Frédéric MARTIN C2 de Maîtrise
- Centre d'Enseignement et de Recherche d'Oc- Université de Paris-Sorbonne (Paris
IV). 1997-1998
Site de F. Martin : La poésie
maniériste et baroque en France (1570-1670).
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Œuvres médiévales :
Frayre de Joy et Sor de Plaser,
éd. critique par Suzanne THIOLIER-MEJEAN, Presses de l'Université de
Paris-Sorbonne, 1996.
Blandin de Cornouaille, dans La Légende arthurienne "Le Graal et
la Table Ronde", Robert Laffont, "Bouquins". Présentation et
traduction de Jean-Charles HUCHET.
Perceforest, Troisième Partie, Tome III. éd. critique par Gilles ROUSSINEAU,
Droz, 1993
Œuvres complètes de Chrétien de Troyes, sous la direction de Daniel
POIRION, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", NRF, 1994.
Histoire et critique :
RUIZ I CALONJA, Historia de la
literature catalana.
RIQUER, Marti de, Historia de la literatura catalana, éd. Ariel, 1993
(éd. princeps 1963).
CANAVAGGIO Jean, ( sous la direction de), Histoire de la littérature
espagnole, Fayard, 1993.
SOLER, Andrés Gimenez, La Edad Media en la corona de Aragon, 1930.
ESTRADA, Francisco Lopez, Introduccion a la literatura medieval espagnola
, éd. Gredos, 1987.
ANGLADE Joseph, Histoire sommaire de la littérature méridionale au Moyen âge,
Paris, 1921.
RUCK Elaine Heather, An
index of themes and motifs in XIIth-century french poetry.
HUCHET Jean-Charles, Le Roman occitan médiéval.
L'étude des motifs arthuriens dans Frayre suppose une double orientation de la réflexion.
D'une part, il s'agit de se montrer attentif aux procédés et aux enjeux de ce qu'en stylistique nous appellons l'intertextualité (avec les notions de contagion, de contamination, d'imitation qui inscrivent tout texte dans l'histoire littéraire). Pour la période médiévale, où les rapports de filiation entre les textes ne sont pas toujours aisés à mettre en évidence, (à cause notamment de l'anonymat fréquent des auteurs et d'une chronologie parfois relative des œuvres), il peut être utile de retouver les circonstances historiques et politiques des rencontres entre les auteurs, entre les cultures. Frayre nous offre, en effet, un bel exemple de contact entre deux mondes: la matière arthurienne, issue des traditions celtiques et anglo-normandes, faisant la part belle au merveilleux et aux exploits chevaleresques; la lyrique occitane, tout imprégnée des valeurs courtoises de la fin'amor, cet art de vivre et d'aimer. Mais, si l'emprunt de motifs à la matière de Bretagne témoigne d'un véritable engouement pour celle-ci, jusqu'à lui conférer une force, une capacité à pénétrer un large public, au-delà des frontières régionales, nationales et même des frontières linguistiques, est-ce au détriment de la culture littéraire "d'accueil" ? S'agit-il moins d'un enrichissement que d'un appauvrissement, comme on a pu le prétendre à propos de Blandin de Cornouaille ?
D'autre part, demandons-nous ce qu'est un motif littéraire. Le terme "motif", pour appartenir à l'origine au domaine des arts plastiques, et plus précisément à l'art pictural, semble recouvrir, une fois appliqué à la littérature, une réalité bien disparate. Peut-on dire d'un personnage, d'un objet (par exemple l'anneau ), d'une action (par exemple passer un anneau au doigt de quelqu'un), d'un changement d'état (le retour à la vie ou le réveil), d'un sentiment (la colère, la jalousie), et même peut-être d'un trait de langue (comme une expression consacrée ou un terme technique, une tournure... retranscrits avec plus ou moins de fidélité) etc... qu'ils constituent chacun et de façon semblable, un motif ? Ajoutons à cela, au regard du thème littéraire, plus large et plus développé, la question suivante: quelle valeur faut-il accorder au motif littéraire ? une valeur ornementale ou symbolique ? Pourrait-on penser de ces éléments, s'ils ont été empruntés de façon isolée, qu'ils sont alors porteurs de sens individuellement ?
Afin de trouver une réponse convenable à chacune de ces interrogations, nous dresserons un rapide aperçu des conditions qui ont favorisé l'engouement de la Catalogne du XIVe pour la matière bretonne; puis, nous dégagerons un certain nombre de motifs à partir de la lecture parallèle de Frayre, Blandin de Cornouaille, et Perceforest c'est-à-dire autour du thème littéraire de la Belle Endormie que nous n'étudierons pas pour lui-même; enfin, nous tâcherons d'éclairer ces motifs, et d'en relever d'autres, à la lumière des œuvres de Chrétien de Troyes.
Il est avéré, aujourd'hui, que l'auteur de Frayre de Joy et Sor de Plaser était bel et bien provençal. Mais la novas, dont la version originale du XIIIe siècle est perdue, n'a pu nous parvenir que par l'intermédiaire de scribes catalans du XIVe siècle. Certes, l'influence du cycle arthurien s'est d'abord exercée au moment de la genèse du texte, et Frayre illustre comme bien d'autres œuvres les rapports que pouvaient entretenir trouvères et troubadours (rencontres en de diverses occasions, comme les croisades, les cérémonies de mariage, toutes sortes de fêtes à la cour des grands seigneurs d'oc et d'oïl..). Pourtant, c'est aux Catalans que nous devons de connaître Frayre et, à ce titre, il serait intéressant de resituer "l'invention" de notre novas dans un contexte plus général de mode, de goût prononcé pour un apport attrayant, tout en étant senti, bien entendu, comme exogène (dès l'écriture provençale: perque eu no vull parlar frances 1). Ce contexte est déjà reflété par le fait que l'on trouve dans le chansonnier E, hormis Frayre, la nouvelle Faula du catalan Guilhem de Torroella, dont Joan Ruiz i Calonja nous dit qu'elle
"demostra una coneixança profunda de la matèria de Bretanya, amb totes les llegendes relatives al rei Artur, els encantaments de Merli i la llegenda de Tristany i Isolda" 2
L'influence de la littérature "française", attestée par les nombreuses traductions dont ses romans ont très tôt fait l'objet, ne s'est pas exercée sur la péninsule ibèrique de façon semblable selon les régions. S'il est difficile de préciser à quelle date les différents royaumes péninsulaires prirent connaisance de sa production romanesque et par quelles voies ils y eurent accès, remarquons toutefois qu'Arthur et Tristan figurent déjà, dès la seconde moitié du XIIe siècle, dans l'ensenhamen du troubadour catalan Guiraut de Cabera. Il est fait référence également à la matière bretonne dans les Cantigas d'Alphonse le Sage (fin XIIIe siècle) et dans certains chansonniers gallaïco-portugais, les lais de Bretanha .
"Malgré ces zones d'ombres, il est clair que l'Espagne fit siennes presque toutes les grandes œuvres arthuriennes écrites au-delà des Pyrénées. Elle ne négligea que les plus anciennes, c'est-à-dire les fictions en vers; on ne saurait dire si elle les a connues tant sont inexistantes les traces laissées dans sa littérature médiévale par les vieux poèmes de Chrétien de Troyes et ses continuateurs ou par ceux de Béroul et Thomas au sujet de Tristan. Seule la Catalogne a fait exception à ce phénomène en accueillant un roman provençal écrit entre 1170 et 1225, le Jaufré, dont la popularité dans la péninsule devait se prolonger jusqu'au Siècle d'Or " 3.
Ces précisions, que nous apporte l'Histoire de la littérature espagnole nous invitent à penser que la Catalogne serait un lieu privilégié, un terreau particulièrement fécond et propice à l'implantation de la matière arthurienne. Par ailleurs, l'importation n'aurait pas été l'œuvre d'un trouvère, support et véhicule naturels de la littérature française, mais d'un troubadour provençal : c'est au cours de deux appropriations successives - provençale puis catalane - que la Catalogne aurait accéder à l'univers arthurien. L'accaparement originel ne fut donc pas non plus de "première main".
Car, dès le XIIe siècle, nombreux furent les troubadours provençaux qui visitèrent la Catalogne, et plus particulièrement la cour du roi Alphonse II d'Aragon, I de Barcelone (dit le Chaste 1152-1196), lui qui, troubadour lui-même, fit la conquête du Roussillon, et hérita du comté de Provence. Giraut de Bornelh, Fouquet de Marseille, Arnaut Daniel, Arnaut de Mareuil font chacun référence à ce roi et à sa cour qu'il connaissent. C'est à lui que fut probablement dédié Jaufré. Certains historiens de la littérature vont jusqu'à parler d'une "époque alphonsine de la poésie provençale". La matière de Bretagne, introduite en Catalogne à cette époque, eut un succès tel que
"les exploits de Jaufré, mêlé à une foule de héros arthuriens, devinrent assez célèbres (..) pour mériter, au XIVe siècle, d'être mentionnés par le chroniqueur Muntaner, [d'être] peints à fresque dans une salle du palais royal de l'Aljaferia à Saragosse " 4
et d'être adaptés en Castille de façon très libre par la Cronica de los muy notables cavalleros Tablante de Ricamonte y Jofre (imprimé en 1513). La catalanisation de Frayre s'inscrit donc dans un processus inauguré deux siècles auparavant et dans une vogue encore très vive au XIVe siècle,
"durant els regnats de Pere III i de Joan I, intensament relacionats amb la culture francesa" (Joan Ruiz i Calonja). 5
Pourtant, si Frayre, et la Faula participent du même mouvement, l'enracinement du premier dans la tradition arthurienne est beaucoup moins net: Frayre ne raconte les exploits d'aucun chevalier de la Table Ronde, la figure royale et mythique d'Arthur en est absente, etc.. Seuls des motifs, plus ou moins saillants, permettent la mise en relation de deux types de culture, ce qui laisse à penser que les références arthuriennes n'y joueraient qu'un rôle secondaire.
Les motifs arthuriens présents dans Frayre de Joy se dévoilent de façon évidente lorsque nous confrontons le texte au Perceforest, et à Blandin de Cornouaille. Les deux critères principaux que nous nous proposons d'adopter afin de distinguer le motif de ce qui ne l'est pas sont les suivants: l'aspect élémentaire, secondaire par rapport à l'histoire, presque "accidentel" (à l'encontre du thème qui génère ou oriente la narration, comme le thème de la Belle endormie), et la récurrence .
Un certain nombre de motifs sont communs aux trois récits :
La tour, que l'empereur, dans Frayre, fait construire à l'écart de la
ville et dans le seul but de recueillir le corps de sa fille
"E feu la portar beylament / En
un loc defors la ciutat, / On hac .I.. verger en un prat. Al mig fo fayta una tor" 6
s'apparente d'abord à un tombeau. Cela n'est pas le cas, dans Perceforest, de la "vieille" tour où l'on porte Zellandine, une tour abandonnée, lieu d'un séjour senti comme provisoire par les parents de la malheureuse. Il y a quelque chose de définitif dans l'édification de la tour abritant Sor de Plaser, moins cependant que dans l'inhumation
"...sa fiyla no seria / Soterrada..", 7
ultime reconnaissance du fait accompli.
Plus subtilement, l'auteur de Frayre joue sur l'antithèse: l'élévation du corps rendue possible par la tour s'oppose symboliquement à son enfouissement attendu. Le seul prétexte avancé -bien mince à vrai dire, même s'il a au moins le mérite d'exister- pour justifier une telle entorse à la tradition réside dans la beauté de la princesse:
"(l'emperayre ) ..no-s tenya / Tan bel cors sots terra fos mes" 8.
La beauté serait déjà signe de vie.
Dans Perceforest , la tour offre une plus grande proximité avec les dieux. Zellant, le père de Zellandine, escompte en effet une visite divine et bienfaisante, seul recours, selon lui, pour la sauver.
.."il fist fourbatre toutes les entrees de la tour, fors une fenestre qui estoit vers orient et au plus hault, ou la pucelle gisoit . Et illeq lui et sa sœur le aloient voir une fois le jour pous sçavoir se les dieux avroyent point pitie d'elle..." 9.
La justification est là moins poétique: elle sera à l'origine d'un plaisant quiproquo, le trop humain Troïlus étant abusivement pris pour le dieu Mars. Il s'agit peut-être aussi d'une allusion discrète et amusée à l'épisode mythologique de Danaé.
La tour, dans Blandin de Cornouaille, n'abrite pas la corps de la jeune ensorcelée, mais l'oiseau magique, seul capable de fournir la guérison tant souhaitée. En outre, l'édifice est gardée par un "immense serpent", un " dragon méchant et terrible", et -ce qui semble pour l'auteur être le mal incarné- un "Sarrasin enchanté". La tour, à la fois par sa verticalité et par les épreuves qu'elle recèle, matérialise le courage nécessaire au chevalier désireux d'être aimé. Monter dans la tour, c'est avant tout sur-monter les périls, déjouer les pièges et les enchantements, mériter l'amour de la Belle. L'auteur de Frayre mêle avec habileté les deux valeurs de ce motif: une Belle portée aux nues, privilège qui, au-delà de la mort, fait d'elle encore un être d'exception; et un lieu accessible seulement aux âmes valeureuses.
L'oiseau magique, dans l'imaginaire médiéval, est porteur de tant de significations qu'il serait trop long de les examiner toutes en ces lignes. Remarquons simplement la différence des rôles qu'il occupe dans le récit: Dans Blandin de Cornouaille, il est tour-à-tour simple ornement dans le verger merveilleux où Blandin rencontre le damoiseau, frère de la Belle endormie; annonciateur d'une "fabuleuse aventure" pour les deux chevaliers du même roman; objet magique aux vertus curatives. Sous l'effet d'une perpétuelle oscillation, il se trouve tantôt humanisé, doué de la parole, tantôt objectivisé, réduit au seul rôle de médication. Dans Perceforest, le Zéphir transformé en un "oysel grant a merveilles", est un adjuvant appréciable, car monté sur son dos, Troïlus peut atteindre la seule fenêtre de la tour qui ne soit pas obstruée. Apparu brusquement, c'est un oiseau-femme qui enlèvera l'enfant de Zellandine, en précisant qu'il ne lui sera fait aucun mal (on se doute bien que l'enfant, soustrait provisoirement à la narration, réapparaîtra plus tard, dans la suite du roman, pour de nouvelles aventures...). Dans tous ces cas, le motif arthurien -et pas seulement arthurien- reste traité de façon traditionnelle, ou plutôt dans le cadre "des traditions françaises ".
En effet, la place conférée à l'oiseau magique dans Frayre est tout autre: dôté d'un savoir exceptionnel, faisant de lui un véritable apothicaire
( "E totes les erdes sabia / E
conexia lur vertuts") 10,
l'ambassadeur idéal
( "E portava breus e saluts / E noves, mils qu'altre missatge" ) 11,
le beau parleur au plus large public
( "E sabia de tot lenguatge") 12,
l'enchanteur sans rival
( "E mils que-l mestre encatava") 13,
il devient le principal atout du prince, son meilleur faire-valoir.
L'animal-objet, dont il est fait présent
( "Lo pus rich don que anch fos dats") 14,
devient le personnage central. Il réalise l'impossible, en trouvant l'herbe si précieuse, en apaisant le courroux légitime de la princesse, en faisant naître dans son cœur l'intérêt, la curiosité, puis le désir le plus impatient à l'égard de son maître. C'est encore par son discours que le geai capturé parvient à obtenir sa libération (v637-650). Si le motif de l'oiseau magique n'est pas inconnu de la matière de Bretagne, le développement qui tend à en faire un personnage intensément lié à l'action nous semble typiquement occitan. A ce propos, Danielle Régnier-Bohler, dans la préface à sa traduction de la nouvelle française Le Chevalier au papegau (récit en prose de la fin du XIVe siècle), nous fait remarquer que:
"Le papegau devient lui-même personnage de récit, personnage savant et délié qui témoigne d'une belle éducation musicale et courtoise. Ce développement du motif de l'oiseau merveilleux, de l'animal compagnon du héros est un véritable enrichissement de la tradition. Conseiller, ami, et mentor du jeune chevalier: si le papegau a été conquis par Arthur, il forme désormais couple avec le roi." 15
Le motif de l'anneau, très fréquent dans les romans arthuriens symbolise dans Frayre l'amour, ou plus exactement l'union. L'échange des anneaux, en plus de la valeur spirituelle et affective qu'il apporte, matérialise la visite à peine croyable du chevalier auprès de la jeune princesse (cela paraît plus évident encore dans Perceforest : Zellandine croit trouver à son doigt l'anneau que Troïlus lui avait donné quelque temps auparavant. Elle s'étonne d'y voir le sien, preuve incontestable de la venue de son bien-aimé). Mais, dans Frayre , il permet la distinction de deux plans, en faisant jouer l'onomastique. L'anneau porte le nom des deux futurs époux, rend visible leur possible union. L'accord des noms précède l'accord des cœurs, plus qu'il ne vient entériner l'union des corps.
v539-542 "Frayre de Joy, Sor de Plaser / Anc noms no s'avengron tan ben / Lo meu nom ab lo seu s'ave / Mils que nuyll nom que hanc fos". 16
De l'union des coeurs naîtra un fils; l'accord des noms engendrera Joy de Plaser.
D'autres motifs encore apparaissent de la mise en parallèle de nos trois textes: l'épervier, le pin, la guérison par le contact avec la peau. Nous trouvons le premier dans Blandin (le damoiseau, frère de Briande, tient au poing un épervier), et dans Frayre :
"Ab .I. esparver que portava" 17,
indice nous rappelant que le récit se déroule dans un univers aristocratique.
Il est possible de conférer aux deux autres une valeur plus symbolique : le pin, pourra paraître déplacer vis-à-vis de la tradition celtique et bretonne; il n'en est pas moins présent, et de façon significative, dans les romans arthuriens. Si l'origine de ce motif littéraire est lointaine (il remonte au moins à la littérature gréco-latine), les chansons de geste lui ont accordé en plus d'une place non négligeable, une symbolique nouvelle. La Chanson de Roland, qui eut un retentissement inouï en oc comme en oïl, associe le pin à la majesté de l'empereur à la barbe fleurie
v114-118 "Desuz un pin, delez un eglenter / Un faldestoed i unt, fait tut d'or mer / La siet li reis ki dulce France tient / Blanche ad la barbe et tut flurit le chef / Gent ad le cors e le cuntenant fier" 18.
Dans Blandin, il ne représente qu'un point de repère, un lieu de rendez-vous, mais dans Frayre,
( (lo gay) "E anet se en un ram seser / d'un pi on ells tots sols estaven.") 19
il recrée, à l'extérieur de la demeure impériale, un espace noble et privilégié, comme le faisait la Chanson de Roland.
La guérison par contact direct avec la peau -et non par exemple, à l'issue de l'aborption d'une potion, ou d'un philtre- est singulièrement récurrente dans nos textes
(Frayre : v.371-373; "Mes li l'erba sus en la ma / A la donsela, qui-s dresset / Sobre-l lit..) 20
Blandin : "(Le damoiseau) "saisit la main de la jeune fille et plaça doucement l'autour au-dessus; la demoiselle, lorsqu'elle sentit sur elle l'oiseau blanc, recouvra aussitôt la vie, se sentit soignée et guérie p.948") 21.
Davantage que la faculté de guérir, c'est celle de transmettre la vie, de la réinsuffler dans le corps meurtri de le Belle que l'auteur entend mettre en valeur. L'aspect merveilleux de ce retour à une vie "consciente" s'en trouve conforté. La rapidité avec laquelle les effets bénéfiques se font ressentir trahissent la volonté d' "émerveiller" le lecteur, mais aussi peut-être le constat inquiet, dans la vie quotidienne, d'une réalité contraire (bien peut de remèdes, au XIIIe ou au XVIe siècle, ont le pouvoir d'opérer de si complètes, rapides et définitives guérisons !).
Au terme de ces brèves analyses, qui nous ont permis de relever et de comprendre, dans la mesure du possible, le fonctionnement de motifs arthuriens dans Frayre de Joy et Sor de Plaser, il conviendrait de s'interroger sur leur validité. Jean-Charles Huchet, à propos de Blandin de Cornouaille, adopte une position assez sévère:
"Les motifs du roman breton sont bien là mais, sortis de leur contexte, ils fonctionnent à vide, n'y déploient aucun univers de fiction, se refusent à donner la moindre étoffe psychologique à des personnages privés d'un désir qui, leur écrivant une histoire, supporterait la trame romanesque. De ce point de vue B de C incarne le degré zéro du roman arthurien, réduit à l'épure d'une machine narrative enchaînant rapidement thèmes et motifs sans produire d'effets littéraires 22 "
De tels jugments peuvent-ils s'appliquer à Frayre ? Nous avons déjà esquisser quelques éléments de réponse, au cours de notre étude: la symbolique des motifs arthuriens, pour être assez flottante, leur permettrait de s'adapter à des contextes différents. Bien plus, leur valeur, sans cesse enrichie, dépend moins d'un contexte originel et unique, idéalement "arthurien" que des contextes d'accueil. Les motifs arthuriens, en effet, ne sont pas figés dans l'univocité d'une signification dont l'origine serait à préciser. Au contraire, porteurs de plusieurs sens, propices à des lectures de niveau différent, ils s'investissent indifférement des sens que désire leur prêter l'auteur, ou que l'auditeur ou le lecteur se sentent libres de comprendre. Cela se vérifie aisément lorsque nous éclairons les motifs arthuriens de Frayre à la lumière des oeuvres de Chrétien de Troyes.
Zellandine, la Belle endormie du Perceforest, repose dans le plus simple appareil, et ce dénuement sucite le trouble le plus vif chez le chevalier aguerri qu'est Troïlus:
p87,l 295 "(...) et vey illec gisant la personne du mode qu'il amoit le mieulx, toute nue, pourquoy le cuer et les membres lui attenrirent tellement qu'il fut constraint de soy soir sus l'esponde du lit"
L'auteur de Frayre préfère revêtir sa Belle d'une chemise en fils d'or et d'argent
v220 E vi-l gentil cors en camisa / Ab fil d'aur e d'argen cosida.
Est-ce par pudeur ? Nous pouvons formuler plusieurs hypothèses quant à ce détail moins anodin qu'il n'y paraît. Tout d'abord, il convient de rappeler que Sor de plaser est considérée comme morte par ses parents, à la différence de Zellandine, victime d'un charme inexpliqué qui l'a plongé dans un profond sommeil (au Moyen âge, on avait l'habitude de dormir dénudé). Cette explication conforterait l'idée selon laquelle la tour dans Frayre tient lieu de tombeau. Mais l'oeuvre de Chrétien de Troyes nous apporte des éléments de réponse bien plus séduisants. La chemise, en effet, lorsqu'elle est portée par une jeune fille cache moins qu'elle ne dévoile, suggère une beauté qui permet au jeune chevalier de laisser libre cours à son imagination. Ainsi, dans Erec et Enide (p 12 v397 sqt), dans Yvain p443 v4321 et dans l'allégorie développée par les plaintes d'Alexandre, dans Cligés (p193 v851sqt). Le motif de la chemise comporte donc une certaine dose d'ambiguïté: "a possible symbol of chastity or fidelity" (Gertrude Schoepperle, Tristan and Iseut. A study of the sources of the romance pp209-210, citée par Elaine Heather Ruck) qui apporte aussi un soupçon supplémentaire d'érotisme, bien loin d'éteindre le désir masculin mais, plus vraisemblablement, de nature à l'alimenter.
Il semble également que le motif de la tour soit très diversement traité dans les romans de chevalerie de Chrétien, et que l'auteur de Frayre fasse jouer, consciemment ou non, les différentes significations dont il est porteur. La tour est à la fois un abri, un refuge (cf siège du château de Windsor dans Cligès, p203), un endroit d'où l'on peut contempler sans crainte le tumulte de la bataille ( Yvain, p416, v3186 sqt) ou la beauté du paysage (Perceval p881 v8001 sqt), un lieu ouvert sur l'immensité et clos sur lui-même, demeure princière ou simple prison tantôt au centre, tantôt à l'écart du monde (Cligès p306-307 v 5538). Toutes ces fonctions peuvent être convoquées, à travers de la seule mention du motif "tour" par l'esprit de l'auteur, de l'auditeur ou du lecteur.
Il en va de même pour l'anneau, souvent magique chez Chrétien de Troyes, qu'il "dissipe tout enchantement " (Lancelot p564, v2341-2352), qu'il protège des hallucinations (ibid. v3124 sqt) ou qu'il rende invisible (Yvain p364,v1031-1035). Mais il est aussi le symbole de l'amour et de la fidélité (ainsi, Yvain, pour avoir "oublié" de revenir auprès de sa Dame au bout d'un an, se voit réclamer l'anneau qu'elle lui avait confié p406 v2270-2779). Quant à Perceval, qui a mal interprété les précieux conseils de sa mère, il se jette sur la première demoiselle venue pour lui arracher un baiser et son anneau ! (Perceval v702-703) , objet qui lui avait été préalablement confié par son ami. L'anneau circule énormément dans les romans de chevalerie, et l'échange qui a lieu dans Frayre, exprimé avec une concision extrême, en un seul vers
v237 "Pres l'anelle e-l seu lig aqui"
est une pratique tout à fait commune. En résumé, l'anneau ne prend pas seulement son sens de sa circularité, représentation de la complétude et de l'amour parfait, mais aussi de sa circulation, véritable institution de l'amour courtois.
Le "multicolore", qui caractérise dans Frayre la tour
v67-68 Al mig fo fayta una tor / Pinxa d'aur ab manta color
et le geai
v349-350 Qu'era verts e vermells, so say / Blanch, neyre, groch, indis ho blaus
a très souvent dans les romans arthuriens une valeur positive, voire méliorative. Il est l'indice d'un objet de très grand prix, comme la tunique offerte par la reine Guenièvre à la jeune fille dans Erec et Enide (p41 v1606-1608), comme celles portées par les occupantes du château aux demoiselles, dans le Perceval (p863 7250), ou comme encore le sol du palais (ibid. p874, v7688). La bigarrure annonce le faste. L'on comprend sans difficulté que l'empereur de Gint-Senay, dont la richesse et la puissance se donnent à lire dans Frayre désire offrir à sa fille qu'il croit défunte le plus beau lieu de séjour; quant à l'oiseau, il n'a tout simplement pas de prix
v345-384 (Virgili) Dits per amor que li daria / Lopus rich don que anch fos dats / E det li l'auzell, don payats / Ffo mays que si li des Yelanda.
Mais l'aspect coloré et agréable de son plumage convient aussi à son discours -attrayant et muni d'une large palette d'arguments- , à ses paroles, à la fois vives et cajoleuses...
L'expression du désespoir qui s'empare de Sor de Plaser au moment de la capture de notre oiseau bigarré obéit en tout point à la tradition arthurienne, elle-même tributaire de la tradition antique. La Belle se comporte, aux vers 595-à 597 de la même façon qu'Enide, en proie à la plus profonde détresse lorsqu'elle voit Erec s'élancer sur le chevalier qui l'appelle au combat
p94 v3811 sqt "Seul un véritable félon aurait pu la voir manifester sa grande émotion, se tordre les mains, s'arracher les cheveux et verser des larmes abondantes, sans reconnaître sa loyauté et ressentir une grande pitié ".
Les exemples d'une telle extériorisation des sentiments ne manquent pas: (la douleur de la veuve éplorée saisit d'amour Yvain
p375 "La voir s'étrangler de la sorte me bouleverse profondément (...) Pourquoi tord-elle ses belles mains? Pourquoi frappe-t-elle et écorche-t-elle son sein v1486 sqt.
Il serait inutile de multiplier les illustrations. Pourtant, s'il s'agit bien d'un topos, il acquiert une valeur toute particulière dans Frayre, en ne laissant planer aucun doute sur le retour à la vie de la Belle, qui emplit l'espace clos de la tour de ses gestes désordonnés: il lui est à nouveau permis de souffrir -privilège, s'il en est, des vivants-. Rien ne semble prouver en effet la vitalité de la jeune fille que son désir de se donner la mort, ou d'être déjà morte
v602 Mes amar' encar' esser morta / Que viv'.
Comment ne pas lire ici l'ironie d'un auteur prêt à contredire la morale de son récit: "L'Amour plus fort que la Mort.." au sein même de la narration ? Là encore un motif littéraire (pour ne pas dire un cliché) commun à toute une culture prend un sens original pour le lecteur qui n'est pas dupe. Un repère, certes, "un moyen de reconnaissance", un élément de nature à satisfaire "l'horizon d'attente" du public médiéval, qui sacrifie à une mode. Mais un motif qui échappe à son utilisateur, qui ne se montre éloquent que dans la pluralité de ses significations, ou tout au moins dans la multiplicité des effets qu'il procure à l'imaginaire. Voilà le principe que nous avons tenté de démontrer, au cours de cette étude.
Si la matière de Bretagne a sucité un tel engouement dans le monde occitan du XIVe siècle, c'est vraisemblablement grâce à des motifs qui parlent à l'imaginaire, qui frappe l'imaginaire, et qui s'adaptent sans mal à de nouvelles cultures. Car dans Frayre, la vision occitane des relations courtoises prime sur le reste, témoin la place conférée au discours amoureux et à la casuisistique amoureuse au détriment d'exploits chevaleresques réduits à néant. Frayre de Joy ne mérite pas d'épouser Sor de Plaser parce qu'il aurait taillé en pièces un dragon, ou participé à de nombreux tournois. Son seul mérite vient de ce qu'il est un amant sincère, prêt à abandonner les plus fabuleuses richesses pour vivre dans le bonheur de son amour. Les vertus guerrières ne témoigne que du courage, mais qu'en est-il de la loyauté ? En émayant son texte de motifs arthuriens, l'auteur de Frayre ne tient lieu en aucune façon de "traître". Il opère une synthèse subtile, une transplantation heureuse de motifs qui, loin de "tourner à vide", se trouvent emplis d'une vigueur nouvelle.
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1. Frayre de Joy et Sor de Plazer, éd. par Suzanne
Thiolier-Méjean, 1996, v. 6
2. Historia de la literatura catalana, p151.
3. Histoire de la littérature espagnole, sous la direction
de Jean Canavaggio, Fayard, 1993, p167
4. ibid. p168
5. op. cit. p143
6. Frayre de Joy, v64-66
7. id v53-54
8. id v55
9. Perceforest ,p66, 332
10. Frayre, v337-338
11. id v339-340
12. id v341
13. id v342
14. id v346
15. La légende arthurienne, "le chevalier au
papegau"
16. Frayre, v539-542
17. id v581
18. La Chanson de Roland, v114-115
19. Frayre v655-656
20. id v371-373
21. Blandin, p948
22. La légende arthurienne, "Blandin de
Cornouaille", p921
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