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Ô Gloria, mais figurez-vous que ce vendredi-là, premier jour de la Neuvaine de Notre-Dame-du-Carmel, fulgurante neuvaine qui défraierait la chronique et resterait à jamais marquée au fer rouge carmin de la passion dans la mémoire collective de Station Wolfork, Artémia Guimbo s’était benoîtement assoupie comme à son habitude dès les premières mesures de l’après-midi sur son fauteuil à bascule, capital immuable que lui avait légué son père, le regretté Anicet Guimbo, et sur lequel elle sombrait presque automatiquement dans un état de mort temporaire pour sacrifier à ce qu’elle appelait pudiquement la cérémonie... En ce vendredi d'une énième semaine donc du temps ordinaire elle fermait comme chaque vendredi après-midi boutique. Et quiconque eût souhaité se procurer ses parapluies à neuf baleines de rotin de couleur bleu hydrome ou ses non moins fameux cerfs-volants, mâles ou femelles, malheureux ou extatiques, faits exclusivement à partir de feuilles de raisinier séchées, aurait pu faire des pieds et des mains en vain. Ce jour-là, l'après-midi, gpas d'audience publique : il n’y avait pentagonal, hexagonal, mâle, femelle, malais, afghan, chinois qui tienne. Madame était en cérémonie, point final, bâton de maréchal ! Et quelle cérémonie, tenez vous bien ! La cérémonie rituelle et hebdomadaire du tressage, ma chère ! Voilà en peu de mots la chose : c’est sa tante maternelle, Felixianne Marie-Sainte, dite Fillotte, souveraine en son domaine, qui remplissait le rôle d’officiante chargée de dompter sa chevelure de corail plus en dérobade qu’un cheval fou, de lui faire entendre un semblant de foi, sinon de raison. Il faut dire que les cheveux cactus coiffés à la diable d’Artémia étaient d’une espèce de corail rouge revêche, espiègle et taquin, d’un royaume reculé au fin fond d’une brousse des bas-fonds non encore explorée par Linné et Von Humboldt, une race de corail démoniaque, dur, dur, dur, raide, raide, raide, comme celui de Sri Lanka, crêpé dans sa gousse de pygmée rebelle et résistant comme un cyste recroquevillé qui aurait loupé sa mue et attendrait les trompettes de la résurrection par l’entremise d’une huile de carapate ; une soie grège, primitive, sauvage et ombrageuse, pas pour le moins du monde artificielle, mais bel et bien made in Station Wolfork, île de l’En-Dehors, archipel de Muriçoca. L’animal, qui se cabrait jadis à la moindre tentative de caresse de peigne ou de démêlage de brosse, n’avait pu résister, pour coriace qu’il fût, aux soins zélés que lui avait prodigués, vendredi après vendredi, Fillotte. Cette dernière avait ainsi réussi à amadouer la pasionaria en appliquant au capillaire rebelle les techniques agraires les plus rudimentaires qui réussissaient à merveille au végétal de son jardin caraïbe : bêchage compétent, arrosage au goutte à goutte, palissage obstiné, débroussaillage consciencieux, engraissage quotidien, multiplication par semis, par greffage, bouturage, marcottage, oeilletonnage et drageonnage sérieux, sérieux, découennage manu militari et sarclage patient. Toute cette panoplie avait extrait Artémia de la caste des intouchables à la paille de fer pour la faire accéder à celle moins endolorie de paille de christophines. Mais la lutte n’en continuait pas moins farouche, semaine après semaine : il fallait dans le salon de coiffure de Fillotte bourrer la terre, bêcher la tête, bourrer la tête, bêcher la terre après adjonction de fumier et mise en jachère, et rien ne permettait de croire que cela cesserait par une belle matinée de printemps et que l’oeuf dormant se réveillerait de sa gangue comme par enchantement. Selon toutes les apparences la cérémonie se reproduirait vitam eternam. Quelle disgrâce, quelle déveine ! Oh, malgré tout, elle n’était pas loin d’une Dorothy Lamour, Artémia ! Peu s’en fallait, vous savez ! Surtout ce vendredi-là après la cérémonie. Aïe, aïe, aïe ! Magie de la coiffure ! Sur le chemin de l’église où elle se rendait toute coquette pour rendre grâce à Notre-Dame-du-Mont-Carmel pour les vêpres, pas même une Antonine Anopheline, la femme prototype de Station Wolfork, la femelle aromate dévote de Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus-et-de-la-Sainte-Face, dont la chair d’orphie iodée à maturité faisait l’objet de toutes les convoitises les autres trois cent seize jours de l’année, pas même Antonine Anopheline, la femme-sirop, vous entendez, toute rebondie et ensorcelante qu’elle l’était, avec ses mains finement ciselées, pleines de bagues de respect et de veuvage, ne pouvait rivaliser ce vendredi-là avec Artémia transfigurée par sa chevelure, que dis-je ! sa crinière qui prenait tout à coup l’allure, purement et simplement, ladies and gentlemen, d’un halo de mousseline ! Ah, il fallait voir les yeux languissants de Chimène de la dulcinée qui faisaient constamment la roue au secret profond des lunettes noires, la bouche exubérante en forme de trompe à six stylets qui flattait le regard même lorsqu’elle n’esquissait pas son sourire écorché de perpétuelle jouvencelle effarouchée à ne bousculer sous aucun prétexte ! Et puis l’odeur de sa peau qui n’arrivait pas à se définir entre la figue moisie et le raisin aigre ! Par pure coquetterie sans doute ? Ou était-ce signe de ménopause ou de diapause ? Ah, ce jour-là il ne manquait pas de volontaires, de coqs de combat, de colosses, de molosses, de malabars de toutes les couleurs de cirage pris soudainement de chair de poule pour revendiquer la prise de possession et planter leurs drapeaux au bon creux de ses formes. Ils étaient tout à coup pléthore à vouloir goûter de ce tatou al dente, à lui proposer jusqu’aux liens sacrés et inaltérables du mariage coutumier et son cortège de falbalas. Mais en ce qui la concernait, elle, la sempiternelle fiancée du vendredi , aussi faste et de bon augure fût-il, aucun prétendant ne répondait aux paramètres qu’elle s’était fixé. (Et pourtant il aurait suffi que leurs noms soient articulés près du voile du palais pour les rendre au moins déjà présentables, à défaut d’être désirables à ses yeux ! Etait-ce trop demander ? Et elle ne pressentait dans le froissement d'ailes ni chez X, ni chez Y, ni chez Benoît, ni chez Augustin, ni chez Denis-Ferdinand, le b a ba de l’envol de mouette, l’aplomb, l’ample, la gamme nécessaires pour lui proposer ne serait-ce qu’un strict minimum de sept des quatorze stations requises de la Passion). D’ailleurs, d’aussi loin qu’elle se souvînt, elle n’avait jamais elle-même pour d’obscures raisons répondu présente qu’au nom d’artiste de Mademoiselle K. Quant à son nom de baptême, Artémia-Victoria, pourtant enregistré en bonne et due forme sur les registres de la paroisse de Station Wolfork et par la grâce duquel elle était devenue morte au péché, elle feignait d’en ignorer l’appellation contrôlée. Et si par hasard un forcené, un malappris, un misérable, un apprenti myrmécologue en mal de femelle hématophage voulant à tout prix savoir ce qui se passe dans le boudin des fourmis rouges, s’enquérait des raisons de la mise en disgrâce du label originel, elle lui rétorquait du tac au tac, après juste un demi-soupir, en montant sur ses grands chevaux : “Peu importe au nombril qu’il soit baptisé omphalos ou lombric, enduit de bleu de méthylène ou de teinture d’arnica. L’important c’est que le nom brille.”