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Hommage à Joy Division

Depuis 50 ans que le rock existe, on assiste régulièrement à la naissance de nouveaux courants musicaux. Chacun d’eux possède sa figure de proue : le groupe culte, mythique, celui que l’on copie et le que l’on respecte. La cold-wave, alliant désespoir, tristesse et ennui, fut un genre aussi éphémère et dérangeant que sincère. Oubliée, méprisée presque pendant des années, elle retrouve peu à peu une certaine reconnaissance. Le groupe phare du genre eut une carrière courte et tragique, à l’image de la musique qu’il véhiculait. Voici donc une excellente occasion de retracer le parcours de ce groupe exemplaire : Joy Division.

"You all forgot Rudolph Hess." C’est par cette phrase ambiguë que Bernard Albrecht, guitariste d’un groupe punk local, pas encore nommé Joy Division, rompt l’anonymat et apparaît pour la première fois dans les journaux. Nous sommes le 9 janvier 1978, dans une boîte punk très connue de Manchester, l’Electric Circus. Ce soir-là, les têtes d’affiches sont les Buzzcocks et Magazine. A leurs côtés, quelques célébrités locales comme John Cooper Clarke, un poète punk déjanté, The Fall, amenés par le teigneux Mark E. Smith, et d’illustres inconnus, comme ce jeune groupe au nom de Warsaw. Les journalistes, à l’affût de toute nouveauté susceptible de leur faire rédiger un bon papier, n’ont pas manqué de noter ladite phrase. La plupart les accuse de fascisme, et personne ne réalise que cette petite provocation leur était en fait destinée, histoire de leur rappeler que l’ex-SS, tout juste décédé en prison, avait reçu nombre de marques de sympathie de la part de cette même presse, qui ne voyait en lui qu’un pauvre vieillard mort sous les verrous. Etrange paradoxe. Quoi qu’il en soit, Warsaw commence à faire parler de lui. Les jeunes gens, au nombre de quatre, se sont formés il y a moins de deux ans, en pleine euphorie punk. A la base, il y avait le groupe Stiff Kittens, composé de Bernard Summer, surnommé Albrecht, guitariste, qui passe ses journées dans un atelier de création de dessins animés à dessiner des bulles; Ian Curtis, qui travaille en usine et devient chanteur car il a déjà écrit quelques textes; Terry Mason, qui malgré ses hésitations devient batteur; et Peter Hook, le dernier de la bande, qui choisit le seul instrument qu’il reste : la basse (au départ, il inscrit les notes à la craie sur le manche).

Terry ne fait pas long feu et préfère manager ses copains. Guère plus que son remplaçant, Steve Brotherdale, qui enregistre pourtant avec eux une petite démo en juillet 1977. Puis, grâce à une petite annonce, Steve Morris, le seul qui ne soit pas un ami de longue date, est choisi, stabilisant ainsi le groupe, qui pour l’occasion choisit le nom de Warsaw, tiré d’un morceau du génial David Bowie, ‘Warszawa’. Les jeunes gens, désireux de briser l’ennui de leur vie, profitent de l’époque, magique pour tout groupe de rock : ils répètent d’arrache-pied et jouent partout où ils le peuvent. Depuis mai 1977, ils ont déjà fait une dizaine de concerts, et se rôdent comme cela. La ténacité paye toujours, et en décembre, ils entrent en studio pour enregistrer un maxi 4 titres, ‘An Ideal For Living’, qui sort un mois plus tard. Mais la qualité sonore déplaît au groupe, qui décide de ne pas exploiter les cinq mille exemplaires pourtant déjà pressés.

Début 1978 voit le groupe forcé de changer son nom, le groupe Warsaw Pakt l’ayant déjà déposé officiellement. Qu’à cela ne tienne, les quatre optent pour un nom riche en symbole, Joy Division. Ces ‘divisions de la joie’ n’étaient autres que l’appellation donnée aux prostituées destinées aux SS dans les camps d’extermination. Evidemment, ce choix, très ironique, n’était pas destiné à casser l’image fasciste que certains avaient voulu leur accoler. De plus, ‘An Ideal For Living’, avec sa pochette dont le dessin représente un jeune garçon des jeunesses hitlériennes martelant un tambour, n’était pas fait pour calmer le jeu. Aujourd’hui, cette imagerie ne prête plus à la polémique : il était de bon ton, au sortir du punk, de diaboliser tous les groupes aux musiques dérangeantes, et d’en faire des proscrits. La fin calamiteuse des Sex Pistols avait fait peur à tout le monde, et les bonnes gens voyaient d’un mauvais œil tout individu aux cheveux courts possédant une guitare… Joy Division, loin de se décourager, et méprisant les racontars, décide de passer à la vitesse supérieure et se met à la recherche d’opportunités pour obtenir un contrat sérieux. Une première occasion de faire parler d’eux leur est offerte lors du Stiff-Chiswick Test, avec pour premier prix la possibilité d’enregistrer un album. Mais, s’ils ne gagnent pas le concours, ils rencontrent néanmoins Tony Wilson, présentateur d’une émission télé rock, qui vient juste de créer sa propre boîte de nuit (la Factory), et Rob Gretton, disc-jockey notoire, qui, tellement enthousiastes de ce qu’ils viennent de voir, les prennent en charge, Rob Gretton devenant même leur nouveau manager.

Les choses semblent alors s’accélérer. Les 3 et 4 mai 1978, le groupe entre en studio pour y enregistrer son premier album. Malheureusement, celui-ci ne verra jamais le jour autrement qu’en sessions pirates avant d’être réédité en 1994, Albrecht, Hook, Morris et Curtis ayant désavoué les conditions trop néfastes du contrat. Il faut dire que les ingénieurs du son, jugeant l’ensemble trop terne, s’étaient permis sans le demander aux principaux intéressés, de rajouter des bruitages synthétiques sur plusieurs morceaux ! Mais le succès est en marche, et le premier concert donné sous le nom de Joy Division, en juin 1978, surprend le public. En effet, tous ces mois de travail ont porté leurs fruits. Les morceaux sont mieux construits, et le groupe développe un style très personnel, très original, de plus en plus éloigné des standards punks. Basse très en avant, chant très grave, guitare électrique monolithique et batterie tout en finesse, le tout créant un climat plutôt froid, très puissant émotionnellement, une musique déjà sombre qui préfigure les mois à venir. Le groupe décide alros de rééditer ‘An Ideal For Living’, qui se vend jusqu’au dernier. Dans le même temps, Tony Wilson fonde son propre label, du même nom que son club, Factory. Son premier geste est bien évidemment la signature de ce groupe qui l’avait tant impressionné. Le contrat cette fois-ci leur laisse entière liberté, et Joy Division peut entrer en studio en octobre 1978, l’esprit tranquille. Tout s’enchaîne alors très vite. Grâce au travail d’un jeune ingénieur du son, ami de Tony Wilson, Martin ‘Zero’ Hannett, le groupe trouve le son qui lui convient, édite un premier 45 tours ‘Glass/Digital’, et fait de Martin un tel allié que celui-ci peut quasi être perçu comme le cinquième membre de Joy Division.

Enregistré en cinq jours à peine, ‘Unknoww Pleasures’ sort en juillet 1979. Les dix morceaux qu’il contient sont chacun une pièce d’anthologie. ‘Disorder’, ‘Insight’, ‘New Dawn Fades’, ‘Shadowplay’, ‘She’s Lost Control’ ou ‘I Remember Nothing’ sont boulversants, d’une noirceur et d’une profondeur sentimentale rares, trop-plein de tristesse sans limites et d’angoisse extrême, sans la moindre trace d’humour, de détachement ou même de cynisme. Les quelques relents d’agressivité punk ne suffisent pas à masquer la déprime omniprésente, et ce, grâce au son incroyable développé par Martin Hannett. ‘Unknoww Pleasures’ est un chef-d’œuvre. Sa pochette, entièrement noire, avec l’apparence du lin, est seulement agrémentée du schéma représentant les ondes émises par l’explosion d’une étoile, petit graphisme blanc au centre, sans aucun nom ni titre. Au verso, sobrement imprimés au centre, les indications les plus minimales : le nom du groupe, le titre de l’album et le label. Rien de plus. En somme, une petite révolution pour un album de rock. Si Martin Hannett donnait au groupe un son, c’est Peter Saville, graphiste de son état, qui apportera à Joy Division, et plus généralement au label Factory, sa particularité et sa différence. Saville, en plus de quinze années, a réalisé de multiples pochettes d’album, dont certaines sont de véritables œuvres d’art. Quant à Joy Division, le disque les place sur la voie du succès. Les 10'000 exemplaires tirés s’arrachent immédiatement, et c’est même la rupture de stock pour Factory, qui est obligé de rééditer l’album. Trois années plus tard, 100'000 copies en auront été vendues, et ce chiffre n’a cessé de progresser depuis. La presse, elle, s’émerveille devant un tel objet, et l’album est même qualifié par certaines de ‘futur du rock’n’roll’. En Angleterre, il est classé troisième meilleur album de l’année 1979, et Joy Division cinquième meilleur groupe…

La tournée qui suit voit les quatre habitants de Manchester au mieux de leur forme. Le groupe, un première partie des Buzzcocks, obtient un tel succès que l’on voit même certaines personnes dans le public, bouleversées, partir avant les Buzzcocks, qui tiennent pourtant la tête d’affiche ! Il faut dire que les concerts de Joy Division sont pour le moins étonnants. A l’instar de leurs chansons et de leur album, simplicité et minimalisme, pour ne pas parler de froideur, sont de rigueur. Sur scène, très peu d’éclairage, phénomène dû en partie à la maladie de Ian Curtis, épileptique, qui ne supporte pas les flashs de lumière trop violents. Lors de concerts trop éclairés, le chanteur a même des crises qui le projettent à terre au plus grand plaisir du public, croyant que cela fait partie du spectacle ! Aucun mot à l’assistance, les morceaux sont enchaînés les uns après les autres sans un bruit. Le public semble anesthésié par l’ambiance sombre qui règne (au propre comme au figuré). Le silence restant le maître à bord. Le groupe lui-même est très sobre dans sa façon d’interpréter sa musique. Bernard Albrecht, concentré sur son jeu de guitare, ne lève que très rarement les yeux de ses chaussures, il lui arrive même de s’asseoir pour jouer; Peter Hook, le rebelle du lot, tourne fréquemment le dos au public; Steve Morris, déjà coincé derrière ses fûts, est en plus plongé dans l’obscurité, Seul Ian Curtis bouge un peu, effectuant quelques mouvements incontrôlés des bras et des jambes. Cette danse sera même surnommée la ‘danse de la mouche’. Enfin, aucun membre du groupe ne possède le moindre look. Ni pantalons en cuir, ni blousons déchirés, ni costumes-cravates, ni cheveux exentriques, leur habillement reste le même que celui qu’ils portent dans la journée, accentuant ainsi leur refus total du ‘jeu rock’n’roll’…

Invité un peu partout, Joy Division va participer à de multiples sessions radio et même télé. Son passage sur la BBC2 en septembre 1979, lors de l’émission Something Else, va d’ailleurs marquer plus d’un esprit, le groupe étant ce soir-là particulièrement boulversant. Quant aux multiples sessions radio, les plus notables restent bien sûr celles de John Peel, à travers les fameuses ‘John Peel Sessions’ réédité plus de dix ans après, les versions jouées étant vraiment réussies. Joy Division continue à réaliser concert sur concert. En octobre de la même année, une affiche de rêve verra The Tiller Boys, Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle et Joy Division. Le groupe effectue alors son premier passage hors de Grande-Bretagne à Paris, le 18 décembre 1979. Il sort également son premier single, le fameux ‘Transmission’, avec cette fameuse ligne de basse, et la voix caverneuse de Ian Curtis répétant inlassablement ‘dance dance dance to the radio…’ !

L’année 1980 commence par une tournée aux Pays-Bas et en Belgique, puis c’est la sortie de l’inoubliable ‘Atmosphere’, second single du groupe. Une chanson surprenante, envahie de nappes de synthés, d’où la voix de Ian ressort à merveille, l’un des premiers morceaux de ce genre appelé plus tard ‘cold-wave’. C’est aussi la participation, à l’initiative du label français Sordide Sentimental (qui a déjà collaboré avec Cabaret Voltaire et Monte Cazazza), au projet Licht und Blindheit (lumière et ténèbres), œuvre regroupant lithographies, textes et citations de penseurs allemands, et musique. Le groupe y offre un excellent morceau, ‘Dead Souls’. Le printemps offre un peu de repos au groupe, qui effectue quelques concerts en prévision de leur tournée aux Etats-Unis au début de l’été, et continue parallèlement à travailler sur de nouveaux morceaux, qu’ils enregistrent pour leur nouvel album. Cette tournée, à l’époque (ou comme pour beaucoup de groupes aujourd’hui) représentait l’aboutissement de leur travail : aller aux Etats-Unis, c’était obtenir une reconnaissance quasi mondiale…

Le 18 avril 1980, c’est la sortie de leur dernier single, ‘Love Will Tear Us Apart’, morceau considéré à juste titre comme le plus représentatif, le plus évocateur mais surtout le plus beau écrit par Joy Division, il fut d’ailleurs repris par bon nombre de groupes, la plus belle reprise existant étant certainement celle des Swans en 1990. Mais les projets de Joy Division sont brutalement interrompus. Ian Curtis, fatigué par le travail fourni par le groupe, sujet à de nouvelles crises d’épilepsie épuisantes, et de plus en plus perturbé par des problèmes sentimentaux liés à la déchirure de son couple, décide à la veille du départ aux Etats-Unis de mettre un terme à tous ses problèmes. Le 18 mai 1980, il est retrouvé mort à son domicile, pendu. A 23 ans, le poète hypersensible devient un héros tragique à l’étoffe de martyr, laissant derrière lui, sa femme, sa fille et le groupe.

Peu après, la sortie de leur second album a lieu comme prévu. Album posthume, où l’on découvre que le génie du groupe était indéniable. Plus encore que ‘Unknoww Pleasures’, ‘Closer’ exalte la froideur et la tristesse de Joy Division. Toute trace d’agressivité a définitivement disparu, même si la première face de l’album révèle encore quelques morceaux plus vigoureux comme ‘Atrocity Exhibition’ ou ‘Isolation’, qui aurait pu être le logique single. La face B, elle, accentue calme et beauté. Ce sont notamment ‘Heart And Soul’ et ses nappes de synthés, ‘The Eternal’ et son piano à fendre l’âme, ou encore ‘Decades’, morceau presque entièrement synthétique, qui clôt l’album. Les paroles de Ian Curtis, plus que jamais, offrent en pâture au public un trop-plein de romantisme et de souffrance. Le public voit là un suicide prémédité, une mort, suite logique d’un état d’âme de romantique désespéré, dénaturant ainsi la personnalité de Ian Curtis, être tout simplement trop fragile, prisonnier de ses émotions trop violentes… Mais pour l’heure, il est vrai que tout dans cet album pouvait laisser penser à la mort en tant qu’achèvement final d’une œuvre. La pochette, dépouillée comme la précédente, offre une photographie de sculpture digne des plus belles pierres tombales, ‘le Christ mort’. ‘Closer’ lui aussi est classé par la presse comme l’un des meilleurs disques de l’année 1980. Intemporel, cet album offre à qui veut bien s’y perdre corps et âme, une puissance émotionnelle intacte, permettant de mieux comprendre la personnalité de Ian Curtis, mais aussi du groupe tout entier.

Joy Division étant bel et bien mort, il était désormais temps pour le groupe de respecter le pacte qu’ils avient scellé lors de leur création : si un seul membre s’en allait, les autres changeraient non seulement de nom, mais aussi de musique. Tirant un trait définitif sur le passé, n’hésitant pas à plaisanter sur la mort de Ian Curtis, Albrecht, Hook et Morris allaient pouvoir donner naissance à la machine à danser New Order… Concernant la discographie de Joy Division, suivront ensuite, à titre posthume, ‘Still’, paru en 1982, qui est un double album dont seule la première partie présente un intérêt, car elle reprenait de nombreux inédits jusqu’alors (démos, singles introuvables, chutes de studio). Le deuxième disque était l’ultime témoignage du groupe : son dernier concert, le 2 mai 1980. Hélas, on sent déjà la fatigue de Ian Curtis, la prestation de Joy Division n’étant pas vraiment à la hauteur. ‘Substance’, sorti en 1988, est une compilation des singles. Vaut surtout pour sa version cassette des inédits. On peut trouver quantités d’autres compilations, rééditions ou lives, mais de façon plus ou moins inofficielle !

"Chacun vit dans son propre petit monde. Quand j’avais 15 ou 16 ans, à l’école, je discutais avec mes copains et on disait : nous irons à Londres un jour, et nous ferons quelque chose que personne ne fait. Puis j’ai travaillé dans une usine, j’en étais vraiment heureux car je pouvais rêver toute la journée. Tout ce que j’avait à faire, c’était pousser ce wagon avec ces trucs en coton à l’intérieur. Mais je n’avais pas à réfléchir. Je pouvais penser à mon week-end, imaginer à quoi j’allais dépenser mon argent, quel disque j’allais acheter… chacun peut vivre dans son propre petit monde." (Ian Curtis)

 

Fuck © & ® by Latex - 07.2001