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3-8 SPATIALISER L’INTERSUBJECTIVITE J-L

3-8 Spatialiser l’intersubjectivité J-L. Petit (Université de Strasbourg II) & A. Berthoz (Lppa)

Une formulation possible du problème de «la cognition sociale» consiste à «spatialiser l’empathie». On admet communément, en effet, que l’empathie et la perception d’autrui, mettent en jeu une capacité de «se mettre à la place d’autrui». Or, si l’on entend littéralement cette suggestion du sens commun, on est orienté vers un paradigme familier des chercheurs intéressés aux problèmes de la navigation dans l’espace avec ce que cela implique de déplacement et de transformation géométrique des axes de coordonnées égocentriques et allocentriques (A. Berthoz et al.). L’éventualité à examiner est que la perception d’autrui sollicite une capacité naturelle de nous dégager de notre propre point de vue de façon à adopter le point de vue de l’autre. Ceci, sans nous perdre nous-même en nous aliénant à ce point de vue de l’autre, qui n’est pas moins limité que notre propre point de vue, mais en gardant une certaine liberté d’engagement et de désengagement en chaque point de vue local. Une liberté, ajouterions-nous, qui ne nous permet pas seulement de comparer les différents points de vue, mais nous donne accès à «une vue sans point de vue» sur l’idéalité conceptuelle, étape suprême de la cognition.

Une abondante littérature existante sur le changement de point de vue préparait les chercheurs en sciences cognitives à une explication de la perception d’autrui par la géométrie des perspectives. Rappelons Stumpf, Poincaré, Husserl et Piaget, sans oublier l’éclairage jeté sur les bases neurales de cette géométrie des perspectives par la découverte des «cellules de lieu», supports présumés des cartes cognitives. Néanmoins, la transition n’a pas encore été faite en sciences cognitives de la cognition spatiale à la cognition sociale. Entre-temps des pistes concurrentes ont été ouvertes : celle des neurones miroir et des systèmes résonnants.

Une raison de ce retard tient peut-être au caractère métaphorique de l’expression «se mettre à la place d’autrui», qui en rend problématique toute tentative d’interprétation géométrique. Si je change mon point de vue, je verrai sans doute les choses d’un autre point de vue, mais pas nécessairement du point de vue de l’autre. De sorte qu’il doit y avoir autre chose et plus dans cette notion de «point de vue» que l’origine des axes de coordonnées d’un corps dans un espace euclidien, autre chose et plus dans ce «changement de point de vue» que le transfert de cette origine en un autre lieu. Mais quoi, au juste ?

Notre idée directrice est que dans ses applications usuelles le paradigme de l’échange des points de vues porte encore la marque d’une conception dichotomique simple selon laquelle le sujet passerait par un mouvement de bascule d’un «point de vue égocentrique» à un «point de vue allocentrique». Tandis que, si l’on regarde de plus près la théorie de Piaget à la lumière de la théorie husserlienne de l’intersubjectivité, il apparaît qu’au sortir du «réalisme infantile» où l’enfant croit voir les choses telles qu’elles sont en soi, la conquête de la notion même de « point de vue » implique que le point de vue de l’observateur est d’emblée limité par la possibilité des autres points de vue dans l’horizon d’un espace projectif de tous les points de vue. De sorte que la constitution de l’objectivité reposera sur la mobilisation des ressources de cet espace projectif dans les opérations perceptives du sujet en vue de la mise en place d’un monde commun grâce aux interactions intersubjectives. En résumé la prise de conscience par le sujet percevant de l’existence de contraintes subjectives dans la scène du monde «pour lui» contient beaucoup plus qu’un simple privilège de l’ego : ce qu’il recèle, ce sont les prémices de la reconnaissance d’un monde visible pour plusieurs. Il n’y a pas : le point de vue propre ou le point de vue de l’autre ; ce qu’il y a, c’est : le point de vue de l’autre dans et à travers le point de vue propre. C’est cette implication qui est sans doute la piste à explorer si l’on veut tirer une théorie de la cognition sociale de la théorie de la cognition spatiale.

4. Bases neurales de la perception et de l’expression des émotions et observation des actions d’autrui.

Perspectives philosophiques : D’après le dualisme du sens commun, l’expression des émotions est « extériorisation » d’états mentaux internes sous forme de mouvements corporels dans l’espace physique, une extériorisation limitée au corps du sujet et sans autre incidence que subjective sur l’espace de sa translation locale. Notre approche en : 1) cinématique de la locomotion modulée par l’émotion, 2) imagerie fonctionnelle des réseaux neuraux sous-jacents à la production et la reconnaissance des émotions, est une approche duale sans dualisme. Pour parer au danger de dualisme, nous cessons de présupposer la validité de la distinction entre un espace mental « intérieur » et un espace physique « extérieur ». La génération de la trajectoire locomotrice du corps du sujet ému sera comprise comme constitution kinesthésique de l’espace propre à chaque émotion. Parce que l’espace de la perception de choses physiques et de la production de mouvements corporels n’est pas préconstitué à l’expérience émotionnelle, comme si celle-ci n’était que la déformation « subjective » d’un espace objectif (idéalisé comme euclidien). Pour être émotionnellement qualifié, l’espace doit avoir été émotionnellement constitué. De sorte que « les invariants locomoteurs » des émotions n’auront pas le caractère statique des invariants extraits des séries d’esquisses rétiniennes associées au changement de perspective sur l’objet au cours des mouvements exploratoires du sujet. En guise d’invariants, nous cherchons les opérations constituantes de cette constitution émotionnelle de l’espace. Des trajectoires locomotrices modulées par les expressions d’émotions à la géométrie de l’espace émotionnel lui-même où se déploient ces trajectoires, il n’y a, pensons-nous, qu’une différence entre deux modes de description mutuellement réversibles du phénomène émotionnel. On peut décrire celui-ci en le rapportant au corps du sujet et à ses mouvements expressifs ; mais on doit pouvoir aussi le décrire en termes de géométrie de l’espace émotionnel qui impose à ce corps la trajectoire, voire le mode de localisation corporelle et la posture propres à chaque émotion. La peur induit une dis-location de l’espace menaçant : arraché au site protecteur où je m’insère, ma localisation spatiale (y compris ma stabilisation posturale) est radicalement mise en question. J’explose dans la colère, faisant de la perte de contrôle sur mes mouvements et de ma gesticulation désorientée une protestation contre le déni de reconnaissance de l’autre. La honte me fait éprouver ma visibilité corporelle comme l’exposition à autrui de mon intériorité psychique dans l’impuissance de toute possibilité de maîtrise symbolisante de l’expression. La joie est dilatation du monde : le présent s’ouvre à toutes les possibilités ; les directions de l’activité intentionnelle convergent toutes, et de partout ; le principe d’individuation est suspendu au profit d’une empathie universelle… Dans la ligne de la cinquième Méditation cartésienne de Husserl et sa théorie de la constitution conjointe du Lebenswelt comme champ d’interaction intersubjectif, la littérature phénoménologique a bien décrit ces espaces émotionnels (Sartre, Merleau-Ponty, Binswanger, Erwin Straus, Pierre Kaufmann). Leur modélisation géométrique par une théorie dynamique de la constitution de l’espace objectif à partir des fondements neurophysiologiques de l’expérience subjective (cf. Bennequin et Petitot) : tel est l’horizon de notre tentative de spatialisation de l’expression des émotions.

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