Le rapport à l'objet dans l'éveil et en dehors

Nous l'avons déjà évoqué, en conformité avec le principe de non-dualité de la matière et de l'esprit selon lequel aucun des dix états n' est dissociable de la forme, l'éveil ne peut résider que dans celle-ci. En outre, de la même manière que ces états de vie s'expriment continûment du fait de la relation entre l'être et les phénomènes de l'environnement, l'éveil se cristallise grâce et par l'agencement des formes. Dans le " Sûtra de l'éveil parfait " Shakyamuni indique en effet : " La nature propre de l'Eveil parfait est différente des autres natures, mais elle s'élève avec ces différentes natures ". (89) Ceci nous permet donc de considérer le monde objectal sous deux angles: 1) les différentes natures, 2) l'éveil parfait s'élevant avec ces différentes natures.

1) les dharma, ou phénomènes, cristallisent individuellement un état consécutif à chaque forme/pensée depuis l'origine et expriment ordinairement les six premiers mondes. Cependant, tout agencement, provenant de l'exercice d'une volonté extérieure à l'objet influence l'état de l'objet lui-même, puisque tout acte imprègne, élabore en terme de mise en forme. Ce processus d'ordre " mécanique " englobe également l'intention sous-tendant l'acte, dans la mesure où des qualités sensibles, à nos yeux, sont en interaction. Dès lors, les objets, êtres et phénomènes expriment ce qu'ils sont, ainsi que les influences qu'ils ont subies, c'est-à-dire les six premiers états en général.

2) Toute forme ou état " s'appuyant sur " et influençant les multiples phénomènes, l'état de bouddha, identiquement, les influence selon le même processus. La modification de l'état de la forme, extérieure à l'observateur, étant admise, l'élévation de celui-ci à la qualité même de l'intervenant ne constitue alors qu'une conséquence du principe. L'état de la forme extérieure étant élevé, il ne peut se faire que la forme elle-même n'en résonne. Cela est perceptible, tant dans l'élaboration du discours que dans les actes agencant les formes. Dès lors, dans le cadre de l'éveil, les objets, êtres et phénomènes expriment ce à quoi ils ont été élevés par l'influence des actes du bouddha, à savoir les quatre derniers états. Cela signifie, sur le principe, que lors de la progression sur la voie bouddhique les êtres produisent et montrent les états d'auditeur, d'éveil par les facteurs, de bodhisattva et enfin de bouddha. Pour ce qui concerne l'Objet, il s'agit bien entendu de l'imprégnation des multiples dharma et de leur mise en forme dans l'éveil.

Cependant, dans notre école, l'éveil en tant qu' état est également Objet depuis l'origine. Or, cet Objet, Corps de la Loi, n'est pas duel avec " Le Corps de rétribution qui par lui-même reçoit et emploie le corps ", puisqu'il en est la matrice et que le Corps de rétribution l'exprime par la sagesse. Là se situe l'identité de la Personne et de la Loi, et ceci permet que ce Corps puisse apparaître " tel qu'à l'origine ". En outre, ce Corps étant Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur, il est le Lieu de l'éveil de toutes les formes.

Définir le Lieu Originel, ou l'Objet Corps de la Loi, n'est possible que dans la mesure où la personne elle-même s'identifie à la Loi. Ce ne fut le cas ni de Shakyamuni, ni des grands commentateurs successifs. Ils ne purent qu'exprimer la sagesse résultant de leur rapport à l'Objet. En outre, pour que l'éveil " s'élève avec les différentes natures ", il faut que celles-ci présentent les caractéristiques nécessaires, en terme de nom et de forme, au sein de la culture matricielle. Or, de fait, Nichiren seul put en réunir les conditions.

Néanmoins, voici un exemple de l'évocation de cette réalité originelle par Shakyamuni: " L'insurpassable Roi de la Loi possède une <porte de la délivrance>, dénommée l'Eveil parfait, d'où s'écoulent...la Boddhéité, le Nirvana, les perfections, destinés à enseigner aux Bodhisattva la cause fondamentale produite à l'origine par tous les Ainsi venu. C'est en prenant appui sur la marque de l'Eveil pur, et irradiant tout, qu'ils ont à jamais éliminé l'ignorance et accompli ainsi la voie de Bouddha ". (90)

Des principes théoriques découlaient donc de l'Objet " marque de l'Eveil pur ", mais ni le nom ni la forme ne pouvaient encore apparaître, Nichiren, quant à lui, les matérialisa. Pour cette raison, l'actuel Souverain de la Loi déclare: " Cet Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur est le véritable aspect auquel s'éveilla le Bouddha, c'est-à-dire l'essence suprême matérialisée de l'aspect originel des êtres des dix mondes ". (91) L'expression, " essence suprême matérialisée de l'aspect originel des êtres des dix mondes ", indique la réalité de l'accès à l'éveil de toutes les formes des dix états dans l'Objet lui-même, et, de fait, l'Objet devient le modèle de notre éveil personnel " à l'origine ". Dès lors, l'introspection de son propre coeur aboutit donc à la perception des dix mondes en soi, c'est-à-dire en la reconnaissance de toutes les formes de l'existant en son propre corps. Là, se situe la voie du milieu dans l'enseignement originel.

En réponse aux questions d'un moine de l'école Tiantai, Nichiren précisa, dans les " Instructions relatives à la capacité qu'ont les végétaux de devenir le bouddha ": " Si l'on filtre et épure le principe de <Une pensée trois mille>, l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur apparaît. Tiantai, Miao Lo et Dengyo, en eux, l'établirent mais ne le propagèrent pas et les savants de notre époque, faute d'acquérir les connaissances, n'ont pu, même en rêve, concevoir ce principe ".

La filiation est donc établie entre le principe de Une pensée trois mille, découlant du rapport à l'Objet par Zhiyi, et la lecture de la forme de l'Objet grâce à ce principe théorique. Mais encore une fois, dans un cas la sagesse seule apparaît en tant qu'objet, dans l'autre l'Objet et sa sagesse non duelle existent dans la forme. L'expression " filtre et épure le principe " indique la concentration, l'essentialité extraite des trois mille opportunités de la forme/pensée dans les dix mondes. Cette expression, plus concrètement, nomme la cristallisation des corps des dix mondes éclairés par leur éveil originel, et explicite l'action de l'Ainsi venu permettant au Corps de la Loi de s'élever avec " les différentes natures ". Elle exprime également la parfaite identité de la Personne et de la Loi, selon la doctrine de notre école. Comme ce fut le cas pour Shakyamuni, l'information " Tiantai, Miao Lo et Dengyo en eux l'établirent..", nous confirme que leurs enseignements dérivent de la relation au même Objet. Toutefois, ils n'ont pu le nommer et le cristalliser à l'extérieur d'eux-mêmes. Là se situe la distinction entre le principe théorique, élaboré par Shakyamuni dans le Sûtra du Lotus, évoqué plus tard par Zhiyi dans le concept de " Une pensée trois mille ", et l'inconcevable bienveillance du Bouddha fondamental révèlant l'Objet même du Corps de la Loi dans le nom et la forme. Quant à l'expression " même en rêve ", elle établit les limites de la raison ordinaire ainsi que celles des projections oniriques. Elle permet de concevoir la nécessité d'amener notre esprit à prendre l'inconcevable mesure du réel: l'objet, le corps, les formes. Or, de la même manière que le corps et les formes percues sont l'expression de l'état dominant de l'observateur, l'Objet fondamental ou Myoho Renge Kyo le sont de l'éveil sans égal, sans supérieur, de la Boddhéité.

Parfaitement au fait de cette réalité découlant de la non dualité de la matière et de l'esprit, et de la simultanéité de la cause et de l'effet de l'éveil hors le temps, le vingt sixième Grand Patriarche de notre école, Nichikan Shonin, a pu affirmer: " Selon la doctrine de cette école, la réalité de < Une pensée trois mille > est une réalité tangible. Si bien que la réalité de la Loi est fondamentalement l'expression concrète de < Une pensée trois mille >. C'est pourquoi on l'appelle < Objet fondamental de vénération > du principe de < Une pensée trois mille > parfaitement matérialisé ". " Réalité tangible " désigne tant Myoho Renge Kyo que l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur de l'estrade des préceptes, situés respectivement dans le nom et la forme. Existant en tant que corps, ils sont matrice de leur qualité propre et, contrairement aux seules élaborations mentales, établissent, pour l'être qui s'y engage, la voie de l'éveil en ce corps sans risque de déviation possible.

Tel est le point de vue de notre école et le grand principe théorique de " Une pensée trois mille ", éclairant la possibilité de l'accès à l'éveil pour toute forme, trouve là sa parfaite objectalisation. De ce fait, la récitation de Nam Myoho Renge Kyo devant l'Objet fondamental est la réalisation concrète de la " Une pensée trois mille " théorique établie par Zhiyi. Pour cette raison, Nichiren a enseigné qu'au moyen du Sûtra du Lotus même les sots obtenaient l'éveil sans égal, alors qu'avec les doctrines provisoires même les êtres intelligents ne pouvaient s'éveiller.

En conclusion, les dix états n'existant pas hors la forme, tout phénomène est nécessairement l'expression de ceux-ci. Sous l'angle humain, cela se vérifie tant sous l'aspect du choix des mots et de leur assemblage, que dans l'apparition d'images mentales et de leur connections, ainsi que dans la structure provisoire de la forme à travers sa couleur, son mouvement, son interaction dans l'environnement,... Hors l'espèce humaine, l'assemblage provisoire de forme est de toute façon effet, dans le sens où il " inclus ", et dans le même temps cause, puisqu'il " imprègne " l'environnement de sa qualité sensible.

Or, ce principe général concerne évidemment tous les corps de pensée constitués, à savoir tous les mouvements philosophiques et religieux. En effet, ceux-ci ne peuvent éviter de formaliser leurs logiques de représentation et, de ce fait, aboutissent à des concepts, des codes, des règles, et toutes sortes de matérialisations. Dès lors, quant à leur retour obligé, quoique absolument hasardeux, à la forme, du fait des dogmes, rites, prières, édifices, objets symboliques et autres manifestations physiques et mentales de croyance, Zhiyi dira: " On est comme un ver rongeant le bois qui trace par hasard la forme d'une lettre, mais sans savoir qu'il s'agit d'une lettre. Ne parvenant pas à comprendre déjà cela, qu'en sera t-il de l'éveil ". (92) Même à notre époque, il est aisé de le constater, seul le Grand Maître Zhiyi élucida le principe de l'existence des dix états dans la forme grâce à la théorie de Une pensée trois mille.

Plus particulièrement à propos de la création d'objets, Nichiren enseigna, par le "Traité sur l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur": " Les textes bouddhiques et non bouddhiques admettent l'utilisation d'images sculptées dans le bois, ou peintes, comme objets de vénération, mais Zhiyi et ses disciples furent les premiers à clarifier le principe qui sous-tend cet usage. Si un morceau de bois ou de papier n'était pas doté à la fois d'une nature spirituelle et d'une nature matérielle, ou s'il était privé d'une cause inhérente qui peut lui permettre de manifester une nature spirituelle, il serait vain d'en faire un objet de vénération ". (93) Il s'agit là du principe théorique sous-tendant toute élaboration de formes. Il en découle que sa méconnaissance a pour effet naturel de réduire l'envergure de la portée des actes traduisant l'intention, ainsi que celle du produit en résultant.

Ce principe, dérivant de la théorie de " Une pensée trois mille ", est un phare éclairant les ténèbres épaisses où s'enlise la pensée ordinaire qui ne voit aucun lien entre ses actes et sa réalité, ses états et sa forme, ses productions et ses errances dans l'acausalité. Dès lors, tous les rites, prières, objets de cultes et autres agencements de sens ou de formes ne conduisent ceux qui les suivent, qu'à l'information les structurant, et donc à l'état qu'ils expriment. La foi ne fait, en réalité, que surajouter à leur efficience, c'est-à-dire à ce que l'être ordinaire les élaborant y a mis. Au mieux, ce type de vénération ne mène qu'aux états provisoires de tranquillité et de bonheur, au pire aux états d'enfer, d'avidité, d'animalité et de colère. En fait, l'éveil ne peut sourdre de la relation à un objet ne le contenant pas et il apparaît certain qu'aucune doctrine ne le contient puisque, même en rêve, leurs tenants ne peuvent le pressentir, à plus forte raison le conceptualiser.

Dans cette même logique, l'actuel Souverain de la Loi a expliqué: " Le plus important dans une religion est le fait que son objet de foi soit fondé sur le principe juste et, en même temps, qu'il soit doté des plus hautes vertus, susceptibles de guider et de sauver les êtres quels qu'ils soient...Il existe de nombreux objets de culte imparfaits, inférieurs qui, si on leur accorde notre foi, nous font ressentir, en conséquence, un effet imparfait et nous entraînent dans le malheur. La croyance entraîne immanquablement le partage de l'objet, quel qu'il soit ". (94) " Le principe juste " se réfère au fait que la sagesse s'y imprègnant fusionne, ou soit non duelle, avec l'aspect réel des phénomènes, et " qu'il soit doté des plus hautes vertus " explicite le fait que la forme est de fait le fond.

Différemment exprimé, les formes objectales des divers cultes sont états, et leur partage par la foi engendre l'état ou l'objet en le corps du croyant même. " Susceptibles de guider et de sauver les êtres " établit que, nonobstant la sincérité de la croyance, l'introjection de l'objet n'aboutit jamais à autre chose qu'à l'objet lui-même. En effet, le seul facteur de foi ne confère jamais à l'objet, auquel elle s'applique, une valeur supérieure à celle résidant en celui-ci. La foi ne fait alors que rendre effective la nature de l'objet en élaborant son corps par les actes individuels.

Cependant, certaines croyances, ne pouvant percevoir la réalité particulière de l'objet de leur foi, n'envisagent même pas qu'une sagesse adaptative supérieure puisse être, en d'autres circonstances, la résultante des efforts accomplis. De fait, pour leurs adeptes, seule la croyance compte et non pas la sagesse adaptée à l'aspect réel des phénomènes. La raison en est certainement que, pour ces " logiques ", le monde matériel n'est qu'un tissu de souffrances incompréhensibles, le bonheur étant, lui, probablement ailleurs. Néanmoins, l'incompréhension du phénoménal constituant une base très incertaine quant à l'élaboration d'une pensée pénétrante, il va de soi que le retour obligé au phénoménal a pour effet naturel de rendre l'abrutissement plus dense. Il en résulte alors que ces croyances n'engendrent que la croyance, et aboutissent à l'hébétement de la croyance en la croyance. Dès lors, la valeur supérieure devenant la foi au détriment de la sagesse, cet idéalisme ne peut, même par hasard, entraîner une sagesse adaptée au réel. Comme le soulignait d'ailleurs Nietzsche: " La foi sauve donc elle ment ".

On ne peut, de fait, se soustraire au fait perceptif et, de ce point de vue encore, seule la " justesse " de l'objet de la croyance compte, puisque nous ne sommes faits que de nos choix du " vrai ". Sous cet angle, les points de référence, doctrinaux ou non, sont autant " d'objets " intégrés produisant des résonnances en termes d'élaboration de liens, et par là même de formes. De fait, ce, vis à vis de quoi nous produisons une affinité, s'édifie concrètement par la répétition. En conséquence, la profondeur d'une doctrine se perçoit en l'être pour qui aucune forme n'est étrangère à sa propre réalité. Inversement, en toute logique, le manque d'envergure d'une doctrine se mesure à l'exclusion par le croyant de ce qui lui semble différent de lui, à commencer parfois par sa propre femme.

Or, paradoxalement, malgré de multiples exemples d'aboutissements tragiques dus aux extrémismes de toute confession, de l'inquisition au suicide et de l'excision au meurtre, ni la valeur intrinsèque de la foi en elle-même, ni celle des objets de croyance, ne semblent généralement être remis en cause. Quelle est l'origine de cette béance acausale entre ce que l'on croit vrai et ses propres actes, ses propres actes et sa réalité momentanée ? Est-ce de l'inconséquence, ou ne peut-on pas parler plutôt là d'obscurité, en regard du gâchis certain de sincérité probable ? Dès lors, seule l'apparition d'une sagesse quotidienne, ou du recours à une magie idéaliste basée sur les notions relatives de vrai et de faux, de pur et d'impur, indique la valeur de l'objet de croyance et le fait qu'il soit porteur de vertus ou de confusions.

En outre, le principe de non dualité de l'être et de l'environnement éclairant le fait que l'un et l'autre se perçoivent et s'influencent en fonction d'un " vouloir voir " antérieur et masquant, les " sagesses " en résultant ne sont que " l'harmonie globale " de l'état individuel de l'être et de chacune des milliers de formes de son support. Dès lors, puisque toutes les formes sont l'une pour l'autre facteur d'imprégnation, Nichikan Shonin enseigne le principe général suivant: " L'Objet fondamental représente l'objet facteur de lien. L'Objet suscite la sagesse et la sagesse guide la pratique. C'est pourquoi, si l'objet est incorrect, la sagesse et la pratique en conséquence le sont aussi ". (95) Nous retrouvons, dans cet extrait, la connexion sagesse/réalité ou objet, mais dans le sens où l'objet ne génére la sagesse que lorsqu'il la possède " à l'origine ". Or, de toute relation aux objets par le non-rejet ou la croyance naissent des actes ne pouvant que traduire à nouveau l'objet en soi et à l'extérieur.

D'autre part, concernant la création d'objet nous n'ignorons pas que, dans la conscience ou dans l'inconscience de la réalité extérieure, l'esprit engendrant l'acte influe forcement et imprègne l'élaboration de l'objet mental ou physique de croyance. De fait, tout objet résulte de l'acte intérieur/extérieur dans sa momentanéité. La pollution ordinaire de l'esprit a donc non seulement pour effet de mettre en forme le corps et l'esprit de l'intervenant lui-même, mais d'influer également sur les objets de son exercice.

Pour cette raison, au vu de la grande incohérence mentale des dirigeants de certaines écoles de son époque, Nichiren enseigne: " En définitive, quand une cérémonie de consécration d'une image sculptée ou peinte est conduite par des maîtres du Shingon, cette image ne devient pas un véritable bouddha mais seulement un bouddha provisoire. En profondeur, elle ne devient même pas un bouddha provisoire. Même si elle a l'apparence d'un bouddha, en réalité, elle appartient toujours au domaine des êtres non sensibles, celui de l'arbre dont elle est issue. Elle n'appartient même plus au domaine des êtres non sensibles et des végétaux, elle devient un démon ou un ogre. Et ce, parce que l'enseignement erroné des maîtres du Shingon exprimé par leurs gestes et leurs invocations devient alors l'esprit de ces deux sortes d'images sculptées ou peintes ". (96)

Si nous remplacons les termes, " maîtres du Shingon ", par ceux de < penseurs et religieux de toute espèce > à l'aune de la sagesse fusionnant avec l'aspect réel des phénomènes, nous pouvons conclure, avec une objectivité certaine, à la parfaite nuisance des formes engendrées par l'égarement de ceux-ci, fussent-ils sincères. En d'autres termes, non seulement l'incompréhension profonde de la réalité des formes utilisées pour élaborer un objet interdit d'élever celles-ci au rang de la forme de l'éveil, mais, plus encore, cette même incompréhension dépossède de leur substance les formes utilisées pour y substituer l'incohérence même de l'auteur. Donc peu de chose en regard du fait que seule la pensée momentanée présidant l'acte est imprégnante. Ceci ne concerne pas, particulièrement, l'inaptitude d'un auteur de forme à un moment donné, mais toutes les élaborations de représentations symboliques effectuées depuis le passé jusqu'à ce jour.

D'autre part, le concept même de la symbolisation d'une " essence " par nature immatérielle est, semble-t-il, à reconsidérer sérieusement dans ses fondements dans la mesure où, à l'analyse, seul l'esprit présidant à la mise en forme est, là, matérialisé. Quant à l'argument infantile qui consisterait à soutenir que l'imaginaire individuel doit, pour s'élever au rang de l'immatériel supérieur ou divin, s'appuyer sur la construction symbolique, nous le récusons pour les raisons évoquées ci-dessus et pour celle-ci: l'imaginaire de l'un s'appuyant sur l'imaginaire de l'autre a davantage pour effet de renforcer l'imaginaire ambiant que d'ouvrir à la réalité phénoménale. Faut pas rêver.

En fait, l'ignorance de la réalité des phénomènes fait que toute intervention vis-à-vis de ceux-ci les influence en bien ou en mal, quel que soit la naïve intention de l'auteur. Loin de tout jugement esthétique ou moral, nous entendons par bien et par mal la qualité ressentie par la forme elle-même lors de l'intervention de l'auteur, ainsi que la qualité d'influence imprègnant les êtres à son contact pendant et après son élaboration. De fait, le non acte n'existe pas et l'acte informe continûment. En résumé, les souffrances ordinaires de tous les êtres sont donc uniquement la fonction des objets intégrés en raison de la croyance personnelle. L'ignorance de la réalité objectale n'implique donc pas que la relation aux objets soit sans effets, et la sagesse de l'éveil éclaire naturellement l'influence de cette constante inter-relation.

En outre, la non distinction entre l'inférieur et le supérieur, le superficiel et le profond, alimente forcément la confusion de la pensée et élabore le cul-de-sac du " je croyais que...". Dans ces conditions, percevoir les causes des égarements humains et s'élever contre celles-ci est l'expression de la bienveillance de l'éveillé. Inversement, ne pas y réagir est la marque de l'ignorance. Or, ce terrain ne permet ni l'édification du courage ni celle d'une action appropriée. Autrement dit, la pseudo " tolérance " des croyances les unes vis-à-vis des autres, genre oecuménisme, est la parfaite démonstration de leur manque de sagesse et de leur égoïsme, l'intolérance montre quant à elle l'attachement à un seul type d'abrutissement. En effet, de la même manière que l'égoïsme a pour fondement l'ignorance et qu'en conséquence il ne peut être d'acte de bien dans la non-perception de la réalité, la sagesse permettant de distinguer est la racine unique du courage et de la bienveillance.

En fait, l'ignorance " normative " est telle que, si nul ne soutient que toutes les graines, indifféremment, produisent des églantiers, certains estiment que toutes les croyances mènent au même résultat. Le seul avantage, très relatif, de cette obscurité est que les différents mouvements de pensée peuvent cohabiter dans le même irréalisme, puisqu'ils ont, pour unique dénominateur commun, la même incompréhension de la réalité objectale.

Ce point éclairci, selon notre école, l'Objet fondamental est perceptible sous trois angles: - le Corps de la Loi matérialisé en tant qu'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur, - le Corps de rétribution sous la forme de la sagesse ou Myoho Renge Kyo, - le Corps de communication ou lieu de réception des préceptes, permettant de guider l'esprit individuel vers la production, en son corps, de l'Objet et de sa sagesse. Ainsi, réciter Nam Myoho Renge Kyo devant l'Objet permet de construire l'éveil en soi, et il apparaît, nous y reviendrons, que seuls les troubles quotidiens sont l'aliment de la sagesse personnelle.

Considérant le développement précédent, il convient de distinguer les phénomènes, ou objets exprimant par eux-même leur réalité, à savoir plus généralement les six premiers états, et le Dharma issu de la mise en forme par l'éveillé de sa propre réalité. En effet, concernant les multiples dharma agencés pour composer l'Objet fondamental, Nichiren explique dans la réponse à Nichinyo: " Illuminés par les cinq caractères (Myoho Renge Kyo) de la Loi merveilleuse, ils trouvent leur vénérable forme originelle. Tel est l'Objet fondamental ".

Nous trouvons du reste la même lecture de la part de Shakyamuni, mais sous un angle théorique: " La nature de toutes choses dans l'état absolu étant purifiée, le corps est purifié. Le corps étant purifié, tous les corps sont purifiés. Tous les corps étant purifiés, les êtres des dix régions cardinales sont dans la pureté de l'Eveil parfait ". (97) Ainsi, le Corps de la Loi est l'aspect de toutes les formes élevées à l'éveil. Selon la même logique, lors de la pratique devant l'Objet, nos troubles, qui représentent l'exercice de notre réalité par leur production de formes, équivalent (soku) à la production d'éveil et ouvrent eux-mêmes, par leur illumination, la voie de l'adéquation sagesse / réalité.

Concernant l'inscription de l'Objet fondamental , Nichiren déclara: " Nichiren a imprégné de son esprit l'encre sumi..". Cette affirmation explicite la réalité intrinsèque à la mise en forme en fonction de l'état de l'intervenant, tant dans la production des six voies par le commun, que dans l'élévation des phénomènes à l'expression de l'éveil par les bouddha. Elle définit, dans le second cas, l'adéquation entre le sujet et l'objet à son plus haut niveau. L'actuel Souverain de la Loi, Nikken Shonin, indique néanmoins: " Grâce aux fonctions inconcevables de la Loi merveilleuse (Myoho), la totalité des existences du monde des phénomènes, participant de la Loi merveilleuse, forment la corporéité de l'Objet fondamental de vénération, exprimant < l'aspect véritable existant à l'origine >. Cependant, avec nos yeux et notre sagesse d'êtres ordinaires, même si l'on réfléchit de tout notre être, il nous est absolument impossible de parvenir à sa corporéité ". (98) " L'aspect véritable existant à l'origine " est la multiplicité des dharma, à savoir les dix états ou dix mondes, en leur état originel c'est-à-dire dans l'éveil. Or, " parvenir à sa corporéité " ne ressort pas des caractéristiques des six sens puisque, par nature, tous les objets, ou phénomènes, leur sont impénétrables. Là encore, nous nous heurtons au fait que le corps, comme charpente perceptive, constitue le siège de " l'obscurité fondamentale ". En réalité, expérience aidant, force est de constater que toutes les formes, à commencer par notre propre corps lui-même, échappent à notre perception et par là-même à notre vouloir. Dans le cas contraire, nous pourrions indiquer aux corps, " soyez ceci ou ne soyez pas cela ". En fait, nous ne percevons les phénomènes qu'après leur apparition ou, plus exactement, nous ne prenons que la mesure de leurs résonnances en nous. La durée de la présence d'un être ou d'un phénomène, l'intensité du sentiment d'être compris ou de comprendre, se résument toujours au constat de l'incommunicabilité du ressenti intime et ce non-partage est lui, par contre, forcément réciproque. Dès lors, il va de soi que si les êtres et objets résultants des six voies sont impénétrables pour la pensée, il en est a fortiori de même pour l'objet de l'éveil. Par contre, dans le cas particulier de l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur, le rapport à l'objet par la pratique du nom construit en soi l'objet même de notre éveil " à l'origine ". Or, la construction en soi de l'éveil ne pouvant s'effectuer qu'avec l'aliment quotidien des troubles, elle entraîne naturellement une perception approfondie des phénomènes en relation avec ceux-ci.

De ce point de vue, seuls les troubles sont cause d'éveil, l'Objet de l'éveil intervenant alors, quant à lui, comme facteur extérieur. Vis à vis des troubles constitutifs de nos vies, nous lisons en effet dans la réponse à Nichinyo: " Il ne faut pas chercher cet Objet fondamental ailleurs que dans la chair de notre poitrine, en nous, êtres humains, qui gardons le Sûtra du Lotus et récitons Nam Myoho Renge Kyo ". Notre propre corps apparaît donc, selon cette conception, être le seul lieu temporel de sa propre production depuis " l'origine ". Le corps est, avec son environnement, le tissu unique de sa réalité causale particulière et contient intrinsèquement son éveil à tous les aspects.

En outre, afin de mieux exprimer la nature du lien entre le Bouddha Originel Myoho Renge Kyo et l'Objet fondamental, l'actuel Souverain de la Loi indique: " Il est naturel que le Grand Sage Nichiren ait révélé le Bouddha du passé hors le temps (Myoho Renge Kyo) en tant que substance de la Loi à propager. Toutefois, du point de vue des prédispositions, c'est-à-dire des êtres, on ne peut voir le passé hors le temps que dans l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur ". (99) Telle est la bienveillance du Bouddha fondamental dans son adaptation aux capacités perceptives des êtres. Dès lors, il apparaît que seule la production en soi du bouddha originel, Myoho Renge Kyo, devant l'Objet exprimant l'aspect réel de notre vie élevée à la boddhéité, depuis le passé hors le temps, permet l'adéquation parfaite du sujet et de l'Objet, de la sagesse et de la réalité.

Concernant Myoho Renge Kyo en tant que Bouddha Originel, Nichiren enseigne : " Même les deux Bouddha Shakyamuni et Taho ne sont que les fonctions du Bouddha. Myoho Renge Kyo est le Bouddha originel ". Considérant, en outre, les trois corps du Bouddha en relation avec l'être humain ordinaire, il indique: " L'homme ordinaire est les trois corps dans leur substance et est le Bouddha originel. Le Bouddha est les trois corps dans leur fonction et est le Bouddha éphémère ". Cela signifie que l'être éveillé ne peut qu'exprimer la fonction de l'éveil originel à travers ses actes et ses paroles, la sagesse en d'autres termes, et que seul Myoho Renge Kyo est l'originel. Or, l'être ordinaire contient l'éveil originel. Dans un commentaire, l'actuel Souverain de la Loi déclara: " Il est certain que l'être humain concoit de bonnes pensées, comme il en concoit de mauvaises. Il erre dans toutes sortes d'illusions. Cependant, si sa vie est éclairée par le grand principe de Myoho Renge Kyo,..il devient alors Myoho Renge Kyo, l'Ainsi venu aux trois Corps...Dans le fait que notre substance soit, telle quelle, la substance de la Loi Merveilleuse, réside l'unicité de la Personne et de la Loi ".