centre d'analyse des savoirs contemporains
Séminaire "l'action volontaire"févr-mars-avril 94
Liberté de l'action, liberté de la
volonté et responsabilité.
par Marc NEUBERG
L'attention
soutenue que bon nombre de penseurs ont consacré ces dernières décennies au
phénomène de l'action a débouché sur des théories suffisamment inconciliables
pour justifier l'ouverture d'un nouveau département au sein de l'entreprise
philosophique, chargé de développer, d'affiner et de commenter ces nouvelles
théories de l'action. Si cette problématisation d'un phénomène - l'action -
qui, d'Aristote à Kant et au delà, pouvait passer pour relativement simple (par
rapport à celui de la connaissance, notamment), est une bonne chose en soi dans
la mesure où, du moins en philosophie, une et même plusieurs incertitudes
valent mieux qu'une fausse certitude, il n'en reste pas moins vrai que
l'activité théorique en question garderait un côté "art pour l'art",
s'il s'avérait qu'en fin de compte notre conscience raffinée de l'action ne
nous permettait en rien de faire évoluer les problèmes que les anciens posaient
et tentaient de résoudre à l'aide de représentations moins sophistiquées.
Manifestement,
la seule façon de faire taire ce genre de soupçon est de faire la preuve par
l'exemple qu'une conscience plus aiguë de l'action et de la motivation permet
d'envisager de façon nouvelle les vieilles questions. C'est ce que j'essaie de
montrer dans le cas du vénérable problème de la liberté, du déterminisme et de
la responsabilité. Plus particulièrement, je pense que les notions de liberté
de l'action et de liberté de la volonté - que ce soit dans la version
libre-arbitriste ou dans la version empiriste - sont désormais désuètes. Ce qui
nous oblige à trouver un nouveau point d'ancrage pour la notion de
responsabilité (à moins de l'abandonner à une dérive utilitariste).
SATISFACTION ET RÉFLEXION
par Ruwen OGIEN
De
nombreux philosophes ont adopté, pour décrire l'action humaine, le modèle de la
relation causale entre deux événements: un antécédent "mental" et un
conséquent "physique".
C'est un
schéma "modeste" de l'action. Il ne propose rien de plus, en réalité,
qu'un moyen de prédire, aussi correctement que possible, l'apparition d'un
certain phénomène après qu'un autre a été enregistré. Pour ces philosophes, ce
schéma a l'avantage de préserver l'image traditionnelle de
l'action,"voyage " de l'intérieur vers l'extérieur ou succession
d'étapes clairement ordonnées (désir, délibération, choix, acte) tout en
éliminant ses aspects les plus intolérables: les entités intermédiaires
"mystérieuses" (forces liantes ou efficientes, pouvoirs occultes,
influences subtiles, exercice d'une faculté au statut douteux: la volonté,
etc.). J'appelle "modèle de la satisfaction" ce schéma causal de l'action
sans entités intermédiaires. Il existe de nombreux arguments dirigés contre ce
schéma, les principaux étant :
1) l'argument des
chaînes causales déviantes .
2) l'argument des
événements mentaux qui sont des causes sans être les raisons de l'action.
3) l'argument de la
"mortalité" de l'intention.
Pour
sauver le schéma, d'importantes modifications ont été introduites. On est passé
de la simple covariation à l'opération continue. On a même essayé de
ressusciter la volonté sous diverses appellations moins compromettantes. Mais
la difficulté essentielle n'a pas disparu: il semble que rien de ce qui précède
l'action, dans nos descriptions, ne peut servir à l'identifier. Même s'il nous
était possible de prouver qu'il n'est pas exclu que nous puissions avoir un
accès indépendant à des épisodes mentaux préalables, même si nous avions des
raisons de penser que ces épisodes peuvent expliquer causalement certains
mouvements physiques, cela ne nous donnerait pas les moyens, encore, de trouver
un bon critère pour distinguer ce que nous faisons de ce qui nous arrive.
Pour ne
pas rester sur cette note négative, je proposerai d'opposer à ce modèle (peu
satisfaisant!) de la satisfaction un modèle rival dit de
la"réflexion". On peut en trouver les traces dans la tradition
"contextualiste" ou "interprétationniste", dans les thèses
de Harry Frankfurt et de Charles Taylor (entre autres), et l'origine lointaine
dans la dichotomie aristotélicienne praxis-poiesis.
Si nous
adoptons, pour décrire l'action ou comme paradigme de l'action, le modèle de la
praxis (ou quelque chose qui y ressemble), les problèmes "causaux"
soulevés par le modèle de la satisfaction sont, tout simplement, éliminés .
7 avril 1994
Problemes posés par l'étude
des intentions en psychopathologie cognitive. Contribution à la définition de
la notion d'intention
par Bernard
Pachoud.
C'est
à partir du rôle conféré à la notion d'intention en psychopathologie cognitive
que j'envisagerai quelques problèmes théoriques posés par cette notion, qui
intervient dans des disciplines aussi différentes que la neurophysiologie, la psychologie cognitive, la
psycholinguistique et la pragmatique.
Parmi
les approches cognitives visant à rendre compte des troubles schizophréniques,
l'une des plus fécondes privilégie en effet l'étude des processus impliqués
dans l'action. Selon C.Frith, il y
aurait dans cette pathologie essentiellement deux types de troubles cognitifs:
(1) une altération de la voie de l'initiation volontaire de l'action, pouvant
expliquer la symptomatologie négative de la schizophrénie, c'est à dire
l'apauvrissement de l'activité ( de l'apragmatisme à la catatonie); et (2) une
altération des processus de prise de conscience (monitoring) de ses propres
intentions en acte, susceptible d'expliquer les altérations du vécu de l'action
telles que le "syndrome d'influence" , "l'automatisme
mental", et la désorganisation (dite dissociative) de l'action. De cette
gestion déficiente de ses propres intentions ( au niveau de leur mise en oeuvre
dans l'action et d'autre part de la prise de conscience des intentions en acte)
résulterait le déficit schizophrénique à appréhender correctement les
intentions d'autrui.
Ces
divers troubles du traitement des intentions permettent également de rendre
compte de la pathologie schizophrénique du langage et de la communication,
essentiellement descriptible au niveau pragmatique. Divers auteurs en
pragmatique s'accordent à reconnaître que la compétence communicative est
fondée sur l'aptitude à interpréter le comportement d'autrui en termes
d'intentions. Le rapport intrinsèque entre la gestion ( et l'interprétation) de
l'action et l'aptitude à communiquer se trouve donc illustré par leur atteinte
conjointe dans la schizophrénie.
Ce
type d'approche s'accompagne cependant de présuppositions discutables concernant
les intentions, celle en particulier dénoncée par D.Dennett, consistant à poser
des "intentions préalables" faisant l'objet de divers traitements, ce
qui revient à présupposer un système central de production des intentions (et
du sens) qui demeure sinon homonculaire du moins énigmatique. Ce qui semble
donc requis c'est une conception de la génèse des intentions non centralisée,
voire non supervisée. Une telle conception suggère de renoncer à l'opposition
dichotomique classique entre action automatique et action volontaire, au profit
de l'idée d'un continuum lié au dégré d'élaboration de la réponse motrice (de
la réponse quasi-reflexe, à la réponse fortement élaborée, planifiée). Un
certain nombre de données empiriques vont en ce sens , permettant une approche
renouvelée de la notion d'intention.
les sciences cognitives
peuvent-elles sauver la volonté?
systeme symbolique et
causalite
par Jean-Michel ROY
Pour
expliquer le comportement des êtres vivants humains qui nous entourent, et
notamment la partie cognitive de ce comportement, nous recourons spontanément à
l'idée que ces êtres veulent telle ou telle chose, c'est-à-dire sont dans un
état mental intentionnel d'un type déterminé. Une science de la cognition
peut-elle sauver cette idée, c'est-à-dire lui donner une forme scientifique
respectable?
Après
avoir tenté de fournir une interprétation détaillée et rigoureuse de la réponse
positive que J. Fodor apporte à cette interrogation sous le nom de théorie
computationnelle de la cognition, on examinera les difficultés que cette
dernière soulève et dont certaines semblent faire obstacle à tout réalisme
intentionnel de type fonctionnaliste, et non pas seulement au réalisme
intentionnel computationnel.