Abderrazak Halloumi, mémoire de maîtrise soutenu à l’Université de Poitiers en 1990.
Texte intégral

 

 

AMOUR ET JUSTICE

DANS

LE CHEVALIER AU LION DE CHRÉTIEN DE TROYES (Yvain )

DE CHRÉTIEN DE TROYES

 

Mémoire pour la maîtrise de lettres modernes présenté par :

ABDERRAZAK HALLOUMI

sous la direction de :

M.PIERRE GALLAIS ; maître de conférence à l'université de Poitiers.

1989 - 1990

           

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE : DU CONTE MERVEILLEUX AU ROMAN

A "Li PRIMERAINS VERS" DANS YVAIN : le sens de l'aventure et de l'amour faussés

I- LE RÉCIT DE CALOGRENANT ET L'ANTICIPATION DE L'AVENTURE :

II- L'AVENTURE D'YVAIN, une aventure faussée d'avance:

III - UN AMOUR FAUSSE D'AVANCE ET LE PROBLÈME DU FAUX MARIAGE:

B- LA CRISE DE L'AMOUR ET DU MARIAGE: LE CONFLIT ENTRE AMOUR ET ACTION

I - LE DEPART D' YVAIN ET LA NAISSANCE DE LA CRISE

II- LA TRANSGRESSION DE L'INTERDIT ET LA PUNITION IMPOSEE PAR LAUDINE

 

DEUXIEME PARTIE:    LE REPENTIR ET LA REDEMPTION D'YVAIN OU LA CHEVALERIE AU SERVICE DE LA JUSTICE         

A - LA RECONQUETE DE LA RAISON ET DE LA LUCIDITE

I - L'épisode de l'onguent magique:

II- La rencontre avec le lion:

B - YVAIN CHEVALIER DU DROIT ET DE LA JUSTICE

C- YVAIN CHEVALIER CIVILISATEUR

I- LA COUTUME MALEFIQUE DU CHATEAU DE PESME AVENTURE

II LE DUEL JUDICIAIRE OU LA COUTUME ARBITRAIRE DE L'ORDALIE

TROISIEME PARTIE:AMOUR, JUSTICE ET CHEVALERIE OU LE SENS DE L'INITIATION D'YVAIN

A- LA RECOMPENSE D'YVAIN: LE PARDON DE LAUDINE.

1- Le retour d'Yvain à la fontaine:

2 - La pes sanz f i n"

B- LE CHEVALIER AU LION : LE RECIT D'UNE INITIATION ?

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

I - Textes:

A- En Ancien Français :  Editions critiques

B - Traductions en Français moderne

II - Ouvrages et Etudes généraux

III - Ouvrages consacrés au CHEVALIER AU LION et à Chrétien de Troyes:

IV- MEMOIRES DE MAITRISE :

V- Articles consacrés à la littérature française médiévale

NOTES           

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INTRODUCTION  

Nous assistons, au XII ème siècle, à un éveil esthétique de l'Europe occidentale : le monde des arts bouge et se transforme. La "renaissance" touche tous les niveaux: la société s'épanouit, les mœurs se policent. L'accroissement de la richesse et du  loisir, ainsi que de la culture laïque, le progrès de la vie urbaine, le développement des universités, l'exaltation de la femme dans la religion et dans la chevalerie,  tous ces éléments vont donner une impulsion au monde des arts. "Fermentation de toutes ces choses, bourgeonnement un peu désordonné, audace créatrice", tels sont les termes qu'emploie Georges Duby dans son Histoire de la civilisation française (p.75) pour définir le XIIème siècle français, le "siècle du grand progrès". [1]

C'est de cette société en pleine mutation que va surgir toute une littérature courtoise, en langue vernaculaire, encouragée par de grands mécènes telles que Aliénor d'Aquitaine et sa fille Marie de Champagne. Des clercs fréquentent tes cours célèbres d'Angleterre et de Champagne, véritables foyers artistiques, et composent des œuvres qui vont marquer le  " siègle". Et parmi eux se trouve Chrétien de Troyes dont l'œuvre magnifique va dépasser de loin celle de ses contemporains et va marquer l'histoire du roman en tant que genre littéraire- Ce n'est pas sans raison que les critiques le présentent comme étant le "clerc" qui a donné ses lettres de noblesse au roman arthurien.

Chrétien de Troyes ne conçoit pas son œuvre comme un simple divertissement: elle doit enseigner et éduquer. Chacun de ses romans illustre une thèse et semble répondre aux besoins et aux interrogations de son public: Erec et Enide, le premier roman de Chrétien, par exemple, prouve que la valeur chevaleresque ne doit pas être sacrifiée à la sécurité du bonheur au foyer, car l'amour ne peut pas subsister sans l'admiration. Quant à Cligés dont le sujet rappelle Tristan, soutient que le véritable amour ne peut s'épanouir que dans les liens sacrés du mariage.

Dans le Chevalier au lion, Chrétien aborde encore  une fois le problème de l'amour, du mariage et de la chevalerie. La lecture de ce roman fait resurgir de nombreuses questions, questions qu'auraient pu se poser de jeunes chevaliers contemporains du maître champenois: le service de l'idéal chevaleresque doit-il passer avant le service de la femme aimée ? Le chevalier doit-il se défier de l'amour qui lui fait oublier prouesse et gloire? Ou bien faut-il absolument servir la dame aimée et n'accomplir de prouesse que dans ce service d'amour? Serait-il possible de concilier les devoirs d'un chevalier envers sa dame et envers la chevalerie?   

L'histoire Yvain va développer toutes ces interrogations. C'est peut-être cela qui a conduit certains critiques à voir en Yvain le roman d'Erec à rebours. Pourtant, dans  le Chevalier au lion, l'amour, thème favori des romans courtois  est relégué au second plan: il va servir de toile de fond à la "conjointure" du roman- En effet, ce qui va intéresser Chrétien avant tout c'est le problème de la justice: il va montrer, à travers l'exemple de son héros, que la chevalerie se doit d'être au service de la communauté: à la fin du roman, Yvain va atteindre la dimension de héros civilisateur, non pas pour ses actions en faveur de l'amour (comme Erec) mais pour ses ,"travaux" en faveur de la justice.

Les deux thèmes, celui de la justice et celui de l'amour, se côtoient dans notre roman; s'interpénètre se complètent:  dans cette étude nous allons essayer de voir comment au début du roman, 1'aventure et 1e mariage du héros débouchent sur une impasse car sa tentative était fondée sur une injustice et comment par la suite sa quête du droit et de la justice le mettent sur la voie de la sagesse et du véritable amour- En quelque sorte nous essaierons de suivre le processus d'individuation d'Yvain et l'élaboration de son Moi à travers ses différentes pérégrinations .   

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PREMIÈRE PARTIE : 

DU CONTE MERVEILLEUX AU ROMAN

Le chevalier au lion est considéré par de nombreux critiques comme le roman de Chrétien de Troyes le mieux élaboré, le mieux construit. Avec Erec et Enide, il présente différents points communs au niveau du plan et de la structure et, dans une moindre mesure, au niveau de la "matière" et du "san". "De l'un à l'autre le- parallélisme est frappant." [2]  Jean Frappier dans son Etude sur Yvain[3] souligne que les deux romans de Chrétien (le premier et le troisième) ont presque une structure analogue et s'articulent, dans les deux cas, en trois parties.

D'abord une longue exposition qui occupe le tiers du roman (dans Yvain, du vers 1 au vers 2476 de l'édition Roques.) Puis une crise  qui fait rebondir l'action et qui constitue le nœud de l'intrigue. Enfin, un troisième partie (la partie la plus longue du roman : dans Yvain du vers 2795 au vers 6808) où le héros tente de reconquérir son bonheur : Erec, par ses actions, montre à Enide et au reste du monde qu'il n'est pas " recréant", quant à Yvain, par sa prouesse et sa droiture, il va essayer d'obtenir le pardon de Laudine.

La construction des romans de Chrétien est très solide, leur structure est très cohérente. En effet "Chrétien de Troyes concevait le roman comme un ensemble organisé, il attribuait à la "conjointure" une valeur fonctionnelle; destinée qu'elle était dans sa pensée non seulement à éclairer, mais encore à soutenir le sens de l'œuvre."[4] Il écrit dans le prologue d'Erec et Enide[5] :

" Por ce dist Crestien de Troies                     9

que reisons est que totevoies

doit chascun panser et antandre

a bien dire et a bien aprandre;

 et tret d'un conte d'avanture

 une molt bele conjointure,

 par qu'an puet prover et savoir

  qui s'escïsence n'abondone

 tant con Dex la grasce l'an done".               18

  Ainsi, Chrétien de Troyes a pris soin d'élaborer un roman bien structuré, un roman dont l'intrigue est très cohérente

 Dans un premier temps nous allons essayer d'analyser le fonctionnement de la première partie d'Yvain en mettant l'accent sur la manière qui fait que le Chevalier au lion passe du conte merveilleux ("un conte bleu", comme Frappier appelait la première séquence d'Erec et Enide) au véritable roman. 

En d'autres termes, nous allons essayer de voir comment le roman de Chrétien de Troyes commence comme un conte merveilleux, où nous retrouvons les fonctions dégagées par Vladimir Propp dans son étude sur le conte populaire,[6] pour se métamorphoser en un roman au sens plein du terme.   Mais il faut remarquer que dans cette première séquence du Chevalier au lion (nous nous référons au découpage effectué par P. Gallais[7] nous sommes dans ce que Greïmas appelle "le contenu inversé"[8] ; c'est à dire que tous les éléments, toutes les valeurs sont inversées- Yvain, dans cette première séquence est plutôt le "champion" de l'injustice que de la justice.  

Tous ces éléments, nous allons essayer de les examiner plus en détail dans la première partie que nous avons intitulé :"Du conte merveilleux au roman"- Dans un premier moment nous étudierons le sens de "l'aventure et de l'amour" faussé dans "Li primerains vers" d'Yvain. Dans une seconde partie, nous parlerons de la crise de l'amour et du mariage; c'est à dire du conflit entre Amour et Action. Cependant l'injustice initiale qui a motivé l'aventure d'Yvain est à l'origine de tous les problèmes : pseudo-amour, faux mariage.   

A "Li PRIMERAINS VERS" DANS YVAIN : le sens de l'aventure et de l'amour faussés :  

I- LE RÉCIT DE CALOGRENANT ET L'ANTICIPATION DE L'AVENTURE :  

Le roman de Chrétien de Troyes débute par l'évocation de la cour d'Arthur un jour de Pentecôte. Dans cette cour légendaire tout le monde célèbre cette grande fête religieuse. Mais, exceptionnellement, le roi Arthur et la reine Guenièvre se retirent dans leur chambre dès la fin du repas. Tout le monde s'étonne du retrait du roi. En effet, habituellement, Arthur, les jours de grandes fêtes, demeure avec ses chevaliers. Dans le Chevalier de la charrette (Lancelot)[9] Chrétien précise :   

"Et dit qu'a une Ascension                       30

 li roi Artus cort tenue ot,

  riche et bele tant con lui plot

   si riche com a roi estut.

  Après mangier ne se remut

 Li rois d'antre ses compaignons".           35 

 

 

Pourquoi Chrétien éprouve-t-il le besoin d'insister ? Est-il extraordinaire que le roi demeure avec ses invités après la fin du repas? Cette précision ne prend pleinement son sens que par rapport au Chevalier au lion, roman rédigé à la même époque que Lancelot. C'est une allusion directe à l'épisode initial d'Yvain où il est également question de la fin d'un repas, un jour de grande fête :

   

"Mes cel jor molt se merveillierent               42 

del roi qui ençois se leva,  

si ot de tex cui malt greva  

et qui molt grant parole an firent  

par ce que onques mes nel virent  

a si grant feste an chanbre antrer

 por dormir ne por reposer;  

mes cel jor ensi li avint

 que la reïne le detint,

si demora tant delez li

  qu'il s'oblia et endormi".                                 52

 

  

Dès le début du roman, c'est à dire juste après le prologue officiel[10] (ou plus exactement le pseudo-prologue), Chrétien insiste sur le fait que le comportement du roi Arthur était inhabituel en ce jour de Pentecôte. Cette insistance peut induire le 1ecteur à penser que quelque chose d'anormal, d'extraordinaire va se produire. Effectivement cette sieste d'Arthur va être à l'origine d'une querelle entre le sénéchal Keu et Calogrenant. P. Gallais a évoqué, dans un de ses articles[11], les conséquences de ce sommeil inhabituel du roi :"Comme Dieu, Arthur maintient le monde dans l'existence. Toute action semble se passer en dehors de lui, mais sans lui elle est impossible : c'est de sa cour que tout procède, c'est à elle qu'affluent les dons et qu'ils en découlent, à elle qu'arrivent toutes les demandes et d'elle que partent les champions élus pour toutes les nobles causes. On pourrait croire que s'il n'était pas là, tout le circuit continuerait à fonctionner: rien de plus faux. Qu'Arthur se cache un instant, qu'il prolonge un moment sa sieste une après-midi de Pentecôte, et voilà que la dispute éclate entre les chevaliers de la table ronde."  Le sénéchal Keu "qui molt fu ranponeus,/ fel et poignanz et venimeus" [12]est le principal instigateur de cette dispute. C'est lui qui par ses sarcasmes a provoqué Calogrenant, "uns chevaliers molt avenanz", et a manqué de respect envers la reine Genièvre.  

C' est dans cet univers que commence le roman d'Yvain. Cette présentation de la cour montre d'emblée le climat dans lequel l'Aventure tentée par  Yvain va voir le jour. 

Mais revenons au récit de Calogrenant : alors qu'Arthur et Guenièvre se sont retirés dans la "Chanbre" ;  des Chevaliers d'Arthur devisent entre eux- Ils écoutent Calogrenant raconter  pour la première fois son aventure ou plutôt sa mésaventure. Il faut remarquer que le lecteur n'a aucune idée sur le contenu de l'histoire racontée : le seul détail connu, c'est que l'aventure tentée par Calogrenant n'a pas été la cause de son honneur mais, au contraire, de sa honte. Pour en savoir un peu plus les auditeurs de Chrétien de Troyes devront attendre que la reine Guenièvre se joigne aux chevaliers : c'est sur la demande de la reine (qui use de son autorité) que Calogrenant accepte de recommencer son récit dont il va cette fois nous donner toute la teneur- Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, Calogrenant, dans une sorte de prologue[13], exhorte ses auditeurs à faire attention à ce qu'il va dire :

 "Cuers et oroilles m'aportez,            150

car parole est tote perdue

 s'ele n'est de cuer entandue              152 

(…………………………….)  

Et qui or me voldra entandre           169

 Cuer et oroilles me doit randre,

 Car je vuel pas parler de songe

 Ne de fable, ne de mançonge"           172

 

 

Calogrenant ne demande pas qu'on l'écoute mais qu'on l'entende. (Le verbe "entendre" en ancien français a une valeur plus forte qu'en français moderne- " entendre" provient du latin intendere, qui a pour sens "tendre vers; d'où "être attentif à" et c'est le sens que nous retrouverons dans l'ancienne langue.)[14] D'emblée, dans ce passage didactique sur le thème "les oroilles et le cuer", le narrateur (Calogrenant) invite son auditoire à le comprendre[15] : ce qu'il va raconter n'est ni un songe, ni une fable, moins encore un mensonge. Calogrenant ne va retracer que la vérité, toute la vérité et rien que la vérité : c'est à dire qu'il va parler d'événements "réels" dont il a été le témoin, voire 1'acteur principal.  Et par cette insistance sur "entendre" Calogrenant (Chrétien) invite ses auditeurs à chercher le " sens" de cette aventure. Après cette préparation de son auditoire, Calogrenant entreprend de raconter effectivement sa mésaventure : (vers 172 à 580)

 

Sept ans plus tôt, Calogrenant, jeune chevalier, fraîchement adoubé était parti seul "quérant aventures" dans la forêt de Brocéliande. Un jour au sortir de cette forêt, il avait été accueilli dans la "bretesche" d'un vavasseur très hospitalier [16]; Calogrenant avait passé la soirée avec  la fille du vavasseur accueillant dans "le plus joli pré du monde. Après le souper et à la demande de son hôte, notre chevalier avait promis de repasser par son manoir- Le lendemain, dans un essart, il avait rencontré un géant immense et fort laid, gardien de taureaux sauvages. Sur ses indications, Calogrenant s'était dirigé vers la fontaine sous le pin : une fontaine merveilleuse qui "bouillonne bien qu'elle soit plus froide que marbre".  Bien qu'averti des conséquences terribles qui devaient en résulter, Calogrenant transgresse 1'interdit (en jetant de 1'eau de la fontaine sur le perron) et provoque une tempête effroyable- Une fois l'orage apaisé, il a vu le pin qui protège la fontaine se couvrir d'oiseaux qui chantent harmonieusement- Calogrenant s'abandonne au charme de cette musique, lorsque le chevalier défenseur de la fontaine arrive sur lui avec un grand bruit, l'accusant d'avoir, en déchaînant la tempête, saccagé sa forêt et Ebranlé son château sans raisons évidentes:  

"et dist: "Vassax, molt m'avez fet,    491 

sans desfïance, honte et let.  

Desfïer me deüssiez vos,  

Se il eüst reison an vos,

Ou au moins droiture requerre,

Einz que vos me metissiez guerre".    496  

 

Calogrenant était évidemment dans son tort : par son action, i1 a saccagé le domaine de la fontaine, et le défenseur de la fontaine, qui est dans son droit ("Plaindre se doit qui est batuz / et je me plaing, si ai reison : vers 502-503), a décidé  de châtier 1 e profanateur. Les deux chevaliers s'affrontent en combat singulier. Calogrenant a le dessous. Le défenseur de la fontaine repart en emmenant son cheval.  Déçu et humilié, Calogrenant est reparti de son côté en abandonnant son armure. L'aventure tentée par Calogrenant a donc fini bien piteusement. Notre chevalier clôt son récit en disant : "Ainsi allai-je, ainsi revins-je ; au retour, je me tins pour un écervelé. Voilà mon histoire : j'ai eu la sottise de vous la conter, ce que jamais encore je n'avais voulu faire."[17]  

En tentant l'aventure de la fontaine magique, Calogrenant voulait mettre à 1'épreuve sa "proesce" et son "hardemant". Pour lui, "Avanture" ne met en jeu que la force, le courage  et la vigueur physique. "I1 est le représentant type d'une chevalerie désoeuvrée, en quête de réalisation  personnelle."[18] Notre malheureux narrateur n'a pourtant, même sept ans plus tard, pas compris le sens profond de l'aventure qu'il a tentée. "Calogrenant (…) rapporte, sans apparemment en avoir perçu le sens, une aventure (… ) dans laquelle il  a échoué" .[19] "Précurseur malheureux, mais informateur fidèle"[20] . Calogrenant a le mérite de mettre la cour au courant de l'existence de la merveille- Mais pourquoi a-t-il mis si longtemps avant de dévoiler son secret?

 

Selon Begoña Aguiriano[21], et cela n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, " pendant sept ans le silence a été nécessaire, et même obligatoire, mais maintenant c'est le moment propice  re-,initier l'expérience dans laquelle un autre héros prendra la relève et s'acheminera vers sa propre rénovation." 

Le récit de Calogrenant va anticiper à la fois sur l'Aventure et sur les événements du roman: par ce procédé, Chrétien de Troyes fait 1'économie de la description du chemin suivi par Yvain pour atteindre la fontaine magique- Il ne s'attarde pas sur des événements déjà racontés- Il se contentera d'évoquer le voyage d'Yvain - depuis la cour d'Arthur jusqu'à la fontaine merveilleuse - seulement en 51 vers (vers 760 à 810).    

Que que il parlait ensi                            649  

Li rois fors de la chambre issi  

(------------------------)  

et la reïne maintenant  

les noveles Calogrenant  

li reconta tot mot a mot  

que bien et bel conter li sot.                      660  

Ces "noveles Calogrenant", outre leur fonction d'anticipation, suscitent des réactions différentes: alors qu' Yvain déclare qu'il s'en ira, tout seul, "venger la honte" de son cousin, Arthur émerveillé par l'histoire rapportée par Guenièvre, déclare  de son côté qu'avant quinze jours, il ira "veoir" la fontaine magique et "la tempeste et la merveille" (vers 665-667), accompagné de tout ceux qui le voudront- La décision d'Arthur enchante toute l'assemblée, à part Yvain qui craint que la gloire de 1'Aventure ne lui soit confisquée au profit de Keu ou de Gauvain. C'est pour cette raison qu'il se résout à courir tout seul l'aventure - Et c'est à la dérobée qu'il s'en va avant tous les autres. 

Ainsi s'achève cette longue exposition constituée principalement par le récit rétrospectif qui a pour but de présenter dans sa totalité l'aventure de la fontaine ; et cela avant même que le héros du roman (Yvain) ne se mette en route. 

II- L'AVENTURE D'YVAIN, une aventure faussée d'avance:  

Par ses informations, Calogrenant a suscité l'émerveillement et excité le désir, aussi bien d'Yvain que de la cour d'Arthur. Yvain ne court l'aventure de la fontaine que parce qu'elle lui a été dévoilée par Calogrenant- Contrairement à Lancelot qui n'est mû que par son amour lorsqu'il part délivrer la reine Guenièvre des griffes de Méléagant, Yvain, selon l'expression de René Girard, est pleinement médiatisée par les paroles de son cousin. P. Gallais a défini ce  processus "Par médiatisation, j'entends, à la suite de René Girard, plutôt qu'à celle de Lucien Goldmann, cette propension que l'homme   a peu à peu acquise et renforcée, à interposer quelque chose Ou quelqu'un entre soi-même et l'objet qu'il désire." [22] Yvain va là où on lui dit qu'il pourrait trouver l'Aventure. Il ne fait que suivre les traces de Calogrenant, ne cessant de se remémorer. les descriptions déjà faites par son cousin. Yvain n'a rien à découvrir.  En résumé, il ne fait qu'imiter son cousin : la tentative d'Yvain ne peut plus être placée sous le signe du hasard,  mais plutôt sous le signe du connu, du "déjà vu". A ce propos,  Jean Frappier écrit : "L'aventure est jalonnée par les épisodes que nous connaissons déjà : l'accueil parfait de l'hôte et de sa fille, la rencontre des taureaux sauvages et de leur monstrueux gardien, 1'arrivée à la fontaine magique"[23]   

D'emblée, l'aventure tentée par Yvain semble comme "désarmorcée" puisqu'il n'y a rien à découvrir. L'aventure de la fontaine est faussée dès le départ. Cette "perversion initiale" peut nous induire à penser que,  pour Yvain. Il ne s'agit pas d'une véritable aventure puisqu'elle lui est racontée avant qu'il ne la tente. Cette anticipation de 1'aventure fait problème: nous sommes bien en plein "contenu inversé" car jamais une aventure n'est racontée avant d'être tentée.  En effet l'aventure est toujours placée sous le signe du hasard, du destin- De plus, dans l'aventure, nous trouvons toujours cette dimension du mystère de l'inconnu et de l'impr6vu: par exemple, Erec, dans Erec et Enide, en poursuivant les provocateurs de la reine Guenièvre, n'avait aucune idée sur l'endroit où il allait. 11 n'était mû que par la volonté de châtier un chevalier qui a fait outrage à la reine. Il ne savait pas que ses pas le mèneraient à conquérir la plus belle femme du monde tout en vengeant l'offense faite à la reine.  De même, Lanval, le héros du Lai de Marie de France [24], oublié par lie roi Arthur lors de la distribution des " femmes e teres" (vers 16), en Sortant un jour de la ville pour se changer les idées, ne savait pas qu'il rencontrerait une fée qui lui octroierait et amour et richesse: 

S' amur e sun cors li otreie.                        133  

Are est Lanval en dreite veie!  

Un dun 1i ad duné après:  

Ja cele rien ne vudra mes  

Que il nen ait a sun talent ;  

Doinst e despende largement,  

Ele li troverat asez.  

Mut est Lanval bien assenez :  

Cum plus despendra richement,

E plus avra or e argent !                            142 

Lanval a été élu parmi tous les mortels pour jouir de l'amour de la fée qui a quitté sa tere  (vers 111) spécialement pour lui : lui seul ; pourra la voir et la rencontrer à tout moment et à n'importe quel endroit car aucun autre homme ne pourra la voir ni entendre sa voix (vers 165 à 170). En quittant la cour d'Arthur, sans but bien défini, il rencontre l'Aventure (au sens de "ce qui doit arriver") qui lui fait connaître son destin et qui va définitivement changer le cours de sa vie.  

Peut-on mettre sur un pied d'égalité l'aventure tentée par Yvain et celles tentées par Erec et Lanval ? Peut-on parler d'aventure authentique en ce qui concerne Yvain ?  

Il est dès lors évident que la véritable aventure d'Yvain ne commencera que là où prenait fin celle de Calogrenant : à partir du moment où - si les choses se passent comme il l'espère - il sera vainqueur du défenseur de la fontaine. Tout ce qui peut suivre cette victoire espérée est absolument inconnu et Yvain ne s'y est nullement préparé. Ainsi, l'aventure "véritable" commence pour Yvain Là où il pensait qu'elle allait s'achever : en poursuivant Esclados Le Roux, le défenseur du domaine de la fontaine, après l'avoir gravement blessé, Yvain ne s'attendait pas à être pris au piège, ni à tomber amoureux de Laudine, la dame de la fontaine. Yvain ne croyait pas que l'aventure allait prendre un autre tournant.

 

Yvain considère l'aventure de la fontaine comme une simple distraction, un simple divertissement.  La fontaine perd une partie de son caractère merveilleux, pour se transformer en une sorte d'aventure banalisée ; comparable à un simple tournoi où l'on prouve sa capacité à manier les armes. Pas davantage que Calogrenant Yvain ne semble pas percevoir le sens profond de l'aventure qu'il tente. L'aventure de la fontaine perd tout son caractère  mystérieux. "Tous les indices de l'aventure, le merveilleux, l'insolite, marques de la forêt aventureuse, sont réduits, banalisés"[25] pour laisser place à une sorte de circuit touristique où tout est préparé d'avance. Yvain n'a pas le temps d'admirer les paysages tellement il est hanté par le désir d'atteindre le plus rapidement possible la fontaine magique, quels que soient les obstacles et les "divertissements" qu'il rencontre :  

 

Qui que le doie conparer,                           772 

Ne finera tant qu'il voie  

Le pin qui la fontaine onbroie,  

Et le perron et la tormante

Qui grausle, et pluet, et tone, et vante.        776  

Yvain se fixe un but et il faut qu'il l'atteigne coûte que coûte. Rien ne pourrait le détourner de son objectif ;  rien ne pourrait le retarder- Même devant le spectacle merveilleux qu'offre le vilain gardien des taureaux sauvages, Yvain, contrairement à Calogrenant, ne pose pas de questions au géant pour savoir s'i1 est " boene chose ou non".  Il se contente de se signer plus de cent fois devant la laideur du vilain- Yvain reprend son chemin sans perdre un instant :  

Puis erra jusqu'à la fontaine,                      800

Si vit quan qu'il volait veoir.

Sans arestez et sans seoir

Versa sor le perron de plain  

De l'eve le bacin tot plain.                       804 

 P. Gallais, dans son article "Yvain" et la logique hexagonale de l'imaginaire[26], commente l'attitude d'Yvain : "Il nous fait penser à ces touristes qui ne relèvent les yeux de leur guide que pour saisir leur appareil photographique, ou ne décollent de leur siège que pour se ruer au musée ou au cabaret signalés en grosses lettres ".  Tout ce qui compte pour Yvain, c'est provoquer la tempête pour attirer le défenseur de la fontaine et le vaincre. Cet empressement d'Yvain peut nous faire penser, dans une moindre mesure, à l'attitude de Lancelot quand il part à la recherche de la reine Guenièvre. Tout au long de la première partie du Chevalier de la Charrette, Chrétien nous montre un Lancelot qui ne pense qu'à délivrer sa "dame la reïne". Lancelot "crève" son cheval pour arriver à temps à sauver la reine des griffes de Méléagant. Chrétien écrit :[27]

 

Bien loing devant tote la rote                      268

Mes sires Gauvains chevalchoit ;  

Ne tarda gaires quant il voit  

Venir un chevaliers le pas  

Sor un cheval duillant et las

Apantoisant et tressüé.                             273 

En effet, dès qu'il a appris la nouvelle (on ne sait pas de quelle façon) Lancelot accourt pour sauver sa dame. Il se lance directement dans la quête sans se soucier de son état ni de sa fatigue. Aucun obstacle ne peut l'empêcher de continuer son chemin, rien ne peut le divertir- Lancelot va au bout de ses forces, refuse de se reposer. Il prend juste te temps de changer de monture avant de s'élancer à nouveau :  

Einz monta tantost sor celui                293

Que il trova plus pres de lui  

(…………………………..)

Li chevaliers sonz nul arest

S'en vet armez par la forest                300  

Lancelot ne pense qu'à une chose: rattraper le provocateur Méléagant qui a emmené la reïne Soucieux d'accomplir sa "mission". Lancelot en vient à perdre la notion de la réalité. Tout à  entier  ses pensées,  il ne sait s'il existe ou s'il n'existe pas.  Seul, l'amour guide ses pas, Il ne pense qu'à la reine. Il est préservé des tentations par 1a grâce de l'amour et la pensée de sa dame:   

Et cil de la charette panse                   711

Con cil qui force ne deffanse

N'a vers Amors qui le justice;  

Et ses pansers est de tei guise  

Que lui meïsmes en oblie, 

Ne set s'il est, ou s'il n'est mie,  

Ne ne 1i manbre de son non,  

Ne set s' il est arméz ou non,   

Ne set ou va, ne set don vient;   

De rien nule ne li sovient

Fors d'une seule, et par celi  

A mis les autres en obli,  

A cela seule panse tant 

Qu'il n'ot, ne voit, ne rien n'antant             724 

Lancelot s'engage à fond dans sa quête: sa cause est juste car il va à la fois délivrer sa dame et châtier un insolent provocateur (Méléagant) qui a fait Outrage au royaume de Logres en lui enlevant sa reine. 

Si Lancelot part à la  recherche de la reine, c'est pour rétablir la justice. Mais peut-on dire la  même chose pour Yvain quand il tente 1'aventure de 1a fontaine ?   

Contrairement à Lancelot, Yvain ne s'engage dans 1'aventure que pour montrer à la cour qu'il est un chevalier accompli et qu'il va réussir là où Calogrenant a échoué. Aller venger son cousin n'est qu'un  prétexte pour quitter cette cour qui s'endort, qui stagne. Yvain éprouve le besoin "d'échapper à la vie monotone de "courtisan" pour parcourir le monde et se couvrir de gloire"[28] Il obéit à cette règle qui dit que tout chevalier se doit de chercher 1'aventure qui rehaussera son "pris".

 

Mais Yvain semble Confondre aventure et simple règlement de compte: il veut venger son cousin qui a été "honni" sept ans plutôt ! Le prétexte d'Yvain manque de justesse car Calogrenant a mérité son châtiment: Calogrenant était dans son tort.  Il a saccagé  en provoquant la tempête, tout le domaine de la fontaine. Sa punition a été bien douce par rapport au méfait qu'il a commis et le défenseur de la fontaine a été généreux en lui laissant la vie sauve. (Il ne faut pas oublier. Que depuis que la coutume de la fontaine été instaurée, (c'est à dire depuis 60 ans, Calogrenant est le premier chevalier à revenir vivant) . Le prétexte d'Yvain est fallacieux d'autant. plus que Calogrenant, en racontant son aventure n'attendait nullement qu'on aille le venger. 

La décision de tenter cette aventure est surtout influencée par la cour. D'Arthur: Yvain veut prouver au sénéchal Keu qu'il  est capable d'affronter et de vaincre le terrible défenseur de la fontaine. C'est pour cette raison qu'Yvain, après avoir tué Esclados Le Roux, est très anxieux, car les gens du domaine enterrent la dépouille de leur maître, seule preuve qu'Yvain a remporté la victoire : 

A tant s' en part et cil remaint                 1343 

qui ne set an quel se demaint  

que del cors qu'il voit qu'an enfuet  

li poise, quant avoir n'en puet

aucune chose qu'il an port  

tesmoing qu'il l'a ocis et mort;  

s'il n'en a tesmoing et garant

que mostrer puisse a parlemant,  

donc iert il honiz en travers,  

tant est kex, et fel, et pervers,  

plains de rampones et d'enui,  

qu' il ne garra ja mes a lui,  

einz l'ira formant afeitant  

et gas et rampones gitant,

aussi con il fist l'autre jor.                   1357   

 

L'aventure tentée par Yvain se réduit ainsi à une simple réponse à des provocations: piqué dans son amour-propre par les sarcasmes de Keu, Yvain ne pense, même au fin fond de sa prison (la chambre où Lunete l'a caché) qu'à trouver un moyen de prouver sa victoire. Heureusement, devenu le nouveau défenseur de la fontaine, Yvain assouvit sa vengeance, lors d'un combat singulier, en faisant faire la torneboele à Keu.   

"Au fond, comme 1'écrit P. Gallais, Yvain ne cherche que l'aventure. Du moins, l'exploit, la performance".[29] Comme son  cousin Calogrenant, Yvain ne veut prouver que sa proesce et son hardemant. Son combat contre Esclados, le défenseur de la fontaine, ne semble nullement motivé par un désir de rétablir la justice. Le combat contre Esclados est même injuste: Yvain est pleinement dans son tort. Sans raisons valables, sans motivations justes, et par un acte démesuré, il déchaîne une tempête effroyable, pour faire sortir Esclados de sa tanière. Yvain, comme un fauve, traque sa proie et la blesse à mort: non satisfait de sa victoire, il décide de poursuivre le défenseur de la fontaine pour l'achever afin d'exhiber sa dépouille comme un trophée. Dénué de pitié, il s'acharne injustement contre Esclados Le Roux qui ne fait qu'exercer un droit légitime en défendant la fontaine. Esclados n'a rien d'un agresseur ni d'un provocateur: ce n'est pas lui qui a été à la cour d'Arthur chercher querelle. Ce sont les gens de la cour qui l'agressent en transgressant l'interdit de la fontaine. Esclados a le droit de se défendre et il a raison car Yvain a saccagé son domaine. Il faut se rappeler ici les propos du défenseur de la fontaine quand il s'est adressé à Calogrenant (vers 491 à 516): Esclados parle de reison, droiture, car s'il doit châtier le provocateur (en lui faisant rebrousser chemin) ce n'est que justice. De plus, malgré les dommages causés à son domaine, le défenseur de la fontaine se contente de se plaindre (vers 503)[30] et laisse la vie sauve à son adversaire, alors qu'il avait le moyen de l'achever.  

Yvain dans la situation initiale du roman ne montre guère qu'il est un parfait chevalier, preux et courtois. C'est un provocateur et un agresseur- Son acte est doublement criminel: il saccage le domaine de la fontaine et assassine son défenseur. Yvain n'est pas sans défaut: il est présomptueux, emporté.  Il n'a pas le sens de la mesure: nous sommes loin du chevalier' juste et généreux qu'il sera à la fin du roman .  

Nous sommes en plein "contenu inversé" car Yvain n'a pas le sens de la justice et se comporte comme un vil meurtrier. Pour le moment, Yvain peut être considéré comme le champion de l'injustice. L'aventure tentée par Yvain qui est déjà pervertie d'avance se clôt par un meurtre. Même sa victoire sur Esclados ne peut pas être considérée pleinement comme une victoire- Yvain a confondu Aventure et fait d'armes et il devra payer cher cette erreur. Son expiation de toutes ses fautes sera longue et difficile avant d'atteindre à la sagesse, la mesure et surtout la justice.  

Dans ce début de roman, Chrétien de Troyes a chargé son personnage de valeurs négatives afin de mieux mettre en valeur la rédemption d'Yvain.  Chrétien nous montre tout ce que ne doit pas être un bon chevalier- Un bon chevalier ne doit pas chercher l'exploit pour l'exploit et l'aventure ne doit pas se transformer en fait d'armes.  

L'aventure est d'abord le moyen de l'accomplissement de soi. Mais Yvain, emporté par sa fougue, semble confondre toutes ces valeurs- En quittant la cour d'Arthur, Yvain n'a voulu que combattre et vaincre. Son aventure, ou plutôt sa tentative d'aventure est dénuée de tout sens profond. Et c'est avec justesse que Jean Frappier écrit : "Chrétien a donc voulu nous donner dans la première partie de son roman l'image d'une prouesse triomphante, juvénilement triomphante, mais altérée dans sa pureté par un manque de réflexion et de mesure".[31]  

III - UN AMOUR FAUSSE D'AVANCE ET LE PROBLÈME DU FAUX MARIAGE: 

La mesure, telle est la qualité essentielle qui semble faire défaut à Yvain. Tout ce qu'il entreprend est irréfléchi. "Le début du roman nous montre en Yvain un être excessif, aux réactions sans doute spontanées et juvéniles, mais brutales et irréfléchies, suscitées par l'instinct plus que par la raison."[32] Emporté par sa fougue, Yvain se laisse prendre par des événements qu'il n'arrive plus à maîtriser. De la même manière qu'il se laisse prendre au piège des portes du chastel qui se referment sur lui, Yvain est "piégé" par l'Amour. Il y a une relation étroite entre ces deux sortes de piège; et le premier prépare le second.  En effet, Yvain dans son empressement à poursuivre Esclados Le Roux se retrouve enfermé entre deux portes, dans une salle richement décorée (vers 961-966)- Il est en plein désarroi car les gens du Chastel veulent le mettre à mort pour venger leur seigneur; quand une demoiselle qu'il avait jadis aidée à la cour d'Arthur (vers 1004-1015) le sort de ce mauvais pas en lui donnant un anneau d'invisibilité. Grâce à cet anneau magique, Yvain échappe à ses poursuivants et observe à loisir, sans être vu, tout ce qui se passe autour de lui: par une petite fenêtre, il regarde dehors et épie la très belle dame de la fontaine qui pleure la mort de son mari. Il est subjugué par la grâce de la dame et il en tombe follement amoureux. Plus il la contemple et plus il l'aime. Son amour pour elle grandit à chaque instant:  

Et mes sires Yvains est ancor                   1420 

A la fenêtre ou il l'esgarde;  

Et quant il plus s'an done garde, 

Plus l'ainme, et plus li abelist.                1423 

 Dès ce premier "contact" avec Laudine, Yvain conçoit pour elle un brûlant amour. Il est totalement captivé. Laudine a ravi son cœur et il ne peut plus s'échapper de cette nouvelle prison qu'est l'amour, Yvain jouit des délices de l'amour, Il vit des moments très forts: la salle où il est enfermé devient le cadre de ses méditations amoureuses. Paradoxalement, il ne cherche plus à sortir de sa prison car il est tellement captivé par ce "novel Amors" qu'il commence à apprécier son séjour. Il prend sa résolution de rester captif: "Mialz vialt morir que il s'en aut " ( vers1544). De "captif réel" il devient un "reclus d'amour".[33]  

Si Yvain refuse de quitter sa prison. bien que Lunete lui ait proposé à maintes reprises de le faire évader. c'est parce qu'il obéit plus à la passion, à l'élan du cœur qu'à la raison. Succombant une fois de plus à son emportement, Yvain s'éprend trop rapidement de Laudine. Il n'a pas le temps de réfléchir à ce qui lui arrive.  L'amour que conçoit Yvain pour Laudine n'est pas le fruit d'une longue et mûre réflexion, mais le résultat d'une réaction spontanée et instinctive. Yvain se met à adorer une dame dont il ignore tout, sauf le fait qu'elle est très belle: "une des plus belles dames / c'onques veïst riens terrïene -"(vers 1146-1147). Il s'embrase aussi rapidement pour la dame de la fontaine qu'il s'était embrasé pour 1'Aventure. C' est avec une grande justesse que Maurice Accarie écrit: "L'amour conçu pour la dame de la fontaine et sa conquête apparaissent alors comme un coup de tête parmi les autres, Yvain s'enflammant pour Laudine comme il s'est enflammé pour l'aventure et s'enflammera à nouveau pour les tournois."[34]  

Vu sous cet angle, le sentiment qu'éprouve Yvain pour Laudine est plus de l'ordre du désir que de l'amour véritable: Yvain ne semble chercher que la beauté extérieure, la beauté physique. Cette attirance que ressent Yvain pour Laudine pourrait sembler normale et acceptable dans tout autre contexte car quoi de plus compréhensible pour un jeune homme que de succomber à la beauté et à la sensualité ?  

Mais l'amour d'Yvain pour Laudine est aberrant car il s'éprend injustement de la veuve de celui qu'il a tué. L'image de Laudine  déchirant ses vêtements, s'arrachant les cheveux, se tordant les poignets, se frappant la poitrine et hurlant son deuil aurait dû affliger Yvain ou du moins le culpabiliser. Or c'est le contraire qui se passe. Après un court moment de compassion, Yvain se délecte à contempler la veuve et lui trouve une grande beauté. Le désespoir semble décupler la grâce de Laudine et Yvain n'y est pas insensible. 

L'amour d'Yvain pour Laudine est pervers. Il est né du spectacle de la douleur qui, pour Yvain, augmente encore sa beauté. Au fond, c'est la douleur de Laudine qui éveille le désir d'Yvain. Ce dernier exprime son attirance pour la veuve d'Esclados dans un long monologue où il décrit la grande beauté de Laudine:  

"Grant duel ai de ses biax chevox                1465 

C'onques rien tant amer ne vox,

Que fin or passent, tant reluisent. 

D'ire n'espranent et aguisent,  

Quant je les voi ronpre et tranchier;

N'onques ne pueent estanchier  

Les lermes, qui des ialz li chieent:

Totes ces choses me dessient. 

A tot ce qu'il sont plain de lermes

Si qu' il n'en est ne fins ne termes,  

Ne furent onques si bel oel.

De ce qu'ele plore me duel,  

Ne de rien n'ai si grant destrece

Come de son vis qu'ele blece,  

Qu'i1 ne 1'eüst pas desservi:

Onques si bien taillié ne vi,  

Ne si fres, ne si coloré;  

Mes ce me por a acoré  

Que ele est a li enemie.

Et voir, ele ne se faint mie

Qu'au pis qu'ele puet ne se face,  

Et nus cristauz ne nule glace

N'est si clere ne si polie. 

Dex! Por coi fet si grant folie  

Et par coi ne se blece mains ?

Par coi detort ses beles mains  

Et fiert son piz et esgratine?  

Don ne fuet ce mervoille fine  

A esgarder, s'ele fust liee,  

Quant ele est or si bele iriee?                  1494 

La douleur rend-elle Laudine si admirable ? Ou Yvain ne la trouve-t-il splendide que dans la mesure où e