Prison verte
L'air était moite, une myriade de minuscules moucherons noirs volait autour du moignon qu'il avait au bout de la cuisse gauche. Jacques ne croyait toujours pas qu'il avait pu stopper l'hémorragie en y nouant le lacet de sa basket droite. Ou peut être était-ce les moucherons qui, à force de s'agglutiner sur la plaie, engluant leurs ailes dans son sang, avaient fini par faire pansement. Hélas, il ne mourrait pas d'hémorragie. Rester là, allongé dans la boue ne servait à rien. Mais Jacques n'était pas du genre baroudeur increvable qui se bat jusqu'au dernier souffle et croit en sa chance jusqu'à la mort et même après. Oh, il n'était pas lâche non plus. Aux trois jours, il avait même eu douze sur vingt au test de mesure de l'instinct de survie. "Douze, se disait-il, c'est nettement au dessus de la moyenne ! " mais que faire en pleine jungle, lorsque l'on a plus qu'une jambe et une basket sans lacets ?
décidément, se lever lui semblait, pour le moment, au dessus de ses forces. Comme il détestait par dessus tout l'inactivité, il se résolut à compter : " Un mouton, deux moutons, trois moucherons."
Non, cela non plus ne fonctionnait pas. Et son genou qui le grattait. C'était vraiment trop atroce. Avoir le genou qui vous démange et ne pas pouvoir le gratter parce qu'on a plus de genou. Pour penser à autre chose, il se résolut à faire l'inventaire de son équipement : une basket droite sans lacet, un lacet noué autour de sa cuisse gauche, un short en jean, les clefs de sa voiture et un tee-shirt "Décathlon, à fond la forme !"
Il se traîna jusqu'à un arbre d'où partait des rejetons qui lui donnèrent une idée. Il entreprit d'en scier un avec la clef de sa voiture. Une fois coupée, s'il survivait jusque là, la tige lui servirait de canne sur laquelle il pourrait s'appuyer pendant son périple. Jacques se rendit assez vite compte qu'il irait plus vite avec ses dents à lui plutôt qu'avec celles de la clef. Ses efforts furent vite, enfin la notion de temps est, ici, toute relative, récompensés et il put ajouter à la liste de son équipement une superbe branche d'arbre presque droite. Mais le sol était trop meuble et le bout de bois s'enfonçait dans la terre quand il s'appuyait dessus. Il s'adossa à un arbre et réfléchit. De toutes façons, le jour baissait et peut être que s'il s'endormait là, il mourrait enfin.
Jacques avait l'impression que des bêtes le frôlaient, la nuit était pleine de bruits étranges et inconnus. Il avait beau se dire qu'il ne risquait rien, que, quoi qu'il arrive, sa mort serait une délivrance, il n'arrivait pas à s'endormir. Et puis maintenant qu'il était inactif, sa jambe lui faisait de nouveau mal. Déjà l'aube. Petit à petit, la lumière revenait et, avec elle, les moucherons. J'ai de la chance se dit Jacques, il ne semble pas y avoir de moustiques par ici. Il décida de s'accorder une grâce matinée. La chaleur était suffocante, ce devait être le milieu de la journée. Jacques se dit que c'était étrange, il n'avait pas faim. Il se rendormit jusqu'au lendemain matin.
"Merde, douze, quand même, douze, c'est pas si mal, je ne vais pas rester ici à crever !"
Jacques enlevât son unique basket, la bourra de feuilles d'un arbre qui ressemblait à un bananier et y coinça la branche. Sa nouvelle béquille tenait la route. Il pouvait se déplacer. Jacques reprenait espoir ; en clopinant droit devant lui, il trouverait bien quelque chose. C'est alors qu'il se mit à pleuvoir. Un de ces orages tropicaux qui vous trempe jusqu'aux os, masque le soleil plus sûrement que la nuit et laisse après son passage la jungle comme un marécage. Les serpents n'effrayaient pas Jacques. Il enviait juste leur nage élégante à la surface de l'eau du marigot alors que lui trébuchait de son unique jambe tous les trois pas. Ensuite, il fallait se rétablir en s'appuyant désespérément sur sa béquille d'infortune dont il avait perdu la basket depuis longtemps. Mais, petit à petit, le niveau de l'eau se stabilisait et il ne désespérait pas d'atteindre le monticule sec, enfin pas totalement inondé, à quelques mètres de là.
Une fois sur la terre ferme, il entreprit d'arracher les sangsues qui s'étaient collées à lui jusqu'aux endroits les plus incongrus. Il put toutes les enlever sauf une dans le haut du dos, juste entre les épaules qu'il ne pouvait atteindre, même au prix de contorsions qu'il jugeait dignes des meilleurs yogis. Bientôt, il eut un tas de compagnons d'infortune. On aurait pu croire que tous les animaux de la forêt avaient choisi son île pour venir se réfugier et attendre la fin du déluge. Un drôle de serpent vint se lover sur le ventre de Jacques. C'était un petit serpent couleur arlequin à tête fine et pointue.
"Bonjour Jacques, ton avocate m'envoie. Si tu plaides coupable, je peux te mordre et ton supplice sera terminé."
Jacques se souvenait avoir lu quelque chose comme ça dans un livre où il était question d'un enfant horticulteur habitant seul une minuscule planète. Il commençait à délirer, sans doute la fièvre.
"Pourquoi pas petit animal, de toute façon, au point où j'en suis, tu peux bien me mordre va."
Le serpent se jeta sur le bras de Jacques.
L'infirmière venait d'enfoncer la seringue dans le bras du condamné qui ne tarderait pas à se réveiller.
"Jacques Granget, vous avez été reconnu coupable de promenade sur les pelouses interdites du Jardin municipal. Votre peine est maintenant purgée, nous sommes toutefois dans l'obligation d'ajouter ce forfait à la déjà longue liste de votre casier judiciaire.
Jacques était heureux, depuis qu'il faisait partie de la société secrète des aventuriers virtuels hors la loi, chaque délit mineur qu'il commettait lui permettait de s'échapper quelques jours à ce monde aseptisé pour enfin vivre vraiment.
Ce que ses camarades et lui ne savaient pas encore c'est que leur groupe était surveillé de près par les autorités qui les apparentaient plus à une secte antisociale et dangereuse qu'à une innocente bande de jeunes en quête d'émotions fortes.
Guillaume Lagaillarde
Le 12 septembre 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com
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