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PROJET DE RECHERCHE

Le renouvellement de la philosophie de l’action par les neurosciences.

I

1. La philosophie contemporaine a développé toute une théorie de l’action qui repose sur l’analyse des concepts dans lesquels nous concevons, décrivons, expliquons et justifions nos actions. Toutefois cette théorie de l’action ne mérite peut-être pas sans réserves le titre de philosophie de l’action sous lequel on la désigne. S’inscrivant, en effet, dans une tradition de philosophie analytique, non dans celle de la phénoménologie, elle s’est systématiquement détournée de notre expérience vécue de l’agir. Sa source d’information sur les actions a été restreinte au corpus des expressions linguistiques et phrases en usage dans le langage ordinaire ou certains langages spécialisés, ceux, notamment, de l’éthique (comme application de la logique déontique), de la jurisprudence (application de la théorie des speech acts), de l’économie ou des sciences sociales (application de la théorie des jeux de stratégie, ou de la décision rationnelle). Enfin, une volonté de limiter le choix des procédés de traitement de cette information à ceux d’une logique philosophique en ses différentes versions, tour à tour grammaticale, sémantique et pragmatique, a fait exclure le recours à l’intuition directe de l’agent lui-même sur son propre « faire » corporel dans le monde actuel au bénéfice de l’intuition du théoricien-observateur-non-acteur concernant d’autres mondes possibles que le sien.

2. Parallèlement, les neurosciences, ayant largement dépassé le stade de la physiologie du réflexe et la corrélation behaviouriste entre stimuli sensoriels et mouvements effectifs, poursuivent leurs expérimentations sur les corrélats neurophysiologiques de l’action. N’envisageant plus, comme auparavant, de réduire cette action au comportement extérieurement observable, elles la prennent avec sa pleine teneur de signification éco-bio-psychologique. Remontant toujours plus loin en amont du mouvement des organes moteurs, elles la considèrent dans toute la diversité des étapes conduisant à ce mouvement, celles, en particulier, de sa genèse dans les sollicitations des objets environnants, la formation de l’intention, la simulation mentale, l’observation en vue d’imitation ou d’apprentissage, la préparation et la décision. De sorte que l’expérience, pour un agent humain, d’habiter activement son corps dans un monde où il ne se contente pas d’être localisé comme une chose – le fait de s’y voir ainsi localisé relevant plutôt de la pathologie (héautoscopie) --, mais où il intervient efficacement en changeant quelque chose dans l’environnement, cette expérience d’avoir un corps et de s’en servir, dans ses aspects normaux et anormaux, qui incluent l’usage du cerveau et la mise à profit de sa plasticité et des possibilités de suppléance d’aires endommagées en cas de traumatisme ou de pathologie, est désormais thème de recherche pour les biologistes.

3. Si différents que soient les niveaux, méthodes et perspectives de ces travaux, une part non négligeable de leur conceptualité dérive de notre conception commune de l’action, conception implicite que véhicule (même s’il n’en est pas l’origine exclusive) le langage usuel dont nous dépendons pour nous comprendre, puisque c’est toujours en ses termes – non ceux d’une quelconque science, ou expertise – que nous réfléchissons à ce que nous voulons faire comme à ce que nous avons fait, et que nous nous expliquons les uns aux autres nos conduites. Que la source de sa conceptualité soit celle-là est trivialement le cas pour la philosophie de l’action de tradition analytique, que sa prétention de contribuer avec sa théorie de l’action à la philosophie de l’esprit ne saurait faire qu’elle ne demeure ce qu’elle est, à savoir une branche de la philosophie du langage, et plus précisément du langage ordinaire. Mais, à la même source s’alimentent également les neurosciences de l’action, en dépit de la place que les limitations actuelles de l’électro-encéphalographie et de l’imagerie cérébrale fonctionnelle les contraignent à donner à l’expérimentation sur le modèle animal, et des problèmes que cela pose pour l’extrapolation des résultats vers la carte d’un cerveau humain, unique par la représentation qu’il accorde aux aires du langage. A côté des méthodes statistiques les plus ingénieuses, en effet, ces sciences usent d’une terminologie réemployant sans critique préalable les mots du langage de l’action pour interpréter le fonctionnement des aires cérébrales, groupes cellulaires ou mécanismes synaptiques. Les mots « intention », « préparation », « décision », « contrôle », etc., sont couramment employés pour désigner ou qualifier des aires cérébrales, des potentiels électriques cellulaires, ou des mécanismes d’interaction entre cartes neuronales. Or, quand on dit d’une personne qu’elle conçoit l’intention d’agir, se prépare à l’action, décide d’agir, et contrôle le bon déroulement de son action, c’est au sens propre que toutes ces expressions doivent s’entendre. Lorsqu’en revanche, ce n’est plus de la personne, mais d’un groupe de cellules dans son cerveau que cela est dit, les chercheurs ne sont pas sans savoir que de telles expressions, pour indispensables qu’elles soient, ne sont pas les expressions conceptuelles adéquates, mais des métaphores tirées du langage commun. Dégager de cette gangue métaphorique une conceptualité propre de l’action, qui soit convenablement stratifiée pour en ressaisir tous les niveaux d’inscription corporelle, est une exigence qui commence à poindre sur le terrain de la recherche empirique.

4. Les philosophes intéressés à l’action et les scientifiques travaillant sur les corrélats neurophysiologiques de l’action ont-ils donc pris conscience du fait que, d’une certaine manière, leur objet est « le même » ? Plusieurs initiatives récentes en ce sens, si prometteuses qu’elles soient pour l’avenir, font encore figure d’exceptions dans un vieux pays comme le nôtre, où les communautés académiques sont généralement peu disposées au dialogue interdisciplinaire, si essentiel qu’il soit dans les nouveaux secteurs de la recherche. Indépendamment de ces pesanteurs sociologiques, chaque école comporte sa clôture, chaque méthode a ses œillères. Laissant aux biologistes l’étude empirique des faits relatifs au métabolisme cérébral et au mouvement corporel, certains philosophes de l’action peuvent croire de bonne foi ne devoir s’occuper que d’analyse logique, grammaticale, ou pragmatique, de la structure conceptuelle du langage en usage dans divers contextes, qu’ils empruntent moins volontiers aux hôpitaux ou laboratoires qu’à la vie quotidienne ou aux mondes possibles de leurs expériences de pensée. Quant aux neurophysiologistes, sont-ils unanimement persuadés de l’utilité d’une réflexion philosophique sur l’action, voire d’une collaboration soutenue avec des philosophes ? Loin s’en faut, et lorsque cette collaboration est effective, il semble que la représentation, non l’action, en soit le thème. Une conception représentationnaliste de l’esprit dominant la psychologie et les sciences cognitives (héritières inconscientes de la tradition philosophique de Locke) tend, en effet, à réduire l’action à sa représentation. Comment, avec de pareils interlocuteurs, le physiologiste ne serait-il pas excusable de s’imaginer l’action complète alors qu’il n’en a que la représentation mentale ou cérébrale, et que cette action n’en est pas une tant qu’elle n’est pas objectivée dans un corps humain au sein de l’environnement intersubjectif d’une communauté humaine ? Résumer l’action à des activations neuronales dans les aires motrice et prémotrice d’un cerveau isolé serait oublier qu’elle doit son sens pour nous à deux conditions complémentaires. La première est l’incarnation de cette action dans l’expérience vécue de notre corps, dont nous ne cessons pas d’être obscurément avertis grâce à la proprioception, les kinesthèses de nos membres moteurs, les efférences motrices elles-mêmes et, articulant cet ensemble en une structuration dont la plasticité n’empêche pas la robustesse, notre schéma corporel. Sur ce point, la phénoménologie a beaucoup à dire, n’en déplaise à ceux qui la confondent avec le courant irrationaliste pour apparaître comme seuls protagonistes du dialogue philosophie - science.

5. La seconde condition est l’objectivation de cette action dans l’espace extra-corporel intersubjectif, objectivation qui fait qu’elle peut recevoir un nom, une qualification descriptive ou évaluative en des systèmes de droit positif, enfin une histoire racontable en phrases descriptives et organisée selon certaines structures narratives. Là-dessus, il est vrai que l’apport de la philosophie analytique est essentiel. Ceci dit, affecter, comme naguère certains auteurs de l’école analytique, de n’avoir à connaître des actions qu’au niveau de leur manifestation publique en tant qu’événements verbalement désignables et qualifiables, les traiter comme un postulat de l’emploi des expressions du langage « sur les actions », et ignorer la dimension catégoriale et syntaxique de leur structuration à un niveau infra-linguistique dans les vécus corporels et le métabolisme cérébral, revient à entretenir une vision désincarnée de l’agent humain. Or, la discussion en théorie de l’action s’est concentrée sur les propriétés sémantiques du langage sur les actions : est-il du type extensionnel qui est celui du langage de la logique élémentaire, ou est-il d’un type non-extensionnel spécial ? La querelle du causalisme et de l’anti-causalisme a porté sur la question de savoir si l’explication par raisons était, ou non, une explication du type causal défini par Hume, sans qu’on s’occupe de savoir si la notion humienne de causalité était effectivement la notion opératoire, non seulement dans les sciences expérimentales en général (ce qu’a fait G.H. von Wright), mais dans la recherche des corrélats neurobiologiques de l’action. Toute cette discussion s’est développée sur une présupposition jamais questionnée, qui est que « le langage de l’action » était doté d’un pouvoir de structuration et de catégorisation arbitraire de l’expérience et de son substrat biologique. Pouvoir tel qu’on n’avait pas à s’enquérir de l’éventualité d’une organisation propre de cette expérience « en dehors du langage » (une contradictio in adjecto, croyait-on). Comme si le langage en usait avec le corps ou le vécu comme dans les portraits d’Arcimboldo, où l’on discerne un visage humain dans une composition de légumes, ou comme dans les jardins de Pline le Jeune, dont les buis étaient taillés en forme d’animaux. La seule chose importante, pour Davidson, était que les phrases exprimant nos croyances soient rendues vraies par les objets familiers, quelles que soient par ailleurs « les pitreries » de ceux-ci (Davidson, 1984, 13). Or, dans le cas de l’action, cette grammaticisation ou sémantisation de sa structure de sens ne correspond pas à ce que suggèrent les données des neurosciences. Nous renvoyant aux intuitions de Husserl concernant l’organisation logique antéprédicative de l’expérience vécue, « la noématique » de la praxis corporelle, celles-ci suggèrent qu’il existe une structuration non due au langage, ni imputable à ses pouvoirs supposés de structuration rétrospective, à un niveau où s’élabore la genèse de l’action au sein du métabolisme cérébral.

6. Ce mutuel isolement creuse entre les neurosciences et la philosophie de l’action (et plus généralement les sciences humaines) un fossé dont nous voulons montrer qu’il est artificiel, bien que nous ne soyons pas de ceux qui confondent tous les niveaux de réalité sous prétexte qu’ils font partie de la même Nature. S’y maintenir plus longtemps peut représenter pour le progrès des recherches elles-mêmes un handicap dont on mesure encore mal la gravité. Heureusement, le moment semble venu où des contraintes internes à la recherche empirique, d’un côté, à l’analyse conceptuelle, de l’autre, vont forcer au dialogue des chercheurs qui ne l’auraient pas spontanément pratiqué. D’un côté, le besoin d’une conceptualité plus homogène que celle qu’ils ont hérité du sens commun, des vicissitudes historiques d’une physiologie longtemps réflexologique, et d’une psychologie passée du behaviorisme au cognitivisme (pour beaucoup par une simple substitution de paradigme), amène certains neuroscientifiques à prendre du recul par rapport aux données et aux protocoles expérimentaux et à s’interroger sur les concepts dans lesquels « en dernière analyse » il convient de traiter des actions humaines. Or, ce type de questionnement est proprement philosophique : faut-il qu’il se réalise sans la participation de philosophes ? De l’autre côté, un scepticisme grandissant est perceptible chez les philosophes de l’action en ce qui concerne l’autonomie, par rapport à l’enquête empirique, d’une analyse a priori des concepts d’action qui reposerait uniquement sur le corpus des expressions fourni par le langage quotidien, et qui se confondrait avec « la grammaire logique » de ces expressions, selon la stricte tradition du dernier Wittgenstein et de ses disciples. Ces philosophes avouent que leurs analyses procèdent moins souvent à « l’extraction » d’un ordre préexistant dans la langue qu’au profilage, et à la reconstruction virtuelle, d’une structure originale répondant à des préoccupations intellectuelles, qu’il serait abusif de supposer présentes à l’esprit du locuteur ordinaire, et desquelles il n’y a, dès lors, pas de raison d’écarter celle de se mettre en conformité avec les résultats expérimentaux et modèles théoriques du cerveau et de l’esprit admis en neurosciences.

7. Seulement, que veut dire : intégrer ces résultats et modèles à des analyses conceptuelles, et est-ce qu’il est raisonnable de l’envisager ? Si l’école analytique ne s’est pas entièrement fourvoyée – ce que nous ne pensons pas – dans sa stratégie linguistique d’approche de la nature de l’action avec des moyens volontairement limités à l’examen logique des concepts, et la discussion raisonnée des opinions circulant dans le club des philosophes analytiques, on doit lui accorder que la pensée quotidienne aidée du langage usuel a bien encadré l’expérience comme il le fallait pour normaliser la pratique des locuteurs. Maintenant, cet encadrement formel correspond-t-il « à quelque chose » ? Quand nous disons de quelqu’un qu’il a fait ou n’a pas fait ceci ou cela, nous attribuons une action à un agent. Quand nous expliquons ce que quelqu’un a fait en invoquant ses raisons d’agir et ses croyances, nous admettons que les actions humaines s’insèrent dans des chaînes causales de la même façon (est-ce vraiment la même ?) que les autres événements. Or, des actions, des agents, des raisons, des croyances ne sont apparemment pas des entités situées sur le plan des choses et événements ordinaires. Si l’on peut soutenir, comme Davidson, que le langage traite identiquement un événement, une action et un agent, et que cette opportune homogénéité nous épargne l’inconvénient de devoir construire, à nouveaux frais, une logique de l’action différente de la logique générale et du discours physique des sciences de la nature, tous les auteurs n’en sont pas persuadés. Certains, sans toujours le dire ouvertement, travaillent depuis quelque temps déjà à dériver de la tradition phénoménologique des idées de conceptualisation capables d’enrichir et d’affiner cette théorie de l’action classiquement tirée de la seule analyse logique du langage (Bratman, Chisholm, Dreyfus, Ginet, Goldman, Føllesdal, Hintikka, Th. Nagel, Searle).

8. Mais, quelle que soit son efficacité dans la communication, que vaut ce mode langagier d’organisation face à l’expérience et à la science ? Des pressions opposées se font sentir : l’une, pour rejeter comme une vaste illusion préscientifique cette structure de l’expérience que l’analyse philosophique s’efforce de restituer, en déniant l’intérêt de sa restitution (Paul et Patricia Churchland) ; l’autre, pour préserver cette structure en préconisant sa reformulation philosophique comme solution de rechange à l’enquête empirique et théorique de la science, ce qui aboutit à une sorte d’obscurantisme tenant la pensée commune et son éclaircissement à l’écart de l’aventure scientifique (le Wittgenstein du Cahier bleu et des Investigations). Résistant à ces pressions contradictoires, nous défendrons la complémentarité des deux approches, conceptuelle et empirique, de l’action. Car, nous ne croyons pas qu’on puisse élever sa conception commune à une clarté pleinement satisfaisante, non plus que construire une philosophie de l’action sans engagement envers cette conception commune, en se désintéressant des corrélats physiologiques. Réciproquement, sur quoi se guidera l’investigation de ces corrélats, sinon une préconception de la nature de l’action que la science, bon gré mal gré, doit emprunter à la pensée quotidienne, qu’elle ne saurait donc entièrement récuser ? Sans doute, l’analyse philosophique du langage et de la pensée commune n’est pas chargée de dévoiler les structures neuronales. Mais, dans la mesure où cette analyse fait autre chose que refléter une organisation arbitraire de l’expérience répondant à de pures conventions de langage, elle doit renvoyer à des structures ontologiques effectives, celles de l’action humaine, que sous-tendent les structures neuronales intéressant les biologistes. Dès ce moment, une confrontation devient envisageable entre les analyses philosophiques et les données et modélisations neuroscientifiques, éventualité hasardeuse de sa propre remise en cause pour le philosophe, sans doute, mais aussi occasion à ne pas manquer d’émanciper la théorie de l’action d’une double tutelle : celle des logiciens, car qu’une action puisse être la conclusion d’un raisonnement n’en fait pas un jugement ; celle des lexicographes, car si l’action échappe à la juridiction de la logique, le langage ordinaire n’en est peut-être pas le conservatoire exclusif.

9. Nous croyons la circonstance actuelle propice à une nouvelle initiative de dialogue philosophie – neurosciences sur l’action. Il ne s’agirait plus seulement de promouvoir la rencontre des chercheurs d’horizons différents en s’en remettant à la discussion pour qu’elle fasse ressortir centre d’intérêts communs et régions d’interface : cela a été fait [JLP1] . L’heure n’est plus à la sollicitation des bonnes volontés et aux synthèses, toujours quelque peu diplomatiques. Il s’agit à présent de dire clairement ce qui doit changer dans la théorie de l’action sous l’impact des neurosciences. Car, qu’avons-nous, en définitive, en matière de théorie de l’action ? Une analyse au filtre du langage, dont la maxime pourrait être : ne cherchez pas à savoir ce que vous faites, encore moins ce que vous éprouvez en agissant ; demandez-vous seulement « comment on dit ce qu’on a fait ». N’y retrouvant pas la description immanente de l’expérience du « faire » de l’agent qu’on peut estimer qu’une philosophie de l’action devrait comporter, le physiologiste serait en droit de reprocher au philosophe de ne pas avoir rempli son contrat. Le handicap de la théorie actuelle de l’action est que la conceptualité de l’action qu’elle a dégagée demeure une structure intellectuelle non incarnée dans un corps : un réseau de concepts, dont on peut bien admettre qu’il organise nos actions en tant que parlées, mais qu’il n’y a pas de raison de supposer plus particulièrement lié au fait que l’agent vit dans un certain corps, des limites duquel il est implicitement et continuellement averti, savoir qu’il emploie à la régulation de l’action, non seulement dans son effectuation motrice, mais dès la formation des intentions au remplissement desquelles cette action est destinée à pourvoir. Or, le scrupule de ne pas remplacer l’expérience vécue par un semblable artefact idéél qui la travestirait ou la dénaturerait avait animé la phénoménologie, qu’une certaine arrogance théoréticienne a fait tenir en mépris dans le milieu des sciences cognitives.

10. Ce qui manque à l’actuelle philosophie de l’action, obstacle à la solution du problème de sa « naturalisation » , c’est précisément une phénoménologie de l’expérience que l’agent a de son action, dans la mesure où il l’accomplit lui-même, expérience propre à un agent humain et sans équivalent chez un agent mécanique ou un agent institutionnel. Cette carence se manifeste en chacun des domaines d’une telle phénoménologie : l’expérience intime du corps agissant (1), le rapport à un autre agent (2), le rapport au monde où l’on intervient (3). Or, les nouvelles données empiriques sont de nature à réhabiliter une pareille phénoménologie de l’agir et à la réintroduire comme correctif à cette théorie de l’action comme analytique du langage sur les actions. Ceci, sur les trois plans en question : 1) la réalité d’une structuration pré-syntaxique de l’agir en tant que vécu corporel, contre le dogme selon lequel toute structure est grammaticale ; 2) l’action comme base de la reconnaissance d’autrui et de l’intersubjectivité, contre le solipsisme behavioriste du modèle d’agent rationnel ; 3) les origines motrices du monde perçu, contre la distinction action / perception comme distinction de catégories exclusives l’une de l’autre.

11. Pour franchir la distance métaphorique entre langage et vécu corporel, il faudra, pour commencer, réhabiliter la kinesthésie, notre voie d’accès immanente aux aspects structuraux, comme aussi aux aspects signifiants de l’action, en montrant que Wittgenstein s’est fourvoyé dans sa critique dévastatrice de la psychologie de James. Ensuite, il faudra rappeler que le « comme moi-même » de cet autre auquel je me rapporte n’a rien d’un raisonnement par analogie, selon la naïve hypothèse de la « théorie de la simulation » en psychologie de l’enfant (et en primatologie), qui garde le style intellectualiste (représentationnel et cognitiviste) de l’hypothèse concurrente, « la théorie de la théorie de l’esprit ». En vérité, d’emblée, immédiatement et avant toute formation de représentation mentale et de jugement, l’autre est pour moi celui qui peut faire, et peut vouloir faire les mêmes choses que moi. Je reconnais sa conduite non comme « comportement observable » neutre en attente d’interprétation, mais comme action, une action qu’éventuellement je peux faire moi-même si elle est à ce répertoire d’actions dont la disponibilité me fait agent, tandis que son indisponibilité, partielle ou totale, pèse sir moi comme une constante menace. Enfin, un esprit-cerveau, organe de représentation, serait essentiellement dépourvu de la capacité d’agir dans et sur le monde, qui ne se laisse pas réduire à l’application d’une instruction dans un programme, ni à l’implémentation d’un état mental dans un mécanisme émettant une commande de mouvements corporels. Elle requiert une ouverture, une sensibilité de l’agent doublement orientée : 1) vers sa propre variabilité interne, fond permanent des motivations d’où surgissent ses intentions explicites et qui détermine leur maintien, leur abandon ou leur substitution par des intentions nouvelles ; 2) vers la variabilité de l’environnement externe, dont dépend la sollicitation comme la satisfaction de ces intentions. Est un agent celui qui peut maintenir ses buts fixes et inchangés sur le fond de (en dépit de, ou grâce à) cette double variation continuelle, interne et externe, et qui peut aussi sauvegarder ses chances de satisfaction en renonçant à des buts antérieurs pour s’en fixer de nouveaux.

12. Corps propre, autrui, monde : triple carence qui devient manifeste, pour chacun des concepts thématisés en théorie de l’action, dès qu’on tente d’opérer leur mise en corrélation avec les données pertinentes des neurosciences. La refonte de cette théorie de l’action montrera que ce qui rend sa conceptualité étrangère au point de vue proprement physiologique, c’est qu’elle a été mise en place en tournant le dos à l’expérience vécue dans ces trois dimensions, qui sont ses dimensions fondamentales. Ce qui n’exclut pas – hypothèse charitable que nous faisons volontiers nôtre – que cette structuration sémantico-pragmatique de l’action telle qu’on la parle ait quelque rapport (n’intéressant pas son analyse logique) avec l’organisation antéprédicative, présyntaxique, de l’expérience de l’agir, telle qu’on la vit, ainsi qu’avec le métabolisme cérébral, la dynamique musculaire, les contraintes biomécaniques des mouvements, etc., qui sous-tendent cette organisation de l’agir. Seulement, la mise en évidence de ce rapport est une opération rien moins que triviale : elle exige une transformation de la philosophie contemporaine permettant la réintroduction d’une phénoménologie « sous » cette structure sémantico-pragmatique du langage sur les actions, comme le soubassement en un certain sens logique, catégorial, syntaxique, mais antéprédicatif, non linguistique, sans lequel cette structure du langage fût restée indifférente aux « contingences » (qui sont bien plus que cela, ayant trait au sens pour nous) du mouvement biologique qu’est l’action. Que toute l’épaisseur de notre expérience n’est pas saturée de langage, bien qu’une partie importante le soit, est ce que confirme aujourd’hui l’existence de voies d’accès non linguistiques aux bases biologiques de cette expérience : bien que l’actuelle physiologie de l’action se veuille autre chose qu’une physiologie du mouvement et qu’elle revendique l’accès à l’action au plein sens du langage quotidien, sa recherche des corrélats neuronaux de l’action n’emprunte pas, pour autant, le détour sémantique.

13. Le nécessaire contournement des limites de l’approche linguistique montrera qu’il ne convient plus en philosophie de faire l’économie des stratégies non linguistiques de l’intuition mises en œuvre par les auteurs à la tradition de qui la révolution linguistique devait mettre un terme : James et sa proposition d’élargir le domaine de l’expérience aux fringes de la conscience ; Bergson, dont on a caricaturé la quête des données immédiates, comme voulant « nous dire où aller pour avoir une vue de la montagne non déformée par une perspective particulière » (Davidson, 1984, 184) ; Husserl et sa méthode d’epoché, suspens de notre croyance naturelle au monde avec conservation du phénomène en tant que mode d’apparaître subjectif ; Heidegger et ses analyses existentiales de notre être au monde dans le Mitsein ; Merleau-Ponty et son approche oblique de la connexité chiasmatique de notre esprit, de notre corps et du monde, etc. Toutes ces « méthodes » ont été des stratégies moins rhétoriques qu’on l’a dit pour résister à l’évidence trompeuse du cercle linguistique (herméneutique) enfermant le philosophe dans des déterminations de langage, et pour retourner à l’expérience dans la nudité originaire de son vécu. Elles ont voulu répondre à la question de savoir comment s’impliquer activement dans l’immanence du corps agissant lorsqu’on a, comme philosophe, un engagement spécial à l’égard du discours conceptuel et du mode d’expression objectivant. Or, l’intuition directe du corps propre est la solution de rechange tant aux difficultés d’une analyse du langage, qui – en dépit de Wittgenstein – a fini par éprouver celui-ci comme une limite, même si elle n’ose pas encore la concevoir comme surmontable, qu’aux difficultés d’une neuroscience insatisfaite de ses métaphores. Difficultés parallèles qu’explique l’absence au tableau de la théorie de l’action contemporaine d’une tradition entière : la phénoménologie de l’expérience de l’agir, propre ou d’autrui, dans le monde de la vie quotidienne.

14. Telle est donc, ramenée à ses grands points fondamentaux détaillés ci-dessus, l’hypothèse qu’il nous faudra mettre à l’épreuve :

1) insuffisance radicale, mais non fausseté, de l’actuelle théorie de l’action ;

2) due à son orientation logico-linguistique unilatérale (imprimée par la première révolution, linguistique, de la philosophie analytique) ;

3) créant un abîme entre une conceptualité essentiellement langagière et les corrélats neurobiologiques découverts par les neurosciences cognitives ;

4) conservée par sa transcription dans la théorie représentationnelle de l’esprit (issue de la seconde révolution, cognitiviste, de la philosophie analytique) ;

5) requérant une phénoménologie de l’agir comme remède adéquat, dans la mesure où cette phénoménologie est l’interface manquante entre la couche des déterminations sémantico-pragmatico-représentationnelles et le substrat neurophysiologique de l’action.

II.

1. Mais, pourquoi avoir choisi pour la mise à l’épreuve de cette hypothèse le Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action sous la direction du Pr Berthoz au Collège de France ? À cette question qu’une Commission peut légitimement se poser, la réponse nécessite une brève rétrospective pour faire comprendre que notre recherche se situe dans la perspective d’un travail en cours. Ce programme s’inscrit, en effet, dans le prolongement d’une série d’ateliers interdisciplinaires sur la théorie de l’action et les neurosciences, organisés de 1993 à 1997 pour l’animation de notre séminaire de Maîtrise et DEA à l’Université Marc Bloch (Strasbourg 2). Ces ateliers, qui ont bénéficié de l’appui de plusieurs laboratoires de neurosciences (de Strasbourg, Nancy, Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux), ont réuni des philosophes et des neuroscientifiques[1]. Une sélection des communications a été publiée sous notre direction en 1997 à la Librairie Philosophique J. Vrin sous le titre Les Neurosciences et la Philosophie de l’Action (470 p.), ouvrage de référence sur la question, auquel le Pr Berthoz a bien voulu manifester son appui en en rédigeant la Préface. Non seulement le Pr Berthoz a personnellement encouragé cette entreprise en y participant par plusieurs exposés à Strasbourg, mais il a soutenu un programme CogniSeine qui en a permis l’extension en 1995-96 à l’Institut Biomédical des Cordeliers, à quoi a succédé un Symposium International [2]. Quelle suite plus naturelle à ces efforts pour jeter un pont entre la philosophie de l’action et les sciences biologiques concernées, que, pour le philosophe que nous sommes, franchir les portes d’un laboratoire de neurosciences ? Le programme que nous y poursuivrons dans le dialogue avec les neurophysiologistes qui se sont montrés réceptifs aux problèmes de la théorie de l’action[3] est défini par ce qui aura été notre préoccupation constante dans ces ateliers.

2. Ce programme est à double versant, l’un personnel, l’autre collectif et organisationnel. Son versant personnel consiste en l’élaboration des bases théoriques de ce qu’on peut désigner alternativement (mais non indifféremment) comme une phénoménologie de l’action “naturalisée”, une physiologie de l’action sensibilisée à la phénoménologie, ou encore une théorie résolument “motrice” de la constitution de l’espace perceptif et pratique et de la constitution corrélative du sujet percevant et agissant. Cette théorie sera proposée comme solution de rechange aux théories représentationnalistes qui se sont infiltrées en théorie de l’action sous la pression d’une psychologie cognitiviste, dont nous montrerons[4] qu’elle est grevée par le dualisme cartésien inhérent au concept de représentation mentale. Au lieu de nous conformer à une telle conception dominante en cherchant à mieux l’adapter à l’action, nous ferons en sorte que la nouvelle théorie soit plus rigoureusement fondée qu’on l’a tenté jusqu’à maintenant sur la fonction kinesthésique, sens de la posture corporelle et du mouvement des membres. Certaines données récentes bouleversant la conception traditionnelle de cette fonction, qui la limitait à l’interprétation des signaux afférents en provenance de la périphérie de l’organisme, offrent une circonstance propice au renversement de tendance que cela suppose. La généralisation des leurres kinesthésiques à l’ensemble du schéma corporel (V. Gurfinkel), la modulation des seuils de sensibilité des capteurs sensoriels par des anticipations motrices centrales (Berthoz), l’analogie entre le métabolisme des cortex pré-moteur et moteur lors de l’action effective et leur métabolisme lors de sa simulation mentale (M. Jeannerod), sont autant d’arguments en faveur de l’intégration à la fonction kinesthésique de l’ensemble de tous les signaux susceptibles de nous informer sur la posture et le mouvement du corps, que ce soit par effet en retour de l’action accomplie, ou à la source même de l’acte et de l’intention d’agir.

3. Or, il se trouve que la kinesthèse est un thème central de la dernière période de l’œuvre du philosophe Edmund Husserl[5]. Sans doute, il n’a pas résolu la question de son origine physiologique, périphérique ou centrale, mais arbitrer la querelle à ce sujet entre Wilhelm Wundt et William James l’aurait détourné de son but. L’important est qu’il a conçu l’idée que cette kinesthèse pouvait servir de concept opératoire dans sa “théorie de la constitution” en ses deux volets : la constitution active du sens d’être de l’environnement par et pour l’organisme, la constitution corrélative du sens d’être de cet organisme pour lui-même, en tant qu’agent de l’action. C’est précisément cette proposition théorique que nous prétendons mettre à l’épreuve en la replaçant en contexte expérimental. Nos bases textuelles principales (sans préjudice pour la philosophie française, de Maine de Biran à Bergson, et au-delà, où l’on trouve aussi des jalons utiles) seront les manuscrits inédits de la dernière période de Husserl[6]. “Externe” en ceci qu’elle diffère de la classique “histoire interne” des textes du philosophe poursuivie avec succès par les éditeurs des Husserliana et les commentateurs, bien qu’il ne soit pas extérieur à la phénoménologie de vouloir en réactualiser les sources psychologiques et physiologiques, cette relecture externe sera faite à la lumière des données scientifiques nouvelles et en réponse aux questions qu’on se pose au laboratoire sur le rôle cognitif de la fonction kinesthésique, avec en perspective la formulation de programmes de recherche et de protocoles d’expérimentation issus de, ou fécondés par la réflexion sur les concepts et la phénoménologie de l’action. S’il est peut-être inédit de vouloir lire les manuscrits de Husserl sur les kinesthèses dans un laboratoire de neurosciences, il n’est pas rare de voir les intutitions, ou analyses conceptuelles des philosophes tolérées, sinon requises pour une confrontation avec des données empiriques que les chercheurs ont pris conscience qu’elles peuvent éclairer en leur suggérant des hypothèses explicatives, ou en orientant leurs recherches en cours sur des pistes encore inexplorées. Gratuite, cette ouverture d’esprit l’est si peu, qu’elle justifie la qualification de ces sciences de cognitives.

4. Le versant organisationnel et collectif de notre projet s’articulera au séminaire du Pr Berthoz, et à notre propre enseignement dans le cadre du nouveau Doctorat de Sciences Cognitives dirigé par J. Petitot[7]. Il sera organisé, au Collège de France dont la vocation est de donner impulsion à des initiatives novatrices, une série d’ateliers interdisciplinaires étendue sur deux ans et culminant avec une Université d’été, dont les communications des participants seront réunies en une publication collective préparée et dirigée par nous[8]. Ces ateliers auront comme mission une refonte systématique des concepts fondamentaux de la théorie philosophique de l’action par leur confrontation avec toutes les données neuroscientifiques pertinentes. Sur chaque thème d’atelier, il sera fait appel non seulement aux neuroscientifiques dont les travaux apportent des données empiriques susceptibles de révolutionner notre conception de l’action, non seulement aux auteurs philosophiques ayant eu une contribution significative à la théorie de l’action, mais également aux jeunes chercheurs européens en philosophie ou sciences cognitives partageant notre espoir de transformer la pratique actuelle de la philosophie, d’une érudition historique centrée sur les œuvres, non les thèmes (entreprise très nécessaire quand la déformation caricaturale des auteurs de la tradition est une clé du succès médiatique[9], mais non suffisante), en une véritable philosophie de l’action puisée aux données phénoménologiques et expérimentales. Pour ces jeunes chercheurs la participation à ces ateliers, qui seront vraisemblablement le seul programme universitaire en France dans lequel des philosophes-théoriciens de l’action (à qui seront invités à se joindre des historiens de la philosophie de l’action traditionnelle) seront confrontés par la discussion théorique avec des chercheurs de laboratoire, procurera une expérience exceptionnelle d’initiation à la recherche “neurophilosophique” — ou plutôt : philosophique.

Thèmes d’ateliers :

Auto-attribution de l’action et “agentialité”. Comment distinguons-nous une action que nous effectuons nous-mêmes et une action passivement subie ? Que nous possédons le critère de cette attribution n’est pas qu’un a priori logique du langage de l’action, il est aussi, plus primitivement, une condition contingente, que nous “trouvons” en même temps que nous nous approprions activement notre corps et son environnement dans la pratique, une condition qui peut être normale, ou altérée par la pathologie. L’approche analytique de l’action, dans la mesure où elle procède au dégagement a priori de vérités de type logico-grammatical concernant les conditions d’un emploi sensé des expressions du langage, tolère mal qu’on traite ces “vérités conceptuelles” comme des contingences naturelles et qu’une recherche empirique puisse leur opposer des contre-exemples. Normalement, nous mobilisons solidairement un ensemble de notions qui gravitent autour de celle de l’action et de son agent. Les actions dont nous sommes les auteurs sont généralement des actions que nous avons faites consciemment, volontairement, délibérément et pour une raison claire. Il serait oiseux de se demander si l’intentionnalité de l’action précède, ou suit, la conscience, ou la volonté d’agir. Le fait qu’une personne assume ses actes semble doter cette personne d’une capacité rétroactive autant que prospective qui referme le détail de l’action sous le savoir immanent qu’elle en a et en soustrait les phases à l’ordre temporel, à la datation et la mesure qui semblent ne concerner que les simples événements (Wittgenstein, von Wright).

Or, les neurosciences, abordant l’action humaine, ne font pas autre chose que repérer dans l’activité cérébrale certains événements dont l’occurrence soit datable et la durée chronométrable et qu’on puisse corréler avec la conscience, l’intentionnalité, la volonté, etc. de nos actions. Il apparaît, ainsi, que certains signes précurseurs (“potentiels de préparation”) précèdent la survenue de l’intention consciente d’agir, qui elle-même précède celle de la conscience d’agir, qui elle-même précède l’activation musculaire (B. Libet). Si, pendant qu’on trace une ligne, celle-ci est à notre insu déviée par l’intermédiaire d’un ordinateur, nous corrigeons sa trajectoire sans pouvoir dire après coup si nous l’avons fait, et dans quel sens. On en infère l’existence d’un mécanisme de contrôle moteur capable d’exploiter l’éventuelle discordance entre signaux externes et internes avant qu’elle accède à la conscience (Jeannerod). Le “délire d’influence” des schizophrènes témoigne de la possibilité d’un dysfonctionnement de l’auto-attribution : le malade éprouve des impulsions émanant d’une force étrangère, sent qu’un autre fait ses mouvements à sa place. L’interruption des signaux centraux (efference copy) sur l’action et la limitation aux signaux visuels, voie commune à la perception des mouvements propres et étrangers, est une hypothèse que confirme la perte d’inhibition de la sensation de contact avec le corps propre, faisant que le malade confond un chatouillement de soi avec un stylet et un chatouillement par un robot (C. Frith, J. Decety).

Le but de l’action. Nécessairement, une action a un but, tandis qu’un mouvement peut ne pas en avoir. La discussion philosophique s’est focalisée sur la différence entre le but de l’action et l’événement consécutif à une cause, elle-même un événement antécédent. Le renvoi à un but semble une violation de l’ordre normal, qui est à la fois celui de la suite temporelle et de l’influence causale, ce qui pose la question de savoir pourquoi dans la conversation on se contente d’expliquer les actions en termes de buts. Cette question a pris la forme d’une enquête épistémologique sur la forme et les conditions de validité de ce mode d’explication par comparaison avec une forme standard, celle de l’explication mécaniste au sens de Hume. À côté de formes intermédiaires qu’on a cherché à ramener au modèle standard, a été dégagée une forme d’explication “téléologique” (R. Taylor) dont l’apparente irréductibilité semblait donner raison à Wittgenstein qui prétendait que le langage quotidien “passe à côté” du détail des événements requis pour une explication causale. On a tenté de fonder cette irréductibilité en réactualisant la théorie du syllogisme pratique d’Aristote comme rationalisation de l’ordre que nous mettons dans nos actions en ajustant nos moyens à nos fins (G.E.M. Anscombe), et en étendant ce schéma comme cadre général de l’explication interprétative en histoire et dans les sciences humaines (von Wright). Des tentatives en sens inverse ont été faites pour “naturaliser” l’explication des actions en réélaborant le concept de causalité en un sens approprié à des “systèmes représentationnels” auxquels nous prêtons pour les besoins de l’explication (Dennett), ou qui incluent effectivement (Dretske) des représentations de leur environnement et qui agissent en fonction de celles-ci plutôt que des stimuli externes. Néanmoins, cette naturalisation semble avoir achoppé sur l’ambiguïté de la notion de représentation, qui peut s’entendre tantôt comme le contenu de sens, tantôt comme son véhicule mental ou cérébral.

Les neurosciences, n’ambitionnant pas d’établir des causalités strictes, mais des corrélations statistiques entre conduites comportementales spécifiées par des consignes définies et des variations de l’activité électrique cérébrale, ne se sont guère impliquées dans ce débat. Pour elles, le but de l’action n’est pas un événement extérieur quelconque, qui déclencherait l’action, mais la représentation interne d’un tel événement en fonction des motivations de l’agent et des contraintes biomécaniques de son corps (S. Kosslyn). Assumant, peut-être naïvement, l’occurrence de cette représentation à un événement interne, on est parvenu à jalonner les étapes de l’action avec une série continue de tels événements cérébraux. Les aires corticales prémotrices, motrice supplémentaire et motrice contribuent à l’initiation du mouvement, dont l’aire pariétale contribue au contrôle de l’effectuation. Quant à la sélection de la direction appropriée de ce mouvement en fonction du but visuel, il semble que l’ensemble de ces aires y contribuent conjointement. Ainsi, les “neurones d’accès” identifiés par Mouncastle dans l’aire pariétale, qui déchargent pendant l’atteinte ou la manipulation d’un fruit; les neurones du sillon intra-pariétal dont Andersen a montré l’activité modulée par la position des yeux; les neurones prémoteurs qui sont activés à la fois par des stimuli visuels présentés à portée de main et par un mouvement du bras dans une certaine direction (Rizzolatti); les neurones moteurs, dont le vecteur de population prédit la direction finale du mouvement (Georgopoulos); préférence directionnelle modulée à son tour par des signaux proprioceptifs en fonction de la position initiale de l’articulation de l’épaule (Caminiti). À rapprocher du phénomène de la modulation du champ récepteur visuel des neurones du cortex pariétal par des signaux somato-sensoriels représentant la position des yeux, de la tête et du corps (R. Andersen, M. Goldberg).

Action et événement. La différence entre “événement physique”, “mouvement corporel” et “action intentionnelle” pourrait être rapportée à une différence de niveau dans l’organisation du contrôle neuronal du mouvement. Solution de rechange à celle de l’analyse philosophique classique, qui extensionnalise le mouvement corporel comme simple événement physique et intensionnalise l’action en tant que mode de description de ce même mouvement dans un vocabulaire intentionnel. Il y a des neurones qui codent les actions avec leurs propriétés intentionnelles comme il y a des neurones qui codent le détail des mouvements musculaires, et il y a aussi des neurones intermédiaires qui codent les synergies motrices ou schèmes moteurs (P. Crenna, J.M. Macpherson, L.M. Nashner).

L’organisation de l’action. Acte de base qu’on fait directement chaque fois qu’on fait quelque chose, arbre de l’action dont les embranchements s’étendent à tout ce qu’on peut dire que l’agent a fait quand il a fait une certaine action, effet accordéon en vertu duquel toute imputation d’action peut englober aussi les conséquences de cette action, ces concepts classiques en théorie de l’action sont-ils des effets de description et d’interprétation en contexte de langage, ou ont-ils des corrélats biologiques dans l’organisation d’une action complexe à partir de mouvements élémentaires ? (C.R. Gallistel)

Responsabilité et causalité. L’analyse classique fait grand cas de la différence entre la question comment ? posée à propos de l’action et la question comment ? en tout autre contexte. Dans le premier cas, admet-on, il existe un point d’arrêt à la demande d’explication. Une fois qu’on a dit :“je lui ai tiré dessus en appuyant sur la gâchette”, il n’y a plus de sens à demander comment. Car on sait désormais à qui imputer l’action. Néanmoins cette question de juge d’instruction est relayée par celle du neurophysiologiste, lequel découvre en amont toute une cascade, ou plutôt tout un ensemble de boucles enchevêtrées d’événements enchaînés, boucles avec feed-back, ou “réentrantes” (G. Edelman). On pourrait considérer l’analyse physiologique comme ouvrant légitimement — sans perte de sens—l’analyse de l’action sur ces chaînes causales sous-jacentes. Et soutenir que la question du comment à laquelle répond la mise au jour de ces chaînes causales ne cesse pas d’être posée à propos de l’action, qui intéresse en tant que telle une neuroscience devenue cognitive :

Rôle du cortex moteur primaire dans la planification du détail des mouvement et leur exécution par les muscles concernés, avec feed-back de la commande motrice des fibres musculaires vers le cortex moteur primaire (G. Shepherd). Rôle du cortex prémoteur dans le calcul de la trajectoire du mouvement et la prédisposition à agir (M. Weinrich, S. Wise). Rôle de l’aire motrice supplémentaire dans la planification du mouvement, la sélection des schèmes moteurs et leur organisation en séquence (P. Roland). Rôle des ganglions de la base dans le déroulement du programme de l’action (J P Joseph) et la fixation des habitudes. Rôle du cortex pariétal dans la transformation de l’information visuelle sur l’objet en commande motrice du mouvement du bras pour l’atteindre (W. MacKay, G. Rizzolatti, H. Sakata). Rôle du cortex préfrontal dans la genèse des instructions pour les mouvements inédits et la programmation de tâches discontinues dans le temps. Existence de cellules à champ mnésique (J. Fuster, P. Goldman-Rakic, S. Funahashi). Rôle du cervelet comme mémoire motrice (R. Llinas).

Constitution motrice du monde perçu. L’environnement d’un organisme n’est pas donné d’avance tout fait, mais constitué dans les actions perceptives et motrices de cet organisme. Théorie motrice de la perception (P. Viviani). Les objets perçus sont porteurs de prédicats d’action. Influence de l’intention sur les capteurs sensoriels. Champ d’action, horizon pratique, espace péripersonnel, ces catégories fondamentales de l’expérience phénoménologique, dont les formes du langage trahissent l’empreinte (L. Talmy, 1988), ont des corrélats précis dans des structures neuronales (Logothetis, Rizzolatti).

Imitation, empathie, intersubjectivité. L’acte de se mettre à la place d’un autre, d’agir comme dans son corps, acte essentiel à une phénoménologie de l’intersubjectivité, n’a pas eu droit de cité dans la théorie analytique de l’action, demeurée solipsiste et behavioriste en ce qui concerne le substrat personnel des actions : la philosophie analytique, comme l’économie classique, ne connaît que l’agent rationnel individuel. Toutes tendances confondues, la psychologie cognitiviste continue de prétendre que nous avons besoin de nous armer de théories, raisonnements, jugements, inductions, représentations pour établir le contact avec autrui (Gordon, Leslie, Perner, Wellman). Et ceux d’entre nous qui n’y parviennent pas (les autistes ou les schizophrènes) sont déclarés déficients en “théorie de l’esprit” (Baron-Cohen). À cet intellectualisme intempérant, le démenti a été apporté par la découverte qu’un accès perceptif direct au contenu des intentions et au sens des actions d’autrui nous est assuré par la dimension suprapersonnelle de la signification biologique des actions liées à la survie. C’est le cas pour la perception des divers types de préhension manuelle (D. Perrett, G. Rizzolatti), du mouvement d’une balle, qui intéresse plus un nouveau-né quand elle lancée par un agent humain que par un robot (Premack), de quelqu’un qui baille et qui vous fait bailler (Meltzoff), des mouvements d’un homme ou d’une femme, dans une scène visuelle réduite à quelques indices où l’on n’aperçoit plus un robot, ou encore d’un cycliste, dont la vitesse de pédalage augmente le rythme respiratoire de l’observateur (Jeannerod). La mise au jour de cette masse de données empiriques sur ce que la tradition phénoménologique (Dilthey, Lipps, Husserl, Scheler) avait identifié et désigné Einfühlung nous encourage à aller bien au delà d’une timide “application philosophique de la science cognitive” (A.I. Golman, 1993). Seule une franche réhabilitation de la phénoménologie de l’intersubjectivité nous épargnera récupérations subreptices et adultérations lénifiantes. La théorie husserlienne de la constitution doit être reconnue en science cognitive pour le rôle central qu’elle donne à autrui dans la genèse de l’ego et d’un monde commun à partir de l’interaction.

Intention et simulation mentale de l’action. En philosophie de l’action le concept d’intention, longtemps tabou à cause de l’influence behavioriste, a été réintroduit par le biais du langage et n’a eu qu’une reconnaissance tardive et limitée comme état mental à contenu intentionnel (M. Brand, A. Mele). On peut proposer le paradigme d’imagerie mentale comme accès sous contrôle expérimental à l’intentionnalité des actions :

Similitude des schèmes d’activation de l’action et de sa simulation mentale (C. Frith), équivalence fonctionnelle entre imaginer une action, la réaliser ou l’observer (Decety). Originalité de l’imagerie motrice par rapport à l’imagerie visuelle (J. Annett). La rotation mentale de la main, phénomène d’imagerie motrice fonction des propriétés biomécaniques (L. Parsons). Activation de l’aire motrice primaire par l’imagerie motrice (Jeannerod).

Kinesthèse, copie d’efférence, réafférence. Peuvent contribuer à la réhabilitation du concept de kinesthèse de la tradition de Maine de Biran à Husserl contre une stricte division action - sensation chez Wittgenstein et dans la philosophie analytique :

Fonction des fuseaux neuro-musculaires (J. Hollerbach, R. Porter). Feed-back de la commande musculaire vers le cortex moteur (G. Sheperd). Complémentarité de la proprioception et de la vision dans la programmation des mouvements du bras (C. Ghez, Paillard, Lamare). La conscience de la commande motrice (S. Gandevia).

De l’intention au mouvement. Les philosophes analytiques ont cherché à échapper à l’emprise de la théorie russellienne des attitudes propositionnelles sur le concept d’intention en recherchant un rôle causal possible pour les intentions (G. Harman, J. Searle). Les neurosciences proposent une issue en découvrant un codage neuronal commun aux intentions et aux mouvements : le vecteur de population obtenu par sommation des vecteurs d’orientation de l’activation préférentielle des cellules du cortex moteur, progressivement recrutées pendant la phase de préparation d’un mouvement du bras, code la direction finale de ce mouvement (A. Georgopoulos).

L’autonomie de la volonté. Tantôt les philosophes ont tenté d’adverbialiser la volonté en un simple adverbe de modalité de l’action : certaines actions sont accomplies volontairement, d’autres involontairement, mais en s’interdisant de postuler des actes spécifiques de volition. Tantôt ils ont rattaché la volonté à l’agent de l’action lui-même en en faisant l’expression la plus originaire de sa spontanéité motrice. Les neurosciences ont contribué à fixer le statut de la volonté en dissociant dans le flux des événements cérébraux l’initiation volontaire de l’acte et sa prise de conscience (B. Libet) et en déterminant le rôle du cortex préfrontal dans l’engendrement de l’intention d’agir et le contrôle de l’action (T. Shallice; C. Frith).

Le schème moteur. La philosophie analytique, obnubilée par le modèle statique de la proposition logique, n’a pas disposé pour son analyse de l’action de l’équivalent du “schème moteur” de Bergson. Cette tendance des impressions (verbales) auditives à se prolonger en mouvements (articulatoires) qui se traduit par une répétition intérieure qui n’est ni purement automatique ni pleinement volontaire, et qui tient plutôt du discernement de la structure interne d’un mouvement complexe par le corps que de l’analyse logique d’une représentation mentale. Les neurosciences actuelles rendent justice à Bergson en établissant l’existence de corrélats neuronaux pour les schémas moteurs des mouvements et en les intégrant dans l’organisation de l’action (V. Gurfinkel; J. Paillard; M. Arbib). Même la question de notre accès conscient aux schèmes moteurs est à nouveau posée (R. Klatzky).

Projet, plan, programme. La mise en évidence des phases préparatoires d’une action qui précèdent et anticipent le mouvement tend à réintroduire la temporalité dans un schéma de l’action sensori-moteur (behavioriste) qui l’avait exclue. Même réintroduction du temps dans la critique récente du traditionnel schéma du syllogisme pratique d’Aristote calqué sur le syllogisme théorique. Il ne suffit pas de désirer le but et de croire que l’action en est le moyen pour agir : il faut encore avoir l’intention d’agir. La cartographie fonctionnelle des aires prémotrices équivaut à une genèse temporelle de l’action.

Raisonnement pratique. Est-ce que le raisonnement syllogistique enchaînant des propositions est un bon modèle du raisonnement conduisant à l’action ? Déjà, von Wright, qui a tenté d’en extraire la structure logique, a renoncé à y voir la forme organisatrice du procès intérieur débouchant sur l’action. Nos actions ont souvent des motivations multiples et contradictoires, mais il n’y a syllogisme que si le conflit des motivations est préalablement résolu en faveur d’un but unique (1e prémisse), celui que la mobilisation du moyen approprié (2e prémisse) réalisera dans l’action (conclusion). La question est en voie de renouvellement par des travaux neuroscientifiques qui font remonter la décision entre plusieurs possibilités alternatives à certains systèmes et processus dynamiques de l’activité corticale et sous-corticale. Ces systèmes entrent en jeu dans la perception visuelle des figures réversibles (N. Logothetis, A. Parker), mais aussi dans l’activation du contrôle volontaire du mouvement durant la locomotion (P. Crenna).

L’outil, extension du corps. La différence entre le corps propre et le corps étranger est constituante pour l’agent, mais aussi pour son monde de vie quotidien. Cependant, il n’existe pas une ligne de démarcation rigide, mais une zone du “proche”, centrée sur le corps de cet agent, d’extension variable en fonction de ses buts, motivations et actions, est privilégiée par rapport à l’horizon du “lointain”. Telle est l’intuition que la phénoménologie a opposée à une conception (géométrique) homogène et isotrope de la spatialité, dont elle a montré qu’elle dissimulait notre rapport primitif à l’espace. Or, l’outil est un opérateur essentiel dans la constitution d’un tel espace théorique intersubjectif à partir de notre spatialité pratique subjective. Husserl l’a caractérisé comme une extension non kinesthésique du corps propre de l’agent. Heidegger a décrit la perception, la saisie, le maniement et l’évaluation du marteau à l’atelier comme objet d’une “préoccupation circonspecte” à l’égard de ce qui est “à portée de main”, qui est le contraire d’une vision observatrice et d’un jugement objectif. — Mais, l’indéfinie plasticité qu’on attribue à l’être humain ne permet-elle pas d’envisager la possibilité qu’on manipule artificiellement, d’une manière absolument arbitraire, ce sens que nous avons d’exister dans notre corps et de pouvoir intervenir dans l’environnement en nous appropriant d’autres corps pour en prolonger le nôtre ? C’est, en tout cas, le pari toujours réitéré de la technologie, malgré l’écart entre ses ambitions et ses réalisations : naguère, elle reliait en réalité virtuelle des robots asservis télécommandés à un système-maître dont l’opérateur jouirait d’une présence ubiquïtaire sur tous les terrains d’opération à la fois (S. Tashi); aujourd’hui, elle met le cerveau d’un homme en interface directe par implants électroniques avec un ordinateur, en vue d’augmenter ses capacités naturelles limitées de celles, présumées sans limites, de cet ordinateur et des robots associés (Ph. Kennedy). Pour ramener à la raison ce délire d’omnipotence, la méditation philosophique sur les limites de notre finitude corporelle trouve un renfort dans les données neuroscientifiques. D’une part, celles-ci procurent un fondement biologique à la phénoménologie du corps en identifiant les structures neuronales corrélatives du schéma corporel et de l’espace péripersonnel visuo-tactile (L. Fogassi et al.). D’autre part, elles révèlent la plasticité de ces structures, qui fait qu’un outil diffère subjectivement des autres objets extérieurs. La vision d’objets tenus en mains potentialise les actions qu’ils permettent d’accomplir (M. Tucker, L. Ellis). L’observation d’un outil active des zones motrices du cortex (Perani et al.), et son usage modifie le schéma corporel autant chez le singe, dont les champs récepteurs cellulaires du cortex prémoteur inférieur s’étendent autour du rateau qu’il utilise (A. Iriki et al.), que chez l’homme, dont il redessine de même la carte spatiale (A. Berti). — Mais, cette plasticité transitoire et limitée des cartes cérébrales justifie-t-elle les rêves de télé-existence et d’amplification du cerveau ? Cette question doit être renvoyée aux progrès ultérieurs de l’expérimentation.

Le robot autonome. L’interaction entre neuroscience et robotique se fait habituellement au niveau de la modélisation : les questions qui se posent techniquement au constructeur de robot se posent théoriquement au neuroscientifique concepteur d’un modèle d’agent humain. Ainsi, la détermination de la trajectoire du mouvement est-elle conçue comme un problème “inverse” de cinématique et de dynamique. Mais, en s’attaquant à ses grandes questions : comment réaliser un robot autonome ? comment comprendre l’autonomie de l’agent ?, la robotique procure un nouveau point d’appui à la réhabilitation de la phénoménologie dans la théorie de l’action. D’une part, le programme de construction d’un robot interactif détermine que ce robot devra être capable de tenir compte dans ses actions du corps qui est “le sien”, du fait que ce corps est dans un monde, qu’il peut être affecté par l’environnement où il intervient et par les modifications que ses actions introduisent dans cet environnement. Ce qui reviendra à munir ce robot d’un équivalent de la sensibilité à la douleur et de stratégies visant à l’éviter, par exemple, changer son comportement lorsque ses batteries s’épuisent, en renonçant aux “buts” dont la poursuite requiert une dépense énergétique excessive. Un pareil robot intérioriserait un certain sens des limites de son corps rappelant le sens que nous avons, comme agents, du pouvoir-faire de notre corps. D’autre part, la simulation par robot autonome de la base de connaissances implicites d’un agent humain place le chercheur dans l’hypothèse d’un agent ne sachant rien d’avance sur lui-même et son environnement, situation où tout est à apprendre au robot, savoir explicite autant qu’implicite. La difficulté tient à ce que le caractère implicite du savoir doit en même temps être sauvegardé, parce qu’on ne peut pas transformer la base de connaissances implicites en connaissances explicites sans enfermer le robot dans les limites de la circonstance actuelle, et sans le rendre incapable d’utiliser des ressources inactives, mais actualisables, pour faire face aux exigences nouvelles et événements imprévus d’un environnement changeant. Il est clair pour le phénoménologue que ce qui manque à cette robotique, c’est l’équivalent de la théorie husserlienne de l’horizon, qui enracine la signification thématique explicite des objets de perception et buts d’action dans le continuum “hylétique” d’arrière-fond des affections ou synthèses passives de l’expérience perceptive et motrice ouvrant cette signification sur le monde. (T. van Gelder, Mc Carthy, P. Hayes, R.M. French).



[1] Mais aussi des psychologues, des psychiatres, des chercheurs en sciences du sport, des primatologistes, des roboticiens, des physiciens, des chercheurs en intelligence artificelle et des mathématiciens.

[2] “Impact of Neuroscience on Philosophy of Action” (9-10 décembre 1997), symposium organisé en commun par le Pr Berthoz, le Pr. Giacomo Rizzolatti, de l’Université de Parme, et nous-même, sous l’égide de l’Academia Europæa et de la Fondation Hugot du Collège de France.

[3] Outre A. Berthoz, J. Droulez, S. Wiener, P.P. Vidal, et d’autres.

[4] Démonstration en cours dans une série d’articles publiés (ou à paraître).

[5] Comme je le signale en plusieurs articles publiés, ou à paraître.

[6] Manuscrits dont les transcriptions dactylographiques des sténogrammes originaux sont accessibles aux Archives Husserl de l’E. N. S., 45, rue d’Ulm.

[7] Doctorat cohabilité à l’École Polytechnique, l’E. H. E. S. S. et l’E. N. S..

[8] Sous le titre même du présent programme : Le renouvellement de la philosophie de l’action par les neurosciences.

[9] Cf. La présentation de la doctrine cartésienne amputée de sa théorie des émotions, sentiments et passions dans Les passions de l’âme, par le biologiste A. Damasio (L’erreur de Descartes, 1994).

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