Auberée la vieille entremetteuse
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(extrait - correspondant aux vv. 79-154 de l'édition
de
R. Brusegan (Fabliaux, UGE 10/18, "bibliothèque médiévale",
1994) reprenant
le Nouveau Recueil complet des Fabliaux par
W. Noomen et N. van den Boogard, 1983-1991)
EDITION ET TRADUCTION
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Notes sur notre édition :
(ou aller directement à : Edition et traduction)
Le signe "®" signifie "transcription". Nous plaçons donc à gauche de celui-ci un groupe de lettres ou de signes tel qu'il apparaît dans le manuscrit, et à sa droite la transcription que nous en avons faite.
Les remarques quantitatives ou qualitatives que nous faisons ne peuvent pas, vu le petit nombre de vers que nous avons transcrits, rendre compte du travail du copiste. Elles peuvent peut-être être représentatives, en revanche, d'une copie moyenne, versifiée, du XIIIe siècle.
Principes d'édition
* Nous avons fait la distinction entre i et j, u et v : iure ® jure ; auilla ® avilla.
* Les majuscules on été rétablies selon l'usage moderne : outre notre choix de faire débuter chaque vers par une majuscule, les phrases, noms propres et ce que nous avons compris comme une personnification ou une allégorie, commencent par une majuscule : amors (dans son emploi particulier) ® Amors ; auberee ® Auberee.
* Nous n'avons trouvé aucune marque de ponctuation dans notre manuscrit. Celle-ci est donc entièrement due à notre interprétation.
* L'usage moderne a été rétabli en ce qui concerne la séparation des mots, notamment grâce à l'apostrophe : sauilla ® s'avilla.
* Les trémas ont été établis, dans les
cas de diérèse, selon la règle donnée par Mario Roques : eust
® eüst. L'accent
aigu distingue le de
: marchie ® marchié.
* Enfin, nous avons résolu les abréviations
: ® qui .
Les exemples qui suivent n'ont pour objectif que de montrer les abréviations contenues dans notre manuscrit. La graphie de ces exemples, quant à elle, est donc moderne.
Le manuscrit
* L'unique type de signe diacritique dans notre manuscrit est, parfois, l'accentuation du i.
* L'article indéfini est, sauf une exception v. 16 (d'un), toujours noté .I. pour le masculin, et écrit en toutes lettres pour le féminin. Les nombres (deux occurrences) ne sont jamais écrits en toutes lettres.
* Les signes spéciaux abondent :
- Signes courants :
est employé pour per ou par
:
® pere ;
® partie.
signifie que ;
signifie qui (sauf
une exception v. 21 : employé pour que sur une majuscule)
:
® qui, qu'i.
sert à noter us (une seule occurrence) :
® plus, v. 33.
note normalement con, com, c'on
:
® compere.
note encore normalement er ou ier:
® pensser ;
® deniers.
- Barre de nasalité :
Le tilde est suscrit à une voyelle ou à
une consonne : ® longuement ;
® grant ;
® maison.
- Nous n'avons rencontré, comme abréviation
spécifique, que
représentant la conjonction de coordination et.
* Les lettres suscrites sont assez rares :
Deux cas après q : ® quoi ;
® qu'a (v. 6 et 23).
Un cas après un p : ® prent (v. 52). Un cas
après un t :
® destroit (v. 62).
* L'unique abréviation par contraction de
notre manuscrit signifie molt ().
* Nous n'avons remarqué ni abréviations par suspension, ni signes d'abréviation polyvalents.
* Enfin l'abréviation spécifique pour la livre apparaît deux fois (v. 42 et 54).
La langue
Nous sommes incapables, dans l'état de nos connaissances, de situer la région de l'auteur.
Nous remarquons simplement un défaut de déclinaison qui peut ne pas être véritablement une inversion de genre : lui pour li (v. 37 et 45). Des traits picards prononcés nous auraient sans doute fait rencontrer des inversions de genre au niveau des articles définis, ainsi que d'autres régionalismes (ch pour k, w pour gu, etc.).
Nous constatons encore l'ajout d'un i dans des formes verbales (lieve).
Nous avons établi un glossaire, en fin de page, regroupant les termes qui nous ont paru difficiles ou pouvant prêter à confusion. La graphie de ces termes, dans le glossaire, suit celle adoptée par Greimas. Afin de faciliter l'emploi du glossaire, ces termes apparaissent sous forme de lien dans le corps du texte . Pour revenir au texte, cliquez sur le bouton "Retour" ou "Page précédente" de votre navigateur.
| Auberee la vielle maquerel | Auberée la vieille entremetteuse | |
| Et jure que molt s'avilla | Il jure qu'il s'est bien avili, | |
| De ce que onques crust son pere ; | Ce jour-là, en se fiant à son père : | |
| Sa grant richece tost compere. | Il fait sans tarder les frais de sa fortune ! | |
| Longuement fu en tel pensser | 4 | Il resta longuement en ces pensées, |
| Qu'il ne savoit aillors pensser | car il ne savait imaginer autre chose | |
| De quoi il eüst nul confort. | capable de le réconforter. | |
| Il avoit robe d'estanfort, | Il portait un habit d'estanfort | |
| Taint en graine, de vert partie ; | 8 | écarlate, orné de bandes vertes, |
| Si a fait chascune partie | et il avait fait garnir chaque | |
| A longues queues coer cil. | bande de longues queues ; | |
| Li surcoz fu toz a porfil | le surcot était finement doublé | |
| Forrez de menuz escureax. | 12 | d'écureuil sur toute sa bordure. |
| Molt soloit estre genz et beax, | Il était toujours élégant et radieux, | |
| Qui ore a le vis taint et pale. | celui qui maintenant a le visage sombre et pâle ! | |
| Un jor de son ostel avale, | Un jour, il descend de son logis, | |
| Son chief afublé d'un mantel. | 16 | la tête recouverte d'un manteau. |
| Deduisant va lé le chastel | Il va flânant par le bourg, | |
| Tant qu'il vint devant la maison | si bien qu'il arrive devant la maison | |
| S'amie. Et fu en la saison | de son amie. C'était l'époque | |
| Qu'il fait chalt tens com en aost. | 20 | où il fait chaud comme en août. |
| Que que li griet, que que li cost, | Quoi qu'il lui pèse, coûte que coûte, | |
| Enging li covient porpensser | il lui faut trouver un moyen | |
| Qu'a s'amie puisse parler. | de parler à son amie. | |
| Molt s'i entent, molt li print garde. | 24 | Il y emploie toute sa peine et toute son attention. |
| A tant une maison esgarde | A ce moment, il aperçoit une maison | |
| A une vielle costuriere. | appartenant à une vieille couturière. | |
| Maintenant passe la charriere ; | Il traverse aussitôt la rue | |
| Si est assis sor la fenestre. | 28 | et s'assied dans l'embrasure d'une fenêtre. |
| Cele li enquist de son estre, | La couturière, rompue aux intrigues et à la manigance, | |
| Qui de maint barat molt savoit. | s'enquiert de son état | |
| Si li demande qu'il avoit, | et lui demande ce qu'il a, | |
| Qui si soloit estre envoisiez | 32 | lui qui d'habitude est si gai |
| Et des autres li plus proisiez | et des autres le plus prisé. | |
| (La vielle avoit non Auberee ; | La vieille femme s'appelait Auberée ; | |
| Ja si ne fust feme anserree | aucune femme ne fut pour elle en tel carcan | |
| Qu'a sa corde ne la traisist). | 36 | qu'elle ne pût, en jouant de ses ficelles, l'en tirer. |
| Et li vallez lez lui s'asist. | Le jeune homme s'asseoit près d'elle | |
| Si li conte tot mot a mot | et lui raconte mot à mot toute l'histoire : | |
| Comment cele borgoise amot | son amour pour cette bourgeoise | |
| Qui molt estoit pres sa voisine. | 40 | qui habite juste là, en face. |
| S'ele l'en puet faire saisine, | Si elle peut la lui faire avoir, | |
| .L. livres en avra. | elle aura cinquante livres. | |
| Cele li dit ja n'i faudra. | La couturière lui répond qu'elle n'y faillira pas : | |
| "Ja ne la savra si garder | 44 | "le mari ne saura jamais si bien la surveiller |
| Que ne vos face lui parler | que je ne puisse vous permettre de lui parler | |
| Par tens entre l'uis et la terre. | bientôt en cachette. | |
| Alez moi tost les deniers querre | Allez vite me chercher les deniers, | |
| Et ge pensserai de cest ouevre." | 48 | et je m'occuperai de cette affaire." |
| Cil cort a une huche et oevre, | Le jeune homme court à un coffre, | |
| Ou il avoit deniers assez | qui contenait quantité de deniers | |
| Que ses peres ot amassez. | que son père avait amassés, et l'ouvre. | |
| Les deniers prent et si s'en torne ; | 52 | Il prend l'argent et s'en va. |
| Chies Auberee tentost torne. | Il retourne aussitôt chez Auberée | |
| Si li monstre .L. livres. | et lui présente les cinquante livres. | |
| Mais il n'est mie tost delivres : | Mais il n'est pas déjà quitte : | |
| Encor i metra son escot ! | 56 | il doit encore débourser ! |
| "Or me donez vostre surcot ", | "Donnez-moi donc votre surcot !", | |
| Fait la vielle delivrement. | lui dit la vieille ouvertement. | |
| Et cil qui son commendement | Et lui, voulant obtempérer | |
| Volt faire sanz nul contredit | 60 | sans nulle résistance, |
| Fist ce que la vielle li dit, | tant le tient Amour en ses serres, | |
| Tant l'a Amors en son destroit. | fit ce qu'elle lui dit. | |
| Et ele ploie molt estroit | La vieille femme plie très étroitement le surcot | |
| Le surcot, et met soz s'aissele, | 64 | et le met sous son bras. |
| Et puis se lieve de sa sele | Puis elle se lève de son siège, | |
| Et affuble un mantel cort. | revêt un manteau court, | |
| Ainsi vers la maison s'en cort. | et s'en va rapidement vers la maison de la jeune fille. | |
| Et fu a un jor de marchié | 68 | C'était un jour de marché ; |
| Que la vielle ot bien agaitié | la vieille s'assura bien | |
| Que li sires n'ert pas laienz. | que le mari n'était pas dans la maison. | |
| "Et Diex !", fait ele, "soit çaienz ! | "Dieu !", s'exclame-t-elle, "soit avec nous ! | |
| Diex soit o vos, ma douce dame ; | 72 | Et Dieu soit avec vous, ma douce dame ! |
| Ausi ait Diex merci de l'ame | Puisse-t-Il encore prendre pitié de l'âme | |
| De l'autre dame qui est morte, | de l'autre femme, qui est morte | |
| Dont molt mes cuers se desconforte ; | ce qui me met en grande peine | |
| Maint jor m'a çaienz honoree !" | 76 | et qui m'a si souvent fait honneur ici-bas." |
Glossaire
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avaler 15, ind. prés. 3e p. sg, descendre.
barat 30, s. m., ruse, tromperie, fourberie.
borgois 39, s., habitant d'un borc, c'est-à-dire d'une agglomération, autour d'un château (Cf. v.17), dont les habitants jouissent de la protection du seigneur.
chariere 27, s. f., voie carrossable, charrière.
coer 10, v., pourvoir d'une queue.
comperer 3, ind. prés. 3e p. sg, fig. payer, expier, être puni de/pour.
engin 22, s. m., moyen, subterfuge.
entendre 24, ind. prés. 3e p. sg, s'efforcer de.
escot 56, s. m., écot. Mettre son escot : débourser.
escureul 12, s. m., peau d'écureuil.
estanfort 7, s. m., drap riche. Paraissant avoir été fabriqué surtout à Stamford, en Angleterre, puis imité dans les villes du Nord de la France, il fut interdit par plusieurs conciles aux moines et chanoines réguliers.
graine 8, s. f., couleur écarlate. Désignant encore la cochenille ou le kermès, utilisés pour obtenir cette couleur, l'expression teint en graine peut signifier, au figuré : solide, assuré, immuable. Jeu de mots possible dans le texte.
huche 49, s. f., coffre.
mantel 16, 66, s. m., manteau. Vêtement ample et sans manches, qui se portait par-dessus l'habit. Le manteau que porte le jeune homme (v. 16) est un "manteau capuche", usité surtout au XIIe s. Celui d'Auberée (v. 66) correspondrait plutôt à la chlamyde grecque.
ovrir 49, ind. prés. 3e p. sg, ouvrir.
partir 8, p. pas., rayée.
porfil 11, s. m., bordure.
robe 7, s. f., habit, vêtement.
sele 65, s. f., siège de bois sans dossier, escabeau.
soloir 13, 32, ind. imparf. 3e p. sg, avoir l'habitude.
sorcot 11, 64, s. m., vêtement, ordinairement sans manches, que l'on portait sur la cotte.
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Chaudemanche.