Des liens de parenté

En fait, il n'est point d'éveil, ni d'aucun autre état, hors la forme présente conditionnelle et vacante, c'est-à-dire le quotidien banal des actes de la pensée, de la parole et de l'action physique. Bien que l'acte soit vacant du fait de sa construction provisoire et de sa potentialité illimitée, conditionné puisque composé par les relations, il exprime la voie du milieu en cela que dans la simultanéité de la cause et de l'effet, il est le seul aspect réel individualisé dans l'infini du temps. En outre, si, comme nous l'avons vu, " l'aspect réel se manifeste forcément... dans le corps et le lieu ", toute forme est acte. Et si le fait perceptif momentané jaillissant de la réunion de ses constituants est sans origine, comme l'indique le concept de simultanéité de la cause et de l'effet, il n'y à jamais non-forme, la production d'un lieu adéquat est donc absolument constante. D'où la conclusion qu'il n'est pas de situation permettant le non-acte de la forme/pensée dans les trois phases du temps que sont le passé, le présent et le futur.

Conformément à cette approche, le Grand Sage Nichiren enseigne: " Non seulement l'Ainsi venu, mais également tous les êtres tels que nous, jusqu'aux grillons, fourmis, moustiques et mouches, tous sont la forme/pensée sans commencement ni fin. Penser qu'il y a un début et une fin pour les êtres relève des vues erronées des voies extérieures ". (67) En bref, les " vues erronées des voies extérieures " qualifient l'égarement consistant à penser que la réalité de sa vie est régentée ou provient d'une source autre que soi-même dans l'instant. Cette citation, quant à elle, montre que, du fait de la simultanéité de la cause et de l'effet depuis le passé hors le temps, la forme/pensée est continûment fait perceptif et réactif à travers naissances et morts illusoires. Le fait perceptif ne pouvant être autre que forme dans un lieu d'objets adéquats, il est forcément acte en termes d'effet, de cause, et donc construction de formes futures. Dès lors, tant les êtres du passé du présent et du futur avec qui nous avons eu, avons et aurons des liens, que leur phénoménologie particulière, relèvent de notre " vouloir voir " situationniste. En outre, sans minimiser l'entière responsabilité de chaque individu vis-à-vis de sa propre existence, la qualité relationnelle établie par l'observateur exprime " l'harmonie globale " caractérisant tout être dans son environnement.

L'intérêt immédiat de cette logique est de permettre de se soustraire aux conséquences délétères de certaines formes de pensée telles: l'acausalité de sa réalité, le hasard roi, la chance ou la malchance innées, la prédestination, les voies de " machin " sont impénétrables, le " j'ai pas d'mandé à naître ", l'issue dans la plainte ou le suicide,... En fait, la lecture " impressionniste " qui jaillit des circonstances de notre existence est moins de l'ordre du réel indispensable, que l'est le changement immédiat de cette lecture, dans la mesure où l'on ne se confronte qu'à sa propre production d'événements. Cela permettait à Shakyamuni d'expliquer que l'être, où qu'il se rende , ne peut s'élancer d'une autre matrice que celle de ses actes. Dans ces conditions, il apparait évident aux éveillés que l'action constante, appuyée sur le ressenti de la bienveillance vis à vis de l'aspect réel des êtres et des phénomènes, représente le fonctionnement humain élevé à sa valeur suprême. Cette " évidence " peut se construire en chacun et constitue la qualité sensible de la pratique de la Voie.

Dans le même ordre de pensée que Nichiren, mais là appliqué à l'observable individuel et subjectif, nous lisons chez Zhiyi: " la conscience est le temps de la pensée de série et des relations de parenté..." (68) Il n'est pas d'observateur, de participant diraient les physiciens quantistes, sans objets à observer. Or, le fait perceptif ne peut s'établir sans production environnementale adéquate au " vouloir " de la forme. Cet agencement phénoménal de relations, indispensable pour engendrer et faire durer l'ensemble corps/esprit, portera nécessairement une infinité de noms assortis: papa, maman, frère, pas de soeur, tonton, ennemi, femme, flic, boulot, troquet, argent, maladie, bouffe, maison, chômage, société,... Or, toutes ces formes nommées, consécutives à l'existence personnelle, ne présentent l'aspect particulier qui nous touche que du fait de notre position unique vis à vis d'elles. Du fait de ces différenciations, personne n'a strictement le même point de vue qu'autrui sur un être ou sur une chose et le regard porté est le seul élaborateur de la relation. Par exemple, on ne peut " voir " son grand-père, qui est un être unique, comme l'ont vu sa fille, sa femme, son père, son employeur ou comme il s'est perçu lui-même. De fait, seul le cadre produit par l'observateur définit l'aspect temporel et spatial de la relation, et par là-même sa qualité sensible particulière. Il en découle, que le " vouloir voir " ne s'effectue qu'au sein d'un réseau engendré et nécessaire de relations, et cependant nous pourrons toujours juger consciemment dans le relatif, ou distraitement, du vrai ou du faux, du bien ou du mal de surface.

En réalité, nous affublons constamment et inconsidérément de nos jugements les êtres et objets façonnant notre monde particulier. Or, il est de fait patent que, si la logique des justificatifs de nos actes est à nos yeux pleinement adaptée pour les établir, les raisons de l'efficience des multiples phénomènes de nos existences nous échappent en général aussi nettement. D'autre part, il va de soi que si la conscience est, " le temps de la pensée de série ", celle-ci ne produit qu'elle-même puisque les " relations de parenté " sont une fabrication de séries causales individuelles nécéssaires à sa propre perception. Or, cela semble parfaitement insuffisant quant à l'analyse de ce qui la conditionne " à l'origine ".

Il est dès lors surprenant que chacun puisse trouver sa raison suffisante pour juger des êtres et des choses en s'appuyant sur le relatif de sa position, voire sur le projectif. De fait, notre absolue incompréhension des êtres les plus proches, sur un plan sensible ou géographique, et à plus forte raison des plus lointains, montre le désarroi et l'isolement de la pensée commune ordinaire axée sur le " vrai " relatif. En conséquence, le " temps " de conscience étant celui de la pensée de série, l'ignorance de notre véritable nature est le regard porté sur toute chose en les rendant existantes, douées de durée, obtenables, sources de plaisir ou de dépit voire de manque profond, dans un univers temporel fugace. Dès lors, la conscience ordinaire se réduisant à la " mesure", et du fait du cadre temporel et spatial plaqué sur des existences en réalité difficiles à pénétrer, l'avidité ou le dédain pour les êtres et les choses de ce monde apparait être une perte de temps manifeste, ainsi qu'une perturbation vaine et frustrante non sans conséquences pour autrui.

Ceci illustre, d'une certaine manière, le " vrai superficiel " du commun, mère des sentiments d'attraction ou de répulsion, ainsi que des notions de bien ou de mal relatives au souvenir et à l'imaginaire, vis à vis d'êtres ou de phénomènes non perçus, synonyme de souffrances infinies dans le cycle des six voies. Selon cette approche, on ne sort de l'obscurité fondamentale déterminant son existence que dans le fait de s'éveiller à sa propre vie et dans le fait de permettre à tous les êtres d'y parvenir par eux-mêmes. C'est la seule manière d'entrer dans la voie de l'éveil et d'éclairer ce qui, antérieur à la pensée momentanée, engendre les multiples phénomènes. En outre, là se situe la destruction des souffrances engendrées par la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort.

Nous lisons en effet dans un commentaire: " La vie du bouddha n'est ni longue ni courte. Ce n'est que lorsqu'il a affirmé entrer dans l'extinction que les êtres distinguent une vie longue ou courte, proche ou lointaine. Le Sûtra dit:< Selon les lieux, et en raison des différences de compréhension des êtres, je montre une vie brève ou longue > ". (69) De la même manière, " La vie du bouddha " ne se distinguant pas essentiellement de toutes les autres formes de vie, ce que nous montrent les êtres, à travers leur continuité, leur disparition et leur phénoménologie particulière, n'est que l'expression des limites de notre regard. Sous cet angle, naissance, maladie, vieillesse et mort de soi-même et de ce qui ne l'est pas, ne sont que des réunions momentanées d'éléments aux fins d'une efficience unique et particularisante, éternelle quoique scandaleusement non perçue. En conséquence, il nous semble judicieux d'admettre que les freins empêchant de partager cette approche sont prioritairement davantage d'ordres physiques que mentaux. Les souffrances engendrées par cette non perception étaient du reste à l'origine de la motivation de Shakyamuni lorsqu'il quitta son palais et sa famille. Or, Shakyamuni ayant atteint l'éveil de son vivant, il convient de constater que la libération des souffrances dues à la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort ne s'opère que dans la naissance, la maladie, la vieillesse, la mort et non dans un irréel lieu de non-acte comme certains considèrent encore le nirvana.

Afin d' exprimer les choses d'une manière plus concise, Nichiren indique, à propos de l'origine de la forme/pensée momentanée: " Pour désigner ce coeur merveilleux, on peut également utiliser le mot de dharma ". (70) Autrement dit, si l'on veut " voir " sa propre réalité atemporelle sous l'angle éminemment provisoire de l'effet, seuls les phénomènes comme son corps, sa pensée momentanée, les notions appliquées sur les êtres et l'environnement sensible particulier, en tant que faits perçus, la montrent indubitablement. C'est l'endroit, le lieu objectal où s'expriment les dix mondes de notre vie sans origine, puisque le corps est le lieu présent des liens du passé.

En outre, le sentiment de durée personnelle provient de la mémoire, or celle-ci se situe certainement davantage dans la totalité du corps et de son mouvement environnemental, que dans une partie du cerveau, et apparaît être sélective et évolutive. En effet, entre la mémoire de l'être enfant, adolescent, adulte et grabataire, ses représentations du " même " passé ont varié et seul le fait perceptif, lui, est continu. Dès lors, la continuité " résurgente " d'une mémoire d' êtres, de choses et d' événements n'est donc que celle du fait perceptif de l'instant, celui-ci n' étant seulement qu'un choix sélectif entre une infinité d'autres choix possibles, de l'enfer à la boddhéité. En d'autres termes, que l'attachement au " vouloir voir " de l'instant s'applique au futur ou au passé, il est toujours le masque de la richesse potentielle du présent. Dans cette optique, la valeur de l'acte momentané de production d'éveil est toujours supérieure à celle de l'exactitude des images en son esprit.

Pour cette raison, probablement, le grand sage Nichiren a enseigné qu'une journée vécue en ce monde à plus de valeur que tous les trésors de l'univers. Dans la lettre intitulée, " De la possibilité de prolonger sa vie ", Nichiren enseigne, dans le même ordre d'idées relatives à l'acte: " Même un homme dont la sagesse brillerait comme le soleil vaudrait moins qu'un chien en vie, s'il devait mourir dans sa jeunesse... Que la vie est donc précieuse ". Cette approche atypique de l'être éveillé, qui transparait entre autres dans la réalisation de l'absolue continuité du fait perceptif depuis un passé sans origine, ouvre donc naturellement sur l'incontournable importance du moment présent. Lui seul est de l'ordre du réel. Dès lors, les conditions de chacun relevant d'une production sans origine, seule la perception profonde de sa propre réalité immédiate est l'éveil en ce corps.

En fait, alors que certains pourraient penser < puisque nous devons mourir un jour, seule cette vie présente est réelle >, nous considérons que, le fait perceptif étant continu, cette actualité de la sensation est éternelle, événementielle et vacante. Par sa nature vacante, le fait perceptif contient donc tous les possibles, l'éveil inclus; étant conditionnel, tous les facteurs peuvent alors être source de joie et d'éveil; étant médian, on est jamais " ailleurs " à travers naissances et morts successives. Par conséquent, seul le présent est l'ultime réalité sans origine et on ne peut se justifier de quoi que ce soit.

La condamnation des lectures temporelles, linéaires et causales de l'existence est effectuée comme suit par Shakyamuni: " Les êtres n'ont pas de commencement; de ces êtres obnubilés par l'ignorance, entravés par la soif et errant en transmigration ne se discerne aucun commencement ". (71) Tenant compte de ces éléments, il en ressort que toute forme/pensée, dans sa conditionnalité et sa vacuité, exprime une réalité médiane unique, atemporelle et ultimement vraie. Dès lors, en rencontrant cette doctrine, tout individu est en mesure de s'éveiller au fait que son état de vie, ainsi que la manière dont son corps et son esprit perçoivent et réagissent à toutes les sollicitations externes ou internes ne sont que son " vouloir " hors le temps. Il ne s'agit là, bien sûr, que d'une liberté de principe, elle ne peut devenir effective que par un engagement physique et mental dans la voie de l'éveil.

Eveillé à la réalité des phénomènes, Shakyamuni déclare dans le chapitre Juryo du Sûtra du Lotus: " Ma vie a toujours existé et ne finira jamais... Bien que je ne meure jamais réellement, je prédis ma propre mort. Par ce moyen, le Bouddha enseigne aux êtres ". Cette lecture de l'aspect réel des êtres et des phénomènes permet à Nichiren de déclarer allégoriquement dans le " Traité qui ouvre les yeux ": " Ayant pitié de leur femme et de leur enfants [ certains ] se lamentent à la pensée d'être séparés d'eux par la mort. Dans d'autres vies, au cours de longues périodes, est-ce d'un commun accord qu'ils se sont séparés d'une femme ou d'enfants affectionnés ? Etait-ce pour s'engager sur le chemin de la boddhéité ? On doit toujours en venir à la séparation. Il faut désirer ne pas porter atteinte à la croyance en le Sûtra du Lotus, aller renaître au Pic du Vautour [ atteindre l'éveil ] et y conduire tous les siens ". (72)