, nous avons des images perceptives qui s’esquissent en nos champs sensoriels, tantôt comme images d’une seule et même chose, tantôt comme images de choses différentes, et nous sommes capables de mouvoir notre corps de manière à stabiliser (ou déstabiliser) ces images et à confirmer (ou infirmer) les apparences d’unité et de continuité qu’elles présentent. C’est ce que nous faisons normalement dans la perception, qui est notre seule et unique voie d’accès à ces choses que nous nous sommes habitués à concevoir indépendamment de l’accès que nous y avons, habitude qui explique notre croyance illusoire à leur indépendance. La constitution doit prendre notre expérience à ses véritables racines subjectives et montrer comment, par le jeu réglé de nos activités perceptives et motrices, se met en place pour nous la permanence d’une multiplicité de choses dans un monde cohérent.
Cette radicalité de la réduction se traduit par le fait qu’elle nous ramène en deçà de la permanence des choses dans le temps et de leur localisation dans l’espace, et qu’elle dévoile du même coup une ambiguïté de nos concepts habituels du temps et de l’espace. Il y a le temps des choses que mesurent nos horloges, et l’espace des choses que nous mesurons par rapport au mètre étalon. Mais il y a aussi une temporalité plus primitive du flux de notre vécu d’expérience avec son présent sans cesse renouvelé et ses marges d’anticipation de l’imminent et de rétention du juste passé. Et il y a une spatialité plus primitive que celle de l’espace euclidien, qui n’en possède ni l’homogénéité ni l’isotropie. Le monde réduit à celui de notre expérience perceptive est un proto-monde fini et limité, hétérogène, centré sur notre propre corps, l’occupant exclusif et permanent de l’unique point-0, qui privilégie les choses à sa proximité par rapport à toutes les autres, lesquelles s’orientent en perspective à partir de lui selon les directions du haut et du bas, de la droite et de la gauche, de l’avant et de l’arrière. Ses caractéristiques spatiales renvoient à l’organisation de nos champs perceptifs, d’abord le champ visuel, qui comporte une région privilégiée des apparences visuelles optimales où nos mouvements oculaires ramènent toutes les images qui s’y forment, parce que c’est là que les détails des objets se révèlent avec une parfaite clarté, et environnant cette région un horizon indistinct vers lequel les objets sortant de cette zone optimale fuient en perspective jusqu’à perdre toute distinction interne, et à se perdre dans un fond indifférencié. On retrouve des caractéristiques spatiales analogues dans notre expérience pratique. Déjà, nous habitons un certain corps que l’expérience que nous en avons sépare de tous les autres corps, nous éprouvons intérieurement les mouvements de nos membres, passifs ou actifs, et en mettant en œuvre des mouvements volontaires, nous intervenons librement dans le monde environnant. Nous pouvons étendre les mains et amener sous notre regard tous les objets à notre portée. De sorte que la zone d’optimalité visuelle est en même temps le domaine des choses que nous pouvons saisir, manipuler et tâter sous toutes leurs faces. Comme si le voir anticipait le toucher auquel il reviendrait d’accomplir la donation perceptive, tandis que même hors de notre vue ou dans l’obscurité, le toucher renvoie à un voir possible qu’il “apprésente” en l’absence d’entrée sensorielle correspondante. Quant aux choses qui n’appartiennent pas à notre zone de proximité immédiate, elles sont pour une part des choses que nous pouvons transformer de lointaines en proches en allant auprès d’elles par la marche, pour une autre part ce sont des choses dont nos mouvements ne peuvent pas changer les modes d’apparence, monde inaccessible comme les étoiles, dont la constitution du sens d’être requiert un usage analogique de la perception grâce auquel nous faisons comme si nous pouvions aller dans leur proximité.
Ce n’est qu’une fois qu’on s’est installé dans l’attitude phénoménologique et qu’on a suffisamment exercé ses intuitions sur ce proto-monde en son irréductibilité structurale au monde de l’attitude naturelle, qu’il y a un sens à s’interroger sur l’interprétation phénoménologique de l’outil, puisque cette interprétation est fixée par la fonction dévolue à l’outil dans le processus de constitution qui ramène de ce proto-monde au monde ordinaire. Un outil est un corps extérieur accessible dans ma sphère de proximité, un corps que je peux prendre en main et dont je peux en le prenant en main changer arbitrairement les modes d’apparence. De ce corps extérieur, se présentant toujours dans une certaine orientation par rapport à mon corps, je ne me contente plus de changer l’orientation en me mouvant, mais je le dépouille d’un coup de tous les modes de l’orientation à la fois, en me comportant à son égard de telle façon que je le fais passer dans la sphère-0 de toutes les orientations. Seulement, comme aucun corps ne saurait occuper à ma place ce point-0, cela n’est possible que sur un mode fusionnel. Je le change en corps uni à un membre de mon propre corps et j’en use comme organe du je, à ceci près que les organes de mon corps mobilisés quand je fais quelque chose sont normalement investis de mes kinesthèses, sens interne de mes mouvements et postures corporels, tandis que l’outil qui prolonge mon corps en est dépourvu, bien qu’il ait indirectement une certaine part à mes kinesthèses grâce à cette liaison avec mon corps.
Essayons de préciser cette participation de l’outil aux kinesthèses. D’abord, toute présentation d’objet externe en perspective est corrélative de certaines kinesthèses perspectivantes, qui jouent un rôle motivant dans la présentation de cet objet, qu’elles ramènent du lointain au proche, qu’elles montrent de face s’il se présente de côté, etc. Je me rapproche, je prends du recul, et je dis : «le même objet de près et de loin». Mais, en tant qu’il est saisi comme outil, cet objet est soustrait au système des orientations et rendu solidaire du corps propre où le je est actif à travers le système de ses kinesthèses motrices, à ne pas confondre avec les kinesthèses perspectivantes, tournées vers l’extérieur. Je suis constamment dans des états de mouvement ou de repos dont je suis averti par le sens interne ou par le fait que je les mets en route volontairement. L’outil est donc cet objet transitionnel qui est tel que je peux le faire passer arbitrairement d’un système kinesthésique à un autre, des kinesthèses qui me donnent l’objet externe à celles qui se rapportent directement au je dans la mesure où il en contrôle de décours. Tout mouvement corporel d’une certaine complexité suppose, en effet, une maîtrise des pouvoirs du corps impliquant l’harmonisation des cycles de tension et détente des muscles et tendons, dont l’effort et la relaxation en leurs gradations multiples sont l’aspect vécu subjectif, aspect normalement habituel et inconscient dans sa totalité complexe, mais toujours susceptible de revenir au foyer de l’attention, et qui se signale toujours par un événement saillant de mon champ pratique, jamais vide.
En utilisant un outil je “découvre” quelque chose d’essentiel pour la constitution, dans la mesure où je me donne l’expérience du fait qu’un corps étranger peut aussi être “organe du je” sans avoir mes kinesthèses propres, dissociation entre l’animation kinesthésique et l’articulation du corps en organes différenciés, qui rend possible le transfert aperceptif de mes kinesthèses du “je meus ma main” au corps d’autrui en mouvement, dont je n’ai pas le vécu des kinesthèses, mais que je peux moyennant ce transfert appréhender comme faisant “un mouvement de main”. Le pas constituant franchi par l’usage d’outil est le rattachement des kinesthèses de la motricité volontaire à un corps extérieur qu’elles permettent de percevoir comme un corps propre “comme le mien”. «La courbure du corps, là, me rappelle que quand je saisis un bâton, le mouvement suivant serait de me redresser, mouvement qu’accomplit effectivement le corps, là [1].» L’outil, prolongement non kinesthésique du corps propre, est donc une passerelle en direction de la reconnaissance d’autrui, comme co-sujet indispensable pour la constitution d’un monde commun, ce dont un sujet solipsiste serait incapable. D’où, peut-être, une question adressée à certaines tendances de la technologie, qui semblent vouloir réaliser les conditions d’un franchissement pur et simple de la frontière entre le corps propre et le corps étranger, ordinateur ou robot, en dehors de toute problématique intersubjective : n’est-elle pas dominée par le rêve d’omnipotence d’un sujet solipsiste ?
Mais, pourquoi ce refus des kinesthèses à l’outil de la part de Husserl, s’il est vrai, comme l’a noté Descartes, puis William James, qu’on sent le contact du sol à l’extrémité du bâton dont on le tâte et non dans la paume de la main qui tient ce bâton ? En fait, il n’est pas arbitraire de soutenir que l’intégration de l’outil au corps qu’il prolonge n’est pas accompagnée d’une kinesthèse nouvelle. Parce que, d’une part, les kinesthèses n’étant que le sens que nous avons du mouvement de nos organes, l’adjonction d’une kinesthèse supplémentaire au système kinesthésique total équivaudrait à la formation d’un organe nouveau : une monstruosité, non à l’extension des capacités de perception de notre œil à l’aide d’une loupe ou d’un microscope, ou à celle de percussion du poing avec un marteau, etc. D’autre part, à quoi le fait de doter un corps étranger d’une kinesthèse qui en ferait un organe inconnu nous servirait-il pour le transfert aperceptif de nos kinesthèses familières au corps d’autrui, base de la reconnaissance intersubjective ?
Cette constitution de l’outil oriente la description phénoménologique de son usage. L’outil n’est pas un objet quelconque, que mes mouvements oculaires me font voir sous toutes ses faces, et dont l’identification perceptive dépend de cette vue omnilatérale. L’outil participe d’un autre mode de fonctionnement du système kinesthésique, celui dont dépend l’animation motrice du corps propre : il participe des kinesthèses de la main qui le manie. Or, tout mouvement actuel s’effectue sur le fond du système kinesthésique de l’organe que je meus, et de mon corps comme ensemble coordonné de mes organes. Un certain savoir pratique des ressources motrices de l’organisme entier et de l’espace de jeu des articulations encadre et guide ce mouvement. D’où la vue de l’outil à l’atelier n’est pas une pure vision optique, mais un mode d’appréhension optico-haptique original dans lequel le mouvement que je fais vers l’outil pour le saisir me fait d’avance connaître l’usage que j’en ferai quand je l’aurai en main. Husserl a si bien senti l’originalité d’une telle “aperception” que plutôt qu’à la vision ou la cognition, il l’a imputée au vouloir :
“Dans l’atelier, avec des outils autour de moi pour mon travail, quand je saisis un outil, j’anticipe aperceptivement son usage, et je m’en sers alors réellement, même si je ne me suis jamais servi de cet outil. Mais, en le regardant, je le “reconnais” pourtant dans son pourquoi, je le “vois” comme étant outil. Mais, mettre en usage et utiliser est quelque chose de nouveau, c’est vouloir, et non actualisation de la connaissance...[2]”
I. 2. Le marteau de Heidegger : à quoi sert-il ? ou plutôt : à qui ?
On trouvera peut-être bien terne cette description extraite du contexte d’un manuscrit généralement avare d’exemples concrets, où son occurrence peut, effectivement, faire figure de repentir. On regrettera peut-être le brio des analyses du “saisir un marteau” dans Sein und Zeit et on me rappellera les dates : printemps 1927, publication du chef d’œuvre de Heidegger dans le Jahrbuch für Phänomenologie und phänomenologische Forschung édité par Husserl, — hiver 1931, rédaction présumée par le même Husserl de ce ms B III 9, intitulé “Le problème de l’acte”, encore inédit à ce jour. À qui donc revient la paternité de la phénoménologie de l’outil ? — question, sans doute, pour l’historien des textes, qui n’en est pas une pour le phénoménologue. Car, si concrètes, en apparence, que soient les analyses de la vue circonspecte des choses qui sont à portée de la main de l’être-ici, j’y relève trois défauts. (1) Elles ne s’étayent sur aucune philosophie de l’expérience corporelle, suspecte pour Heidegger d’un dualisme corps - esprit chrétien, c’est-à-dire platonicien : “L’être-auprès n’est pas orienté vers la chose-je embarrassée d’un corps [3]”. — Je signale cette carence de philosophie du corps à l’attention des heideggeriens comme des anti-heideggeriens. (2) Elles ne s’inscrivent pas dans la problématique de transition du sujet à l’intersubjectivité, que grève pour Heidegger l’héritage du subjectivisme cartésien. (3) Enfin, elles se tiennent à l’écart du processus de constitution transcendantale de l’espace objectif sur la base de la localité phénoménale, où Heidegger a dénoncé l’influence du positivisme universaliste post-kantien. Ces analyses sont-elles, pour autant, dépourvues de motivation ? Non, mais elles ne la puissent pas dans l’intérêt phénoménologique intrinsèque de l’usage d’outil et des structures a priori du vécu qu’on en a. Sauf pour les exégètes de Heidegger, dont les limites de son œuvre bornent le champ de perception visuelle, s’y mélange une volonté de faire pièce au marxisme en imputant au “retrait de l’Être”, condition destinale à laquelle personne ne peut rien, la rupture des communautés organiques et la séparation du travailleur et du moyen de production, que Marx, dans ses analyses du “travail vivant”[4] avait imputées au pouvoir dissolvant de l’argent. Enfin, un même esprit de “révolution nationale” s’y fait sentir dans le clivage entre deux attitudes radicalement inconciliables : d’un côté, le rassemblement identitaire du “nous, les travailleurs” de la praxis quotidienne dans l’immanence à soi d’une communauté villageoise fermée, que soude sa proximité de l’Être; de l’autre, la transcendance des visées abstractives d’intellectuels non concernés, parce que déracinés, qui pour cela-même prétendent arraisonner en vue de son explication définitive et son exploitation à outrance le capital de l’Être qu’ils ont d’avance formellement reconstruit et quantitativement évalué. Sans nier la force de suggestion des descriptions du saisir un marteau à l’atelier, on peut donc estimer que ces prodromes de l’antisémitisme nazi n’y ajoutent qu’une ambiguïté dont la phénoménologie peut avantageusement se dispenser.
II. 1. Les ressources motrices (affordances) des objets visuels.
L’hétérogénéité de l’espace lointain et de l’espace proche suppose que l’outil, à sa saisie en mains, subit un dramatique changement de statut, ou de sens d’être. Il était un objet visuel sur lequel il me fallait varier mes perspectives, afin de ne pas lui attribuer des propriétés qui n’étaient que celles d’un côté particulier. La perception devait dégager des apparences subjectives un être en soi. Il devient un “être-pour” dont les propriétés renvoient aux usages que je peux en faire. L’objet était appréhendé dans une optique d’objectivation et de désubjectivation, il l’est désormais dans une optique d’appropriation et d’incorporation à mon propre corps. Deux systèmes d’orientation sont ici à opposer, l’orientation en perspective qui rend possible la reconnaissance de l’objet comme pôle unificateur de la série des aspects perspectifs que j’en ai, et l’orientation par rapport à une prise possible de mes mains. En ce dernier cas, l’objet n’intéresse pas pour ses propriétés optiques d’objet vu à distance, mais pour les ressources pratiques qu’il comporte, les prises qu’il offre à mes actions. Ce deuxième système d’orientation s’oppose au premier dans la mesure où il ne procède pas d’un mouvement de prendre de la distance par rapport à l’objet pour le laisser être en toute indépendance par rapport à moi, mais plutôt d’une anticipation du moment où je l’aurai en main et en prolongerai mes membres. Dans le premier système, l’évaluation de la profondeur grâce à la disparité entre les images visuelles des deux rétines est la condition anatomique déterminante, dans le second un rôle analogue est joué par le fait que nous avons deux mains, qu’elles sont à une certaine distance par rapport à la ligne médiane de notre corps, et qu’un objet dont l’axe est tourné vers la main dominante sera plus facile à saisir qu’un objet tourné vers l’autre main.
Un protocole d’expérimentation a permis l’établissement objectif de l’existence de ces propriétés d’objets manipulables dans l’espace péripersonnel qui renvoient aux actions possibles. On sait que les réponses qui possèdent une propriété en commun avec le stimulus sont plus rapides que celles qui n’en possèdent pas. Par exemple, la localisation à droite ou à gauche : il est plus rapide de répondre à droite à un stimulus présenté à droite ou à gauche à un stimulus présenté à gauche que de répondre à gauche à un stimulus présenté à droite, et vice versa. M. Tucker et R. Ellis, de l’Université de Plymouth, ont cherché à savoir si ces propriétés concrètes que sont les “affordances” ou ressources pratiques d’objets manipulables, tels que des ustensiles domestiques, entraînaient des effets de compatibilité stimulus-réponse analogues à ceux des propriétés visuelles abstraites généralement testées. L’hypothèse sous-jacente à leur expérimentation est que le système moteur qui détermine les affordances est également responsable des effets de compatibilité stimulus-réponse, quel que soit le degré d’abstraction des propriétés considérées. Ces effets ne seraient pas liés au traitement visuel du stimulus, mais détecteraient les affordances, composantes motrices du percept, lequel inclurait l’activation des schèmes moteurs des actions évoquées par les objets. De sorte que nous percevrions moins les objets en intériorisant une information sensorielle d’origine externe qu’en sélectionnant dans le répertoire de nos schèmes moteurs fixés par l’habitude des propriétés en rapport avec l’usage que nous pouvons faire de ces objets. Nos intentions d’agir explicites ne seraient pas l’origine première de nos actions, ce qui ferait problème pour leur rattachement aux objets du monde, mais elles se fonderaient sur la potentialisation des actions possibles dans la scène visuelle de l’environnement proche par la vue des objets manipulables, comme objets utiles à...
Une casserole dont le manche est tourné à droite est plus facile à prendre avec la main droite qu’avec la main gauche : mais cette différence de facilité pour la préhension manuelle se signale-t-elle dans la perception visuelle avant tout mouvement d’accès à l’objet et de préhension effective ? Si c’est le cas, la réponse presse-bouton à une tâche quelconque en rapport avec la présentation visuelle du stimulus montrera un temps de latence plus court pour la main droite ou pour la main gauche, selon que l’objet sera tourné à droite ou à gauche. Pour établir ce point on a projeté aux sujets des diapositives d’ustensiles familiers (fer à repasser, bouilloire, pot-à-eau, scie, casserole, poêle à frire, etc.) photographiés de telle manière qu’ils apparaissent placés sur un plan à portée de la main (50 cm) et on leur a demandé de répondre aussi vite que possible à la présentation de chaque objet en appuyant sur un bouton de la main droite ou de la gauche, selon que l’objet était debout ou renversé. Le résultat le plus significatif est que les réponses de la main droite sont effectivement plus rapides pour des objets tournés à droite et les réponses de la gauche pour les objets tournés à gauche. Que cette différence est liée à la différence des deux mains et à la plus ou moins grande facilité de préhension que leur offrent les objets selon leur orientation par rapport au corps du sujet percevant est démontré par une contre-épreuve : si l’on demande aux sujets de presser les boutons avec l’index et le majeur de la seule main droite plutôt qu’avec la main droite et la main gauche, l’orientation de l’objet n’a plus d’effet sur le temps de latence de la réponse. Ce résultat, qui dans le langage des chercheurs vise à dégager “les codes fondés sur les schémas moteurs” sous-tendant les “affordances” perceptives des objets concrets, me paraît pouvoir s’interpréter comme une première contribution de niveau comportemental à la naturalisation de la constitution phénoménologique de l’outil, constitution qui doit dégager les couches d’opérations subjectives, actes et motivations kinesthésiques, dont dépend le sens d’être pour nous des objets comme buts ou moyens d’actions possibles.
II.2. La plasticité des cartes somatomotrices corticales.
La phénoménologie de l’outil, plus généralement, la phénoménologie de la différence du corps propre et du corps étranger avec sa structure remarquable et ses variations typiques dont l’usage d’outil est un exemple, sont en dernière analyse la face subjective de certaines structures cérébrales. De même que la description phénoménologique de la constitution d’objets visuels à partir d’esquisses ou images instantanées dans le champ visuel et des parcours des kinesthèses oculaires qui les meuvent renvoient au plan anatomique aux configurations d’images optiques sur les rétines et aux mouvements oculaires, de même ces modifications de l’expérience spatiale du corps associées à l’emploi d’outil renvoient au plan anatomique à certaines structures corticales corrélatives de l’organisation perceptive de l’espace en vue de l’action dans l’environnement. Quel est donc le fondement neuroscientifique de la possibilité de l’outil ?
Il se fonde sur l’existence d’une pluralité de modes de représentation internes ou “cartes neuronales” de l’espace et sur leur intégration en un espace unitaire qui repose sur l’existence de neurones multi-modaux. L’espace lointain n’est pas représenté dans les mêmes aires que l’espace proche, c’est-à-dire visuel et péripersonnel, ou que l’espace personnel (tactile, cutané). Les systèmes de coordonnées servant au repérage des stimuli sont eux-mêmes variables selon la fonction des aires cérébrales considérées : centrés sur la rétine dans les aires oculo-motrices, sur l’objet dans les aires de l’interprétation perceptive élaborée, ils sont centrés sur le corps ou les parties du corps du sujet dans les aires motrices ou prémotrices. Ces cartes cérébrales sont le produit de la juxtaposition des champs récepteurs de neurones voisins dans une certaine région corticale. Le champ récepteur d’une cellule est la région de l’espace où la présentation d’un stimulus approprié évoque en réponse une modulation corrélative de l’activité neuronale spontanée. À côté de cellules qui possèdent un champ récepteur visuel et qu’activent des stimuli dans l’espace lointain et de cellules ayant un champ récepteur tactile qu’active le toucher d’une région précise de la peau, l’équipe du Pr Rizzolatti à l’Université de Parme a découvert des cellules visuo-tactiles qui possèdent à la fois un champ récepteur tactile et un champ récepteur visuel, souvent adjacent au premier et s’étendant à une certaine région d’espace péripersonnel qui l’environne. Cette coïncidence de la localisation du champ récepteur tactile et du champ récepteur visuel pour une même cellule revient à former une unique zone de réaction qui englobe la peau et l’espace adjacent. Dans cette région péripersonnelle qui donne à notre vécu de la proximité du corps propre sa base anatomique et fonctionnelle, l’organisme réagit à un stimulus visuel comme s’il en était déjà touché.
Cette intégration de la vision dans l’espace proche et de la sensorialité cutanée qui requiert une transformation des coordonnées de l’information visuelle faisant passer celle-ci d’un système de représentation rétinotopique à un système somatocentrique était sans doute nécessaire au point de vue ontogénétique. Cependant, l’espace proche n’est pas simplement l’espace péripersonnel visuo-tactile qu’un objet quelconque doit franchir pour toucher mon corps, il est aussi, et peut-être plus fondamentalement, l’espace haptique où je meus mes mains, domaine des objets manipulables à portée de ma main. Or, l’outil est moins le prolongement du corps propre que le prolongement de la main, organe de mon intervention dans cet espace haptique. La naturalisation de la phénoménologie de l’outil sera incomplète tant qu’on n’aura pas fondé ce phénomène de prolongement vécu de la main et d’expansion du champ haptique sur une plasticité correspondante des cartes neuronales sous-jacentes aux schèmes moteurs de la main.
Telle est justement la contribution de A. Iriki, M. Tanaka et Y. Iwamura, de l’École universitaire de Médecine de Toho (Tokyo). Dans une expérimentation d’enregitrement unitaire de l’activité électrique corticale effectuée sur le singe, mais dont les résultats viennent d’être confirmés par imagerie cérébrale chez l’homme[5], ces chercheurs ont démontré l’existence dans une région de convergence de l’information visuelle et de l’information somato-sensorielle, le bord antérieur du sillon intrapariétal, dans la représentation cartographique de la main, de neurones bi-modaux visuo-tactiles d’un type distal et non proximal comme les neurones codant l’espace-péripersonnel identifiés par l’équipe italienne. Ces cellules possèdent un champ récepteur tactile localisé sur la paume de la main et également un champ récepteur visuel, territoire dans lequel un potentiel d’action est évoqué par la vision d’une boulette de nourriture dans la main de l’expérimentateur quand celui-ci l’approche de la main du singe. Une fois que l’animal a été entraîné à attirer vers lui avec un râteau qu’il tient de la main droite et à prendre de la main gauche des boulettes de nourriture placées hors de la portée normale de ses mains, et qu’il s’est exercé pendant 5 min. à la prise de nourriture à l’aide de ce râteau, on enregistre une modification caractéristique du champ récepteur visuel, tandis que le champ récepteur tactile demeure inchangé. Si l’on projette sur un plan centré sur la main du singe les localisations de la boulette de nourriture qui évoquent un potentiel d’action instantané, on obtient une carte de dispersion des activations dues au stimulus visuel, image du champ récepteur visuel qui, initialement concentré sur la main du singe, s’allonge dans l’axe de l’outil comme si celui-ci était incorporé à l’image de la main, puis se rétracte sur celle-ci au bout de 3 min. si le singe continue à prendre de la nourriture sans utiliser le râteau qu’il tient encore en main. Le caractère non rétinotopique de ce champ récepteur visuel centré sur la main est confirmé par la distribution aléatoire des points de fixation du regard correspondant à ces potentiels d’action quand on les reporte sur l’enregistrement des déplacements du regard du singe. Cette plasticité du champ récepteur visuel étant liée à l’apprentissage de l’outil, mais pas à la simple tenue en main de cet outil, ni aux mouvements effectués lors de son usage effectif, les auteurs proposent de l’interpréter comme un code de l’intention d’utiliser cet outil pour attraper un appât qui se présente dans le champ haptique ainsi étendu.
Qu’elle concerne aussi l’espace péripersonnel et les neurones du type proximal en rapport auxquels l’existence de cet espace a d’abord été établie, c’est ce que les chercheurs ont montré en enregistrant une expansion analogue consécutive à l’usage d’outil du champ récepteur visuel de cellules dont le champ récepteur tactile est localisé sur le cou, l’épaule et le haut du corps. De sorte que ce phénomène d’expansion du champ récepteur visuel par rapport au champ récepteur tactile d’une même cellule a été proposé comme corrélat neuronal de la phénoménologie de l’outil, entendu subjectivement comme un objet de l’environnement qui se laisse incorporer au schème de la main qui le tient, moyennant la projection à son extrémité des limites de l’expérience du corps propre.
III. Un esprit-cerveau libéré du corps ?
Sans disputer le droit de la technologie à tirer parti des rêves de l’imagination comme moteur d’innovation, ce qui irait à contre-courant de l’épistémologie contemporaine, le rôle du philosophe reste de séparer les thèmes obsessionnels du délire et la base rationnelle des faits. La déperdition du sens de la différence entre le corps propre et l’environnement, comme entre soi-même et autrui, étant une forme de pensée délirante bien connue en psychiatrie, on trouvera quelque motif de perplexité dans les formules employées par des journalistes pour communiquer leur enthousiasme devant les perspectives ouvertes par les technologies de “l’augmentation” des aptitudes humaines. Extrapolant avec témérité au-delà des résultats effectifs, oubliant que le fait que notre expérience du corps ne se limite pas à la peau est une chose dont chacun se persuade en saisissant un marteau ou en ramassant un bâton, et ne prenant pas le temps de se demander si seulement il existe un seul système de croyances dans lequel la peau est “une limite naturelle, intangible (sic) et sacrée” qu’il y aurait quelque mérite à cesser de considérer ainsi, les exemples dont ils font état de “prolongation du corps” par des “organes électroniques” interagissant avec les organes biologiques leur servent de tremplin pour d’étranges vaticinations :
“la frontière entre le corps humain et son environnement (est) remise en cause. Peu à peu, la peau cesse d’être considérée comme une limite naturelle, intangible et sacrée, pour devenir une lisière floue et poreuse. (...) Le fossé entre l’électronique et la matière vivante serait ainsi franchi en douceur. (Grâce à l’omniprésence d’Internet) le corps tout entier se fondra à son tour dans un environnement numérique infiniment plus vaste (...). Les réseaux informatiques seront devenus une extension du système nerveux. Les notions de dedans et de dehors, mais aussi de soi et de l’autre, perdront de leur pertinence[6].”
Mais, face aux attaques du technocratisme virulent qu’on devine derrière ces formules juste un peu irréfléchies, le rappel de la distinction entre délire et réalité ne suffira pas. Quelque chose de plus profond est atteint que notre “sens solide de la réalité”. Un danger plus sérieux que la dissolution de l’identité personnelle dans un inoffensif holisme spiritualiste pour ces adolescents attardés que sont les adeptes des jeux de rôles. S’il y a un enseignement métaphysique à retirer de la phénoménologie de l’outil, c’est que le fait que nous soyons ici, plutôt que là (ou là-bas) tout en étant parfaitement contingent, “puisqu’en effet, au lieu d’être ici, nous pourrions aussi bien être ailleurs”, n’en est pas moins en un autre sens un absolu. Comme, où que nous soyons, nous n’avons pas d’autre mode d’être que l’être-ici, pas d’autre mode d’existence que l’existence présente, le ici présent est le sol ultime sur lequel tout ce qui existe pour nous, tout ce qui vient à l’être, tout ce qui se manifeste, acquiert le sens ou la valeur d’être qu’il possède. D’où le programme de la constitution transcendantale, ou alternativement celui de l’herméneutique existentiale, qui ne font que prendre acte de cette situation en tant que structure de l’expérience, ou fatalité destinale. De sorte qu’il devrait être a priori impossible de surmonter cette condition de localité et d’unilatéralité de notre être situé quelque part, et dénué de sens d’en former l’idée.
Or, n’est-ce pas précisément une preuve de la pertinence métaphysique des technologies de l’homme augmenté, qu’elles réveillent la vieille ambition prométhéenne de nous libérer plus radicalement encore que par ce qui dans ces derniers programmes philosophiques revient à une résignation déguisée à l’inévitable, que l’opinion populaire n’a peut-être pas tort d’identifier avec la philosophie même, comme le dit l’expression : “prendre les choses avec philosophie” ? Peut-être, mais, tout en applaudissant à ce nouveau succès de la technologie, on songera aussi que par cette brèche dans l’édifice traditionnel d’une pensée responsable de soi, il est prévisible que vont s’engouffrer les sectaires de toutes obédiences, que l’innovation technologique semble porter à un paroysme d’exaltation depuis qu’elle a cessé de les tenir en respect. Sur la base de l’examen d’un exemple représentatif de ces travaux, nous allons voir que les limitations — dont les chercheurs eux-mêmes sont parfaitement conscients — des résultats obtenus et des perspectives prochaines de développement nous invitent à plus de prudence et de retenue dans l’interprétation.
Que notre expérience du corps ne s’arrête pas à la peau est trivial. Ce qui l’est sans doute moins, c’est que cette frontière soit franchie non par la barre rigide d’un bâton qu’on tient en main (la barre du navire, le manipulandum d’une console de jeu, etc.) mais par une onde électro-magnétique respectant les fréquence et amplitude de l’activité bio-électrique cérébrale et véhiculant cette information vers un transducteur qui en tire des instructions pour le contrôle d’un curseur sur un écran d’ordinateur. Que notre expérience du corps ne s’arrête pas à la peau n’empêche pas qu’elle ait une frontière quelque part : ici, l’extrémité de l’outil, — mais, là ? S’arrêtera-t-elle, sur l’écran de l’ordinateur, au message que les lettres sélectionnées par le curseur y composent, ou ne s’élargit-elle pas plutôt virtuellement à l’ensemble du réseau informatique planétaire accessible à partir de cet ordinateur ? Or, tant que l’extrémité de l’outil que je tiens est ma frontière, celle-ci me renvoie à mon corps où j’éprouve les forces que je déploie en le maniant ainsi que la résistance du matériau auquel je l’applique. À quoi, en revanche, le pouvoir de circuler dans ce réseau me renverra-t-il, si j’y accède en court-circuitant l’expérience de mouvoir mon corps et rien qu’en en concevant intérieurement l’intention ? À un esprit désincarné en harmonie préétablie avec les autres esprits d’un monde virtuel ?
Justement, la connexion du réseau de neurones d’un cerveau humain au réseau informatique planétaire par interface directe avec l’ordinateur prouve peut-être la vérité du dualisme, pour ne pas dire de l’idéalisme intellectualiste :
« “Le fantôme dans la machine” : combien ne s’en est-on pas moqué ! Dorénavant ce fantôme va hanter une autre machine, et de là d’autres machines encore, et, tour à tour, toutes les machines. L’interface directe consacrera le primat de l’esprit sur le corps en manifestant que son existence tient aux propriétés formelles du réseau de neurones du cerveau qui en permettent la connexion au réseau planétaire et qui font qu’y circule un flux. Ce flux, à son tour, n’intéresse que pour ses propriétés abstraites comme véhicule d’information, non pour ses propriétés concrètes, comme vécu corporel d’une conscience incarnée. La phénoménologie du Dasein doit être dénoncée comme du chauvinisme philosophique (enfin une explication claire de la prise de carte du parti Nazi de Heidegger !). La localité de l’être-là, c’est l’autochtonie du paysan de la Forêt Noire jamais sorti de son Dorf. “Da und dort” : le ici n’a pas cette position priviligiée qu’on lui a abusivement accordée, parlez-nous d’une phénoménologie du Dortsein. Ou encore : vouloir comme Husserl “constituer”, donner sa valeur d’être pour nous à toute chose et sa valeur d’être comme moi-même à autrui, sur la base exclusive des vécus corporels que j’en ai, mes images ou kinesthèses, quelle inflation du Moi paranoïaque ! Mon être ici corporel ne constitue le sens de rien. Sa contingence n’est que ce qu’elle est. Finissons-en avec cette torsion d’esprit qui consiste à faire de notre contingence, parce qu’elle nous est familière, un absolu fondateur. Etc. » — Tel est le langage que pourrait tenir un objecteur voulant tirer argument des nouvelles technologies.
Mais, à mon tour, ne suis-je pas en train de commettre une faute en sousestimant l’émancipation des paralytiques emmurés en eux-mêmes (locked-in) que les implants électroniques vont sous peu, pour employer l’expression consacrée, “libérer des chaînes de leur propre corps” ? Justement pas. À nouveau, regardons de plus près au protocole expérimental en question sans craindre qu’on nous reproche de voir le doigt tendu, non la direction indiquée. Un détail risque de passer inaperçu aux thuriféraires de l’intellect, naturel ou artificiel, contempteurs du corps, qu’ils soient représentationnalistes ou connexionnistes, lesquels ne manqueront pas de tirer argument de ces nouvelles expérimentations. L’interface “directe” ne l’est pas autant qu’on veut bien le dire. Tout repose sur le succès d’une identification du curseur à l’écran avec la main du patient, dont nous allons montrer qu’elle requiert un pouvoir d’extension de l’expérience vécue du corps propre qui est essentiellement le même que celui que mobilise l’usage d’outil. Or, cette identification n’est pas une chose qui va de soi. Elle impose au patient un long et pénible apprentissage dont le succès est exposé à toutes les vicissitudes du corps souffrant : résister au désespoir dans des conditions de survie aussi déprimantes, mettre ses espoirs dans les (faibles) chances de succès d’une expérimentation à haut risque, endurer la fatigue de ce qu’on appelle fort justement des “séances de travail” pour l’assimilation du contrôle volontaire du curseur, demande une force de caractère et un courage qui font l’admiration des chercheurs. Mais, outre cela, il faut aussi compter avec les infections à répétition du grabataire qui imposent la suspension prolongée des séances, la perte de réactivité neuronale due aux médicaments antalgiques, la cataracte qui ferme l’œil de chair : cette première fenêtre qu’on doit maintenir ouverte sur un écran, si l’on veut pouvoir ouvrir cet esprit sur le vaste monde, etc. Le tragique de cette précarité ne nous rappelle pas seulement à l’humaine contingence, mais nous fait prendre conscience de l’unique fondement sur lequel repose toute prétendue “augmentation de l’homme”. On n’augmente qu’une structure déjà existante et dans les limites permises par la plasticité de celle-ci, qui ne saurait être illimitée. En d’autres termes, l’esprit dépend de son incarnation dans un corps.
Une même dépendance du corps se retrouve à chacune des étapes de cette expérimentation, que saute allègrement le vulgarisateur pressé d’aller aux conclusions spectaculaires. Implanter un cerveau vivant n’est pas un acte neutre. Des composants électroniques n’étant des neurones que par métaphore, leur connexion aux cellules du tissu cérébral est un problème en soi. Et tellement un problème qu’il a été récalcitrant à toutes les solutions tentées avec des électrodes classiques. Sa solution a nécessité ce qu’on peut bien appeler une révolution épistémologique. Il a fallu que le Pr Philip Kennedy, de l’Université Emory à Atlanta, renonce à la précision de l’enregistrement unitaire classique, qui se pratique au moyen de fines électrodes engagées dans, ou à proximité du corps cellulaire de neurones que cela ne manque pas d’endommager, cause d’instabilité à court terme dans l’activation bio-électrique des cellules enregistrées. Et qu’il ait l’idée de tirer parti, de préférence, du potentiel de regénération des neurones en implantant des électrodes de verre creuses de 1 à 2 mm, remplies d’une substance neurotrophique et munies de filaments permettant d’enregistrer l’activité électrique de cellules nerveuses non lésées et en pleine croissance, dont il a montré par la même occasion qu’elles envahissaient en quelques mois la cavité de ces électrodes de leurs axones et dendrites. Au lieu que les conditions d’enregistrement soient causes de dégénerescence et mort cellulaire, qui, si elles ne font pas obstacle à une expérimentation sur l’animal implanté, promis de toutes façon au sacrifice pour les besoins de la localisation précise du site d’enregistrement, sont inacceptables dans le cas humain, étaient enfin réalisées les conditions d’un enregistrement de longue durée sur un patient qu’on ne saurait soumettre de façon réitérée à une chirurgie invasive.
Mais, la solution de ce premier problème en engendrait immédiatement un second. Du signal enregistré dans l’aire motrice, signal complexe d’origine cytoarchitecturale ignorée, on sait seulement qu’il est la trace d’un événement électro-biologique survenu entre les deux filaments de l’électrode. Il devenait nécessaire d’identifier et de classer par l’analyse de ce signal des potentiels d’action unitaires qui puissent être sélectivement attribués à une modulation volontaire d’activation neuronale et qui soient susceptibles d’être systématiquement corrélés avec des aspects du comportement moteur. Cette opération s’effectue directement et intuitivement pendant l’enregistrement quand il s’agit du singe, puisqu’il suffit d’observer les mouvements du membre contralatéral à la zone implantée (flexion ou extension du bras, du poignet ou des doigts lors de l’atteinte et de la prise de nourriture). Chez les patients paralytiques, en revanche, la même opération nécessite un long et laborieux détour. En l’absence de comportement moteur, ou plus exactement, en s’aidant de ses vestiges, tels que saccades oculaires, clignement des paupières, etc., en guise de réponses, on doit d’abord leur faire prendre conscience des potentiels d’action que produit l’effort de concentration volontaire demandé en les leur faisant écouter au haut-parleur en feed-back et observer visuellement sur un tracé d’oscilloscope. À partir de là, on doit leur apprendre à associer consciemment ces potentiels d’action avec les fonctions de ce substitut artificiel de comportement moteur que nous ne devons pas oublier qu’est le contrôle des déplacements à droite ou à gauche du curseur à l’écran d’un ordinateur tournant sur un programme de communication verbale assistée.
En fait, l’association des divers potentiels d’action produits par un effort de volonté avec les fonctions d’un programme informatique semble n’être qu’une vision d’avenir optimiste. Qu’a-t-on obtenu, en effet, jusqu’à maintenant ? Qu’une première patiente acquierre et conserve durablement le contrôle volontaire du taux de décharge d’un ensemble non analysé de potentiels d’action enregistrés dans l’aire motrice primaire, pour s’en servir à la façon d’un interrupteur, un accroissement d’activité globale signifiant “ouvert”, une diminution, “fermé”. Qu’un second patient contrôle indépendamment le taux de décharge de deux cellules nerveuses de façon à diriger en modulant l’activité de l’une, les mouvements horizontaux, en modulant l’activité de l’autre, les mouvements verticaux d’un curseur, et semble-t-il, en activant ou réprimant globalement son activité cérébrale locale, qu’il dispose d’une commande d’entrée binaire analogue au “click” qu’un utilisateur ordinaire effectue manuellement à l’aide d’une souris. Ce qui représente un niveau de maîtrise du dispositif suffisant pour permettre au patient emmuré en lui-même de communiquer. Communication encore soumise à d’importantes restrictions, puisqu’elle ne se fait pas directement avec l’entourage familial, mais avec le médecin, et qu’elle demande d’épuisantes séances de travail. Lors de ces séances, effectivement, le patient parvient avec de visibles efforts et une considérable lenteur, moyennant des erreurs difficilement corrigibles, à se faire comprendre en composant lettre par lettre les mots de phrases simples.
La mort, consécutive à sa sclérose amiotrophique (maladie de Lou Gehrig), de la première patiente, qui avait mis un an pour atteindre le niveau de contrôle neuronal qu’on a dit, l’indisponibilité du second patient due à la maladie doublée d’une cecité par cataracte, qu’il faudra opérer pour pouvoir reprendre les séances, sans rien retirer à ces résultats notables, donnera une idée de leur coût humain propre à tempérer certains enthousiasmes.
On se demandera si cet entraînement a pour effet de réactiver une ancienne image cartographique cérébrale, corrélat neuronal du schème moteur de la main laissé vacant par la paralysie, ou si l’on n’induirait pas plutôt la reconstruction d’un schème inédit par réemploi pour une fonction nouvelle des zones corticales désormais sans emploi. Les consignes données au patient comme stimuli pour l’obtention des potentiels d’action : “penser à serrer le poing”, “à lever le bras droit”, “à étirer la jambe gauche”, “à mouvoir le visage”, “à faire des mouvements vocaux”, renvoient à la première hypothèse. Et l’on comprend que la formulation de ces consignes ne peut pas ne pas réutiliser des expressions renvoyant à l’usage d’une main valide, puisque le malade n’en a pas d’autres à son répertoire. L’autre hypothèse est suggérée par l’interprétation des chercheurs qui conçoivent l’assimilation par le cortex moteur de la tâche consistant à déplacer le curseur de l’ordinateur comme un phénomène inédit, qu’ils ont baptisé “le cortex du curseur”. Au niveau comportemental, au lieu de devoir penser à bouger la main de manière à produire un potentiel d’action interprété par l’ordinateur comme une instruction de déplacement du curseur, le sujet pense désormais simplement à bouger le curseur.
Ces deux hypothèses sont-elles mutuellement incompatibles ? Nous ne le pensons pas. Pour s’en persuader, il suffit de comparer l’apprentissage du contrôle du curseur comme instrument de communication à une rééducation, comme celle qui permet aux amputés de tempérer les douleurs du “membre fantôme” en parant à une reconstruction pathologique de leur cortex moteur où l’image de leur main serait colonisée par la zone active la plus proche (celle de la lèvre supérieure). On revient par là à ce que nous voulions démontrer : que la maîtrise du contrôle direct des mouvements du curseur ne saurait être qu’une extension conservatrice du schème moteur corporel (sinon du système kinesthésique), avec incorporation de l’index-curseur en guise d’index (doigt de la main). Inutile de postuler une hybridation bio-électronique incompatible avec la phénoménologie de l’expérience corporelle, qui n’étant pas fondée sur la même expansion des cartes corticales par l’entraînement qu’on retouve dans l’usage d’outil (ou la pratique d’un instrument[7]), abolirait la différence entre les corps propre et étranger.
Références
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[1] Cf. E. Husserl, Husserliana XV, T. 15, p. 257.
[2] Cf. E. Husserl, Ms B III 9, p. 157.
[3] Cf. M. Heidegger, Sein und Zeit, §.23, p. 108.
[4] Analyses qu’on trouve dans les Grundrisse, plutôt que Le Capital, comme je l’ai montré dans Du travail vivant au système des actions. Une lecture de Marx, Seuil 1980.
[5] Cf. A. Berti, F. Frassinetti, J. of Cognitive Neuroscience 2000.
[6] Cf. Y. Eudes, “Des surhommes au banc d’essai”, Le Monde, 5-6 déc. 1999, p. 12-13, pour un aperçu des recherches sur l’interface directe et l’homme augmenté dans le cadre d’une culture californienne que les jeux vidéo et la science-fiction ont familiarisée avec le thème de l’hybridation bio-électronique.
[7] Cf. M.M. Merzenich et al., J. Comp. Neurol., 1984, p. 591-605, et 1987, p. 281-296.
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