INTRODUCTION
L'assimilation du Bouddhisme ne relève en aucune manière de l'intelligence, mais de sa mise en pratique. En effet, bien que l'on puisse envisager le Bouddhisme comme un objet à saisir, celui-ci, de même que tout objet physique, ne peut être partagé par la seule fonction cognitive. En effet, elle ne dispose pas, à l'état naturel, des facultés suffisantes et, en outre, la notion de partage ne ressort pas " culturellement " de ses objectifs.
De fait, l'intelligence, ou la faculté d'établir des relations entre les " choses ", ne permet que l'élaboration, en soi, d'un réseau d'images relatives à l'objet. Or, ces représentations ne sont pas l'objet lui-même mais les résonances qui en dérivent, et celui-ci, d'évidence, reste de par sa nature en dehors du pouvoir de la réflexion. Comme son nom l'indique, la réflexion n'est que ce à quoi nous renvoie l'objet, mental ou physique, auquel elle s'applique.
Par exemple, que vous appliquiez votre réflexion sur un être aimé ou sur une part de tarte aux pommes, vous constaterez que, même si dans le foisonnement d'images certaines sont d'une grande exactitude, vous n'en partagez pas plus la réalité intérieure immédiate que vous n'y arriviez avant d'y réfléchir. Cela peut se vérifier avec toutes les formes puisque aucun être, objet ou phénomène n'est, en réalité, " pensable ". Dès lors, quelle que soit l'envergure ou la pauvreté relatives de l'intelligence, celle-ci ne produit jamais autre chose que des images mentales plus ou moins en rapport avec l'objet sur lequel elle s'exerce. Ce qui, en regard du fait que notre vie est constituée uniquement de relations aux objets, donne si peu de résultats que les prétentions dont se nourrit fréquemment la pensée n'aboutissent qu'à l'expression patente de son manque d'envergure.
Ce point clarifié, et l'enseignement bouddhique étant l'expression de l'Eveil du Bouddha, il en découle naturellement que cet objet particulier se place d'une manière effective en dehors de la cognition usuelle. En conséquence, certains concepts évoqués dans le présent ouvrage ne pourront être facilement mesurés par la réflexion. Par exemple, si le concept de " non dualité de la matière et de l'esprit ", quoique choquant, peut être estimé par la logique équivaloir à < la matière et l'esprit sont une seule et même chose >, la profondeur de son contenu, probablement, lui échappera dans l'immédiat. Ce n'est qu'après avoir longuement mûri ce concept en soi, après son acceptation, que certaines résonnances s'édifieront et permettront à la logique d'investir les nouveaux horizons générés par le concept lui-même. En outre, si dans son exercice usuel l'intelligence a pour caractéristique d'établir des relations entre les choses, elle ne fait en réalité que s'auto-conditionner dans ses représentations puisque celles-ci, conséquentes, n'expriment qu'une arborisation exclusive. Ces représentations, de par leur consécutivité, ne définissent que le sujet lui-même et n'atteignent jamais l'essence des objets en tant que tels.
Dès lors, il convient d'admettre que, mue par une sorte de vampirisme inconsidéré, la fonction cognitive s'alimente et se perpétue dans la complète négation de la réalité objectale, puisque celle-ci est de fait réduite à une fonction de support projectif. Il s'agit donc, à nos yeux, de distinguer d'une part la fonction cognitive, qui ne s'enrichit que de ce à quoi elle est renvoyée, c'est-à-dire le maintien de sa série, et d'autre part la capacité innée en chacun d'approfondir, grâce à l'intégration, les concepts sur lesquels la cognition ordinaire " surf " bêtement. L'une, frileuse et stérile, relève d'un " vouloir circonscrire ou mesurer " protectionniste, l'autre, plus aventureuse et féconde, du " vouloir s'ouvrir " à ce qui la dépasse.
Cette capacité d'approfondir, loin de perpétuer les connexions habituelles de la pensée, permet de les modifier ou de les échanger au profit d'une plus grande latitude sensible. Or, sachant que la qualité de la vie quotidienne dépend, non pas des phénomènes puisqu'ils ne sont jamais perçus en eux-mêmes, mais de leurs résonances en nous, il va de soi que le bonheur ou le malheur ne découlent que de la profondeur ou de la superficialité de la conscience momentanée de l'observateur. Toutefois, il apparaît que seule la nature du concept ou de l'objet intégrés définissent la qualité potentielle de l'approfondissement. En effet, certains concepts ne permettent aucun approfondissement car ils n'en sont pas porteurs, d'autres, par contre, mènent à l'éveil du corps et de l'esprit. Pour cette raison, les surprenantes cohabitations de l'intelligence et de l'avidité, ou des connaissances et de la stupidité, faits sociaux d'une ahurissante présence, ne tiennent d'évidence qu'à la superficialité inhérente aux concepts véhiculés par chacun.
Sur le principe, cet ouvrage se veut et se situe à la portée du plus grand nombre. Cependant, considérant la profondeur de l'enseignement et des concepts issus de l'éveil du Bouddha, il nous faut reconnaître que certains des éléments développés seront probablement difficiles d'accès, voire parfois hermétiques, au lecteur non préparé. C 'est pourquoi nous incitons la personne susceptible " d'esprit de recherche " à passer outre ce qui pourrait s'avérer incompris dans l'immédiat et à poursuivre sa lecture, sans pour autant remettre dramatiquement en cause ses facultés réflexives et imaginatives. Seule une relecture, vraisemblablement, pourra lui permettre de mieux approcher ce que son esprit ne peut que rejeter, parfois à son corps défendant. Là , réside un aspect du concept évoqué de " non dualité de la matière et de l'esprit ", et il en ressort déjà, probablement, que le travail usuel de la pensée peut s'avérer ne pas être toujours pleinement satisfaisant.