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Objectivisme et anti-objectivisme

dans les neurosciences cognitives

Jean-Luc Petit

umb, lppa, crea

1. Une tension (qui n’est peut-être pas clairement perceptible au scientifique et l’est seulement au philosophe à travers la fréquentation des laboratoires, le dialogue avec des chercheurs et la lecture assidue des articles de revues scientifiques) se manifeste actuellement dans ce nouveau secteur des neurosciences, dites cognitives, où psychologie et physiologie semblent devoir prochainement effectuer leur jonction en vue de repartir sur une nouvelle base commune. Si l’on se laisse impressionner par la masse croissante des données sans trop questionner habitudes de langage, références idéologiques, ou métaphores familières, on aura facilement le sentiment qu’une véritable «Phrénologie laplacienne» va, d’ici peu, complètement satisfaire en ce domaine du savoir ce besoin naturel de l’esprit humain qui pousse à toujours chercher à localiser, coder, circonscrire, retracer, hiérarchiser, encapsuler, prédéterminer, programmer, calculer, en un mot : représenter. En revanche, si l’on est attentif au contraste qui s’accentue entre ces mêmes habitudes de langage, références idéologiques et métaphores familières et les intuitions empiriquement fécondes, tendances prometteuses de la recherche en cours et pistes où s’accumulent les résultats les plus intéressants, on aura une impression passablement différente. Au lieu d’une Mécanique Cérébrale Générale remplissant comme prévu le cadre computatio-représentationnel mis en place par les philosophes de l’esprit dans les années 60-70, c’est le choc du dynamisme neuro-fonctionnel qui deviendra thème de méditations dérangeantes, pour lesquelles les instruments logico-analytiques appliqués à la cognition nous laissent, en fin de compte, plus démunis que la réflexion, poursuivie dans la tradition phénoménologique, sur les conditions subjectives de la possibilité de l’expérience et de la connaissance perceptive, l’incarnation de ces conditions dans le corps, et leur relativisation au contexte pragmatique de l’interaction avec autrui.

2. Aujourd’hui, les média s’emparent de concepts rejetés ou utilisés comme repoussoirs par les chercheurs et s’en servent à contre-sens pour interpréter leurs résultats en composant un tableau fantastique du cerveau-qui-contient-tout. Après «le neurone pontifical» évoqué, pour l’écarter, par Sherrington[1], on nous a tour à tour mis en garde contre «le neurone grand-mère[2]», «le neurone de la Volkswagen jaune[3]», etc. En dépit de ces avertissements, les données sur «les neurones de quelque chose» : neurones de lieu, de direction, de visage, neurones-miroir, etc., que ces désignations commodes, mais trompeuses, exposent, il est vrai, à un pareil détournement de sens, sont dans la presse interprétées sans précaution comme preuves de l’existence dans le cerveau de représentations-copies en miniature de chaque objet du monde, non seulement physique, mais social. De plus, si l’on regarde la pratique habituelle des chercheurs, l’ambiguïté de leur terme de représentation  autorise une gamme d’emplois étendue, qui peut aller de ce même naïf substantialisme des objets mentaux jusqu’au plus insubstantiel pragmatisme des schémas anticipateurs de l’action. Sans doute, cette élasticité terminologique donne-t-elle à ces chercheurs une marge de liberté qu’ils apprécient et à laquelle ils sont d’autant plus attachés qu’ils sentent qu’aucune régularisation sémantique ne la leur sauvegarderait. Mais, elle se prête aussi à des raccourcis spectaculaires et des effets d’annonce ambigus, que les contraintes de la communication vont toujours privilégier par rapport à des modes de désignation plus contrôlés. Cela est sans doute inévitable dans la pratique d’une science. Mais, à la philosophie des sciences, il incombe d’alerter le public sur la fabrication d’une mythologie. Les données qui semblent accréditer une conception objectivant sommairement l’esprit sous forme de représentations dans des neurones qui leur seraient spécialement dédiés, ne sont pas seulement interprétables autrement, mais on se tourne en fait actuellement vers des schèmes dynamiques orientés vers l’action comme solution de rechange.

3. Caractérisons plus précisément le mythe scientifique associé à l’hypothèse du «neurone grand-mère». Par définition, les stimuli de n’importe quelle modalité sensorielle ont dans le cerveau leurs récepteurs spécialisés : pour les stimuli visuels, par exemple, c’est la rétine, plus les voies de conduction optiques jusqu’aux cellules individuelles des aires primaires rétinotopiques V1, qui possèdent chacune leur champ récepteur rétinien. Mais, par delà les stimuli, qu’en est-il des objets eux-mêmes ? Chaque objet distingué dans l’environnement par la perception justifie-t-il l’hypothèse d’un détecteur neuronal spécialisé ? Une configuration d’excitation n’étant pas un objet, on suppose que cela, qui est vrai au niveau des capteurs, reste vrai à tous les niveaux, et on imagine que l’information sensorielle complexe que cette configuration véhicule doit finalement converger vers une cellule unique responsable de son interprétation perceptive (conçue comme détection). Ce qui, sauf à limiter arbitrairement le progrès de la connaissance empirique, transforme le cerveau en l’inventaire du monde physique. À chaque chose extérieure, sa représentation locale dans une cellule dont l’activation est univoquement déterminée par la présence de cette chose dans l’environnement. Inconvénient : la destruction de cette seule cellule retranchera cette chose du monde. Une mythologie voisine inspirait, naguère, ceux qui voulaient matérialiser l’image du corps, entendue comme représentation cartographique somatotopique, dans un homoncule dessiné sur le cerveau, homoncule qui s’est multiplié par la suite, avant de perdre tout contour précis. On retrouve cette mythologie, dernièrement, chez ceux qui nous promettent, par extrapolation à partir des faits de résonnance neuronale interindividuelle, une «neuroscience sociale» qui ramènera la représentation de l’Autre à une autre de nos représentations.

— Régression phénoménologique sous la pression d’une autre tradition, qui n’a qu’une théorie des représentations : Locke, revu et corrigé par Turing ? Quoi qu’il en soit, dans tous les cas, ce sont des dimensions essentielles de l’expérience consciente qu’on voudrait faire rentrer dans une structure anatomique localisée et, se plaît-on à croire, fixement déterminable. Notre perception du monde repose sur un pouvoir subjectif d’identifier des objets dans l’environnement. Notre vécu corporel dépend d’une activité subjective d’habiter un corps et d’intervenir dans le monde. L’objectivité même de ce monde s’enracine dans l’intersubjectivité de notre expérience. Si ces grandes structures responsables du sens qu’a pour nous cette expérience ne flottent pas dans l’air, ce n’est pas une raison de les réduire à des représentations dans un esprit-cerveau. Cela peut paraître l’expression d’un vœu pieux de philosophe. En réalité, plus régulièrement qu’on ne pense, c’est ce qu’établissent eux-mêmes les chercheurs en neurosciences, au fur et à mesure que le progrès de leurs investigations les amène à réintroduire dans la description du fonctionnement du cerveau le rôle structurant de l’expérience et le primat de l’activité de l’organisme, contre les objectivations naïves d’une science débutante qui se drape dans ses certitudes idéologiques.

I. Fondements neurobiologiques de la perception des choses.

«Neurones de visage» : on désigne ainsi un groupe de cellules du sillon temporal supérieur qui se situent à un niveau élevé dans la hiérarchie fonctionnelle du traitement de l’information visuelle. Ces cellules manifestent une sélectivité d’activation si remarquable pour les visages qu’on sera tenté d’y voir une preuve de la conception du codage cellulaire unique de l’objet de perception. La corrélation entre les niveaux neuronal et comportemental est telle qu’on n’hésitera pas à transposer au neurone la performance comportementale qu’est la reconnaissance d’un individu à son visage.  Certains neurones réagissent non à la taille de l’image rétinienne d’un visage, qui varie avec la distance, mais à la taille absolue de l’image sur l’écran, ce qui suppose une compensation du rétrécissement de l’angle rétinien par l’éloignement, ou de son agrandissement par le rapprochement[4]. Un personnage de face qui tourne la tête vers sa droite la tourne vers la gauche du spectateur. Mais, s’il est la tête en bas, le même mouvement sera vers la droite du spectateur. Que des neurones répondent de la même manière dans toutes ces conditions démontre qu’ils sont centrés sur l’objet comme tel[5]. Enfin, de même que l’unité perceptive d’un visage résiste au masquage de ses composantes, des neurones sélectifs pour les visages maintiennent un taux d’activité significatif si on en fait disparaître les yeux ou la bouche[6].

En quoi ces cellules diffèrent-elles de l’hypothétique neurone grand-mère ? En ceci. Bien que différentielle, leur sélectivité pour les visages n’est pas une sélectivité exclusive; mais celles qui sont activées par le visage d’un individu le sont souvent aussi, à une amplitude différente, par les visages d’autres individus. Leur constance par rapport à certaines variations (taille, distance, couleur ou noir-et-blanc, contraste, positif ou négatif, volume ou image plane, fréquence spatiale, position dans le champ visuel, etc.) n’empêche pas une sensibilité à d’autres variations (orientation face-profil). Non seulement les neurones en question sont au voisinage d’autres qui répondent différemment au visage d’un même individu vu sous des angles différents. Mais des neurones qui différencient les individus par l’amplitude de leur réponse aux visages de ces individus, modulent en même temps cette réponse selon le point de vue, les uns marquant une préférence pour la face, les autres pour le profil[7].

Ces cellules ne sont pas elles-mêmes le support d’une synthèse terminale unique dans la hiérarchie des étapes de traitement de l’information visuelle. Il n’y a pas non plus de cellules supérieures à elles dans cette hiérarchie et qui pousseraient plus loin cette intégration. Comme solutions de rechange au neurone grand-mère, on a introduit les concepts de «cartographie continue d’un espace de traits complexes» (Tanaka[8]), ou de «distribution dispersée d’un encodage de population» (Rolls[9]). D’après Tanaka, les neurones de l’aire inférotemporale sont organisés en colonnes regroupant les cellules sensibles à des stimuli semblables. Des colonnes dédiées à des stimuli différents mais connexes se chevauchent, de sorte que la présentation d’un visage sous ses différents aspects induit un déplacement du foyer d’activation d’une colonne à l’autre. Les changements d’aspect du visage engendrent un domaine de traits visuels complexes dont la cartographie est assurée de façon continue grâce à cette transitivité d’activation simultanée de nombreuses cellules d’une colonne à une autre. On se passe ainsi du recours à la cellule représentative du concept d’un visage. De même, pour Rolls, la dispersion de l’encodage d’un ensemble de stimuli sur les réponses d’une population de neurones est une condition nécessaire de la bonne discrimination de ces stimuli parce qu’elle permet la comparaison des différences fines entre eux. Cette propriété de distribution dispersée du codage assure le repérage d’un visage individuel grâce au recrutement d’un ensemble de neurones dont la réponse de chacun peut être sélective pour des aspects différents de ce visage. La combinaison de ces activités neuronales sélectives pour les aspects d’un visage avec des activités sélectives pour son individualité, dynamiquement réalisée au niveau de l’ensemble de la population, ne saurait se faire à celui d’une cellule individuelle unique.

Ces cellules remplissent une fonction de relais dans un circuit cortico-sous-cortical nécessaire à l’interaction sociale, laquelle conditionne en retour sa formation et son maintien en vigueur. Collectivement, elles opèrent comme un filtre pour la reconnaissance de stimuli visuels comme étant des visages, et de ces visages comme ceux d’individus différents. Transmise à l’amygdale et aux cortex orbito-frontal et cingulaire, cette information rend possible l’attribution à un individu déterminé d’une valeur émotionnelle et motivationnelle positive ou négative et, de là, l’orientation appropriée de l’interaction de l’agent avec cet individu. Faute de cette identification, la conduite, répondant à des aspects dissociés d’un même individu, au lieu de répondre d’une seule façon à l’individu entier, montrerait infiniment plus d’incohérence qu’elle n’en comporte normalement.

Les cellules de visage ont éveillé l’intérêt des chercheurs pour la capacité des neurones de «coder des objets», c’est-à-dire d’être sélectivement activés par des objets en tant que tels, et pas simplement des traits élémentaires de l’image visuelle ou des aspects des objets relatifs au point de vue. La substitution de la notion de détecteur d’objet par celle de construction du concept d’objet et la reconnaissance de la non localité et de la flexibilité de ce processus constructif ont été de pair avec l’admission de sa dépendance par rapport à l’expérience (qu’on opposera au dogme de sa détermination génétique, ou de sa fixation précoce après une période de latence). Il suffit de quelques secondes d’exposition à un objet nouveau pour qu’un neurone modifie sa réponse en fonction de cet objet sans préjudice pour ses réponses aux objets familiers, de sorte que les objets restent parfaitement discernables à mesure que leur ensemble s’élargit[10]. L’attention prêtée à cette dimension dynamique du métabolisme neuronal sous-jacent à la perception a redonné toute sa valeur à l’information acquise au cours de l’exploration active et de la manipulation des objets. Premier pas vers la reconnaissance d’un rôle constituant aux actes du sujet percevant dans l’objectivation des choses perçues ?

II. Fondements neurobiologiques de l’expérience du corps propre.

Dans les vingt dernières années, la cartographie des aires de représentation du corps dans le cerveau semble avoir changé d’orientation. Jusque-là, on avait surtout cherché à mettre en place une ou plusieurs cartes topographiques des différentes parties du corps, en présupposant un cerveau dont la principale fonction serait de les représenter centralement. Au demeurant, on ne voyait pas mystère à ce concept de «représentation», parce qu’on croyait pouvoir le contenir dans les limites d’une simple projection. Les surfaces cutanées (ou l’appareil musculaire des organes moteurs) se projetteraient sur les territoires cytoarchitectoniques du cortex cérébral avec une distorsion imputable à la différence de densité en récepteurs des différentes régions périphériques. Dès le travail pionnier de Penfield, par exemple, on ne peut manquer d’être saisi d’un contraste[11]. D’un côté, le compte-rendu des explorations électriques pré-opératoires du cortex cérébral fait état de «la grande variabilité topographique d’un patient à l’autre» des points excitables pour une même catégorie de mouvements ou de sensations. De l’autre, ce constat de variabilité n’entame pas l’assurance du consensus localisationniste qui préside à la construction d’une carte de représentation standardisée des parties du corps sur le cortex rolandique, comme étant celle de l’homoncule sensori-moteur illustrant les distorsions de leurs représentations. Or, cet homoncule, figure de la constance d’une localisation fonctionnelle normale, résulte en fait d’une normalisation qui a éliminé  des données toute variabilité, imputant celle-ci tantôt à la diffusion du courant électrique sur le cortex, artefact expérimental, tantôt à la désorganisation pathologique causée par le foyer épileptique ou la tumeur.

Désormais, les chercheurs s’intéressent à la plasticité de ces représentations cérébrales, sous toutes ses formes : leur variabilité individuelle, leur modification au cours de la vie, leur remodelage par l’expérience, l’usage, l’attention visuelle et l’intention motrice, leur amplification par l’apprentissage d’une tâche, impliquant éventuellement le maniement d’un outil, leur restructuration consécutive à l’amputation d’un membre ou une lésion cérébrale, la rééducation fonctionnelle, l’usage de prothèse, etc. Du même coup, le voile commence à se lever sur la signification fonctionnelle de l’existence de ces prétendues «représentations» dans le cerveau, comme modes d’inscription transitoire des schèmes d’action et fixation plus durable des aptitudes acquises, mais aussi plus généralement comme support de l’expérience subjective du corps propre avec ses vicissitudes et ses anomalies.Toutes ces preuves d’une mutabilité anatomique et fonctionnelle essentielle et non contingente, tendent logiquement vers une conclusion que la communauté des chercheurs n’a apparemment pas encore tirée. Que la relation entre le corps et le cerveau n’est pas concevable en termes de représentation, bien que ce soient ceux dans lesquels on la conceptualise couramment. Il se trouve, en effet, que la terminologie actuelle des neurosciences : représentation, modèle, schéma, image, code, etc., est empruntée à l’idéologie cognitiviste. Cette terminologie apparaît clairement inadaptée aux découvertes récentes, qui témoignent avec insistance en faveur d’une conception dynamique et motrice. Implicitement normé par le modèle géométrique de la projection point par point, image sur image, l’usage de ces termes fait peser sur l’interprétation des données un primat persistant de la structure anatomique du corps dans sa description conventionnelle sur le métabolisme fonctionnel du cerveau. Ce qui crée un handicap pour la compréhension de la relation effective corps - cerveau, dont on devine tout en manquant de la conceptualité adéquate pour la décrire, qu’elle est d’interaction dynamique entre deux pôles —eux-mêmes liés à un troisième : le monde— qui s’engendrent et se soutiennent constamment l’un l’autre dans cette relation.

III. Fondements neurobiologiques de la relation à autrui.

Les bases psychologiques et neuro-biologiques de la relation à autrui, sont-elles adéquatement comprises une fois qu’on les a conceptualisées dans les termes d’une théorie des représentations internes dans un esprit-cerveau solipsiste et des computations effectuées sur ces représentations par cet esprit-cerveau ? Une pareille intellectualisation ramène toutes les modalités de cette relation à autant de façons de se représenter intérieurement le comportement d’un système physique de l’environnement, de se l’expliquer et d’en prédire le cours ultérieur, autant de modes de l’activité intellectuelle d’un pur sujet épistémique, séparé de l’objet représenté. Y ramener la relation à autrui, expression englobant tout type d’interaction entre un sujet de perception et d’action et un autre sujet de perception et d’action, c’est vouloir construire la relation à un autre sur la base de la relation à soi-même, —et partir d’un présupposé auto-réfutatif.

On oublie trop vite l’histoire des découvertes. Elle est parfois un bon guide pour leur interprétation. Celle des «neurones miroir» par Rizzolatti et son équipe n’a pas couronné une recherche d’implémentation neuronale de «la théorie de l’esprit d’autrui». Ces chercheurs procédaient à l’enregistrement des neurones prémoteurs de l’aire frontale 5, neurones «canoniques» qui codent le répertoire des mouvements manuels du singe. Profitant d’une pause pour prendre leur casse-croûte à proximité de l’animal implanté, ils eurent la surprise d’entendre une nouvelle fois les potentiels d’action du neurone. D’où, leur idée de tester en continu le singe 1°) observant l’acte de prendre une graine, 2°) prenant lui-même une graine. D’où, encore, leur intuition de l’existence d’un mécanisme de niveau moteur ou pré-moteur, clairement non inférentiel, de mise en résonnance des répertoires d’actions respectifs par l’observation des actions d’autrui. Finalement, sa démonstration chez l’homme observant un acteur qui exécute des mouvements manuels par l’évocation de potentiels musculaires dans la main droite par stimulation magnétique transcrânienne de l’aire de Broca, homologue de F5[12].

On sera tenté de penser que ces résultats, établissant le caractère direct et immédiat de la saisie par un agent des intentions d’autrui à même ses mouvements observés, sont de nature à falsifier toute théorisation médiatisante : computatio-représentationnelle, des bases de la relation à autrui. D’autant que dans leurs compte-rendus originaux, les auteurs ont eu la sage prudence de s’en tenir à l’hypothèse minimale qu’il existerait dans l’aire 5 un système de mise en résonnance des vocabulaires d’actions respectifs permettant à chaque observateur-acteur de détecter dans les mouvements observés chez autrui les actions appartenant à son répertoire propre. De sorte que l’objet primaire de cette perception ne serait pas le mouvement manuel, non interprété, en attente de son interprétation en tant qu’action intentionnelle par une opération plus élevée de catégorisation perceptive, relevant du jugement attributif. L’action, elle-même, en tant que stimulus complexe, est l’objet de perception, appréhendée qu’elle est avec l’intention directrice qui la caractérise pour l’agent muni d’un certain répertoire d’actions; et sa perception mobilise autant le système moteur que le système visuel. Indépendamment de l’expression linguistique et de l’inférence logique, un même principe fonde ma confiance de pouvoir accomplir les actions habituelles et me dévoile les intentions motrices d’autrui.

IV. Rétablir le pluralisme des interprétations philosophiques :

On aura compris qu’en ce qui concerne les tendances objectivistes qui traversent les neurosciences, celles-ci sont parfaitement capables, une fois qu’elles ont laissé suffisamment s’exprimer de telles tendances, d’en prendre réflexivement conscience, d’en apercevoir les inconvénients, et de tenter de contebalancer leurs effets en développant ce qu’on peut bien appeler des tendances anti-objectivistes. Rien n’empêche de penser que ce processus est récurrent, et qu’objectivisme et anti-objectivisme sont les deux postulations fondamentales indissociables de cette entreprise d’objectivation du subjectif, qui est à l’œuvre dans les neurosciences, —comme en toute science. Cependant, de même que l’objectivisme a trouvé son idéologie dans la philosophie de l’esprit comme représentation mentale, de même on peut s’enquérir d’une doctrine philosophique alternative qui soit de nature à rassembler, intégrer et interpréter les indices d’anti-objectivisme qu’on a relevés dans la présente revue des travaux empiriques. Ma proposition est que la phénoménologie, plus particulièrement, la théorie de la constitution transcendantale de Husserl est le meilleur candidat à ce rôle, pour la raison suivante.

Une approche de l’expérience perceptive comme acte devrait être une approche strictement corrélationnelle ne séparant jamais le pôle subjectif et le pôle objectif des vécus considérés (perception, action, souvenir, fiction). Ainsi seulement on cesserait de jouer les ludion métaphysique, alternativement extraverti dans l’oubli de ce que les objets sont là pour quelqu’un, et introverti, dans la méconnaissance de l’essence des représentations, qui ne sont rien que par le renvoi qu’elles font «aux choses extérieures». Plaçant à l’origine l’intentionnalité, on supprime dans son principe même l’aporie d’une chose extérieure préconstituée indépendamment et antérieurement à sa «rencontre», pur événement contingent dans l’expérience d’un sujet, chose qui n’en devrait pas moins (contradictoirement) pouvoir accéder à l’intérieur de ce sujet et y être reçue. D’entités absolues, mutuellement indifférentes, sujet et objet sont dès ce moment réduits à des pôles opposés faisant renvoi l’un vers l’autre dans une relation circulaire et dynamique dont dépend leur maintien. Chaque cogito est un acte qui s’accomplit dans la position de son objet comme un et le même. Chaque objet, un but de visée de sens, pôle unificateur, satisfacteur d’anticipations. La viabilité de cette approche alternative dépend du fait que l’on parvienne à retirer au sujet et à l’objet leur indifférence mutuelle et à relativiser leur différence au contexte de chaque vécu de conscience et au flux continuel que forment ces vécus. La substitution du couple sujet - objet par la corrélation noèse - noème (Ideen I) en est l’expression. La noèse est l’activité subjective qui traverse, anime et unifie en les enchaînant les unes aux autres les multiples configurations de champs sensoriels instantanés où s’esquisse dans le progrès de l’expérience un «quelque chose» possible. Le noème n’est ni la conscience, ni l’objet. Pôle unificateur de la synthèse noétique, sans lequel elle s’épuiserait dans le parcours du multiple, il réalise une coupe transitoire sur le processus de détermination en cours : il est l’objet, tel qu’il est dans son mode de visée.

1) L’intentionnalité dans la constitution de la chose :

L’incarnation du sens dans le concret de l’expérience corporelle est assurée par la promotion de la fonction kinesthésique au statut d’opérateur de la constitution. Sauf que l’intentionnalité n’investit pas sans transition les kinesthèses. En un premier temps, le sens, d’abord flottant sur la ligne d’horizon du regard, est strictement contextualisé aux mouvements du corps. La flèche de conscience intentionnelle qui traverse et enchaîne les esquisses de champs visuels instantanés à mesure que je me meus en explorant la scène visuelle, prolonge dans son vol la série finie actuelle des changements d’images de la série infinie des changements encore possibles sur la même trajectoire de mouvement. Mais si cette conscience peut saisir la chose elle-même à travers les esquisses où elle se présente, c’est parce que chaque esquisse est porteuse d’un renvoi de sens vers la suivante et que les mouvements du corps apportent justement l’esquisse qui satisfait cette intention d’unité et d’identité. Si le champ visuel ultérieur découpait la scène visuelle d’une manière imprévisible à partir du champ visuel antérieur, la conscience d’unité n’y résisterait pas. Les images de champ n’ont valeur d’esquisses, ne sont support d’intentionnalité, que dans les circonstances kinesthésiques normales.

Toutefois, la contribution des kinesthèses à la constitution de la chose visuelle s’arrête à celle d’un opérateur de variation et recontextualisation, qui se contente de promener le champ visuel sous le contrôle du metteur en scène qu’est l’acte d’appréhension qui projette la chose à travers ses esquisses. Les sensations m’avertissant des mouvements de mes organes perceptifs n’assurent pas cette exposition projective de la chose. La jouissance de ma liberté de mouvement, la production de l’effort de volonté, la fatigue de la dépense d’énergie musculaire, rien de cela ne confère aux kinesthèses la capacité, propre aux sensations visuelles ou tactiles, de remplir une extension d’une matière qualifiante (du rouge, par là) et de fusionner ces expansions pour former des champs. De posture en posture, qu’est-ce, en effet, qu’un décours kinesthésique, sinon une gradation de tension - relaxation, dont la continuité ne demande aucun renvoi intentionnel d’une phase à l’autre ? L’intentionnalité, intégralement prise en charge par le rayon d’attention visuelle, reste encore l’émanation du sujet.

2) L’intentionnalité dans la constitution du corps propre :

Le concept de kinesthèse joue sur la dualité des origines, proprio-ceptives (sensorielles), ou pratiques («volontaires»), du «je meus». Dans la constitution de la chose physique, seule la voie proprioceptive était mise en avant, son rôle étant de départager les changements d’esquisses dus aux mouvements de la chose et les changements imputables aux mouvements propres du sujet. Que ces derniers mouvements soients volontaires ou passifs, la variation produite dans le champ visuel était toujours la même : une nouvelle série d’aspects latéraux de l’objet déployée en perspective. Dans la constitution du corps propre comme «mien», en revanche, la dualité des kinesthèses est, pour la première fois, mise à contribution. Sensation de mouvement et de position, c’est ce qu’elles sont dans la localisation des qualités tactiles et leur fusionnement en une surface continue enveloppant la main touchée par le report de place en place du toucher tâtant de la main touchante. Vécu immanent de mes intentions motrices dès avant leur impact sensoriel, c’est ce qu’elles sont à chaque renversement touchant - touché où se réalise mon appropriation du corps physique ainsi constitué comme mon corps que je peux mouvoir quand je veux.

La radicalité de cette constitution kinesthésique du corps propre n’échappera à personne : elle règle bien moins qu’on ne le pense sa configuration sensorielle sur son anatomie «naturelle», que sur l’usage pratique que nous en faisons dans la réalisation de nos intentions motrices. Deux systèmes kinesthésiques sont à distinguer. Un premier système est celui des orientations en perspective, il contient tous les objets dont les aspects varient depuis l’horizon lointain jusqu’à la sphère de disponibilité immédiate des choses qui se présentent «à portée de la main». L’autre système paraissait d’abord se concentrer en un point inétendu, origine des axes de coordonnées du monde perçu. L’expérience de l’outil, «extension non kinesthésique du corps propre», suggère sa réinterprétation comme «système» en équilibre fonctionnel avec le premier. En effet, tout objet sur lequel je pose la main, que je prends et emporte avec moi, ou dont je fais usage (le marteau de Heidegger) est immédiatement arraché par moi à sa condition première d’objet de constitution visuelle pour être incorporé à ma sphère propre comme vecteur de mes intentions, entrelacé en ses ressources pratiques, explicites ou cachées, au système kinesthésique mis en œuvre dans son maniement.

3) L’intentionnalité dans la constitution intersubjective :

L’intentionnalité-but donne les choses; l’intentionnalité-source, le corps propre; l’intentionnalité transférentielle, ou empathie (Einfühlung), fonde l’ouverture à l’autre de l’expérience propre en enrichissant le système des kinesthèses de la possibilité de leur résonnance avec celles d’autrui dans la perception des mouvements corporels (et des mouvements expressifs) d’un autre agent. Pour Lipps, l’Einfühlung était accès direct à une autre vie intérieure. Ce n’est qu’en une réflexion seconde que nous en viendrions à séparer cette vie d’autrui et notre propre vie subjective. Pour Husserl, ce qui caractérise plutôt la perception d’autrui est le défaut d’expérience directe de son esprit. D’autrui, comme de n’importe quel corps physique, une partie est directement donnée : le devant de son corps. Mais son expérience complète comporte aussi des parties non données, qui se préfigurent comme accessibles dans le cours ultérieur de l’expérience : ses profils et son dos. En outre, nous percevons son corps comme corps propre, porteur des champs sensoriels et kinesthèses, mais n’avons pas l’expérience directe du rouge perçu, ni du «se mouvoir» d’autrui. Quand nous voyons d’autres corps humains, des impressions de mouvement peuvent s’associer à cette vue par empathie. Mais, elles renvoient à une expérience du «je sens, je meux mon corps», qui ne nous est pas donnée. Nous savons qu’il y a de ce côté-là un nouveau champ sensoriel, un deuxième espace de liberté, qui ne sont pas ancrés dans notre auto-aperception. Mais, intégrons plutôt à l’horizon de la perception d’autrui la quasi-donnée empathique de ses kinesthèses et de sa vie subjective, le fait qu’elles nous sont toujours promises sans jamais être données, au lieu d’une carence cognitive de la perception d’autrui, nous paraîtra découler de son essence et de la dimension de compréhension  historique et herméneutique (non sensorielle) de l’intersubjectivité.

V. Des suggestions pour une «neurophénoménologie» :

1) Un corrélat neural du noème d’un visage :

On a vu que les conditions d’activation des cellules de visage associent à des degrés divers 1°) une relative invariance résistant aux transformations isomorphes (rotation, couleur, taille, distance, etc.) et 2°) une relative sensibilité aux points de vues ou aspects changeants (face ou profil, orientation du regard). Ce profil de comportement suggère l’existence d’un système d’analyse et de reconnaissance des visages qui procède par synthèse associative des informations pertinentes et filtrage actif des informations non pertinentes, non par appariement du stimulus avec un concept emmagasiné en mémoire. Dans la configuration fonctionnelle (non anatomique) de ce processus, je verrais volontiers un corrélat du noème d’un visage (comme exemple d’objet pleinement individualisé). Du noème, cette configuration fonctionnelle possède, en effet, la polarité dialectique des moments du «pur quelque chose = X» renvoyant à l’individualité de la chose en soi, et du «perçu comme tel» de l’objet, dans le comment de ses déterminations et indéterminations dans le flux des vécus de perception et d’action. 

2) Un corrélat neural du noème de corps propre :

À l’intuition de Husserl que l’intentionnalité de l’action contribue à notre sens du corps propre, répond l’hypothèse que la somatotopie fonctionnelle est sensible à des signaux intra-corticaux efférents, réentrants et réafférents, grâce auxquels les «cartes» somatomotrices et somatosensorielles s’influencent mutuellement durant toute l’expérience du sujet. Que la localisation des propriétés subjectives dans le corps requiert l’intégration des champs tactiles et des kinesthèses pratiques renvoie au fait que la somatotopie de la représentation corticale des régions sensibles du corps est médiatisée par l’usage que le sujet fait de son corps, de là, par la somatotopie motrice de son action volontaire, et l’inscription de celle-ci dans la mémoire comme schème moteur. Le circuit complet de ces médiations représentant, au niveau du métabolisme cérébral, la base de la spatialisation de l’expérience du sujet agissant dans le corps propre. De sorte que ce que nous appelons «le corps» émerge de sa reconfiguration interne permanente à tous les niveaux, tant de la perception, visuelle, tactile et proprioceptive, que de la commande musculaire, et avant celle-ci des schèmes moteurs, et encore plus en amont, de l’intention.

3) Un corrélat neural du noème d’autrui ?

Si Rizzolatti semblait d’abord avoir voulu dire que les neurones-miroir qu’activent des actions manuelles (qu’elles soient du singe lui-même ou de l’expérimentateur devant lui) comparaient et identifiaient des représentations motrices internes à des représentations perceptives externes, ses formulations ultérieures ne laissent aucun doute sur le fait que c’est le pouvoir d’effectuer par soi-même les actions observées qui en rend la signification directement accessible à l’agent qu’est aussi ce spectateur[13]. La disposition de ce système résonnateur fait du schème moteur des actions qui sont au répertoire de l’individu le corrélat neural d’une herméneutique rudimentaire du comportement d’autrui. Comme il y a des chances que nous tenions là une racine somatique de la communication pressentie par la phénoménologie de l’Einfühlung, cette découverte a réveillé l’espoir d’un prochain accès aux bases neurobiologiques de l’intersubjectivité. C’est faire peser une lourde charge sur les neurones-miroir! Car, même sans disputer l’authenticité du fait que des systèmes cérébraux entrent en résonnance lors des apprentissages moteurs, notamment, cette empathie imitative n’est pas encore l’intersubjectivité. Pourquoi ? Parce qu’au sortir de l’heureuse innocence de la Nature, elle ignore encore le drame de la communautarisation, l’historicité tragique du devenir social.

Biblographie

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Tanaka, K., (1996), Inferotemporal cortex and object vision, Annual Reviews  of Neurosciences 19, 109-139.


 

[1] Sherrington (1941).

[2] Lettvin (1991); Barlow (1972).

[3] Harris (1980).

[4] Rolls et Baylis (1986).

[5] Hasselmo et al. (1989), exp. I.

[6] Desimone et al. (1984).

[7] Hasselmo et al. (1989), exp. II.

[8] Tanaka (1996).

[9] Rolls (1995).

[10] Rolls (1989).

[11] Penfield, Boldrey (1937).

[12] Fadiga (1995).

[13] di Pellegrino et al. (1992); Rizzolatti (1996, 1997).

 

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