Le nom et la forme
Pragmatique, Shakyamuni déclare dans le Sûtra du Nirvana: " La réunion des cinq agrégats reçoit un certain nom: c'est là la vérité vulgaire. Comprendre que lorsqu'il n'y a plus d'agrégats, il n'y a plus de nom et qu'il n'y a rien à part des agrégats, c'est là la vérité suprême ". (44) A l'analyse, le fait de croire qu'une réunion momentanée d'éléments impliquant un nom relève de l'irréel est " vérité vulgaire ", puisqu'il " n'y a rien à part ". En outre, quand bien même pourrions-nous considérer, en toute logique, que les noms et formes propres à chacun sont antérieurs à la constitution physique de celui-ci, il n'en reste pas moins certain que chaque élément participant aux formes que nous désignons d'un nom est préexistant au percept et donc ultimement existant dans la conditionnalité et la vacuité. Il ressort également de cette citation que tant le concept de l'existence illusoire, puisque conditionelle, que celui de la vacuité de l'existence illusoire sont tous deux appelés vérités vulgaires. Par contre, la tendance de toutes les choses vers l'existence et la vacuité, la ni existence fixe ni seule vacuité, constituent la vérité médiane suprême. Autrement dit, les cinq agrégats constitutifs de la forme/pensée nommée est la vérité suprême incontournable, et du reste il n'est rien en dehors. Ce qui permet à l'école Tiantai d'affirmer la synthèse suivante, à propos de l'efficience momentanée des multiples phénomènes: " Le sens de l'enseignement parfait est que, dans l'aspect de ce monde, apparaissant, disparaissant, s'écoulant et mouvant, la réalité est immuable ... Dire qu'il n'y a pas de permanence parce que l'homme naît et meurt, que les choses périclitent et se transforment, est entièrement une vision illusoire ".
Telle est la perception de l'Aspect réel des phénomènes lorsque les illusions sont écartées. Or, ces illusions ne se distinguent jamais du " vouloir voir " inhérent aux caractéristiques des sens de la forme observante. De cela il découle naturellement que le mouvement phénoménal, les apparitions et disparitions des êtres et des choses, concernent moins leur aspect réel intérieur que la condition même du regard porté de l'extérieur. En conformité avec la déclaration de l'école Tiantai et sachant, dans notre école, qu'une lecture superficielle des dix " Ainsi " peut aboutir à un sentiment erroné de causalité linéaire, l'actuel Souverain de la Loi déclare: " En lisant ces phrases (du chapitre Hoben), on détruit le sens éphémère de la doctrine et, avec ces mêmes phrases, on fait apparaître l'aspect réel de l'instant originel hors le temps ". (45) En d'autres termes, l'existence réelle et immuable des êtres et des phénomènes depuis un passé sans origine constitue la vérité suprême. Ainsi, penser que tout ce qui existe doit disparaître n'est qu'une illusion due à notre pensée aveuglée par l'ignorance. Dans la même logique, nous considérons que seule la simultanéité de la cause et de l'effet dans les cinq agrégats crée un temps et un espace subjectifs adaptés à chaque forme/pensée. Dès lors, le passage du temps, et la causalité linéaire qui en découle, ne relèvent que de la propension générique humaine. Pour cette raison le mesurable est infini puisque l'observateur est auteur d'un regard dont il ne mesure pas les fins.
" L'aspect réel " est donc la continuité du fait perceptif caractérisant toute forme/pensée, et ce concept ouvre, par là-même, sur la notion de " l'instant originel hors le temps ". Shakyamuni indiqua, effectivement, le fait perceptif comme étant ce à quoi, à travers naissances et morts, on ne peut que se heurter: " Pour qui recherche la vision correcte, Il n'y a que noms et formes. Celui qui veut juger et connaître en vérité Ne connaîtra lui aussi que les noms et formes. Qu'un esprit imbécile multiplie les notions Et s'attache à distinguer quantités de dharma, Il n'y aura jamais autre chose Que les noms et formes ". (46) En cela, sous un certain angle, nous restons dans le concept des cinq agrégats. En effet, la forme correspond à la matière et les noms expriment le travail simultané de la perception, de l'image en soi, de la volition et de la conscience de l'acte. Or, nous pouvons facilement le vérifier, en notre conscience nulle forme n'est innommable et réciproquement. Sous un autre angle, cette citation ouvre sur la très banale quoique surprenante propension humaine à balayer, d'un revers de cognition, la forme, qui seule est de l'ordre du réel, au profit des caractéristiques mêmes de sa stérile production générique: le nom. En outre, nous venons de le citer: " De l'apparition de la conscience résulte l'apparition du nom et de la forme ". Dès lors, cette volonté de " conscience de..", structurant la matière du corps, des sens et le " nommé " qui, lui, a pour effet ordinairement d'évacuer le phénomène particulier au profit d'une généralisation onirique, interdit l'accès à l'éveil si elle n'est pas perçue. Elle est, en effet, antérieure à l'apparition de la représentation de l'objet en soi-même. Contrairement à un Berkeley quelconque nous ne soutenons pas, par ces propos, l'idée selon laquelle le " vouloir " crée l'objet dont nous percevons une image, puisque nous n'éludons aucunement l'absolue réalité en soi du phénoménal. Nous considérons, par contre, à la lecture de cette phrase, que l'image de l'objet en l'esprit est une construction recouvrant l'objet lui-même, et que cette volonté d'images et de noms ne saurait être acausale pour l'observateur.
Dans un commentaire d'une oeuvre de Zhiyi, Miao Lo définit la clarté de sa position de la manière suivante : " Le provisoire, ce sont les êtres; le réel: les cinq agrégats et les territoires ". (47) Cette phrase indique très nettement que " le provisoire " est constitué par la perception de ce que l'on nomme " êtres ", c'est-à-dire ce qui est assujetti aux changements conditionnels. Par contre, " le réel ", opposé au provisoire, donc permanent, est le fait " matière " ou plus exactement structure provisoire de forme, ainsi que ce qui en découle: le fait perceptif d'objets déterminant un lieu, désigné ici par l'expression " les territoires ". Le " réel " étant défini par les cinq agrégats, qui comportent matière et esprit momentanés ainsi que le lieu observé, " le provisoire " ne caractérise donc pas le fait perceptif lui-même, mais les objets " d'affinité " sur lesquels il s'applique:" les êtres ". Or, tant le fait perceptif que " les êtres ", qui ne peuvent exister en dehors des cinq agrégats, sont permanents. Dès lors, seul le regard " d'affinité " crée ou ne crée pas le fait de l'impermanence. Autrement dit, placés sous l'angle d'observation humain, nous ne percevons que la conditionnalité puisque tel est le " vouloir " exprimé par la forme. En conclusion, il apparaît que seul le dépassement de l'attachement à la structure de sa propre forme doit être désigné par le terme de sagesse.
Ordinairement, cet assemblage impermanent, de structures percevant et engendrant des structures au travers des " noms et formes ", qualifie le groupe de représentation humain, ainsi que les affinités génériques et sensibles des individus le constituant. Cependant, il en va de même, sur le principe, pour tous les groupes d'affinités, désignés communément par les termes " sensitif " ou " non sensitif ", puisqu'à nos yeux toute forme/pensée est acte sensible de perception/réaction en " appui sur ". Du reste, dans tous les cas de figure, la reconnaissance de signes, de codes phonétiques, visuels, olfactifs, tactiles... identifie l'être à son groupe d'affinité et lui permet d'effectuer des sélections quant à ses proies, ses prédateurs et ses accointances. Un " vouloir percevoir " singulier est là, d'évidence, manifeste. Cet acte de perception/réaction est état, sa sensibilité particulière s'exprime dans l'élaboration de l'individualité unique de la forme/pensée conditionnée. Pour cette raison, en bouddhisme, la rétribution des actes est la constante résonnance du monde des formes et, de fait, " les multiples dharma sont l'ultime réalité ". Dans son " Enseignement Oral ", Nichiren enseigne effectivement: " La non-dualité de la forme et de l'esprit est appelée < l'ultime >". Dès lors, le réel est l'absolue continuité du fait perceptif " adéquat ", puisque producteur de ses objets et de leur " durée ", l'irréel étant le fait anthropocentrique induisant l'espace et le temps des naissances et disparitions illusoires des mêmes objets. En outre, le réel s'appliquant aux cinq agrégats, il nomme la totalité du monde des phénomènes conditionnels, dans la mesure où toute forme/pensée momentanée, en étant constituée, est efficience et donc fait perceptif et réactif.
Notons cependant, dans l'immédiat, que si le fait perceptif est continu, la sagesse relative de la forme constitue l'essence de la rétribution, le fait matériel ne traduisant lui, en réalité, que la " résonnance " mutable du passé. L'apparition phénoménale, quoique difficilement contournable est donc, de fait, toujours moins importante que la conscience induite grâce aux phénomènes eux-mêmes.
Dans la même continuité logique que Nichiren, mais concernant plus particulièrement la matière, Miao Lo indique également: " La forme, étant d'existence réelle, est dite non-destructible (chu); bien que l'on ne puisse la détruire, en raison de son impermanence (ke), on dit que la forme est vacuité (ku) ". (48) L'expression " La forme est vacuité ", sur le principe se concoit puisque tous les possibles, jusqu'à l'expression des trois corps du bouddha*, lui sont inhérents (Ku). La formule, " que l'on ne puisse la détruire " s'entend, dans la mesure où, conditionnée, toute forme naît et meurt à elle même à chaque instant (Ke). Enfin, " d'existence réelle, est dite non destructible ", exprime l'efficience médiane (chu), absolument réelle, de chaque dharma dans l'atemporalité.
C'était, de la part du Maître Miao Lo, rester dans l'orthodoxie de la pensée de Zhiyi qui, à la lecture d'une des phrases du Sûtra de la Grande Vertu de la Sagesse :< La vacuité est forme, la forme est vacuité > ne put s'empêcher de noter avec son élévation coutumière: " Le remède n'est pas présent dans la maladie et l'éveil n'est pas présent dans la lettre des textes: c'est le même sens ". (49) Il en découle, selon Zhiyi, que l'expression " La vacuité est forme, la forme est vacuité " ne possède pas les vertus thérapeutiques suffisantes pour guérir des troubles et n'exprime, en fait, qu'une structure de confusion, d'obscurité et par conséquent de non-éveil. Là, concernant les mots, c'est-à-dire " nommer ", " agencer ", la forme élaborée par ceux-ci relève évidemment du réel. Il faut savoir que, dans cette école ainsi que dans la nôtre, la boddhéité comme les neuf autres états sourdent du monde des formes. Ils peuvent donc être perçus dans l'agencement des mots puisque tout agencement provisoire est un dharma.
Dans le même esprit Nichiren indiquera par la suite, à propos du Sûtra du Lotus: " Et puisque ce roi des sûtra est absolument véridique dans sa doctrine, ses mots et ses phrases sont l'Aspect réel et l'Aspect réel est la Loi merveilleuse ". (50) Plus qu'une équivalence d'ordre poétique, Nichiren désigne un agencement de sens qui, si la lecture s'effectue en profondeur, est forcement révélateur d' un corps: celui du bouddha. " Absolument véridique " nomme l'aspect réel des phénomènes tel que le perçoit le bouddha, l'expression " les mots et les phrases " indique l'articulation du corps constitué en résonnance: celui de la sagesse de l'éveil. Il nous apparaît en effet que les idéogrammes chinois, du fait de leur verticalité et de leur occupation " immédiate " du plan, de même que l'écriture plus généralement, sont signes informant l'espace et créant du sens, de la même manière que la convergence des phénomènes permettant l'efficience agence la forme. Plus précisément, la forme, la matière, est information. Or, ne pas voir un corps réel dans un assemblage provisoire de sens équivaut à nier tous les assemblages provisoires en terme d'états exprimés, et revient donc à chercher, en vain, à écarter la réalité exprimée par les phénomènes.
En effet, le chapitre " Maîtres de la Loi " du Sûtra du Lotus indique: " Dans les rouleaux du Sûtra existe forcement le corps entier de l'Ainsi venu ". Or, de la même manière qu'il est actuellement concevable d'envisager qu'une petite partie d'organisme puisse contenir la totalité de l'information de celui-ci, Nichiren au treizième siècle enseignait, percevant la forme se dégageant de l'ensemble du Sûtra du Lotus: " Chaque caractère du Sûtra est un Bouddha vivant de l'illumination suprême, mais avec nos yeux d'êtres humains, nous voyons seulement les caractères. De la même façon, ceux qui sont dans l'état d'avidité considèrent le Gange comme du feu, ceux qui sont dans l'état de tranquillité le considèrent comme de l'eau et ceux qui sont dans l'état céleste comme de l'ambroisie. Donc l'eau est l'eau, mais elle change selon l'état dans lequel se trouvent les individus... Ceux qui pratiquent le bouddhisme en se basant sur des points de vue erronés détruisent ce Sûtra inestimable ".
Cette citation éclaire l'handicap inhérent au percept et ouvre sur l'absolue réalité de la structure provisoire et vacante. En effet, l'expression " Donc l'eau est l'eau " tire un trait définitif sur l'approche des tenants de la seule vacuité des phénomènes et permet de s'éveiller au fait que la structure, la couleur, l'odeur,... sont la voie du milieu. D'autre part, il apparaît que le caractère participant de l'architecture globale est de fait chargé du sens de la totalité et, identiquement, la récitation du Sûtra non seulement rend efficiente la structure en la cristallisant dans une forme phonétique, mais fait que le récitant s'en charge par l'acte de participation. Cela peut se concevoir, tant sous l'angle de la construction d'un corps en soi-même par la production du nom, que sous l'angle du partage de la forme " modèle " dont le récitant engendre et boucle l'espace. Dans notre école, la structure du < Corps de la Loi > étant " à l'origine " potentiellement présente en tout être, l'acte établissant un rapport à " l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur* " la rend efficiente. Le Grand Maître Zhiyi confirme en effet: " Cette loi sublime est elle-même la pensée qui la reçoit, qui est donc < pensée sublime > " et, insistant sur la non dualité de l'esprit et du corps de l'éveil: " la récitation (du Sûtra) est la respiration du Corps de la Loi ". (51)
A l'ordinaire, une totale identité peut se distinguer entre les pensées, les paroles et les actions d'un être. En effet, à travers les velléités, les désirs, les espoirs déçus ou les incidents, nul ne saurait se soustraire à sa propre identité causale, unique et particularisante. Dès lors, comme la racine des actes naît de l'identification aux pensées momentanées, et que celles-ci ne sont que noms et formes, il en va forcément de même pour la production de l'Eveil en soi. " Cette loi sublime est elle-même la pensée qui la reçoit " traite de la potentialité vacante inhérente à la pensée momentanée et de son identification à l'objet. De fait, l'envergure de la pensée se construit constamment sur l'acceptation ou le rejet d'images d'objets réels/irréels, dont la présence/absence définit la qualité de l'état de l'observateur. Si l'objet, le dharma, est sublime, la pensée l'est également. Or, la pensée est constituée de noms et de formes. Quant à la phrase, " la récitation (du Sûtra) est la respiration du Corps de la Loi ", il s'agit là, évidemment, de la modélisation du corps du récitant sur celle, parfaite, des dix mondes dans l'éveil. Dans l'objectif de nous permettre d'accéder à cette logique, Nichiren enseigne: " Les caractères qui forment les mots du Sûtra du Lotus sont la forme visible... que prend la voix pure, et portant très loin, du Bouddha. Ainsi ont-ils la couleur et la forme. La voix pure et portant très loin, une fois éteinte, est réapparue sous la forme de mots écrits pour procurer des bienfaits aux simples mortels...". (52) Dès lors, " la couleur et la forme " des caractères, représentant le corps et l'esprit les agencant, la production de ce corps par la voix, lors de la récitation, élève l'ensemble corps/esprit du récitant au niveau du corps et de l'esprit révélés par la structure. Or, si usuellement la forme est toujours antérieure au fait image mentale/nom, dans le bouddhisme la pratique, ou production de forme par le nom, est toujours supérieure à la pseudo richesse de l'édification conceptuelle.
C'est probablement un des sens de ce que Shakyamuni enseigne dans le Sûtra du Nirvana, à propos de la relation entre le nom et la forme: " Il y à d'une part les entités, les noms et la réalité: c'est là la vérité suprême; il y a d'autre part les entités et les noms, mais pas de réalité: c'est là la vérité vulgaire ". (53) Si la " vérité vulgaire " qualifie, dans le bouddhisme, l'attachement à la vacuité, le " vulgaire " tout court qualifie les doctrines n'y parvenant pas lors de leur analyse du phénoménal.
Du reste, l'idée même d'un dieu, par exemple, ne dérive que du heurt de la pensée humaine face à l'insondable production conditionnée des phénomènes, ainsi que des racontars invérifiables de quelques éthyliques prétendant avoir vu ou entendu un " machin " s'exprimer hors le phénoménal. Ce qui, bien évidemment, est plus facile à affirmer, que d' élaborer une théorie permettant de mener à l'éveil, dès ce corps, l'infinité des êtres. De fait, englués dans leur incompréhension de la causalité, écrasés par l'origine trompeusement physique de leurs troubles et écartelés entre leur vouloir et leur réalité événementielle, certains " panseurs " ne purent, par dépit, que pondre une doctrine idéaliste relative à la toute puissance de l'esprit, masculin (noblesse oblige), élevé lui-même au rang du divin. Pour exemple, concernant l'origine divine des choses de ce monde, un texte " sacré " tel le Zohar énonce: " Avant d'avoir créé aucune forme dans le monde, avant d'avoir produit aucune image, il était seul, sans forme, ne ressemblant à rien ". (54) Contrairement à ce type de lecture dont les résonances ne peuvent qu'engendrer et perpétuer des décalages vis-à-vis du réel, nous considérons que la simultanéité de la cause et de l'effet, les non dualités du corps et de l'esprit ainsi que de l'être et de l'environnement permettent, à la réflexion ordinaire, de rejeter dans l'oubli les considérations vaseuses sur le sans forme, seul, quoique suffisamment puissant dans son acausalité pour ne ressembler à rien et faire paradoxalement l'infinité des êtres à son image.