Les difficultés relatives à l'accès à la voie du Milieu.

De quelle nature pourraient-être les freins empêchant la perception de " l'inconcevable principe de la voie du milieu " ? On peut considérer ordinairement que la qualité de vie, ou état, est fonction de la pensée momentanée dans sa représentation de ce qui lui est extérieur. Cependant, force est de constater qu'en général c'est plutôt l'état de vie qui conditionne la représentation momentanée. En effet, selon l'état ressenti, tant la nature des images mentales, que le " choix " des connexions entre celles-ci, engendrent dans leur succession un réseau qualitatif subjectif se développant et traduisant la forme de l'état. En d'autres termes, les " mêmes " images mentales ont une valeur différente selon que l'on se trouve dans l'avidité ou la joie, et les pontages entre les images expriment forcement une structure de forme exprimant l'un ou l'autre de ces états. En conséquence, l'envergure de principe de la pensée ne tient qu'au fait qu'elle puisse approfondir, dans l'instant, sa perception de l'aspect réel des choses pour engendrer un changement de l'état intérieur la produisant. Nous faisons allusion ici à la potentialité du cinquième agrégat: la conscience de l'acte. Cette dernière, seule, possède la virtualité de surajouter une prise de conscience plus profonde que le réseau de représentations de l'image en soi, motivant l'acte lui-même. Cependant, plus en amont, le réseau élaboré par la série d'images mentales tire sa substance de la structure même de l'état de la forme percevante: le corps.

En effet, selon cette doctrine, toute forme exprime un état de base. Or, selon que cette forme soit animale, humaine ou autre, une constance due aux capacités perceptives et réactives s'en dégagera, à facteur " égal ", et produira systématiquement une particularisation unique . Dès lors, repassant du principe général au fait humain, il apparaît que la potentialité d'éveils partiels nécessite, pour s'exprimer, de buter sur l'inconcevable: sa propre production de forme(s). Il semble donc nécessaire, selon cette logique, de tendre vers le dépassement de ses propres limites physiques et mentales. En conclusion, la profondeur et la liberté du percept ne relevant que de l'adéquation entre celui-ci et la réalité, il est envisageable de considérer le rejet de la voie médiane, et le maintien de lectures oniriques, comme n'étant que l'expression inconsciente, puisque d'origine physique, d'une certaine volonté d'obscurité et donc de souffrances.

C'est probablement le sens donné par Nichiren aux propos suivants: " Attention, même si vous devenez le maître de votre esprit ne laissez pas celui-ci devenir votre maître... C'est pourquoi je vous ai pressé pour que vous rejetiez votre corps et que vous ne ménagiez pas votre vie pour le Sûtra du Lotus ". (64) La première phrase de l'extrait ci-dessus est typique de l'humour bienveillant du Grand Sage Nichiren. En effet, chacun s'estime naturellement être le maître de son propre esprit, sans s'étonner du fait que toutes ses souffrances personnelles en proviennent à son " corps défendant ". La raison en est, probablement, que l'identification de l'individu à ses images mentales le place sous le joug d'une autorité physiologique, psychologique et projective, dont il ne peut facilement se libérer, et dont il s'enorgueillit maladroitement par défaut. Quant à l'expression " Que vous ne ménagiez pas votre vie " elle indique, entre autres, l'illusoire sentiment de perte ressenti lorsque, dans la pratique de la Voie, on tente de remplacer le ronronnement classique de la luxuriance mentale par une pensée d'éveil. D'autre part, le " rejet du corps " nomme évidemment le lieu inconcevable des limites de l'esprit et ouvre sur le fait que l'éveil s'effectue " dès ce corps ". Selon cette logique, " C'est pourquoi je vous ai pressé pour que vous rejetiez votre corps " indique que celui-ci est toujours le maître de l'esprit et, à l'analyse, nous pouvons facilement constater que le fait physique est effectivement toujours antérieur au fait " image mentale ". Dès lors, cette hiérarchie apparaissant incontournable, la réelle " maîtrise " de l'esprit ne peut de ce fait s'effectuer dans l'ignorance du " vouloir " de son propre corps et donc de l' environnement de la pensée momentanée. Ce qui n'est pas franchement usuel, nous en convenons.

Pour cette raison cependant, il nous semble fécond, dans l'optique de l'éveil personnel à l'aspect réel des phénomènes, d'examiner les résonances en soi de la déclaration suivante du Grand Sage Nichiren : " Comprenez que soutenir la doctrine de Nichiren dépasse l'entendement. Songez que cela est inconcevable ". Selon notre approche, ce qui " dépasse l'entendement " est le corps, les corps, le phénoménal, et " soutenir la doctrine de Nichiren " représente donc l'accès à l'éveil dès ce corps. Dans la même lignée théorique, quoique également par expérience, très certainement, Miao Lo constate: " Les gens sont prêts à admettre que tout ce qui a couleur et parfum est l'entité de la voie du milieu; mais, lorsqu'ils entendent dire que les êtres non sensitifs possèdent l'état de bouddha, ils s'étonnent et manifestent leur scepticisme ". (65) Or, si l'expression " êtres non sensitifs " désigne ce que nous nommons globalement végétal et minéral, cette potentialité d'accéder à l'éveil concerne au premier chef notre corps, puisque celui-ci est non seulement constitué de non sensitif mais de sensitif. Outre cela, la concrétisation de ce principe théorique concerne évidemment la totalité de l'environnement, mais nous traiterons ultérieurement de l'accès à l'éveil de l'objet. Dès lors, quelle est l'origine de cette répugnance à l'égard de la voie du milieu et par conséquent à l'éveil dès ce corps?

L'école Tiantai met en lumière les résistances à l'accès à l'éveil ainsi que leurs conséquences. En effet, nous lisons chez Zhiyi: " Si l'on contemple le vrai de façon superficielle, des obstacles phénoménaux subsisteront; on se livrera alors à une réflexion répétée sur le vrai.." (66) L'exhaustivité ne relève certes pas de nos capacités, mais nous y voyons cependant deux aspects:

1) Dengyo l'a expliqué: " Shakyamuni a enseigné qu'il est facile d'adhérer à ce qui est superficiel, mais difficile de croire à ce qui est profond. Rejeter le superficiel pour rechercher ce qui est profond demande du courage ". Le courage, dans le bouddhisme, est synonyme de bienveillance. Il désigne le fait d'amener se pensée à approfondir son réseau de représentations en ne rejetant pas ce qui semble menaçant puisque contraire ou hors de portée de la cognition habituelle. Nous entendons par là, l'approfondissement des enseignements du bouddha et, en conséquence, la production d'une perception modifiée des formes comme son propre corps et les corps environnants, auxquels la voie médiane ne peut manquer de conduire. La " façon superficielle " désigne alors le fait de ne pas lire ce que l'on lit, ou la peur frileuse consistant à se juger incapable de dépassement. Cette peur, en réalité, ne sert qu'à masquer l'attachement et l'orgueil du " Moi jacasseur ", décalé par son sentiment de toute puissance face à l'insondable: les phénomènes. Là, réside le retranchement de la pensée dans la magie spiritualiste, mère de l'acausalité phénoménale.

2) Par contre, dans des conditions normales de pratique et d'étude de la doctrine, l'individu produit en principe sa propre modification conceptuelle et, par là-même, enclenche le dépassement de ses limites physiques: la perception. Cependant la " façon superficielle " dans ce cas est celle qui, restant mentale, n'entraîne pas le corps dans l'acte de la pratique " telle que le bouddha l'enseigne ", et donc ne peut modifier l'agencement des phénomènes. Dès lors, il ne reste plus que le vain travail réflexif de la pensée sur des vérités de surface et celle-ci, ne percevant pas l'aspect réel des phénomènes, ne peut s'imprégner de leur sens et reste donc inopérante. Du fait de cette réduction, les obstacles phénoménaux, le corps et les objets extérieurs, sont forcément perçus en termes d'empêchements ou de contraintes. Nous désignons là l'apparition ou la persistance de dysfonctionnements physiques mesurables, à savoir la maladie, ainsi que les souffrances nées de l'incompréhension des objets extérieurs au corps. Il en découle alors le fait suivant: les souffrances ordinaires ne pouvant produire la joie et la valeur dont elles sont intrinsèquement porteuses que lorsqu'elles se transmuent en bienveillance vis à vis de tous les êtres, le rejet de la médianité en bloque l'apparition. Là réside non plus vraiment le retranchement de la pensée mais celui de son aspect le plus dense: le corps.

En somme, la pseudo liberté de l'esprit ne peut que se heurter à la résistance du corps qui le produit, et dès lors, l'inconcevable " éveil dès ce corps " devient objet de rejet pour l'esprit enlisé dans son sentiment de toute puissance. N'est-ce pas là ce que transmet Nichiren lorsqu'il enseigne : " Les êtres lisent le Sûtra du Lotus avec leur bouche et non avec leur coeur, ils ne le lisent pas dans leurs actes. Ceux qui sont les plus dignes de respect sont ceux qui lisent le Sûtra du Lotus dans leur coeur et dans leurs actes ". Nous pouvons donc en déduire que seuls les actes mentaux, entraînant ceux du corps, modifient la compréhension des phénomènes, et par là-même leur agencement . Ces actes, exprimant une sagesse issue de la vacuité et s'exerçant dans le conditionnel, expriment le " courage " évoqué et constituent " la pratique telle que le bouddha l'enseigne " . Zhiyi, du reste, nous le confirme de la manière suivante: " Le bien que l'on émiette distraitement ne change rien. Par contre, l'observation des essences effectuée bien portant ou malade fait mouvoir la roue de la vie et de la mort ". " Le bien émietté distraitement ", désigne les lectures relatives issues de l'observation phénoménale du commun et, de fait, le qualificatif " distraitement " couvre tous les actes effectués dans la non perception de la réalité objectale. L'expression " ne change rien " qualifie l'inefficacité de la perception et des actes du fait du manque de profondeur, dans les trois phases du temps. Contrairement à ce gâchis, " l'observation des essences effectuée bien portant ou malade " explicite la cause de l'apparition d'une réelle bienveillance et du courage engendrés par le dépassement des limites ordinaires de l'ego malade/pas malade. " Fait mouvoir la roue de la vie et de la mort " indique la profondeur et l'envergure de l'efficacité de la conscience momentanée, lorsque celle-ci perçoit le " coeur " la produisant.

Dans une totale adéquation avec les propos de Zhiyi, Nichiren enseigne: " Vous devez considérer l'apparition des difficultés comme étant l'expression du Sûtra < vivre une vie paisible en ce monde > ". Là, est désignée la profondeur de la bienveillance du Bouddha fondamental. En effet, attendu que le manque de discernement ne supprime pas les différences individuelles des multiples dharma mais ne fait que les masquer en vain, la perception de l'aspect réel des phénomènes entraîne deux conséquences. La première est l'édification en soi d'un état intérieur riche et paisible, la seconde est l'action constante vis-à-vis des multiples causes de la souffrance. Ce dernier point correspond à " l'apparition des difficultés ". Seul ce fonctionnement, qui consiste à faire entrer en son esprit la sagesse du bouddha, et à ressentir en conséquence de la joie dans le changement de ses représentations de la réalité, et donc de ses actes physiques, engendre en nous l'apparition du bouddha en ce monde.

Nichiren explique, dans son " Enseignement Oral ": " Consacrer sa vie ( nam ) implique à la fois l'engagement physique et spirituel. Le principe ultime s'exprime par la non dualité des deux ". En d'autres termes, le dépassement des contraintes psychiques, physiques et environnementales, qui sont une seule et même inconcevable réalité individuelle, est la production de l'ultime en son esprit, en son corps et en son environnement.