Tiphaine Egret. Exposé de Licence, 21 mars 1996, Orléans.

 

Revue de Presse : « La Figue amère », N°5 février 2002

 

 

 

 

I - LES ACTEURS DE LA TAVERNE

1) Le personnel
- Le crieur
- Le tavernier
2) Les clients
- Les pauvres
- Les fripouilles
- Les clients aux mœurs légères

II - LE VIN ET L’IVRESSE A LA TAVERNE

1) Les vins évoqués dans les fabliaux
- Les vins du nord
- Les vins d’Orléans et d’Auxerre
- Les vins du sud
- Les vins nouveaux
2) Beuverie de taverne et débauche de bordel : deux thèmes littéraires complètement différents
3) La déchéance humaine

III – SIGNIFICATION DU VIN ET DE LA TAVERNE

1) Le vin, boisson du diable
2) La taverne, l’" anti-église "

Bibliographie.

 

 

 

 

 

LA TAVERNE DANS LES FABLIAUX

 

La taverne est loin d’être l’un des thèmes les plus récurrents des fabliaux. Au contraire, on ne dénombre que six textes sur les cent soixante de l’édition Raynaud et Montaiglon évoquant une scène de taverne, laquelle ne se résume d’ailleurs parfois qu’à quelques vers. Rien à voir, donc, avec le théâtre arrageois du XIIIe siècle, où la majeure partie des pièces, comme le Jeu de Saint Nicolas, le Jeu de la Feuillée ou Courtois d’Arras se déroule dans ce lieu. Toutefois, le thème est traité de la même manière par les deux genres, avec les mêmes caractéristiques et les mêmes figures, bien qu’évidemment plus développé et plus chargé en signification dans le théâtre, étant donnée la différence de proportion des scènes. On s’appuiera d’ailleurs souvent sur le théâtre, qui sera notre élément de comparaison. Il ne se passe jamais rien de bon dans ce lieu toujours perçu de manière négative et sévère. On commencera donc par étudier les acteurs de cette taverne, à savoir le personnel, constitué par le crieur et le tavernier, et les clients. Une seconde partie traitera du vin et de l’ivresse dans la taverne. Dans un premier temps, une présentation sera faite des différents vins évoqués dans certains fabliaux traitant de la taverne ou simplement du vin. On précisera ensuite comment, curieusement, dans les fabliaux, le thème de la débauche et du " bordel " se distingue complètement de celui de la beuverie de taverne. Pour terminer, il restera à montrer comment ces scènes de taverne n’en sont pas moins des exemples de déchéance humaine. Enfin, la signification du vin et de la taverne, l’un vu comme une boisson du diable, l’autre comme l’" anti-église ", achèvera notre étude.

 

I – LES ACTEURS DE LA TAVERNE

Dans les fabliaux, comme dans le théâtre, la taverne est donc peuplée de personnages bien caractéristiques, répartis en deux catégories : ceux qui sont l’organisation-même de la taverne, c’est-à-dire le personnel, et ceux qui y viennent consommer, les clients.

1) Le personnel

Qu’en est-il, tout d’abord, du personnel de la taverne des fabliaux ?

- Le crieur

Les crieurs, pour commencer, font partie du paysage traditionnel de la taverne et sont les premières personnes que l’on rencontre aux abords de celle-ci. Ils sont chargés de vanter la qualité des services et surtout du vin de la taverne où ils sont employés, et d’allécher de cette manière le plus de monde possible, pour accroître le nombre des clients. Ainsi, le crieur a toute son importance, puisque c’est lui l’élément déclancheur des scènes de taverne, incitant les personnages à venir goûter le bon vin ou prendre du bon temps. Dans Les Trois Aveugles de Compiègne, ce sont les " slogans " du crieur à travers la rue qui font que les trois malheureux, désireux de passer un agréable moment, sont comme happés par la taverne :

·         Dedenz la vile entrerent ;
Si oïrent et escouterent
C’on crioit parmi le chastel :
" Ci a bon vin fres et novel,
Ç’a d’Auçoire, ç’a de Soissons,
Pain et char, et vin et poissons ;
Céens fet bon despendre argent ;
Ostel i a a toute gent ;
Céens fet moult bon hebregier "
(vv. 70-78).

Dans le théâtre, on a donc le même principe d’élément déclancheur, avec, par exemple, Courtois d’Arras, lorsque Courtois se laisse séduire par les propos du garçon qui fait office de crieur, vantant son vin de Soissons, ainsi que les facilités de crédit accordées aux clients, pour intéresser même les clients peu fortunés qu’il sera toujours temps de dépouiller de leurs vêtements s’ils ne peuvent pas payer leur dû (vv. 103-113). Dans Les Trois Dames de Paris, curieusement, c’est une femme de l’extérieur, Dame Tiphaine, qui fait office de crieur. En vieille habituée des lieux et de la boisson qu’elle semble être, elle donne son avis d’experte en des termes gustatifs précis :

sans oublier l’argument du crédit facile évoqué juste après. Ici, pas besoin de garçon pour la publicité, la fidèle cliente prend le relais. Dans les trois fabliaux D’Estormi, Le Segretain ou le moine et Le Segretain moine, qui sont trois variantes d’une même intrigue (celle du cadavre encombrant), il n’y a pas de crieur. C’est que les personnages sont déjà dans la taverne, point n’est besoin de les y entraîner, d’autant plus que les scènes de taverne de ces fabliaux sont très brèves, cette dernière n’ayant que la fonction d’un simple décor. Enfin, seule La Plantez fait arriver un personnage dans une taverne sans le motif traditionnel du crieur (v. 2). L’auteur rentre d’amblée dans le vif du sujet. Sans doute est-ce parce que le jeune homme ne vient à la taverne que pour se payer un malheureux verre (il n’a qu’un denier) et parce qu’il n’est absolument pas question de beuverie dans ce fabliau, mais simplement de bagarre entre le jeune homme et le tavernier. Le crieur n’y était ainsi pas utile. Le crieur est donc le personnage qui introduit traditionnellement les scènes de taverne dans la littérature du Moyen Âge.

- Le tavernier

Aussi, l’acteur principal de la taverne, c’est bien-sûr le tavernier. Il est lui aussi une figure traditionnelle. C’est l’escroc par excellence, plus malhonnête encore que ses pires clients. Les taverniers servaient d’ailleurs d’exempla aux moralistes du Moyen Âge. En fait, ce qui leur donne mauvaise réputation, c’est l’avarice et la cupidité, qui en font des voleurs. Dans le théâtre arrageois, les taverniers sont toujours à l’origine de coups montés pour dépouiller un client ou, tout au moins, en sont les grands complices. Dans Courtois d’Arras, le tavernier s’entend avec les deux prostituées pour dévaliser Courtois (vv. 256-257 et 262-263). Dans le Jeu de la Feuillée, d’une part il est accusé de couper son vin avec de l’eau (v. 942) et, d’autre part, c’est lui qui a l’idée de rouler le moine qui s’est endormi en mettant toutes les consommations sur son compte (vv. 963-965). Il est toujours temps, pour les taverniers, d’avoir l’air désolés, lorsqu’ils réclament à leurs malheureuses victimes leurs vêtements ou une grosse somme d’argent pour payer les consommations des autres. Tout ce qui peut rapporter au tavernier est bon et lorsqu’il n’est pas payé, celui-ci devient rapidement très violent. Dans Les Trois Aveugles de Compiègne, il en vient rapidement aux coups, sans aucune pitié pour les pauvres hommes, sans écouter la moindre explication, seulement préoccupé par le désir aveugle de récupérer ses dix sols :

Comme par hasard, les deux fabliaux où apparaît vraiment le tavernier sont des fabliaux où les choses tournent mal dans la taverne. Tel est donc le cas des Trois Aveugles dont nous venons de parler. Pour le deuxième fabliau, La Plantez, c’est un peu différent, car si le jeune homme et le tavernier en viennent aux coups, c’est à cause du caractère exécrable de ce dernier qui ne veut pas dédommager son client dont il a renversé le vin (vv. 22-31). Mais, là encore, même si le caractère du tavernier est nettement dénoncé comme l’élément déclancheur du conflit par le fabliau (v. 25), il s’agit quand même bien d’un problème d’avarice, puisqu’il ne veut même pas rembourser le jeune homme à qui il doit de toute façon un autre verre. Cependant, il est de rares fois où l’avarice et la cupidité l’aveuglent tellement qu’il se fait avoir, pour une fois. Dans La Plantez précisément, la bagarre entre les deux hommes prend une telle ampleur qu’un des tonneaux de vin du tavernier est brisé et que sa cave est complètement inondée (vv. 89-98). De plus, comme si cette énorme perte ne suffisait pas, et comme l’affaire est traduite devant le roi Henri de Normandie, ce dernier déclare sa pleine responsabilité dans cette histoire (v. 134). C’est probablement la seule fois où une justice (en fait, celle du jeune homme pour lui-même et celle, officielle, du roi) a raison de cet escroc traditionnel de la littérature médiévale. Mieux encore, dans Les Trois Aveugles de Compiègne, après le thème du trompeur trompé, c’est là celui de l’escroc escroqué. Le tavernier, pour une fois, est tombé sur plus malhonnête que lui et le fabliau se termine de la manière la plus inattendue qui soit pour le lecteur, avec un tavernier qui se voit sans le moindre recours pour récupérer l’argent que lui doit le clerc. Celui-ci, en effet, promet de régler ses consommations et celles des trois aveugles, lui dit de récupérer son argent auprès du prêtre d’à côté et s’enfuit après avoir prévenu le prêtre en question qu’un pauvre tavernier ayant perdu la raison allait venir le voir avec des paroles insensées et qu’il fallait lui lire l’Evangile sur la tête (vv. 189-253), ce qui donne la scène qu’on imagine. La " pillule " est bien sûr très dure à avaler pour le tavernier qui

Enfin, dans certains fabliaux, le tavernier est secondé ou même remplacé par le garçon qui incarne alors le même type de personnage que son patron, tout autant préoccupé par les intérêts de la taverne. Le tavernier apparaît à peine dans Le Segretain ou le moine et dans Le Segretain moine et pas du tout dans D’Estormi, mais nous avons déjà précisé que la taverne n’y avait qu’une fonction de décor. Dans Les Trois Aveugles de Compiègne, le garçon suit de près les comptes de la taverne et les consommations. C’est lui qui inquiète son patron quant à la grande consommation des trois infirmes :

Le garçon est donc vraiment le double du tavernier. Dans Les Trois Dames de Paris, c’est lui qui gère la taverne et fait tout le service durant le fabliau. Le tavernier n’apparaît pas du tout. Il est juste évoqué au début, de réputation, les trois dames sachant qu’il était nouveau dans la ville. Encore une fois, comme par hasard, il ne semble pas nécessaire que le tavernier intervienne dans ce fabliau où les clientes consomment en abondance et ont de quoi payer. Comme si celui-ci ne devait intervenir que pour créer des problèmes. Ainsi, le pilier central de la taverne qu’est le tavernier est également l’emblème de sa maison, annoçant, par sa figure extrêmement négative, la signification du lieu, dont on parlera plus tard.

Publicité mensongère et avarice, donc : le personnel de taverne est la parfaite incarnation de la malhonnêteté.

2) Les clients

Après avoir passé en revue ce personnel traditionnel de la taverne, il nous faut maintenant parler des clients. Ils sont de toutes sortes. Aussi, cette clientèle offre-t-elle un beau panorama de tout ce qu’il peut y avoir de plus bas dans une ville en matière de population, ce, à tous les niveaux.

- Les pauvres

Ainsi, la taverne accueille tout d’abord les pauvres, les plus humbles, ceux qui sont au plus bas de l’échelle sociale. On pensera au jeune homme de La Plantez et aux trois aveugles de Compiègne. C’est que ces gens-là viennent chercher un peu de bon temps, un peu de réconfort, pour se changer de leur rude et misérable existence, en quelque sorte de luxe à leur niveau. Le jeune homme de La Plantez, qui n’a pas de quoi se payer à manger avec son malheureux denier, décide de s’offrir un verre puisqu’il ne peut se payer que cela :

On comprend donc aisément la colère du jeune homme lorsque le tavernier renverse la seule chose qu’il pouvait s’offrir, sans vouloir le dédommager. Dans Les Trois Aveugles de Compiègne, il est surprenant de constater que les trois pauvres hommes, qui croient avoir gagner un besant (ce qui devait représenter une bonne somme), au lieu de s’acheter des habits neufs ou autres choses utiles qu’ils ne sont pas en mesure de se payer d’habitude, se précipitent à la taverne pour y faire un fameux festin et dormir douillettement. La taverne reçoit donc les plus basses couches de la société dans la mesure où elle constitue le luxe dont le pauvre a toujours besoin pour oublier un peu sa condition.

- Les fripouilles

Ensuite, parmi les clients de la taverne, on compte les fripouilles, ce que l’on aurait envie d’appeler la " racaille ". En effet, comme pour le Jeu de saint Nicolas pour le théâtre, on trouve dans Le Segretain et dans Le Segretain moine une taverne hantée par des voleurs. Il s’agit de ceux qui ont volé le jambon du vilain, qu’ils ont caché dans le tas de fumier où le bourgeois pense enfouir le cadavre du moine. Le thème des voleurs qui fêtent ou préparent un mauvais coup à la taverne est également caractéristique dans la littérature médiévale. Enfin, en matière de fripouille, il reste le clerc des Trois Aveugles de Compiègne qui bat tous les records de malhonnêteté, puisqu’il arrive même, comme on l’a vu, à escroquer le tavernier en abusant un prêtre, tout ceci après avoir joué un tour honteux à trois malheureux aveugles. Le tavernier semble donc attirer dans sa maison des gens du même esprit que lui et ces clients-là contribuent fortement à l’image très négative de la taverne dans la littérature médiévale.

- Les clients aux mœurs légères

Enfin, la taverne se voit surtout peuplée de personnes aux mœurs légères. Cela concerne Estormi et surtout les trois dames de Paris. Pour ce qui est d’Estormi, lorsque le bourgeois suppose que le jeune homme se trouve au bordel, sa nièce lui répond que non, qu’il est à la taverne (vv. 267-271), ce qui donne un bon aperçu des mœurs du personnage qui semble être un vieil habitué des deux lieux et occuper sa vie entre beuverie et débauche. Les trois dames de Paris, elles, en se rendant à la taverne, savaient très bien pourquoi elles y allaient. Les deux premières, Margue et Marion, ont dès le début l’intention d’aller a la tripe (vv. 20-21), ce qui leur paraît plus intéressant que le pèlerinage qu’elles étaient censées effectuer. Dame Tiphaine, comme on l’a dit, semble être une fameuse experte en matière de vin et n’a pas gros effort à faire pour entraîner les deux autres. D’ailleurs, au cours de l’orgie à laquelle elles se livrent, les trois femmes s’avèrent avoir ce que l’on appellerait familièrement " une bonne descente ", comme si elles étaient bien entraînées, et consomment nombre de hanaps de vin avant de commencer à être vraiment ivres (vv. 138-145). Avec ce genre de personnages, on a là de véritables piliers de taverne qui font de cet endroit le lieu de la déchéance humaine, comme on le verra. Aussi, tout ce beau monde laisse penser que la taverne, emblème de la ville, du monde bourgeois, est pour ce genre littéraire, lui-même plutôt bourgeois et donc plus réaliste (les fabliaux, mais aussi le théâtre arrageois), une opposition manifeste au château, emblème du monde idéalisé des chevaliers preux et courtois des chansons de geste et des romans. En effet, il était certainement possible, à l’époque, de se rendre dans une taverne sans forcément être un gueux, une fripouille ou un pilier de taverne. Cependant, dans la taverne du fabliau, mais aussi dans celle du théâtre, on ne retrouve que ce qui peut y avoir de pire ou de plus bas dans une ville en matière de population : un mauvais clerc, des femmes aux mœurs légères, des voleurs ou des pauvres, mais aussi, pour compléter le tableau avec le théâtre, des prostituées, un moine douteux… sans oublier le tavernier. On y dépeint une réalité bien dure, volontairement accentuée sur le sordide, qui n’a donc rien à voir avec le monde des beaux chevaliers que constitue la cour d’un Charlemagne ou d’un Arthur.

 

II – LE VIN ET L’IVRESSE

Aussi, il faut maintenant parler du thème qui est en relation directe avec celui de la taverne : le vin et l’ivresse.

1) Les vins dans les fabliaux

Les vins évoqués dans les fabliaux nous renseignent sur ce que l’on buvait réellement au Moyen Âge.

- Les vins du nord

Ainsi, on note un net succès des vins du nord de la France. En effet, à partir du XIe siècle, les villes se développent dans cette partie du pays et l’essor urbain favorise la production et le commerce du vin. C’est l’époque où la Flandre, le Hénaut, l’Angleterre, tous les pays qui bordent la Mer du Nord et la Baltique connaissent une prospérité certaine et cherchent à s’approvisionner pour alimenter leurs villes en pleine croissance. Les transports longs et coûteux incitent à produire le plus près possible des lieux de consommation et l’on comprend ainsi la fortune précoce de la viticulture attachée aux vallées de l’Oise, de la Marne et de la Seine. Dans Les Trois Dames de Paris, par exemple, Dame Tiphaine vante la qualité du vin de Rivière (vv. 30-31), qui est un vignoble rémois des berges de la Marne aux environs d’Epernay et d’Hauvilliers. Roger Dion considère que c’est

De même, le vin de Soissons revient très souvent dans les textes médiévaux. Dans Les Trois Aveugles de Compiègne, le crieur en fait la réclame (v. 74), ainsi que celui de Courtois d’Arras (v. 103) pour le théâtre.

- Les vins d’Orléans et d’Auxerre

Si l’on descend un peu, les vins d’Orléans et d’Auxerre jouissent également d’une excellente réputation au Moyen Âge, surtout celui d’Auxerre. Dans La Bourgeoise d’Orléans, il est fait allusion à des blans et des auvernois. Ce serait, selon Roger Dion, l’une des premières attestations de l’existence d’un tel cépage en Orléanais [op. cit., p.159]. Il s’agirait d’un vin rouge, un pinot, mais d’un rouge relativement peu prononcé jusqu’à la fin du XIVe siècle, la cuvaison durant alors assez peu. Le vin d’Auxerre, quant à lui, se retrouve dans quasiment tous les textes médiévaux qui parlent de vin. Le crieur des Trois Aveugles de Compiègne, avec le vin de Soissons (v. 74), vante aussi la qualité de son vin d’Auxerre, comme les taverniers du Jeu de la Feuillée (vv. 9-10) et du Jeu de saint Nicolas (v. 253) en ce qui concerne le théâtre. Il semble que les vins d’Auxerre étaient principalement des vins blancs.

- Les vins du sud

D’autre part, le fabliau des Trois Dames de Paris nous apprend que les vins du sud de la France étaient connus et appréciés, pour certains, dans le nord. Margue, l’une des trois femmes, trouve que le vin de Rivière lui

et demande du grenache (v. 79) que tout le monde appréciera. Le grenache est un cépage noir, à gros grains, cultivé dans le Languedoc et le Roussillon. Margue le trouvera meilleur que les vins de France, que le vin d’Arbois (Jura) et même que le Saint-Emilion. Ceci a de quoi surprendre quand on pense à la réputation de ces vins-là aujourd’hui. C’est sans doute à cause de ces nombreuses années calamiteuses dont sont remplies les chroniques, où les gelées de mai et les pluies continues de septembre empêchent le vignoble de Bordeaux de faire souvent du bon vin, comme l’explique Marcel Lachiver.

- Les vins nouveaux

Enfin il nous faut dire quelques mots sur les vins nouveaux. Les vins nouveaux ne semblaient pas franchement appréciés au Moyen Âge, en règle générale, si l’on en croit le fabliau " Des Vins d’Ouan ", véritable réquisitoire des vins nouveaux qui sont décrits comme étant

D’ailleurs, si l’on se rappelle, le tavernier du Jeu de la Feuillée précise que le vin qu’il sert n’est pas du vin nouveau :

Voilà donc tout ce que l’on peut apprendre dans les fabliaux sur les différents vins consommés dans la moitié nord de la France.

2 ) Beuverie de taverne et débauche de bordel : deux thèmes littéraires complètement différents

Il est à présent nécessaire de s’arrêter brièvement sur un point précis concernant le thème littéraire de la taverne et de la beuverie.
Dans les fabliaux, mais aussi dans le théâtre arrageois, le thème de la taverne est complètement différent de celui du bordel. En effet, la taverne n’apparaît jamais dans les fabliaux érotiques et il n’y a jamais de scène de prostitution ou autre chose de ce genre dans le cadre d’une taverne. Les fabliaux qui traitent du sujet sont bien distincts. Pourtant, on aurait pu penser que beuverie et débauche allaient ensemble pour noircir davantage le tableau de la déchéance humaine que représente la taverne, ce, d’autant plus que l’on sait que les tavernes du Moyen Âge faisaient fréquemment office de maisons de prostitution. Mais il n’en est fait aucune allusion, ni dans les fabliaux, ni dans le théâtre. Car si l’on se remémore Courtois d’Arras, on sait que les prostituées qui volent Courtois sont juste de fidèles clientes de la taverne qui viennent de l’extérieur. En fait, il semble, pour la mentalité médiévale, qu'il s’agisse de deux thèmes littéraires tout à fait différents qui n’ont rien à voir avec la réalité de l’époque. Dans D’Estormi, quand le bourgeois demande à sa nièce si son frère, Estormi, est encore au bordel, celle-ci lui répond que non qu’il est à la taverne (vv. 267-271). Pourquoi une telle précision, si ce n’est pour spécifier qu’il s’agit de deux lieux bien distincts et que, donc, sexe et beuverie de taverne ne se rencontrent jamais.

3) La déchéance humaine

Ainsi, la taverne est le lieu de la déchéance humaine, de par les gens qui la fréquentent, de par ceux qui la dirigent, mais aussi essentiellement à cause du vin que l’on y consomme. Pour ce thème de la déchéance humaine, le fabliau des Trois Dames de Paris offre un exemple particulièrement grave, et pathétique en ce qui concerne la fin. Si l’on peut sourire au début de l’histoire, lorsque les trois femmes consomment hanap de vin après hanap de vin et se goinfrent tout autant, on ne rit plus du tout à partir du moment où elles sortent danser nues sur la place publique et où l’on s’enfonce de plus en plus dans le macabre le plus rebutant. La leçon est claire, bouffe et beuverie poussées à ce point conduisent à la destruction totale du corps qui prend jusqu’à l’aspect répugnant d’un cadavre en décomposition. La première partie du fabliau réunit ainsi, sur le mode joyeux, toutes les formes du plaisir de la bouche : goinfrerie et ivrognerie, mais aussi délicatesse de l’amateur qui sait mâcher le vin pour en apprécier toutes les qualités. Le rythme, admirablement soutenu, est celui d’une cavalcade ; n’est que l’excès de gaité, rien ne permet d’imaginer l’état de délabrement physique auquel la seconde partie sera consacrée : le diptyque est construit en parfaite antithèse. Les trois femmes se déshabillent avant de sortir pour danser sur la place publique (la nuit est déjà tombée depuis longtemps), signe ultime, en pareil contexte, de la libération du corps. Ambiance de fête carnavalesque donc : l’épiphanie se transforme en Mardi Gras. La seconde partie prolonge donc cette plongée dans ce que l’on peut appeler le " bas ", sous forme d’un retour à la terre au sens propre du mot, avec tout le cortège de scatologie souhaitable : les trois dames, affalées en plein bourbier,

gisent

Au matin, la population les trouve et les croît mortes. Elles sont enterrées au cimetière des Innocents, mais se réveillent la nuit, sortent de terre et tombent sous l’effet du vent ; le spectacle est alors de plus en plus répugnant :

Ensuite, ceux qui avaient assisté à leur enterrement se sauvent à leur vue, prenant les trois femmes apparemment ressuscitées pour l’œuvre du diable (vv. 272-273). On peut donc vraiment parler, pour ce fabliau, d’un descente aux Enfers. Car la taverne dans Les Trois Dames de Paris est comme une gueule d’Enfer au milieu de la ville où tombent les égarés pour ne plus en sortir. C’est comme une porte, un passage entre le monde réel et l’Enfer. Les trois femmes arrivent du monde réel à la taverne et quand elles en sortent, c’est pour se retrouver en Enfer avec : une danse démoniaque, l’ivresse, le vent glacial, la boue, l’image de la pourriture du corps, jusqu’à se faire prendre elles-mêmes pour des diablesses (ce qui montre bien qu’elles sont passées en Enfer symboliquement parlant). Les Trois Dames de Paris sont donc la meilleure illustration de la taverne comme lieu de la déchéance humaine, avec une image très violente de la dégradation du corps, pourri par excès des plaisirs de bouche, nourriture copieuse et vin en abondance.

 

III – SIGNIFICATION DU VIN ET DE LA TAVERNE

Pour terminer, il nous reste à chercher un peu quelle peut être la signification du vin et de la taverne dans les fabliaux.

1) Le vin

Le vin est, selon H. Rey-Flaud,

Il est en effet la seule chose qui tienne lieu d’âme à toute cette population de taverne : pauvres, truands ou personnes dépravées, c’est en lui qu’ils font naufrage, qu’ils se noient et sont conduits aux portes de l’Enfer, comme nous l’avons déjà dit en ce qui concerne Les Trois Dames de Paris. Le vin offre du rêve, de l’illusion, mais est en fait le breuvage qui entraîne la dégradation de ceux qui le goûtent. Bien loin de Rabelais, mais aussi bien loin de la fonction sacrée du vin et de l’ivresse des Grecs de l’Antiquité par rapport à Dionysos, le vin ne symbolise dans les fabliaux et le théâtre que plaisir illusoire conduisant à la déchéance pure et simple, physique et morale. On pourrait donc dire que le vin de la taverne est l’anti-vin de la messe censé elever spirituellement l’âme des fidèles. Toujours pour citer H. Rey-Flaud,

D’ailleurs, en 1215, a lieu le Concile de Latran, promulguant le dogme de la " transsubstantation ", c’est-à-dire le fait que le vin du calice, à la messe, symbolise le sang de Jésus-Christ. Ce concile est à peu près contemporain du développement des villes, des fabliaux et du théâtre arrageois. Peut-être est-ce donc en réponse à ce nouveau dogme, que l’on a voulu souligner, à travers l’univers de la taverne, l’autre aspect du vin, l’aspect diabolique qui ravage l’être humain qui a le malheur d’entrer en ce lieu.

2) La taverne

Si le vin, dans les fabliaux, constitue une porte de l’Enfer, on peut dire que la taverne représente l’anti-église par excellence. Tout comme le vin de la taverne qui s’oppose au vin de messe, la taverne symbolise l’autre pôle de la ville par rapport à l’église. Si l’église est le lieu où l’on est censé élever les âmes, la taverne est au contraire, comme nous l’avons vu, le lieu urbain de la descente aux Enfers, de la plongée vers le " bas " où tous les marginaux de la ville (voleurs, pauvres…) peuvent venir se perdre. La phrase de Courtois dans Courtois d’Arras appuie d’ailleurs cette idée de l’anti-église :

Cepedant, non seulement la taverne s’affiche comme l’anti-église, mais en plus elle le fait en parodiant cette dernière. Les choses saintes y sont complètement transgressées. Si l’on se souvient, Les Trois Dames de Paris constituent un bien étrange pèlerinage et tout le fabliau reste sous le signe d’une parodie de la fête de l’épiphanie où les trois Rois-Mages laissent place à trois reines de la goinfrerie et de l’ivrognerie. D’ailleurs, sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des trois femmes, qui fait office de crieur de vin, s’appelle Tiphaine, prénom dont l’étymologie renvoie directement à l’épiphanie. En criant le vin au début du fabliau, elle aurait ainsi la fonction d’annoncer la parodie religieuse. De plus, en matière de vocabulaire, le verbe taverner, en ancien français, qui veut dire généralement " vendre dans une taverne ", " vendre " en général, ou bien " fréquenter les tavernes ", peut aussi avoir le sens de " profaner " [Godefroy, Lexique de l'ancien français, Champion, Paris, 1990]. Enfin, on peut mettre ce thème des rites religieux tournés en dérision par la taverne en rapport avec les œuvres gaillardes des Goliards du XIe au XIIIe siècle. On pensera tout particulièrement à la Messe des joueurs (Carmina lusorum) qui se trouve dans le manuscrit des Carmina burana [op. cit., disque 1, plages 8 à 12], ainsi qu’aux chansons " à boire et à manger " (Carmina gulatorum et potatorum) [op. cit., disque 1, plages 1 à 7] contenues dans ce même manuscrit. La Messe des Joueurs est une parodie de messe où tous les chants, repris sur un schéma de messe traditionnelle, sont tournés en ridicule (sur le CD, outre les chanteurs qui chantent faux, on entend des bruits de dés et des ricanements : reconstitution, bien-sûr, mais, semble-t-il, assez fidèle à l’ambiance voulue). On pourra mentionner, parmi les chansons " à boire et à manger citées ", celle d’" In Taberna quando sumus " (Quand nous sommes à la taverne) [op. cit., disque 1, plage 7]. La parodie de l’église par la taverne ne peut être plus manifeste. La taverne est donc bien le lieu de renversement des valeurs religieuses, bouleversées sous l’effet du vin.

 

En conclusion, la taverne dans les fabliaux n’a donc pas la place qu’elle tient dans le théâtre. Sans doute est-ce parce que, bien qu’étant un genre du nord de la France, les fabliaux ne sont pas le propre de la ville d’Arras dont la taverne semble être l’emblème dans la littérature, comme le théâtre du XIIIe siècle qui l’a rendue célèbre. Mais, l’explication semble surtout être que le fabliau, genre littéraire bourgeois, est fondé sur la notion de famille. Or, l’ennemi de la famille, le lieu qui lui porte préjudice, ce n’est pas la taverne, mais le bordel, qui apparaît, lui, davantage. Toujours est-il que le thème de la taverne y est traité de la même manière que dans le théâtre. C’est la même idée négative de décadence qui en ressort : un personnel et des clients douteux, un vin qui perd ceux qui en boient et des valeurs et rites religieux transgressés et tournés en dérision. L’idée de fête dans la taverne des fabliaux est plutôt grinçante et tourne forcément mal, surtout dans l’exemple cinglant des Trois Dames de Paris. La taverne des fabliaux (et du théâtre) : une sorte d’assommoir, quelques siècles avant Zola.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

textes :

RAYNAUD, G., MONTAIGLON, A., Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, Paris, 1872-1890, 6 vol. :

Les Trois Dames de Paris de Watriquet de Couvins, vol. 3, pp. 145-155
La Plantez, vol. 3, pp. 170-174
Le Segretain moine, vol. 5, pp. 215-242
Le Segretain ou le moine, vol. 5, pp. 115-131
D’Estormi d’Hugues Piaucele, vol. 1, pp.198-219
Des Trois Avugles de Compiengne de Cortebarbe, vol. 5, pp. 70-81

sur le vin :

Des Vins d’Ouen, pp. 140-144.
De la Borgoise d’Orliens
, vol.1, pp. 123-124.

Adam de la Halle, OEuvres complètes, éd. P.-Y. Badel, "Lettres gothiques", Paris, 1995.
Courtois d'Arras, éd. J. Dufournet, GF-Flammarion, Paris, 1995.
Le Jeu de saint Nicolas, éd. A. Jeanroy, Champion, Paris, 1967.

ouvrages critiques :

BOUTET, D., Les Fabliaux, P.U.F., " Etudes littéraires ", Paris, 1985.
CARTIER, N. R., Le Bossu désenchanté. étude sur le Jeu de la Feuillée, Droz, Genève, 1971.
DION, R., Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, Champion, Paris, 1979.
GAUTHIER, J.-F., Le Vin à travers les âges : de la mythologie à l'oenologie, LCF, Bordeaux, 1989.
LACHIVER, M., Vins, vignes et vignerons : histoire du vignoble français, Fayard, 1988.
LANGLOIS, A., RIBÉMONT, B., " De Bons Vins orent a foison " dans Perspectives médiévales n° 18, juin 1992, Société de langue et de littérature d’oc et d’oïl.
LORCIN, M.-Th., Façon de sentir et de penser : les fabliaux français, Champion, " Essais ", Paris, 1979.
REY-FLAUD, H., Pour une dramaturgie du moyen âge, P.U.F., Paris, 1980.

 


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